IX

Il avait fallu à Mlle de Mussidan la certitude complète, absolue,

d'un respect sans bornes, pour la décider à venir chez André.

Sûre de son empire, elle n'avait rien à redouter.

En pénétrant dans cet humble atelier, tout plein de sa pensée, elle

devait se sentir chez elle, comme la vierge dans son sanctuaire, encore

parfumé de l'encens de la veille.

Aussi, à la voir si parfaitement simple, si calme, si naturelle, jamais

on ne se serait douté qu'elle osait la plus grave, la plus périlleuse

démarche que puisse hasarder une jeune fille.

Après avoir donné la main à André, elle dénoua lentement les brides de

son chapeau, le retira et le remit à Modeste en disant:

--Suis-je bien ainsi, mon ami?

L'exclamation passionnée de l'artiste à cette demande la fit sourire, et

c'est gaîment qu'elle ajouta:

--Je veux dire: Suis-je bien comme je dois être pour mon portrait?

Sabine de Mussidan était belle; mais comparer sa beauté à celle de Rose,

comme l'avait fait Paul, eût été une sottise et un blasphème.

Belle d'une beauté grossière et sensuelle, Rose pouvait tout au plus

surprendre les sens et allumer les caprices d'un libertin.

La beauté de Sabine était de celles qui empruntent à l'idéal une

irrésistible puissance et des séductions presque immatérielles à force

d'être profondes.

Rose enchaînait le corps aux boues de la terre; Sabine emportait l'âme

vers le ciel.

Pour juger Mlle de Mussidan, ou devait la connaître et, en quelque

sorte, être digne d'elle.

Sa chaste beauté n'était pas de celles qui rayonnent et éblouissent. Une

expression de placidité résignée, une réserve un peu hautaine en

obscurcissaient l'éclat. Elle pouvait passer inaperçue comme un Raphaël

oublié sous une couche de poussière, au fond d'une pauvre église de

village.

Mais, quand on l'avait remarquée, on ne se lassait plus d'admirer son

front impérieux couronné d'un diadème de cheveux noirs, fins et ondes,

ses grands yeux profonds et doux, ses lèvres exquises de délicatesse,

son teint si transparent qu'on voyait le sang frémir sous la peau.

Elle avait adopté pour son portrait une coiffure depuis longtemps passée

de mode, qui lui seyait à merveille, et c'est en songeant à cette

coiffure qu'elle avait dit: Suis-je bien?

--Hélas! répondit André, c'est en vous voyant que je reconnais mon

impuissance. Il y a une heure, en contemplant mon ouvrage, je me disais:

C'est achevé. Je reconnais que je n'ai rien fait.

Il avait écarté le rideau de serge, et le portrait de Sabine

apparaissait en pleine lumière.

Ce n'était pas un chef-d'oeuvre. André n'avait pas vingt-quatre ans,

et avant d'étudier il était obligé de gagner son pain de chaque jour.

Mais c'était une de ces compositions qui portent le cachet d'une

individualité puissante, et dont les défauts même et les inexpériences

ont une saveur d'originalité qui attire et qui charme.

Sabine resta une minute immobile devant la toile, et c'est de l'accent

de la plus sincère conviction qu'elle dit:

--Cela est beau!

Le jeune peintre était bien trop découragé pour être sensible à cet

éloge.

--C'est ressemblant, dit-il, mais la photographie que vous m'avez donnée

est ressemblante aussi. Je n'ai pas su fixer sur la toile un reflet de

votre âme. C'est une ébauche vulgaire, je recommencerai, et alors...

D'un geste, Sabine l'interrompit!

--Vous ne recommencerez pas, fit-elle d'une voix douce, mais ferme.

--Pourquoi? demanda-t-il, tout surpris.

--Parce que, mon ami, à moins d'événements graves, ma visite

d'aujourd'hui sera la dernière.

Cette réponse foudroya André.

--La dernière!... balbutia-t-il, que vous ai-je fait, ô mon Dieu! pour

que vous me punissiez si cruellement?

--Je ne vous punis pas, André, répondit Sabine. Vous avez voulu mon

portrait, j'ai cédé à vos instances, je ne m'en repens pas. Écoutons

maintenant la voix de la raison. Ne comprenez-vous donc pas, malheureux,

que je ne puis continuer à jouer mon honneur de jeune fille qui est le

vôtre? Avez-vous songé à ce que dirait le monde, s'il venait à savoir

que je viens chez vous, que j'y passe des après-midi?... Répondez.

Il ne répondit pas, il se raidissait contre le coup affreux.

--D'ailleurs, reprit Mlle de Mussidan, à quoi nous avance une toile

qu'il faut cacher comme une mauvaise action? Oubliez-vous que de votre

succès rapide dépend notre avenir, notre... mariage?

--Oh! non, non, je n'oublie pas.

--Poursuivez donc le succès. Ce n'est pas tout que je dise: «Je n'ai pas

fait un choix vulgaire,» il faut que vous le prouviez par vos oeuvres.

--Je le prouverai.

--Je le crois, ô mon unique ami! j'en suis sûre. Mais rappelez-vous nos

chères conventions d'il y a un an. Je vous ai dit: «Devenez célèbre, et

alors venez hardiment demander ma main au comte de Mussidan, mon père.

S'il vous la refuse, si mes prières ne le touchent pas, eh bien! en

plein midi, je sortirai de l'hôtel à votre bras. Et après un tel

éclat...

André était convaincu.

[Illustration: Gandelu, armé d'un candélabre.....]

--Vous avez raison! s'écria-t-il. Fou je serais si je sacrifiais tout un

avenir de félicités pour un bonheur de quelques jours, si grand qu'il

puisse être. Vous entendre d'ailleurs, c'est obéir.

Mlle de Mussidan s'était assise dans le grand fauteuil, André prit

place près d'elle, sur un petit escabeau de chêne sculpté.

--Nous voici donc d'accord, fit-elle, avec un bon sourire qui versait

des flots d'espérance dans le coeur de son ami, profitons-en un peu

pour causer de nos intérêts que nous négligeons, ce me semble,

terriblement.

Leurs intérêts!... c'était le succès d'André.

Tout ce que tentait le jeune artiste, tout ce qui lui était proposé, il

le disait à son amie, et gravement ils tenaient conseil.

--Eh bien!... commença André, je suis cruellement embarrassé.

Avant-hier, le prince Crescenzi, le célèbre amateur, est venu visiter

mon atelier. Une de mes esquisses lui a plu, il m'a commandé un tableau

qu'il me paiera six mille francs.

--Mais c'est un coup de fortune, cela?

--Oui, malheureusement, il le veut tout de suite. D'un autre côté, Jean

Lantier, surchargé de travail, m'offre de me charger de toute

l'ornementation d'une maison immense que fait bâtir aux Champs-Élysées

un riche entrepreneur, M. Gandelu, je prendrais des ouvriers, et je

pourrais gagner là sept ou huit mille francs.

--Où est l'embarras?

--Voilà. J'ai vu déjà deux fois M. Gandelu, il a choisi des cartons, et

il veut que je me mette à sa bâtisse la semaine prochaine. Je ne puis

accepter les deux choses, il faut choisir.

Sabine se recueillit un instant.

--Moi, dit-elle, je choisirais le tableau.

--Eh!... moi aussi, seulement...

Mlle de Mussidan connaissait assez les affaires de son ami pour

deviner les causes de son hésitation.

--Ah! murmura-t-elle, que ne m'aimez-vous assez pour vous rappeler que

je suis riche? Nos projets n'iraient-ils pas plus vite si vous

consentiez...

André était devenu blême.

--Voulez-vous donc, s'écria-t-il, empoisonner la pensée de notre amour?

Elle soupira, mais elle n'insista pas.

--Choisissons donc, fit-elle, la bâtisse de M. Gandelu.

Cinq heures sonnaient au vieux coucou de l'atelier. Sabine se leva.

--Avant de me retirer, fit-elle, je dois, mon ami, vous instruire d'une

contrariété qui me menace. Il est question pour moi d'un mariage avec M.

de Breulh-Faverlay.

--Ce millionnaire qui fait courir?

