Le protégé de B. Mascarot n'avait pas été le seul à épier la visiteuse
du jeune peintre.
Au bruit de la voiture, Mme Poileveu, la plus discrète des
concierges, était venue se planter sur le seuil de la porte, les yeux
obstinément attachés sur la jeune dame.
Lorsque les deux femmes entrèrent, au lieu de s'effacer pour leur livrer
passage, Mme Poileveu sortit. Elle avait son idée.
--Mauvais temps, n'est-ce pas? dit-elle au cocher. Il ne fait pas bon
sur le siège, l'hiver.
--Ne m'en parlez pas, répondit l'homme, j'ai les pieds morts.
--Vos deux pratiques viennent peut-être de loin?
--Du diable! Je les ai prises tout en haut des Champs-Élysées, près de
l'avenue de Matignon.
--Une fameuse trotte!
--Oui, et quatre sous de pourboire. Quel malheur!... Tenez, ne me parlez
pas des femmes honnêtes.
--Oh!... honnêtes!...
--Ça, je le garantis. Les autres donnent plus, je m'y connais.
Et en même temps, satisfait d'avoir fait preuve de pénétration, il
enveloppa son cheval d'un coup de fouet inoffensif et s'éloigna.
Mme Poileveu, elle, regagnait sa loge à moitié contente.
--Je sais toujours, murmurait-elle, le quartier de la princesse. C'est
bien le cadet de mes soucis; mais enfin!... la prochaine fois j'offrirai
quelque chose à la femme de chambre, un rien, du doux, et elle me dira
tout...
C'est un chimérique espoir que caressait là Mme Poileveu.
Cette femme de chambre, absolument dévouée à sa maîtresse, était
indignée des regards obstinés qui chaque fois lui étaient adressés et,
tout en gravissant l'escalier, elle se plaignait amèrement de ce qu'elle
appelait une horrible insolence.
Dans sa colère, elle ne parlait rien moins que de raconter ces avanies à
André, qui ne manquerait pas de rendre cette mégère plus respectueuse.
Mais la seule idée d'une plainte effraya si fort la jeune dame qu'elle
s'arrêta, se retournant vers sa femme de chambre:
--Je te défends, Modeste, fit-elle bien bas, je te défends expressément
de dire un seul mot de cela à André.
--Mais, mademoiselle...
--Chut!... Veux-tu donc me faire de la peine? Allons, viens, il
m'attend.
Oh! oui, elle était attendu avec ces trances délicieuses, ces anxiétés
divines de la vingtième année.
Depuis le départ de Paul, André ne restait plus en place: il lui
semblait qu'il eût fait tenir l'éternité dans chaque seconde qui
s'écoulait. Il avait laissé la porte de son atelier ouverte, et à chaque
moment, croyant distinguer quelque bruit, il courait à l'escalier.
Enfin, il l'entendit réellement, ce bruit harmonieux comme une musique
céleste, le froissement de la robe de la femme aimée.
Penché sur la rampe, il l'aperçut, c'était bien elle, oui, elle arrivait
au second étage, au troisième... enfin elle entrait chez lui, dans son
atelier dont il refermait la porte.
--Bonjour, André, dit-elle, en lui tendant la main, vous voyez que je
suis exacte.
Pâle d'émotion, plus tremblant que la feuille, André prit cette main qui
lui tait tendue et l'effleura respectueusement de ses lèvres en
balbutiant:
--Mademoiselle Sabine... Oh! vous êtes bien bonne... Merci!...
C'était bien Sabine, en effet, l'unique héritière de l'antique et
orgueilleuse maison de Mussidan, qui était là, chez André, l'enfant
trouvé de l'hôpital de Vendôme.
C'était Sabine, une jeune fille naturellement réservée et timide, élevée
dans le respect des conventions sociales, qui risquait ainsi ce qu'elle
avait de plus précieux au monde, son honneur, sa réputation.
