VII

Après avoir pris congé de B. Mascarot, désormais son protecteur, c'est

du pas mal assuré d'un homme pris de boisson et en se tenant à la rampe,

que Paul Violaine descendit le sale escalier de la maison de placement.

Cette fortune subite, inattendue, qui lui arrivait comme une tuile sur

la tête, l'avait absolument enivré, étourdi.

En un moment, sans transition, d'une position si horrible qu'en

traversant les ponts il regardait la Seine d'un oeil enfiévré, il

arrivait à une situation de douze mille francs par an...

Car c'était bien là le chiffre fantastique, inouï, que le placeur avait

fait miroiter à ses yeux.

Il avait bien dit: Douze mille francs par an, mille francs par mois, et

il avait offert d'avancer le premier mois.

C'était à devenir fou, et Paul l'était presque.

Ses idées étaient à ce point troublées, que hors le fait merveilleux il

n'apercevait rien; qu'il ne cherchait aucunement à se rendre compte des

incidents divers.

Non, il trouvait toute naturelle cette succession d'événements bizarres:

Ce vieux clerc d'huissier apparaissant à point pour lui prêter 500

francs; ce placeur qui connaissait aussi bien que lui sa vie entière, et

qui là, tout à coup, sans marchander, lui proposait les appointements

d'un chef de section du ministère.

Cependant, une fois dans la rue, sous l'empire de sensations délirantes,

Paul n'eut pas l'idée de courir à l'hôtel du Pérou pour y porter la

grande nouvelle.

Rose devait l'y attendre, il n'y songea pas, justifiant ainsi les

pronostics du docteur Hortebize.

Après cette première gorgée de prospérité, il était pris d'un

irrésistible désir de mouvement. Il ressentait un impérieux besoin de

dépenser, d'épandre son exaltation. Il lui semblait que sa joie serait

doublée s'il pouvait raconter son bonheur, le dire, le clamer.

Mais où aller par le temps qu'il faisait. Et il n'avait pas d'amis à

désoler de son succès.

En cherchant bien, pourtant, il se souvint qu'aux jours de ses premières

misères à Paris, il avait emprunté quelqu'argent, oh!... bien peu, vingt

francs, à un jeune homme de son âge, nommé André, qui ne devait guère

être plus riche que lui.

Il lui restait plus de la moitié du billet du vieux clerc d'huissier,

une quinzaine de louis environ qui frétillaient dans sa poche, il se

sentait des billets de mille francs sur la planche, n'était-ce pas le

cas de s'acquitter, en même temps qu'une occasion superbe d'afficher une

immense supériorité?

Le malheur est que ce jeune homme demeurait fort loin, tout en haut de

la rue de La Tour-d'Auvergne.

La distance effrayait un peu Paul, et il hésitait, quand une voiture

vide vint à passer. Il y monta, jetant l'adresse au cocher, du ton d'un

homme qui n'est pas habitué à aller à pied.

Le fiacre se mit en marche, et Paul se prit à songer à ce généreux

créancier chez lequel il se rendait. André n'était pas un ami; à peine

était-ce un camarade.

Paul avait fait sa connaissance dans un petit établissement du boulevard

de Clichy, le café de l'Épinette, où il allait souvent avec Rose,

lorsque, nouveau venu à Paris, il habitait Montmartre.

Le café de l'Épinette n'est guère fréquenté que par des artistes:

peintres, musiciens, comédiens, journalistes, tous grands hommes en

herbe, qui discutent furieusement en buvant d'énormes quantités de

bière.

Quant au nom de l'établissement, il lui vient d'un piano installé dans

une des salles du haut, instrument infortuné, soumis aux plus sévères

épreuves, rarement d'accord, et dont on entend les gémissements du

milieu de la chaussée.

André, d'après ce que savait Paul, qui ne lui connaissait même pas

d'autre nom et qui jamais n'avait été chez lui, André était artiste et

avait plusieurs cordes à son arc.

D'abord, il était sculpteur ornemaniste, c'est-à-dire qu'il exécutait, à

la journée ou à la tache, ces motifs si souvent ridicules dont les

propriétaires ont bien le droit d'orner leurs bâtisses, mais qu'ils ont

le tort de faire payer à leurs locataires.

C'est un métier assez pénible que celui de sculpteur-ornemaniste.