--Précisément. Résister aux désirs de mon père amènerait une

explication, et je n'en veux pas. J'ai donc décidé que j'avouerais la

vérité à M. de Breulh. Je le connais, c'est un honnête homme; il se

retirera. Que pensez-vous de mon idée?

--Hélas! fit André désolé, je pense que si celui-là se retire, un autre

se présentera.

--C'est probable... et nous le congédierons pareillement. Ne dois-je pas

avoir ma part de difficultés?

Mais ces difficultés épouvantaient le malheureux artiste.

--Quelle vie sera la vôtre, murmura-t-il, quand il vous faudra résister

aux obsessions de votre famille!

Elle le regarda fièrement et répondit:

--Est-ce que je doute de vous, André?

Mlle de Mussidan était prête. André voulait aller lui chercher une

voiture; elle refusa, disant que Modeste et elle étaient bonnes

marcheuses, et que certainement elles trouveraient un fiacre en route.

Comme à son entrée, elle abandonna sa main à André, et enfin elle sortit

en disant:

--Je verrai M. de Breulh demain. A demain une lettre.

André était seul. Lorsque Mlle de Mussidan s'était éloignée, il lui

avait semblé sentir la vie se retirer de lui.

Mais son abattement ne dura pas. Une triomphante inspiration venait de

traverser son cerveau.

--Sabine, se dit-il, est partie à pied, il ne dépend donc que de moi de

la voir quelques instants encore. Je puis, sans la compromettre, la

suivre de loin...

Dix secondes plus tard, il était dans la rue.

Il faisait nuit, et cependant au bas de la pente de la rue de la

Tour-d'Auvergne, il reconnut, il devina plutôt, Sabine et sa femme de

chambre.

--C'est encore du bonheur! pensa-t-il, en s'élançant sur leurs traces.

Elles allaient rapidement, mais il eut vite amoindri la distance, et

c'est à dix pas en arrière qu'il suivit, comme elles la rue de Laval,

puis la rue de Douai.

Il allait, et il admirait la démarche de Sabine, sa distinction, la

façon charmante dont elle détournait sa robe au lieu de la relever.

--Et dire, songeait-il, qu'un jour viendra peut-être où j'aurai le droit

de sortir avec elle. Je sentirai son bras charmant s'appuyer sur le

mien...

Cette seule idée le faisait tressaillir comme le contact d'une pile

électrique.

Sabine et Modeste arrivaient alors à la rue Blanche. Elles arrêtèrent un

fiacre et y montèrent. La vision s'évanouit.

La voiture était déjà bien loin, qu'André restait encore au coin du

trottoir, planté sur ses pieds, regardant de toutes ses forces.

Cependant il ne pouvait demeurer là éternellement.

Il s'était décidé à reprendre lentement le chemin de son atelier,

lorsque vers le milieu de la rue de Douai, comme il passait devant une

boutique éclairée, il entendit une voix jeune et joyeuse qui l'appelait

par son nom.

--Monsieur André! monsieur André!

Il leva la tête, brusquement, comme un homme qu'on éveille, et regarda.

Devant lui, près d'un coupé tout neuf, attelé de deux beaux chevaux, une

jeune femme en toilette tapageuse lui faisait des signes d'amitié.

Il eut besoin d'un effort de mémoire pour la reconnaître.

--Je ne me trompe pas, dit-il enfin... Mademoiselle Rose, n'est-ce pas?

Mais derrière lui, presque à son oreille, une voix de fausset éclata,

qui le reprit:

--Dites Mme Zora de Chantemille, s'il vous plaît.

André se retourna et se trouva nez à nez avec un jeune monsieur qui

venait de donner des ordres au cocher du coupé.

--Ah! fit-il un peu surpris et reculant d'un pas.

--C'est ainsi, appuya le jeune monsieur. Chantemille est le nom de la

terre que je donne à madame le lendemain de la mort de papa.

C'est avec une manifeste curiosité que le peintre examina ce donneur de

terres.

Veston court, gilet rond, chapeau plat, jambes cagneuses, médaillon

énorme pendu à une chaîne d'or, binocle, gants rouges... Il était d'un

ridicule achevé.

Quant à la physionomie, en disant: «Un singe!...» Toto-Chupin n'avait

pas sensiblement exagéré.

--Bast!... s'écria Rose, que fait le nom!... L'important est que

monsieur, qui est de mes amis, dîne avec nous.

Et sans attendre une réponse, brusquement, elle poussa André dans un

vestibule brillamment éclairé.

--Eh bien!... disait le jeune monsieur, elle est bonne celle-là! Oui, je

la trouve très bonne!... Enfin... Les amis de nos amis sont nos amis.

Tout ahuri de cette attaque imprévue, André se défendait de son mieux

mais sans avantage. Jalouse de montrer son pouvoir naissant, Rose était

placée devant la porte, et elle répétait:

--Vous dînerez avec nous, je le veux!... je le veux!

Puis comme elle était experte en belles manières, elle prit en même

temps la main d'André et celle du jeune monsieur, en disant:

--Monsieur André, je vous présente M. Gaston de Gandelu. M. de

Gandelu..., M. André, artiste peintre.

Les deux jeunes gens s'inclinèrent.

--André!... faisait le jeune M. Gaston, j'ai entendu ce nom-là. J'ai vu

la figure aussi... Ah! j'y suis, c'est chez papa. N'est-ce pas vous,

monsieur, qui devez sculpter sa maison?

--En effet, monsieur.

--Alors, vous êtes des nôtres. Nous pendons une crémaillère, ce soir...

Hein! elle est forte celle-là!... Vous savez, plus on est de fous, plus

on rit.

André résistait encore.

--Je ne puis, disait-il, j'ai un rendez-vous urgent!...

--Un rendez-vous!... Ah! mais non!... je la connais, celle-là, on ne me

la fait pas.

André se taisait, indécis. Il était dans un de ces moments de tristesse

morne, où on éprouve le secret désir de se dissiper, d'échapper en

quelque sorte à soi-même.

--Au fait, pensa-t-il, pourquoi ne pas accepter! Si les amis de ce jeune

homme lui ressemblent, ce sera drôle.

--Allons, s'écria Rose en s'élançant vers l'escalier, voilà qui est dit.

André s'apprêtait à la suivre, mais M. de Gandelu, mystérieusement, le

retint par le revers de son pardessus.

--Hein! lui dit-il d'un air ravi, quelle femme!... Et encore, vous ne

voyez rien... Attendez que je l'aie formée, je ne vous dis que ça.

D'abord moi, pour lancer une femme, je n'ai pas mon pareil. Demandez

plutôt à Auguste de chez Riche.

--Cela se voit, fit André le plus sérieusement du monde.

--N'est-ce pas? Moi, d'abord, je suis comme ça, carré, et il faut

marcher. Zora... hein! un rude nom, n'est-ce pas? c'est moi qui l'ai

choisi. Donc, Zora n'est pas très épatante ce soir, mais laissez faire.

Je lui ai tantôt commandé six robes, chez Van Klopen. Oh! mais des

robes... Vous connaissez Van Klopen?

--Pas du tout.

--Eh bien!... elle est forte. Quand je dirai ça à Jules, il m'appellera

blagueur, vous verrez. Van Klopen, mon bon, est un tailleur pour dames.

C'est un Alsacien qui enfonce toutes les couturières. Il vous a un goût,

une invention, un chic... Il n'y a que lui pour habiller une femme...

Arrivée à son appartement, Zora-Rose s'impatientait.

--Viendrez-vous, enfin! cria-t-elle.

--Vite, fit Gandelu entraînant André, montons. Quand on la fâche, elle a

des crises de nerfs terribles. Elle n'a pas voulu me l'avouer, mais on

ne me monte pas le coup, à moi, je connais les femmes...

Rose et Paul n'étaient pas faits pour s'entendre. Ils se ressemblaient

trop.

Si la nouvelle dame de Chantemille avait tant insisté pour avoir André à

dîner, c'est qu'elle comptait l'éblouir de sa splendeur.

Pour commencer, elle lui montra ses deux domestiques, la cuisinière et

la femme de chambre, qui avaient, la dernière surtout, un air!... Puis

il fallut qu'André visitât tout l'appartement, on ne lui fit grâce ni

d'une pièce ni d'un meuble.