C'était elle qui, bravant les préjugés de son éducation et de sa race,
osait franchir l'effrayant abîme qui séparait le salon de la rue de
Matignon de l'atelier de la rue de la Tour-d'Auvergne.
Il est de ces témérités que la raison admet à peine, mais que le coeur
se charge d'expliquer aisément.
Depuis près de deux ans Sabine et André s'aimaient.
C'est au château de Mussidan, au fond du Poitou, qu'ils s'étaient
rencontrés pour la première fois, réunis par un de ces concours de
petits événements qui seront l'éternelle confusion de la prudence
humaine.
L'homme conçoit et combine des projets, mais au-dessus plane la
Providence--les imbéciles disent: le hasard--dont la main prévoyante
arrange et dispose tout pour l'accomplissement de ses impénétrables
desseins.
A la fin de l'été de 1865, André, dont un travail excessif altéra la
santé, projetait un voyage, lorsque Jean Lantier, son patron, le fit, un
soir, prier de passer chez lui.
--Si vous voulez, lui dit-il, vous reposer et gagner trois ou quatre
cents francs du même coup, j'ai, je crois, votre affaire. Un architecte
me demande un sculpteur pour quelques travaux en province, dans un pays
magnifique, vous plairait-il de vous en charger?
La proposition convenait si bien à André, que dès la fin de la semaine
il se mit en route, se promettant un mois de bon temps.
Tout devait lui réussir. Le jour même de son arrivée à Mussidan, ayant
examiné le travail pour lequel on l'avait mandé, il reconnut qu'il
serait un jeu pour lui. Il s'agissait d'exécuter quelques raccords le
long d'un balcon récemment réparé. Le tout pouvait être aisément fini en
moins d'une quinzaine.
Mais il ne se pressa pas. Le pays lui plaisait, il trouvait dans les
environs des motifs d'études charmants, et sa santé se rétablissait à
vue d'oeil.
Puis, raison impérieuse et qu'il ne s'avouait qu'à demi, de ne pas se
hâter, il avait entrevu dans le parc, glissant comme une ombre entre les
arbres, une jeune fille dont un seul regard l'avait ému d'une émotion
nouvelle pour lui et délicieuse.
Cette jeune fille était Sabine.
Les chaleurs venues, le comte de Mussidan était parti pour l'Allemagne,
la comtesse s'était réfugiée à Luchon, et ils n'avaient trouvé rien de
plus sage que d'envoyer leur fille passer quelques mois en ce vieux
manoir de famille, sous la protection d'une de leurs parentes très âgée,
la douairière de Chevauché.
L'histoire des deux jeunes gens, histoire simple et naïve, fut celle de
tous ceux qui ont été vraiment jeunes et qui ont aimé.
Une niaiserie fut le prétexte des premières paroles qu'ils s'adressèrent
en rougissant autant l'un que l'autre.
Le lendemain, Sabine vint sur le balcon voir travailler André, prenant
un plaisir enfantin au mouvement des outils façonnant la pierre dure.
Qui lui eût dit qu'elle s'intéressait au sculpteur et non à la sculpture
l'eut certes profondément surprise. Cela était ainsi, pourtant.
Quoiqu'il fût plus troublé qu'il ne l'avait été de sa vie, André osa lui
adresser la parole.
Ils causèrent longtemps, et elle était stupéfiée de l'élévation des
pensées de ce jeune homme qui, avec sa grande blouse blanche et son
chapeau de feutre souple, lui avait paru un ouvrier ordinaire.
Ignorante et inexpérimentée, Sabine pouvait ne pas démêler au juste les
sentiments qui tressaillaient en elle.
André ne s'abusa pas.
Un soir, après un sévère examen de conscience, il fut obligé de
s'incliner devant la réalité.
--Il est clair que je suis amoureux! murmura-t-il.
Puis une lueur de raison éclairant sa folie, il mesura les
infranchissables obstacles qui le séparaient de cette jeune fille si
noble et si riche, et il fut saisi d'effroi.