Le plus souvent, il faut travailler à des hauteurs vertigineuses, sur

des échafaudages que fait osciller le plus léger mouvement; il faut se

confier à des planches étroites ou se risquer au sommet d'échelles

branlantes. De plus, à de rares exceptions, on est exposé à toutes les

intempéries, gelé en hiver, grillé en été, sans autre abri contre la

pluie qu'une toile déchirée. Il est vrai que si l'état est dur, il est

lucratif.

Donc, André devait vivre assez bien de ses figures et de ses guirlandes.

Seulement, pendant bien des années, ce qui lui était venu par le maillet

et le ciseau s'en était allé par les pinceaux et par les couleurs.

Car il était peintre aussi, mais alors pour son plaisir, pour la

satisfaction de son ambition, pour obéir à une vocation irrésistible.

Il avait beaucoup étudié, beaucoup travaillé chez plusieurs maîtres,

puis enfin, un beau jour, se sentant assez fort pour marcher seul, il

avait pris un atelier.

De ce moment la peinture ne lui coûta plus rien. Deux fois déjà il avait

exposé et les marchands commençaient à apprendre le chemin de sa maison.

On tenait André en haute estime à l'Épinette. On disait qu'il avait un

talent très réel, une originalité saisissante et que certainement il

arriverait, étant, de plus, un forcené «bûcheur.»

Paul ne s'était pas trouvé vingt fois à la même table que lui, lorsqu'un

soir, comme ils se retiraient ensemble, pressé par la misère, il lui

avait emprunté vingt francs, promettant de les lui rendre le lendemain.

Mais le lendemain, Paul et Rose s'étaient trouvés plus pauvres que la

veille, leurs affaires avaient été de mal en pis, puis ils avaient

déménagé, ils étaient allés s'établir de l'autre côté de l'eau... Bref,

il y avait huit mois que Paul n'avait revu André.

Le fiacre, en ce moment, s'arrêtait rue de La Tour-d'Auvergne, devant le

Nº...

Paul sauta sur le trottoir, jeta deux francs au cocher et s'engagea dans

l'allée très large et très bien tenue de la maison.

Au fond de l'allée, une vieille femme grasse, fraîche, proprette, avec

un bonnet à papillons, bien blanc, polissait les poignées de cuivre de

la porte de la cour.

Ce ne pouvait être que la concierge.

--Monsieur André? demanda Paul.

--Il est chez lui, monsieur, répondit la vieille femme avec une

volubilité extraordinaire, et même, sans manquer à la discrétion qui

distingue tout concierge qui se respecte, je puis dire que c'est un

miracle. Toujours dehors, M. André! Ah! c'est que, voyez-vous, il n'a

pas son pareil comme travailleur.

--Mais, madame!...

--Et rangé donc qu'il est, continuait la vieille femme, et économe! Je

ne lui connais pas un son de dettes. Jamais je ne l'ai vu gris qu'une

fois. Je dirais même: et pas de connaissance!... n'était une jeune dame

qui, depuis un mois... J'ai même eu assez de mal à la voir, rapport à

son voile. Mais cela ne me regarde pas, n'est-il pas vrai? Moi, je la

trouve très bien, elle a toujours une femme de chambre avec elle, et

certainement quelque jour...

--Morbleu! interrompit Paul impatienté, m'indiquerez-vous enfin

l'atelier de M. André?

Cette violente interruption sembla choquer affreusement la concierge.

--Quatrième... porte à droite! répondit-elle d'un ton sec.

Et pendant que Paul montait lestement elle grommelait:

--Vilain mal élevé! couper la parole à une femme d'âge!... Mais laisse

faire, mon joli garçon, si jamais tu te représentes, je te

reconnaîtrai, et tu ne trouveras pas souvent M. André chez lui.

Paul était déjà au quatrième étage,--le dernier.

Au milieu de la porte de droite, une carte de visite était clouée. Paul

s'approcha et lut: André. Il ne risquait pas de se tromper.

Comme il n'apercevait pas de sonnette, il frappa, prêtant ensuite

l'oreille, comme on fait toujours, machinalement, en pareil cas.

Aussitôt il entendit un piétinement, puis le bruit d'un meuble qu'on

roulait, puis le grincement d'anneaux de cuivre glissant sur une tringle

de fer.