Il dut s'extasier devant l'éternel et horripilant salon bouton d'or à

agréments gros bleu. Il fut forcé de palper les étoffes et d'essayer le

moelleux des fauteuils.

Gandelu triomphant ouvrait la marche, armé d'un candélabre à huit

branches, dont les bougies l'inondaient de leurs larmes. Il faisait

remarquer le bon goût de chaque chose, et disait le prix de tout, d'un

ton de commissaire-priseur.

En outre, il entremêlait cette visite domiciliaire de réflexions

philosophiques.

--Cette pendule, disait-il, c'est cent louis, c'est pour rien. Est-ce

drôle que vous connaissiez papa! N'est-ce pas qu'il a une bonne tête?...

Cette jardinière, c'est trois cents francs!... c'est donné!... Mais

méfiez-vous, il est rat. Ne voudrait-il pas me forcer à travailler? Je

la trouve mauvaise. Moi travailler!... Il s'en ferait mourir... N'est-ce

pas, que ce n'est pas cher, ce guéridon, vingt louis?... Moi, d'abord,

quand il me la fait à la vertu, je me la brise. Un bonhomme qui n'en a

pas seulement pour six mois, disent les médecins, il ferait mieux...

Il s'interrompit. On entendait un grand bruit dans l'antichambre.

--Ah! voilà mes invités, fit-il.

Et posant son candélabre sur la table, il sortit précipitamment.

André était émerveillé. Il avait bien ouï parler de ces jeunes messieurs

qui font les délices des courses de Vincennes, mais il n'en avait

approché aucun.

Son air stupéfait devait flatter Rose.

--Comme vous voyez, fit-elle, j'ai quitté Paul. D'abord, il m'ennuyait,

puis il n'avait pas seulement de quoi m'acheter du pain.

--Lui!... Plaisantez-vous? Aujourd'hui même il est venu chez moi et il

m'a dit qu'il gagnait douze mille francs par an.

--Dites douze mille mensonges. A moins que... Sait-on ce dont est

capable un garçon qui accepte des billets de cinq cents francs de gens

qu'il ne connaît pas...

Elle se tut, mais en faisant signe qu'elle en avait encore long à dire.

Le jeune Gandelu introduisait et présentait ses amis.

--Mes enfants, disait il, tout est de chez Potel. Nous allons rire un

peu, et après, vous savez... le petit bac de santé.

Les invités valaient l'hôte, et André commençait à se féliciter d'être

venu, quand un domestique, en cravate blanche ouvrit les portes du salon

et cria:

--Madame la vicomtesse est servie!!!

X

Quand on demande à B. Mascarot ce qu'il faut pour arriver,

invariablement il répond:

--De l'activité, encore de l'activité, toujours de l'activité!...

Mais il a sur le commun des hommes à principes, une immense supériorité

qui constitue sa force.

Les maximes qu'il professe, il les met en pratique.

C'est pourquoi, le lendemain de son expédition à l'hôtel de Mussidan,

dès sept heures et demie du matin, il était à son bureau et travaillait.

Bien que, par suite d'un brouillard assez épais, il fît à peine jour,

les clients commençaient à emplir la première salle de l'agence de

placement.

Cette clientèle matineuse inquiète peu l'honorable placeur.

Elle se compose surtout de servantes de crêmeries ou de cuisinières qui,

nourrissant à forfait les employés des grands magasins, ont avantage à

s'approvisionner aux Halles centrales.

Ces pratiques, en général, ne savent rien de ce qui se passe dans les

maisons où on les emploie, ou ce qui s'y fait n'offre aucun intérêt.

B. Mascarot les abandonne donc absolument à Beaumarchef, et ne se

dérange que s'il survient quelque maître d'hôtel, ou encore un cuisinier

de grande maison ce qui arrive parfois.

L'honorable placeur ne s'inquiétait donc pas plus du bruit de la salle

voisine, qu'un grand personnage du tumulte des solliciteurs encombrant

ses antichambres. Il mettait toute son attention à déchiffrer, à annoter

et à classer dans un certain ordre ces petits carrés de papier qui

avaient si fort intrigué Paul.

Et telle était sa préoccupation que, pareil à un vase qui déborde, il

laissait échapper le trop plein de son cerveau en un monologue bizarre.

--Quelle entreprise! marmottait-il, mais aussi, quel résultat!... Je

suis seul, cependant, tout seul, pour porter le faix de cette tâche

énorme. Mon dernier mot, personne le sait. Seul, je tiens en mes mains

puissantes le bout de tous les fils que depuis vingt ans, avec la

patience de l'araignée lissant sa toile, j'attache à mes pantins. Que je

fasse un mouvement, tout remue. Qui croirait cela, à me voir? Quand je

passe rue Montorgueil, on dit: «C'est Mascarot, placeur pour les deux

sexes et autres.» Et on rit, et je laisse rire. Il n'est de puissances

solides que les puissances ignorées. Celles qu'on connaît, on les

attaque et on les démolit. Personne ne me connaît, moi!

Une fiche plus importante que les autres passait sous ses yeux.

Rapidement, il traça en marge quelques lignes, et, après un silence, il

reprit:

--Je puis échouer, c'est incontestable. Il peut se trouver un hardi

matin qui rompe une maille de mon filet, les timides s'évaderont par la

déchirure, et alors... Cet imbécile de comte de Mussidan ne me

demandait-il pas si je connais mon code! Oui, je l'ai étudié, mon code

pénal, et je sais que, livre 3, titre II, se trouve un certain article

400, qui semble avoir été rédigé spécialement en vue de mes opérations.

Travaux forcés à temps, s'il vous plaît... sans compter que si un

magistrat madré me joint avec l'article 305, il s'agit des travaux

forcés à perpétuité!...

Sur ces mots, qu'il prononça lentement, comme pour en bien mesurer la

portée, un frisson courut le long de son échine; mais ce fut qu'un

éclair, car, avec un triomphant sourire, il poursuivit:

--Oui... mais pour envoyer B. Mascarot respirer l'air de Toulon, il faut

pincer B. Mascarot, et ce n'est pas précisément l'enfance de l'art.

Vienne une alerte sérieuse, et... bonsoir, plus de Mascarot, il

disparaît, évanoui, fondu, évaporé!... Peut-on remonter à ces timides

joueurs qui sont mes associés. Catenac, l'avare, et Hortebize,

l'épicurien? Non, je les ai placés hors de toute atteinte.

Inquiéterait-on Croisenois? Jamais. Et il périrait plutôt que de parler.

Au fond de tout, on trouverait Beaumarchef, La Caudèle, Toto-Chupin et

deux ou trois autres pauvres diables. La belle prise! Ils ne diraient

rien, ceux-là, pour cent raisons, dont la première est qu'ils ne savent

rien.

Ces raisonnements lui semblaient si péremptoires, qu'il s'oublia jusqu'à

rire tout haut.

Puis, d'un geste fier rajustant ses lunettes, il ajouta:

--J'irai droit à mon but, comme un boulet de canon. Ce que je veux,

sera. Par Croisenois, j'enlèverai d'un coup quatre millions... j'ai fait

mon compte. Paul épousera Flavie... je l'ai juré, et après, pour que

Flavie soit heureuse et enviée, elle sera duchesse à trois cent mille

livres de rentes...

Ses fiches étaient en ordre.

Il retira d'un tiroir secret de son bureau un petit registre qui

ressemblait à un répertoire, avec son alphabet collé le long de la

tranche.

Il l'ouvrit, ajouta quelques noms à ceux qui s'y trouvaient déjà et le

ressera en disant d'un ton de menace:

[Illustration: Plats, assiettes, verres, bouteilles, tout y a passé.]

--Vous êtes tous là, mes bons amis, tous, et vous ne vous en doutez

guère. Vous êtes tous riches, vous êtes heureux et honorés, vous vous

croyez libres... Allons donc! Il est un homme à qui vous appartenez,

âme, corps et biens, et cet homme qui vous tient ainsi, c'est B.

Mascarot, le placeur de la rue Montorgueil. Vous êtes bien fiers tous,

et pourtant, quand il le voudra, vous serez à ses pieds, vous disputant

l'honneur de dénouer ses souliers. Or, il va vouloir, mes petits amis,

ce bon papa Mascarot, il trouve qu'il a travaillé assez comme cela, il

est las des affaires, il veut se retirer et il lui faut servir quelques

petites rentes.