--Il faut fuir, s'écria-t-il, bien vite, sans réfléchir, sans retourner
la tête; il ne fait pas bon pour moi ici.
On dit cela de la meilleure foi du monde, on prend parti, et ensuite...
On reste... Ainsi fit André.
Il est vrai que la fatalité, comme toujours, sembla s'en mêler.
Le château de Mussidan est assez éloigné de tout centre de population.
Pour gagner le village le plus proche, il faut traverser une partie des
bois de Bivron. En conséquence, lorsque André arriva, il fut décidé
qu'il prendrait ses repas au château.
Il mangeait seul, aux heures qu'il indiquait, dans la grande salle,
servi par le vieux domestique de Mme de Chevauché.
Bientôt cet isolement parut à Sabine la plus énorme des inconvenances et
la plus injuste des humiliations.
--Pourquoi M. André ne prend-il pas ses repas avec nous? demandait-elle
à sa tante. Il est certes bien mieux que nombre de gens que nous
recevons, et il te distrairait.
La vieille dame adopta cette idée. Assurément, il lui paraissait
prodigieux d'admettre à sa table un jeune homme qui, grimpé sur une
échelle, taillait des pierres à la journée; mais elle s'ennuyait
tant!... L'imprévu la décida.
Invité sur le moment même, André accepta, et la vieille dame faillit
tomber de son haut quand, à l'heure du dîner, elle vit entrer un convive
qui avait la tenue, les façons, l'aisance d'un gentleman en
villégiature.
--C'est à n'y pas croire, disait-elle en se couchant, à sa nièce, voici
un tailleur de pierres qui a tout l'air d'un grand seigneur. C'est la
fin. Il n'y a plus de rang; je n'aperçois que confusion; nous marchons
vers le chaos; il est temps que je meure.
Malgré tout, André avait su se concilier les bonnes grâces de la
douairière, et comme il n'était pas dépourvu d'adresse, il acheva sa
conquête en lui brossant un portrait qui, pour être réussi et
ressemblant, n'en était pas moins outrageusement flatté.
Admis de ce moment a l'intimité, ne craignant plus d'être froissé, il
devint, lui si réservé d'ordinaire, expansif et causeur.
[Illustration:--Encore ici!... criait-elle.]
Même une fois, Mme de Chevauché l'ayant un peu taquiné, il conta
l'histoire de sa vie, simplement, comme il l'avait contée à Paul, mais
avec plus de détails.
Ce récit était bien fait pour enflammer l'imagination d'une jeune fille,
non pas romanesque, l'expression serait exagérée, mais chevaleresque.
Sabine fut émerveillée de cet héroïsme obscur, le seul possible, le seul
vrai, à notre époque. Elle fut stupéfiée de l'énergie de cet homme, qui,
jeté tout enfant au milieu de la mêlée atroce des intérêts, avait su
prendre sa place. Elle admira sa grandeur, son génie, son ambition. Elle
vit en lui, et elle voyait bien, cet être supérieur que rêvent les
jeunes filles.
Enfin, elle l'aima et elle osa s'avouer qu'elle l'aimait. Et pourquoi
non?
Leurs destinées, si dissemblables en apparence, n'étaient-elles pas
pareilles en réalité?
Entre un père et une mère qui fuyaient avec une égale horreur le foyer
domestique, Sabine était aussi abandonnée qu'André.
Mais alors, leurs journées s'envolaient plus rapides que des secondes.
Oubliés, pour ainsi dire de la terre entière, au fond de ce château
perdu, ils étaient libres comme l'air.
Ce n'était certes pas Mme de Chevauché qui les gênait.
Régulièrement, après le déjeuner, la vieille dame priait André de lui
lire sa gazette, et régulièrement aussi, entre la vingtième et la
trentième ligne, selon que le temps était orageux ou non, elle
s'endormait d'un sommeil profond qu'il était défendu, sous les peines
les plus sévères, de troubler.
