M. de Breulh ne sourcilla pas.

Où voulait en venir Sabine? Son esprit s'égarait en mille suppositions

contradictoires.

--Vous êtes un ami de notre famille, poursuivit la jeune fille, vous

avez pu mesurer les misères secrètes de notre intérieur. Vous avez dû

reconnaître, qu'entre mon père et ma mère, je suis abandonnée autant

qu'une orpheline...

Elle s'arrêta, interdite et honteuse.

L'idée que M. de Breulh allait peut-être se méprendre à ses expressions

et s'imaginer que, devançant son blâme, elle cherchait à s'excuser,

révoltait sa fierté.

C'est donc avec une nuance de hauteur, qui devait paraître étrange à

coup sûr, dans sa situation, qu'elle reprit:

--Mais ai-je donc à me justifier?... Si j'ai osé vous demander un

entretien, monsieur, c'est que je veux vous conjurer de renoncer au...

projet dont il a été question, et vous prier de prendre sur vous la

responsabilité d'une rupture.

Si inattendue était cette déclaration, que M. de Breulh, malgré cette

puissance de dissimulation que donne l'usage du monde, laissa voir sa

surprise profonde, voilée d'un certain dépit.

--Mademoiselle... commença-t-il.

Sabine l'interrompit.

--C'est un grand service, dit-elle, que j'implore de votre générosité.

Il dépend de vous de m'épargner de cruels chagrins...

Elle eut un sourire triste et ajouta:

--J'ai conscience de ne vous demander qu'un léger sacrifice. C'est à

peine si j'ai l'honneur d'être connue de vous, je ne puis que vous être

bien indifférente.

La physionomie de M. de Breulh trahissait une profonde souffrance.

--Vous vous trompez, mademoiselle, prononça-t-il d'une voix grave, et

vous me jugez mal. J'ai passé l'âge des déterminations prises à la

légère. Si j'ai sollicité votre main, c'est que j'ai su apprécier comme

il convient les nobles qualités de votre coeur et de votre esprit. Je

crois qu'il sera heureux entre tous, celui dont vous daignerez accepter

le nom.

Mlle de Mussidan ouvrait la bouche pour répondre, mais déjà M. de

Breulh poursuivait:

--En quoi vous ai-je déplu assez pour être ainsi repoussé? Je l'ignore.

Seulement, mademoiselle, sachez-le bien, c'est un malheur dont je ne me

consolerai de ma vie.

La sincérité de la douleur de M. de Breulh était si évidente, que Sabine

en fut émue.

--Croyez, monsieur, dit-elle, que je suis touchée plus que je ne saurais

l'exprimer. Vous ne m'avez pas déplu, monsieur, et votre recherche

m'honore au-delà de mes mérites. J'aurais été heureuse et fière d'être

votre femme, si...

Elle fut obligée de s'interrompre, tant le sang affluait à sa gorge.

Mais M. de Breulh fut cruel, il insista:

--Si?... demanda-t-il.

Mlle de Mussidan détourna la tête pour dérober le spectacle de sa

confusion, et c'est presque défaillante qu'elle répondit:

--Si je n'avais donné mon coeur et promis ma main à un autre.

Les esclaves de Paris · 第 32 / 143 题