Il se tut, on frappait à la porte.

Du bout du doigt il toucha son timbre, et la vibration n'était pas

éteinte, que Beaumarchef parut.

--C'est à n'y pas croire, patron, s'écria dès le seuil l'ancien

sous-off... Vous m'avez demandé, n'est-ce pas, de compléter le dossier

du jeune M. de Gaudelu.

--Après?

--Eh bien, patron, il se trouve que la cuisinière qu'il a donnée à sa

petite dame a été placée par nous. C'est une de nos anciennes pratiques

de l'hôtel. Même elle nous devait onze francs, et elle nous les apporte;

elle est là, c'est une nommée Marie... Voilà un hasard?

B. Mascarot haussa les épaules.

--Tu n'est qu'un sot, Beaumar, prononça-t-il, de t'extasier ainsi. Je

t'ai cependant expliqué ce que c'est au juste que le hasard. C'est un

champ comme un autre, plus fertile cependant et plus vaste, et qui n'a

d'autre propriétaire que les habiles. Or, voici vingt-cinq ans que je

l'ensemence, ce champ; c'est s'il ne me donnait pas de récolte, qu'il

faudrait s'étonner.

C'est d'un air pénétré que l'ex-sous-off... écoutait son patron, la

bouche béante, comme si par cette ouverture les leçons eussent pu entrer

en lui plus facilement pour s'aller loger dans les cases de sa cervelle.

--Qu'est-ce que cette cuisinière? demanda le bon placeur.

--Oh!... patron, rien qu'en la regardant, vous le devinerez. C'est une

vieille cliente, et il y a longtemps que l'ai classée dans la catégorie

D, vous savez: cuisinières à placer près des demoiselles très lancées.

L'estimable placeur n'écoutait plus, il réfléchissait.

--Va me chercher cette fille, dit-il enfin.

Et pendant que Beaumarchef obéissait, il ajouta, répondant à quelque

objection de son esprit:

--Négliger le plus léger renseignement est folie, l'expérience me l'a

démontré.

Mais déjà la cuisinière de la catégorie D était devant lui, toute fière

d'être introduite dans le sanctuaire de l'agence.

Et certes, il n'était besoin que d'un seul coup d'oeil pour comprendre

les causes déterminantes de la classification de Beaumarchef.

C'est, du reste, avec cette aménité onctueuse qui a établi sa réputation

par tout Paris que B. Mascarot l'accueillit.

--Eh bien! ma fille, lui demanda-t-il, vous avez donc trouvé une place à

votre convenance et où vous serez selon vos mérites?

--Ma foi, monsieur, je crois que oui. Je ne connais Mme Zora de

Chantemille que d'hier à deux heures...

--Ah!... elle s'appelle Zora de Chantemille.

--C'est-à-dire, vous comprenez, c'est un nom comme ça qu'elle a pris.

Mais elle s'est assez disputée à ce sujet avec monsieur. Elle voulait,

elle, s'appeler Raphaële, mais monsieur en tenait pour Zora, si bien...

--Zora est fort joli, prononça gravement le placeur.

--Tenez, c'est justement ce que nous avons dit à madame, la femme de

chambre et moi. Belle personne, du reste, pas regardante, et qui

s'entend à faire danser les écus. Je puis vous garantir que, déjà, à mon

su, vu et entendu dire, elle a fait dépenser à monsieur plus de trente

mille francs.

--Diable!

--Oh! elle va bien. Et tout à crédit, s'il vous plaît. Monsieur de

Gandelu n'a pas le sou, à ce que m'a dit un garçon de chez Potel; mais

il paraît que son père ne connaît pas sa fortune. Ainsi, hier, pour la

crémaillère, comme ils disaient, il y a eu un dîner, mais un dîner!...

Enfin, il coûtait plus de mille francs avec les vins.

Jusque-là, le digne placeur n'apercevait pas l'ombre d'un renseignement

à utiliser, et il se disposait à congédier sa cliente, lorsque celle-ci,

qui avait deviné son intention, reprit vivement:

--Minute! je ne vous ai encore rien dit.

Certainement, B. Mascarot n'attendait rien de cette fille, mais il est

patient, mais il a appris à se contraindre, mais il sait qu'un

ambitieux, si haut qu'il soit, ne doit jamais repousser un

collaborateur, si intime qu'il puisse être, si inutile qu'il paraisse.

Il se renversa donc sur son fauteuil, et d'un air aussi satisfait que

s'il eût été prodigieusement intéressé, il dit:

--Voyons le reste.

--Donc, reprit la cuisinière de Rose-Zora, nous avons eu un grand dîner:

huit invités, et madame était la seule femme. Ah! monsieur, quels hommes

distingués, et aimables, et spirituels, et bien mis!... Mais c'est

encore monsieur qui était le mieux.

--Peste!...

--C'est ainsi. Sur les dix heures ils étaient tous très gris. Alors,

savez-vous ce qu'ils ont fait? Ils ont envoyé dire au concierge de

veiller à ce que personne ne traversât la cour, parce qu'ils voulaient

jeter la vaisselle par la fenêtre. Et ils l'ont jetée. Plats, assiettes,

verres, bouteilles, tout y a passé. C'est comme cela dans le grand

monde. Les garçons de chez Potel m'ont dit que c'est une mode qui a été

apportée à Paris par des princes russes.

L'honorable placeur tracassait terriblement ses lunettes. La résignation

la plus héroïque a des bornes.

--Enfin, demanda-t-il, qu'avez-vous remarqué de curieux?

--Voilà!... Parmi tous ces messieurs, il y en avait un qui faisait comme

une tache dans la société, un grand brun à l'air mauvais, mal mis, et

qui ne disait rien. On aurait juré qu'il se moquait des autres; manant,

va!...

--Eh bien?

--Eh bien! Madame n'avait d'amabilités que pour lui. Elle était toujours

à lui offrir les meilleures choses: Voulez-vous de ceci, prenez donc de

cela, vous ne buvez pas, et patati, et patata... Après le dîner, quand

les autres se sont mis à jouer, lui, qui n'avait probablement pas le

sou, il est resté à causer avec madame.

--Et vous savez ce qu'ils disaient?

--Naturellement. Ils étaient près de la porte de la chambre à coucher;

je suis allée l'entrebailler et j'ai écouté.

--Ce n'est peut-être pas très bien?

--Tant pis!... J'aime à connaître les affaires des gens que je sers.

Donc, ils parlaient d'un monsieur que madame a connu autrefois, et qui

est l'ami du grand brun, un nommé... attendez donc... un nommé...

Beaumarchef estima que c'était le cas de montrer son excellente mémoire.

--Paul Violaine,... fit-il.

--Précisément, répondit la cuisinière.

Puis l'étonnement lui venant avec la réflexion, elle ajouta:

--Ah ça! mais... comment savez-vous ce nom, vous?

B. Mascarot avait relevé ses lunettes pour lancer à son associé un

regard foudroyant.

--Beaumar sait tout, répondit-il négligemment, c'est son état.

L'explication ne satisfit peut-être pas complètement l'estimable

cuisinière, mais comme elle tenait à son récit, elle continua:

--Donc, madame racontait que ce n'était qu'un pas grand'chose, qu'il

fallait se défier de lui, qu'il était capable de tout, qu'il avait volé

douze mille francs...

Le placeur s'était redressé, son attention était devenue très réelle, sa

patience était récompensée.

--Avez-vous retenu, demanda-t-il, le nom de ce grand brun?

--Ma foi!... non. Les autres l'appelaient l'artiste.

Ce vague renseignement ne pouvait suffire au méthodique placeur.

--Écoutez, ma fille, commença-t-il d'une voix de miel, voulez-vous me

rendre un service signalé?

--A vous, le roi des hommes pour les domestiques!... Faut-il passer dans

le feu.

--Non. Il faudrait simplement m'avoir le nom et l'adresse de ce grand

brun. Il ressemble tellement, d'après ce que vous me dites, à un artiste

qui me doit de l'argent...

--Suffit, vous pouvez compter sur moi.