Les deux jeunes gens alors s'échappaient sur la pointe du pied, riants,
gais comme des écoliers qui ont trompé la surveillance du maître.
Et ils allaient, au hasard, tantôt marchant à petits pas le long des
immenses avenues du parc, à l'ombre des grands chênes, tantôt courant en
plein soleil le long des roches rouges du bois de Bivron.
D'autres fois, montant un vieux bateau vermoulu qu'André étanchait tant
bien que mal, ils s'aventuraient sur la petite rivière bordée d'iris et
de glaïeuls, tout encombrée de cannetée et de nénuphars.
Deux mois s'écoulèrent ainsi, deux mois pleins, enchantés, splendides.
Deux mois du plus pur et du noble amour, pendant lesquels le mot amour
ne monta pas une seule fois de leur coeur à leurs lèvres.
Après avoir lutté longtemps contre l'entraînement d'une passion qu'il
sentait devoir être sa vie, et à laquelle, cependant, il ne voyait pas
d'issue, André avait fini par ne plus vouloir réfléchir.
Il se défendait de songer à l'avenir comme un poitrinaire s'interdit de
penser à son mal.
Il pressentait un coup de foudre... mais en l'attendant, chaque soir il
remerciait Dieu de lui avoir accordé encore un jour de rémission.
--Non, se disait-il parfois, ce bonheur est trop grand; il ne saurait
durer.
Il ne dura pas.
Préoccupé de l'idée de justifier son séjour à Mussidan, André, après
avoir achevé ses raccords, s'était imaginé de doter le vieux manoir d'un
chef-d'oeuvre moderne.
Il avait entrepris de faire jaillir de la pierre de l'antique balcon une
guirlande de volubilis et de vigne folle. Chaque jour, alors que tout le
monde dormait encore, il avançait sa tâche.
Un matin, il allait se mettre à la besogne, lorsque le vieux valet qui
l'avait servi dans les premiers temps vint le prévenir que Mme de
Chevauché désirait lui parler.
--Madame m'a ordonné, ajouta le bonhomme, de vous amener tout de suite,
tel que vous seriez.
Un pressentiment sinistre, plus aigu que la lame d'un poignard, traversa
le coeur du jeune artiste. Il devina, il comprit que c'en était fait
de son rêve, et c'est du pas du condamné qu'on traîne à l'échafaud qu'il
suivit le domestique.
Au moment d'ouvrir la porte du salon où se trouvait la tante de Sabine:
--Prenez garde à vous, monsieur, recommanda le bon serviteur, madame est
dans un état!... Je ne l'ai jamais vue ainsi depuis le jour où défunt
notre maître... Enfin, suffit.
Elle était, en effet, dans une effroyable colère, la vieille dame, et,
en dépit de son rhumatisme, elle allait de long un large dans le salon,
son haut bonnet monté campé de travers, gesticulant, faisant sonner sur
le parquet sa canne à bec de corbin.
A la vue d'André, elle s'arrêta soudain, la tête rejetée en arrière,
choisissant la plus imposante de ses attitudes.
--Eh bien!... mon garçon, s'écria-t-elle de cette voix bonnasse que
tenaient en réserve pour les belles occasions les femmes de l'ancienne
aristocratie, tu t'avises, à ce qu'on me rapporte, d'aimer ma nièce et
de lui faire la cour?...
Elle le tutoyait, ma foi!... ni plus ni moins qu'un valet de ferme,
pensant ainsi lui faire comprendre et la bassesse de sa condition et son
audace.
De pâle qu'il était, André devint cramoisi jusqu'à la racine des
cheveux.
--Madame!... balbutia-t-il.
--Vertu de ma mère!... interrompit la douairière; vas-tu pas nier, quand
tu as sur la face un pouce de fard qui avoue pour toi! Sais-tu qu'il
faut que tu sois un drôle bien outrecuidant d'avoir oser élevé tes
regards jusques à Mlle Sabine de Mussidan. D'où t'est venue cette
impertinence? De mes trop grandes bontés, sans doute? Espérais-tu la
séduire ou comptais-tu demander sa main?...