Elle aspira une large prise et ajouta:

--Aujourd'hui, il faut que je file pour mon déjeuner. Demain ou

après-demain, vous aurez votre adresse. Au revoir!...

Elle sortit, et la porte n'était pas refermée sur elle que B. Mascarot

ébranla son bureau d'un formidable coup de poing.

--Hortebize, s'écria-t-il, est incomparable pour flairer un danger.

Heureusement, j'ai le moyen de supprimer cette drôlesse et le jeune

crétin qui voudrait se ruiner pour elle.

Comme toujours, quand le verbe _supprimer_ monte aux lèvres de son

patron, l'ex-sous-off tomba en garde: une, deux!... Il ne connaît que

cela, lui.

--Dieu! que tu es ridicule avec les gestes, interrompit le doux placeur

en haussant les épaules. Va, j'ai mieux que cela. Rose avoue dix-neuf

ans, mais elle ment, elle en a bel et bien vingt et un passés. Donc elle

est majeure. Le jeune idiot, lui, est mineur encore. De sorte que si le

papa Gandelu avait un peu de nerf, eh! eh!... ce serait drôle et moral,

tout à la fois; l'article 354 est élastique.

--Vous dites, patron? interrogea Beaumarchef, qui ne comprenait pas.

--Je dis qu'il me faut, avant quarante-huit heures, des détails précis

sur le caractère de M. Gaudelu, le père. Je veux savoir aussi quels sont

ses rapports avec son fils.

--Bien, je vais mettre La Candèle en campagne.

--De plus, puisque le jeune M. Gaston cherche de l'argent partout, il

faut lui faire connaître notre honorable ami Verminet, le directeur de

la _Société d'escompte mutuel_.

--Mais c'est l'affaire de M. Tantaine, ça, patron.

B. Mascarot était trop préoccupé pour entendre.

--Quant à cet autre, murmurait-il, répondant à ses craintes secrètes,

quant à ce grand garçon brun, cet artiste, qui me paraît de beaucoup

supérieur aux autres comme intelligence, malheur à lui si je le trouve

en travers de mon chemin. Quand on me gêne, moi...

Un geste effroyablement significatif compléta sa pensée.

Puis, après un silence, il ajouta:

--Retourne à ta besogne, Beaumar, j'entends du monde.

L'ancien sous-off ne bougea pas, si formel que fut le congé.

--Excusez-moi, patron, dit-il, mais La Candèle est de l'autre côté, qui

reçoit. J'ai à vous faire mon rapport.

--C'est juste. Prends un siège et parle.

Cette faveur de parler assis, qui ne lui est pas souvent octroyée,

sembla ravir Beaumarchef.

--Hier, commença-t-il, rien de nouveau. Ce matin, je dormais encore,

quand on est venu tambouriner à ma porte. Je me lève, j'ouvre, c'était

Toto-Chupin.

--Il n'a pas lâché Caroline Schimel, au moins?

--Pas d'une minute, patron. Même, il a réussi à lier conversation avec

elle, et ils ont déjà pris un café ensemble.

--Allons, ce n'est pas trop mal.

--Oh! il est assez adroit, ce vaurien de Toto, et, s'il était un peu

plus honnête... Enfin, il prétend que si cette fille boit, c'est pour

s'étourdir, parce qu'elle se croit toujours poursuivie par des gens qui

lui ont fait des menaces horribles. Elle a tellement peur d'être

assassinée, qu'elle n'ose loger seule. Elle s'est mise en pension chez

des ouvriers honnêtes qui la couchent et la nourrissent, et elle leur

fait du bien, car elle a de l'argent...

L'honorable placeur semblait fort contrarié.

--C'est fort gênant, cela, murmura-t-il, on ne peut pas aller lui rendre

visite incognito, à cette fille... Cependant, où demeurent les ouvriers

qui l'ont recueillie?

--Tout en haut de Montmartre, bien plus haut que le Château-Rouge, rue

Mercadet.

--C'est bien, Tantaine avisera. Surtout que Toto ne laisse pas cette

folle lui glisser entre les doigts.

--Il n'y a pas de danger, et même il m'a dit qu'il allait s'informer de

ses habitudes, de ses relations et de la source de son argent.

L'ex-sous-off s'arrêta tiraillant terriblement ses longues moustaches

cirées.

Ce geste prouve si évidemment qu'une idée lui trotte par la cervelle,

que son patron lui demanda:

--Qu'y a-t-il encore?

--Il y a, patron, que, si j'osais, je vous dirais de vous défier de

Toto-Chupin. J'ai découvert que le garnement chasse pour son compte. Il

nous vole et il vend notre marchandise au rabais.

--Rêves-tu?

--Pas du tout. J'ai tiré ce renseignement d'un grand gaillard de

mauvaise mine qui est venu demander Chupin en se disant son ami.

Les hommes forts ont toujours été prompts à prendre un parti.

--C'est bien, prononça le placeur. Je vérifierai le fait, et s'il est

vrai, nous tendrons a maître Chupin un joli traquenard qui le conduira

en correctionnelle.

Cette fois, sur un signe, Beaumarchef se retira, mais il reparut presque

aussitôt.

--Patron, dit-il, c'est un domestique de M. Croisenois avec une

lettre...

B. Mascarot ne prit pas la peine de dissimuler sa mauvaise humeur.

--Le marquis est diablement pressé, fit-il... N'importe, amène-moi ce

domestique.

Ce nouveau venu sentait d'une lieue sa grande maison.

Irréprochable était sa tenue.

Démarche, maintien, port de tête, tout disait en quelle haute estime il

se tenait.

Évidemment il visait et outrait le genre anglais.

Un faux col, cruellement empesé, lui sciait les oreilles. Il avait si

bien serré sa cravate, que sa figure, écorchée par le rasoir, en était

toute congestionnée.

C'était, à coup sûr, un tailleur londonien qui avait, à coups de hache,

taillé dans du bois ses vêtement raides.

Il paraissait de bois lui-même et semblait se mouvoir sous l'impulsion

de quelque mécanisme habilement dissimulé sous son gilet rouge.

Remuait-il, on était tout surpris de n'entendre pas grincer un rouage.

--Voici, dit-il en tendant une lettre à B. Mascarot, ce que monsieur le

marquis m'a chargé de remettre à monsieur.

Tout en prenant le pli, le digne placeur, par dessus ses lunettes,

examinait et étudiait ce serviteur modèle.

Il ne le connaissait pas.

Croisenois, l'ingrat, n'avait jamais voulu accepter un serviteur de sa

main, trié par lui entre mille sur le volet.

--Il paraît, mon garçon, remarqua-t-il, que ton maître, contrairement à

ses habitudes, s'est levé avec l'aurore, aujourd'hui.

Non seulement, le domestique, genre anglais, ne sourit point de

l'épigramme, mais il parut vivement choqué.

--Monsieur le marquis, prononça-t-il, me donne par an quinze louis en

sus de mes gages pour se passer la fantaisie de me tutoyer. Il est le

seul à avoir ce droit.

--Ah!... fit le placeur sur trois tous différents, ah! ah!...

Sa pantomime, en même temps, était des plus expressive.

--Je vous demande un peu, pensa-t-il, où vont se loger la dignité et

l'amour-propre! Son maître, si l'idée me prenait de le tutoyer, ne se

formaliserait pas, lui!

L'envoyé de M. de Croisenois, son observation faite, revint à sa

mission.

--Je pense, reprit-il, que monsieur le marquis dort encore à cette

heure. Il a écrit ce billet en rentrant de son cercle.

--Et il y a une réponse?

--Yès, sir.

--En ce cas, attendez.

D'un geste exercé, B. Mascarot fit sauter l'enveloppe et lut:

«Mon cher maître,

«Le _bac_ a des rigueurs... vous devinez le reste, n'est-ce pas?

J'ai joué si malheureusement, cette nuit, que j'ai perdu, outre

tout mon argent comptant, trois mille francs sur parole. Cette

somme doit être chez mon débiteur avant midi. Mon honneur

l'exige...»

L'honorable placeur ne se gêna pas pour hausser les épaules.

Puis, entre haut et bas, de façon que le domestique, qu'il épiait du

coin de l'oeil, pût, selon sa conscience, l'entendre ou non, il

murmura:

--Son honneur!... Ma parole, c'est à mourir de rire; son honneur!...

Pas un muscle du visage si bien rasé du serviteur si formaliste ne

bougea.

Il restait raide autant qu'un soldat prussien à la parade, semblant ne

rien voir, ne rien entendre.

B. Mascarot avait reprit sa lecture:

«...Ai-je tort de compter sur vous pour cette bagatelle? Je pense

que non. Je suis même certain que vous m'enverrez cent cinquante ou

deux cents louis de plus, car je ne puis rester sans un sou.

«Et pour la grande affaire, quelles nouvelles? C'est les pieds dans

le feu que j'attends votre décision.

«Votre dévoué,

«HENRI, marquis de CROISENOIS.»

--Et voilllà!... grommela le placeur, cinq mille francs, là, _hic et

nunc!_ Puie, bon Mascarot, tire de l'argent de ta caisse. On n'est pas

plus régence! Méchant noble, va! Si je n'avais pas irrémissiblement

besoin du beau nom que t'ont légué tes ancêtres et que tu traînes dans

le ruisseau, tu pourrais les chercher tes cinq mille francs!

Le malheur est que Croisenois était une des pièces importantes de la

grosse partie de l'aventureux placeur.

[Illustration:--Monsieur m'excusera si je refuse.]

Lentement et visiblement à regret, il sortit de la caisse où, la veille,

il puisait pour Hortebize, cinq billets de mille francs qu'il tendit à

l'envoyé du marquis.

--Monsieur désire-t-il un reçu? demanda le domestique.

--Inutile, la lettre m'en tiendra lieu. Cependant, attendez.

Mascarot, ce ponte prudent et assidu de la banque du hasard, cherchait

dans son gousset une pièce de vingt francs.

L'ayant trouvée, il la poussa, de l'air le plus engageant, sur la

tablette de son bureau, en disant:

--Prenez ceci, mon ami, pour votre course.

Mais l'autre, au lieu d'avancer la main, recula.

--Monsieur m'excusera si je refuse, dit-il nettement. Quand j'entre dans

une maison, j'exige des gages assez élevés pour n'avoir aucunement

besoin de pourboires.

Sur cette stoïque réponse, il salua, sérieux et grave comme un quaker,

et se retira à pas comptés.

Ma foi! le placeur était désorienté.

Vingt années d'expérience ne lui fournissaient pas le pendant d'une

aussi invraisemblable aventure.

--C'est à n'y pas croire, murmurait-il. Où diable Croisenois va-t-il

recruter ses gens? Serait-il, par impossible, bien plus fort que je ne

l'ai supposé jusqu'ici?

Une inquiétude inexplicable, vague et confuse comme un pressentiment,

troublait son assurance habituelle.

--Ou plutôt, continua-t-il, ce gaillard si sûr ne serait-il pas un faux

domestique? J'ai tant amassé d'ennemis en ma vie, et de toutes sortes,

qu'il doivent maintenant former comme une avalanche. Si habilement que

je tienne mes cartes, on peut avoir vu dans mon jeu.

Cette seule pensée le fit frissonner.

Il est de ces parties si périlleuses qu'à l'instant décisif tout devient

sujet de méfiance et de crainte.

B. Mascarot en était à ce point d'avoir peur de son ombre.

C'est surtout quand on n'est plus séparé du but que par la longueur du

bras que l'anxiété est terrible.

--Non, répondit-il, je suis un fou, et je me mets martel en tête pour

des soupçons chimériques. S'il se trouvait un homme habile à ce point de

m'avoir pénétré, patient jusque-là d'endosser la livrée de Croisenois

pour me surveiller de plus près, cet homme ne serait pas assez simple

pour se créer cette originalité qui me l'a fait remarquer.

Il se disait cela, mais il se raisonnait aussi vainement qu'un poltron

siffle dans l'obscurité pour dissiper ses terreurs.

Entre tous ses expédients, parmi ses moyens d'investigations, il devait

bien s'en trouver un qui lui permit de fouiller dans le passé de ce

domestique si susceptible, et il cherchait.

Il se creusait la tête, lorsque Beaumarchef parut de nouveau tout

effaré.

--Encore toi! dit durement le placeur; qui t'a appelé? Je ne saurais

donc rester tranquille une minute aujourd'hui?

--Patron, c'est que...

--Va-t'en.

Mais le docile sous-off ne recula pas d'une semelle.

--C'est le petit qui est là, insista-t-il.

--Paul?

--Lui-même, patron.

--Comment, à cette heure!... Je ne lui avais donné rendez-vous que pour

midi. Lui serait-il survenu quelque aventure?

Il s'interrompit.

La porte que Beaumarchef avait laissé entrebâillée s'ouvrit, livrant

passage à Paul Violaine.

En effet, il avait dû lui arriver quelque chose d'extraordinaire.

Il était pâle, défait, ses yeux avaient cette indicible expression

d'égarement de l'animal longtemps poursuivi par une meute.

Ses vêtements en désordre, son linge fripé trahissaient une nuit passée

à errer au hasard.

--Ah! monsieur, commença-t-il...

D'un geste impérieux, le placeur lui imposa silence.

--Laissez-nous, Beaumar, fit-il, et vous, mon enfant, asseyez-vous.

Paul s'assit, ou plutôt se laissa tomber comme une masse sur un

fauteuil.

--Ma vie est finie, murmurait-il, je suis déshonoré, perdu!...

L'estimable directeur de l'agence de placement avait la mine abasourdie

d'un homme qui tombe des nues.

Mais cette grande stupéfaction était feinte, un de ses familiers l'eût

reconnu au mouvement de ses lunettes bleues, cet indispensable

accessoire de son individu, qui, à la longue, faisaient comme partie

intégrante de sa personne et semblaient ressentir quelque chose de

toutes ses impressions.

Les causes de l'état où il voyait Paul, il les connaissait pour les

avoir préparées avec le soin du dramaturge qui, dès le premier acte,

apprête les scènes du dénouement.

S'il était surpris, ce ne pouvait être que du résultat prompt et violent

de ses combinaisons. Si expérimenté qu'on soit, il est difficile, quand

on charge, d'en calculer exactement l'effet.

C'est cependant avec le naturel admirable d'un auditeur bénévole qui

s'attend à des émotions, qu'il se tassa dans son fauteuil, en disant:

--Voyons, mon enfant, remettez-vous, ayez confiance en moi, ouvrez-moi

votre coeur. Que vous arrive-t-il?

Paul se leva à demi, et c'est du ton le plus tragique, avec un geste

désolé, qu'il répondit:

--Rose m'a abandonné.

B. Mascarot leva ses bras au ciel, paraissant le prendre à témoin de

l'insigne folie de son protégé.

--Et c'est pour cela, fit-il, que vous dites que votre vie est perdue, à

votre âge, lorsque vous ne pouvez même vous douter de toutes les

revanches que vous réserve l'avenir!...

--J'aimais Rose, monsieur!

Si comique que fut son emphase, qu'un imperceptible sourire glissa sur

les lèvres pâles du placeur.

--Diable!... fit-il.

--Mais ce n'est pas tout, reprit le pauvre garçon, qui faisait, pour

retenir ses larmes, les plus héroïques et les plus inutiles efforts, je

suis accusé d'un vol infâme.

--Vous? demanda le placeur, qui, en même temps, se disait: Nous y voici

donc!...

--Moi, monsieur, et seul au monde, vous pouvez affirmer mon innocence,

parce que seul vous savez la vérité.

--La vérité!...

--Oui, par vous je puis être sauvé. Hier, vous avez daigné me témoigner

tant de bienveillance, que j'ai songé à vous tout de suite, et que,

devançant l'heure que vous m'aviez fixée, je viens vous demander aide et

assistance.

--Mais, que puis-je?

--Tout, monsieur. De grâce, permettez que je vous raconte de quelle

fatalité je suis victime.

La physionomie de B. Mascarot exprima le plus vif intérêt.

--Parlez, dit-il.

--Hier, monsieur, reprit Paul, peu de temps après vous avoir quitté,

j'ai regagné l'hôtel du Pérou. J'arrive, je monte à ma mansarde, et bien

en évidence, sur la cheminée, j'aperçois cette lettre de Rose.