--Je vous jure, madame, sur mon honneur!...
--Sur ton honneur!... Ne croirait-on pas entendre un gentilhomme? Jour
de Dieu!... si feu le chevalier de Chevauché était encore de ce monde,
il te forait sortir le dernier souffle du corps sous le bâton. Moi, je
me contente de te chasser. Ramasse tes outils, mon garçon, et va tailler
des pierres ailleurs.
André ne bougeait pas. Il était comme pétrifié. Lui, d'ordinaire si
impatient du mépris, il ne remarquait pas l'outrageante façon dont on le
traitait.
Il ne voyait qu'une chose, c'est qu'on le chassait, c'est qu'il ne
verrait plus Sabine.
Sa mâle énergie ne tint pas contre ce malheur, le plus affreux qu'il pût
imaginer, et il éclata en sanglots, comme un enfant.
L'explosion de cette douleur immense était si inattendue, si déchirante
chez un tel homme, que la vieille dame en fut bouleversée.
Elle se détourna brusquement et fut plus d'une minute avant de pouvoir
reprendre la parole.
--J'ai été dure avec vous, monsieur André, dit-elle enfin,--revenant au
_vous_. J'ai le malheur d'être vive. Ce qui est arrivé est de ma faute,
ainsi que me l'a fait sentir M. le curé de Bivron, qui s'est dérangé au
petit jour pour venir me prévenir, ce dont je lui rends grâces. Je suis
si vieille que j'ai oublié ce qu'est la jeunesse. J'étais seule à ne me
douter de rien, quand tout le pays jasait de vous et de ma nièce.
André eut un geste de menace si terrible, que rien qu'en le voyant, les
six cents habitants de Bivron eussent pris la fuite, terrifiés.
--Ah! s'écria-t-il, si je tenais les misérables qui ont osé..
--Bon!... interrompit Mme de Chevauché à qui cette vigoureuse
indignation ne déplaisait pas, espérez-vous couper toutes les mauvaises
langues? Il n'y a point eu de mal, c'est l'essentiel, partez, oubliez ma
nièce.
Partez, oubliez!... Autant valait dire à André: Mourez!
--Madame, commença-t-il avec un accent désolé, de grâce, écoutez-moi. Je
suis jeune, j'ai du courage!...
Son désespoir avait une telle intensité d'expression, ses regards
suppliaient si bien, sa voix était à ce point brisée, que la vieille
dame émue, attendrie, sentit une larme chaude glisser le long de sa joue
ridée.
--A quoi bon me dire tout cela? fit-elle. Est-ce que Sabine est ma
fille? Tout ce que je puis faire, c'est de ne rien dire au père de ma
nièce de cette algarade. Jour de ma vie! Si Mussidan se doutait
seulement de cela! Allons! en voilà assez, je me sens toute remuée... Je
suis capable de n'en pas manger de deux jours.
André sortit, se tenant aux murs. Il lui semblait que le parquet, sous
ses pas, oscillait comme le pont d'un navire. Ses idées
tourbillonnaient comme la feuille sèche au gré de l'ouragan; il n'y
voyait plus.
Mais, dans le grand vestibule qui précède le salon, il sentit qu'on lui
prenait la main. Il fit un effort pour ressaisir sa pensée; il parvint à
regarder, à voir.
Plus immobile, plus blanche et plus glacée qu'une statue, Sabine était
devant lui.
--J'étais là, monsieur André, dit-elle, j'ai tout entendu!
--Oui, balbutia-t-il, c'est fini, on m'a chassé, je pars.
--Où allez-vous?
--Eh!... le sais-je? répondit-il, avec un geste d'horrible résignation,
je vais obéir, je sortirai d'ici, et puis... j'irai, je marcherai.
Il sentait la folie envahir son cerveau, il voulut s'éloigner, Sabine le
retint.
--Vous désespérez donc? demanda-t-elle.
Il la regarda avec des yeux qui lui firent peur et d'une voix éteinte
répondit: Oui.
Jamais Sabine n'avait été si belle. Ses yeux brillaient de la flamme des
plus généreuses résolutions, son visage avait une expression sublime.
--Si cependant, reprit-elle, si je vous montrais au loin, dans l'avenir,
une espérance... que feriez-vous?
--Ce que je ferais! s'écria André avec une exaltation délirante, tout!
oui, tout ce qui humainement est possible à un honnête homme. Qu'on
multiplie autour de vous les obstacles, je les renverserai; qu'on
m'impose les plus difficiles conditions, je les remplirai. Faut-il une
fortune? je la gagnerai; du talent? un nom illustre? je l'aurai.
--Il faut autre chose encore, monsieur André, que vous oubliez: de la
patience.
--Mais j'en ai, mademoiselle; j'en aurai! Ne comprenez-vous donc pas
qu'avec un mot de vous je puis vivre trois existences, heureux,
attendant et espérant!
Mlle de Mussidan, à ces mots, posa une de ses mains sur le bras
d'André et leva l'autre vers le ciel qu'elle prenait à témoin.
--Alors, dit-elle, travaillez et espérez, André!... Car, je le jure
devant Dieu, je serai votre femme ou je mourrai fille. S'il faut lutter,
je lutterai, parce que je vous...
Un bruit terrible, au fond du vestibule, lui coupa la parole.
C'était la vieille dame de Chevauché, qui, de sa canne à bec de corbin,
frappait contre la porte de toutes ses forces.
--Encore ici!... criait-elle de sa voix plus éclatante qu'une trompette.
André s'enfuit, éperdu de bonheur, emportant au fond de son âme un de
ses espoirs enivrants qui font épuiser, sans une plainte, tous les
dégoûts de la réalité.
Que se passa-t-il, après son départ, entre Mme de Chevauché et sa
nièce? Les domestiques remarquèrent qu'après une longue conférence elles
avaient les yeux fort rouges l'une et l'autre.
Peut-être Sabine réussit-elle à ramener la vieille dame à son parti. Ce
qui est sûr, c'est que, lors de sa mort, survenue deux mois plus tard,
la douairière laissa tout son bien, deux cent mille livres, à Sabine,
directement.
Par un testament très bien fait et inattaquable, elle assurait à la
jeune fille les revenus d'abord, puis le capital entier le jour de sa
majorité ou de son mariage «conclu avec ou sans l'assentiment de ses
parents.»
Cette clause fit même dire à la comtesse de Mussidan:
--Notre pauvre tante perdait un peu la tête sur la fin.
Non, elle ne perdait pas la tête, et Sabine et André le comprenaient
bien, lorsqu'ils pleuraient l'excellente femme qui, par ses dispositions
dernières, avait voulu venir en aide à leurs amours.
Ils étaient alors à Paris l'un et l'autre, et si André redoublait
d'énergie, Sabine tenait toutes ses promesses.
A Paris, Mlle de Mussidan était, s'il est possible, plus libre qu'au
fond du Poitou.
Pour contrôler et surveiller ses actions, elle n'avait que sa fidèle
Modeste, qui lui eût été dévouée jusqu'au crime, s'il l'eût fallu.
Sabine, à son tour, avait donc permis à André de lui écrire, et elle lui
répondait fort exactement.
Plus tard, elle lui accorda quelques entrevues. En dernier lieu, cédant
à ses vives instances, elle avait consenti à venir à son atelier,
toujours accompagnée de Modeste.
Il est vrai de dire que jamais souveraine visitant des sujets dévoués,
que jamais madone menée en procession ne furent l'objet d'une adoration
aussi respectueuse que celle qui entourait Sabine dans l'humble logis de
l'artiste.