Il tendait la lettre en même temps; mais le placeur ne daigna pas la

prendre.

--Rose, monsieur, me déclare qu'elle ne m'aime plus et me prie de ne

jamais chercher à la revoir. Elle me dit que, lasse de partager ma

misère, elle accepte une fortune qui lui est offerte, des diamants, une

voiture...

--Cela vous surprend.

--Ah!... monsieur, pouvais-je m'attendre à cette trahison infâme,

lorsque la veille encore elle n'avait pas assez de serments pour

m'affirmer son amour? Pourquoi mentir? Voulait-elle me rendre sa perte

plus cruelle! Partie!... Je suis tombé comme assommé sous le coup. Moi

qui arrivais me faisant fête de sa joie quand je lui apprendrais vos

promesses!... Pendant plus d'une heure je suis resté dans ma chambre,

sans avoir conscience de moi-même, pleurant comme un enfant à cette idée

affreuse que je ne la reverrais plus...

C'est avec son attention et sa pénétration habituelles que B. Mascarot

étudiait son sujet.

--Toi, pensait-il, mon garçon, tu répands trop de paroles pour que ta

douleur soit aussi sincère et surtout aussi profonde que tu dis.

Puis, tout haut, il demanda:

--Mais enfin, ce vol, cette accusation?...

--J'y arrive, monsieur. Le premier étourdissement passé, je résolus de

vous obéir, de quitter cet hôtel du Pérou qui, plus que jamais, me

faisait horreur.

--A la bonne heure.

--Je descendis donc et j'allai donner congé à madame Loupias et la

payer. Ah!... monsieur, quelle honte! Lorsque je lui ai tendu le montant

de mes deux quinzaines, c'est-à-dire vingt-deux francs, elle m'a toisé

de l'air le plus méprisant en me demandant où j'avais puis cet argent.

B. Mascarot eut quelque peine à dissimuler un mouvement de satisfaction.

C'était le succès de sa petite machination que Paul lui annonçait.

--Qu'avez-vous répondu! interrogea-t-il.

--Rien, monsieur, j'étais pétrifié, et les paroles s'arrêtaient dans ma

gorge. Loupias s'était approché de sa femme, et tous deux me regardaient

en ricanant. Après avoir bien joui de ma confusion, ils m'ont déclaré

qu'ils étaient certains que, de concert avec Rose, avais volé M.

Tantaine.

--Et vous ne vous êtes pas défendu?

--J'avais perdu l'esprit. Je voyais que tout semblait donner raison à

ces gens et cette conviction m'accablait. La veille même, la Loupias

avait demandé de l'argent à Rose, qui lui avait répondu que je n'en

avais pas et que même je ne savais où m'en procurer. Or, voilà que, du

jour au lendemain, on me voyait vêtu d'habits neufs, payant mes dettes,

Rose avait disparu, moi-même j'annonçais mon départ.

--Il est certain que toutes ces circonstances devaient frapper vos

hôteliers!...

--Pour comble de malheur, c'est chez un épicier qui nous connaît, un

certain Mélusin, que Rose était allée changer le billet de 500 francs

que nous avait prêté M. Tantaine. C'est ce misérable qui a soulevé

l'opinion contre nous. N'a-t-il pas osé dire qu'un agent de police

chargé de nous arrêter, s'est présenté chez lui.

Mieux que Paul, B. Mascarot connaissait l'histoire et savait au juste ce

qu'avait pu dire Mélusin: cependant il interrompit son protégé.

--Entendons-nous, fit-il, la violence de votre chagrin trouble vos

idées, et je ne vous comprends plus bien. Y a-t-il eu, oui ou non, un

vol de commis?

--Eh! monsieur, comment vous le dire!... Je n'ai pas revu M. Tantaine,

et il n'a pas reparu à l'hôtel du Pérou. On prétend, est-ce vrai? que

des valeurs importantes lui ont été enlevées, et que, par suite de ce

malheur, il est en prison.

--Pourquoi n'avez-vous pas dit la vérité?

--A quoi bon? Il est prouvé que je ne connaissais pas M. Tantaine, que

jamais je ne lui ai adressé la parole. Ou m'aurait ri au nez si j'avais

dit: Hier soir, tout à coup, il est entré chez moi, et là, de but en

blanc, il m'a offert 500 francs, et je les ai acceptés.

Le digne placeur avait la physionomie sérieuse de l'homme qui cherche la

solution d'un difficile problème.

--Il me semble, fit-il enfin, que je comprends tout, et cela tient à la

connaissance exacte que j'ai du caractère de Tantaine.

Paul écoutait comme si sa vie eût dépendu d'une parole.

--Tantaine, reprit B. Mascarot, est le plus honnête homme que je sache

et le meilleur coeur qui soit au monde, mais il a des lacunes dans le

cerveau. Il a été riche autrefois, et sa générosité l'a ruiné. Il est

pauvre comme Job, maintenant, et il a, comme autrefois, la passion de

rendre service quand même.

--Cependant, monsieur...

--Laissez-moi finir. Le malheur est que dans la petite situation qu'il

occupe, et qu'il me doit, il a des fonds en maniement. Saisi de pitié à

la vue de votre profonde misère, il a disposé du bien d'autrui comme du

sien propre. Mis en demeure de rendre ses comptes le soir même, se

trouvant en face d'un déficit, il a perdu la tête et a déclaré qu'on

l'avait volé. On est allé aux informations, vous êtes son voisin, on

vous a vu de l'argent, dont on ne s'explique pas l'origine, les soupçons

se sont portés sur vous.

C'était net, précis, indiscutable. Paul frissonnait, une sueur froide

trempait ses cheveux, il se voyait arrêté, jugé, condamné.

--Cependant, ajouta-t-il, M. Tantaine a un billet de moi qui est une

preuve de ma bonne foi.

--Pauvre enfant!... croyez-vous donc que, s'il espère se sauver en vous

accusant, il laissera voir ce billet?

--Mais vous savez la vérité, vous, monsieur, heureusement!...

Le digne placeur hocha tristement la tête.

--Me croirait-on? répondit-il. La justice est une institution humaine,

mon ami, c'est dire qu'elle est sujette à l'erreur. Ayant à choisir

entre la vérité et le mensonge, elle ne peut se décider que pour la

vraisemblance. Or, dites-moi si toutes les probabilités ne sont pas

contre vous?

Cette logique impitoyable devait écraser Paul.

--Je n'ai donc plus qu'à mourir, balbutia-t-il, si je veux échapper au

déshonneur.

La combinaison imaginée par l'honorable placeur pour s'emparer de Paul

Violaine était d'une simplicité véritablement enfantine, mais il l'avait

jugée suffisante et il avait bien jugé.

Paul avait été si complétement étourdi, qu'entre le prêt si

extraordinaire d'un billet de 500 francs et l'accusation de vol basée

sur le change de ce même billet, il n'avait pas aperçu le trait-d'union

qui pourtant sautait aux yeux.

Facile à épouvanter, comme tous ceux qui ne sont pas bien sûr de leur

conscience, il avait commencé par fuir et maintenant il venait se livrer

pieds et poings liés.

C'était là ce qu'avait voulu, prévu et préparé B. Mascarot.

Le chirurgien qui se décide à une périlleuse opération commence par

affaiblir son malade. Avant d'entreprendre sérieusement un sujet, l'ami

d'Hortebize s'applique à briser les derniers ressorts de sa volonté. Or,

Paul en ce moment, ne s'appartenait plus. Il gisait là, éperdu, anéanti,

inerte, ne voyant d'autre issue que le suicide à la plus épouvantable

des situations.

Le moment était venu de frapper les derniers coups.

--Voyons, mon enfant, commença le placeur, il ne faut pas vous

désespérer ainsi.

Pas de réponse. Paul entendait-il ou non? A coup sûr, il semblait hors

d'état de comprendre.

Mais le digne placeur voulait qu'il entendît et comprît. Il allongea le

bras et le secoua assez rudement.

--Morbleu!... disait-il, où donc est votre courage? C'est dans les

situations difficiles qu'un homme fait ses preuves.

--A quoi bon!... gémit Paul. Ne venez-vous pas de me démontrer que

jamais je ne réussirai à établir mon innocence?

Cette faiblesse impatienta terriblement B. Mascarot, mais il dissimula.

--Non, répondit-il, non. J'ai tenu simplement à vous exposer les côtés

fâcheux de votre affaire.

--Elle n'en a pas de bons.

--Mais si!... Seulement vous ne m'avez pas laissé finir. J'ai tout mis

au pis, mais je dois me tromper. D'abord, l'accusation existe-t-elle

réellement? Nous supposons que Tantaine a disposé de fonds à lui

confiés. Est-ce démontré? Nous l'imaginons arrêté. L'est-il? Nous

admettons qu'il a rejeté la faute sur vous. Est-ce vrai? Avant de jeter

le manche après la cognée, que diable! on vérifie.

A mesure que parlait le digne placeur, Paul revenait à lui.

--C'est vrai, murmura-t-il, on peut vérifier.

--Certainement. Sans compter que je pense avoir assez d'influence sur

Tantaine pour lui faire confesser la vérité.

Les natures nerveuses comme celles de Paul ont ceci de précieux que si,

au moindre souffle du malheur, elles ploient, elles relèvent au plus

léger rayon d'espérance.

Paul, qui, la minute d'avant, se jugeait perdu, se vit sauvé.

--Oh! monsieur! s'écria-t-il, me sera-t-il jamais donné de vous prouver

l'étendue de ma reconnaissance!

B. Mascarot souriait paternellement.

--Peut-être, répondit-il, peut-être. Et, pour commencer, il faut prendre

sur vous d'oublier le passé. Le jour venu, on chasse le souvenir des

mauvais rêves de la nuit, n'est-ce pas? Je vous éveille pour une vie

nouvelle; soyez un autre homme.

Paul soupira profondément.

--Oublier Rose!... murmura-t-il.

L'honnête placeur fronça le sourcil à ce nom.

--Quoi! s'écria-t-il, vous pensez encore à cette créature! Il est, je le

sais, des gens qui se consolent aisément d'être dupés, dont l'amour même

redouble à chaque trahison. Si vous êtes de cette pâte facile,

serviteur, nous ne nous entendrons jamais. Courez après votre infidèle,

jetez-vous à ses pieds, suppliez-la de vous pardonner votre pauvreté.

Sous le fouet de l'ironie, Paul se cabra.

--Je prétends au contraire me venger d'elle! fit-il avec emportement.

--C'est aisé: oubliez-la.

En dépit du ton résolu de Paul, on lisait dans ses yeux une certaine

hésitation qui déplut à Mascarot.

--Voyons, reprit-il, vous êtes ambitieux, vous voulez parvenir?

--Oh!... oui, monsieur, oui...

[Illustration:--Regardez à droite, près de la fenêtre, c'est elle.]

--Et vous songez à vous embarrasser d'une femme comme Rose!... Il faut

avoir les deux bras libres, mon garçon, si on veut jouer probablement

des coudes dans la mêlée. Que diriez-vous d'un coureur qui, ayant des

prétentions au prix, s'attacherait un boulet à la jambe? Vous diriez:

Il est fou! Eh bien!... vous êtes ce coureur.

--Je suivrai vos conseils, monsieur, prononça Paul, sans arrière-pensée,

cette fois.

--Voilà qui est parler. Croyez-moi, avant longtemps, vous bénirez le

ciel d'avoir donné à Rose l'idée et les moyens de vous abandonner. Vous

pouvez aller haut et loin!...

Il y a trente ans que B. Mascarot spécule sur les passions humaines et

met les faiblesses en coupe réglée. Il connaît les hommes.

Avec dix phrases, il venait de prendre sur Paul une influence décisive.

--Alors, monsieur, commença le jeune homme, cette place de douze mille

francs...

--Eh!... il n'y a jamais eu de place, mon ami.

Paul devint extrêmement pâle.

Il se revoyait sans un sou, dans quelque taudis comme celui de l'hôtel

du Pérou, et seul cette fois.

--Cependant, monsieur, balbutia-t-il, vous m'aviez fait espérer...

--Quoi! douze mille francs? Rassurez-vous, vous aurez cela et même

davantage; mais vous ne me quitterez pas, je me fais vieux, je n'ai pas

de famille, vous serez mon fils...

A cette proposition, le front de Paul s'assombrit.

L'idée qu'il serait placeur aussi, lui, qu'il s'enfermerait dans le

confessionnal de la pièce d'entrée pour inscrire les offres et les

demandes, révoltait sa vanité.

B. Mascarot, qui, par-dessus ses lunettes, épiait ses impressions, vit

bien ce qui se passait en lui.

--Et ça n'a pas de pain!... pensait-il. Sot orgueilleux! Ah!... si ce

n'était Flavie, si ce n'était l'affaire Champdoce!

Puis, tout haut il reprit:

--N'allez pas croire, mon cher enfant, que je veuille vous condamner au

rude et obscur métier de placeur. Non. J'ai sur vous d'autres vues plus

digues de vos mérites.

Paul respira.

--Pourquoi ne pas vous dire la vérité? poursuivit Mascarot. Vous m'avez

plu, et je me suis promis de réaliser tous vos rêves d'ambition. Pour

parvenir, vous avez tout... sauf cependant ce qui manquera toujours aux

jeunes gens, la prudence et la constance de volonté. Eh bien!... je

serai, moi, votre volonté et votre prudence.

Il s'arrêta un moment comme pour donner plus de poids à ses paroles, et

bientôt reprit:

--Tenez, je pensais à vous hier, et je bâtissais dans ma tête l'édifice

de votre avenir. Il est pauvre, me disais-je, et à son âge, avec ses

idées, c'est cruel. Mais pourquoi n'épouserait-il pas une de ces

héritières qui apportent un million dans leur tablier à l'homme qui a su

toucher leur coeur?

--Hélas!...

--Comment, hélas!... Penseriez-vous encore à Rose?

--Oh! non, certes, non!... je voulais dire...

--Si je vous parle d'héritière, c'est que j'en connais une, et si je le

voulais bien, si mon ami le docteur Hortebize s'en mêlait.. Rose est

jolie, mais elle est presque aussi jolie que Rose, et, de plus, elle est

bien née, elle est sage, elle est spirituelle... Elle a de grandes

relations, et si son mari était un artiste de talent, un poète, un

compositeur, il pourrait prétendre à tout.

Paul était devenu plus rouge que le feu; tout cela, il l'avait rêvé,

autrefois.

--Bien plus, disait le placeur, songeant à votre naissance illégitime,

je poursuivais le plus magnifique roman. Avant 93, tout bâtard, vous le

savez, était tenu pour gentilhomme. Connaissez-vous votre père? Non. Qui

vous dit qu'il ne porte pas un des grands noms de France et qu'il n'a

pas, pour rehausser l'éclat de son écusson, 500,000 livres de rentes?

Peut-être, en ce moment, vous fait-il rechercher pour vous donner sa

fortune et son nom. Cela vous plairait-il d'être duc?

--Monsieur, balbutia Paul, monsieur...

B. Mascarot éclata de rire.

--Nous n'en sommes encore qu'aux suppositions, fit-il.

Le jeune homme ne savait que penser.

--Enfin, monsieur, demanda-t-il, qu'exigez-vous de moi?

Le placeur redevint sérieux.

--J'exige l'obéissance, répondit-il. Une obéissance passive, absolue,

immédiate, sans réflexions, sans examen.

--J'obéirai, monsieur, mais, de grâce, ne vous jouez-vous pas de moi?

Au lieu de répondre, B. Mascarot sonna Beaumar, qui parut.

--Je te laisse seul, dit-il, je vais chez Van Klopen.

Puis se retournant vers Paul:

--Je ne plaisante jamais, lui dit-il, et aujourd'hui même vous en aurez

la preuve. Nous allons aller déjeuner ensemble au restaurant; j'ai à

causer avec vous, et après...

Il s'arrêta pour jouir de la surprise de Paul, et ajouta:

--Après, je vous montrerai la jeune fille que je vous destine: il faut

bien que je sache si elle vous plaît.

Les esclaves de Paris · 第 28 / 143 题