Enfin, une voix jeune et bien timbrée cria:

--Entrez!

Le protégé de B. Mascarot ouvrit et entra.

Il se trouvait dans un atelier éclairé d'en haut par un large vitrage,

assez vaste, modeste, mais d'une propreté poussée jusqu'à la minutie.

Des esquisses, des dessins, des tableaux inachevés garnissaient

entièrement les murs. A droite se trouvait un divan très bas, recouvert

d'un tapis tunisien. Au fond, au-dessus de la cheminée, était une glace

à bordure de bois qu'un amateur eut incontinent marchandée. A gauche, se

dressait un très grand chevalet à manivelle, mais un rideau de serge

verte cachait le tableau qu'il supportait, et dont on n'apercevait que

la bordure, une bordure d'un grand prix.

Au milieu de l'atelier, sa palette dans le pouce, des pinceaux à la

main, un jeune homme se tenait debout: André.

C'était un grand garçon, admirablement campé, très brun, ayant les

cheveux coupés courts, portant toute sa barbe, une barbe aristocratique,

fine, soyeuse, bouclée, noire, avec des reflets bleuâtres.

Comparé à Paul, André certainement était laid.

Mais le jeune peintre avait ce qui manquait au protégé de B. Mascarot:

une de ces physionomies qu'on n'oublie pas.

Le voir, d'ailleurs, c'était le connaître. Son front large et fier, sa

bouche du dessin le plus ferme, son sourire, ses yeux noirs pleins

d'éclairs disaient du premier coup sa nature mâle et loyale, son

intelligence, la bonté de son coeur et l'énergie de sa volonté.

Détail singulier et qui frappa Paul tout d'abord, André, qui était en

train de peindre, on le voyait à sa palette et à son pinceau, n'avait

point un costume d'atelier.

Il était vêtu non à la mode, mais avec une recherche extrême.

A la vue de Paul, André déposa sa palette, et s'avança, la main

largement tendue.

--Eh!... vous voici donc, s'écria-t-il, de sa bonne voix sympathique et

loyale, qu'êtes-vous devenu, depuis qu'on ne vous voit plus?

Cet accueil si amical ne laissa pas que de gêner un peu le protégé de B.

Mascarot.

--J'ai eu des déceptions, commença-t-il, mille soucis...

--Et Rose? interrompit André, vous allez, j'espère, m'en donner les

meilleures nouvelles. Est-elle toujours aussi jolie?

--Toujours, répondit Paul d'un air pincé. Mais vous m'excuserez,

reprit-il très vite, d'avoir disparu si longtemps. Je viens vous

remercier et vous rendre ce que je vous dois.

Le jeune peintre eut un geste insouciant.

--Bast! fit-il, de nous deux vous seul pouviez vous souvenir de cette

bagatelle. Pas de façons avec moi, n'est-ce pas? si cela vous gênait le

moins du monde...

Cette phrase sonna mal aux oreiller du vaniteux Paul. Il crut y démêler,

sous une feinte générosité, l'intention de l'humilier.

Jamais plus magnifique occasion d'attester sa supériorité ne s'était

présentée.

--Oh! dit-il de l'air le plus fat, cela ne me gêne aucunement. J'ai été,

je l'avoue, fort misérable autrefois, mais j'ai maintenant un emploi de

douze mille francs.

Il pensait que ce chiffre allait éblouir l'artiste, lui arracher des

exclamations d'envie; il se trompait si bien qu'il se crut obligé

d'ajouter:

--A mon âge, c'est joli.

--C'est-à-dire que c'est superbe. Et que faites-vous, sans indiscrétion?

Cette question était amenée par les circonstances mêmes. Cependant,

comme Paul n'y pouvait répondre, ignorant quel emploi lui était destiné,

elle le blessa autant qu'une insulte préméditée.

--Je travaille, prononça-t-il en se redressant.

Son air, en lançant ce mot, était si singulier, qu'André, qui était à

mille lieues des sensations, parut tout surpris.

--Il m'arrive rarement de rester à rien faire, dit-il.

--Oui, mais moi je suis forcé de travailler plus qu'un autre, n'ayant

personne qui s'inquiète de mon avenir, ni parent, ni protecteur.

L'ingrat, il oubliait l'honorable B. Mascarot.

Cependant, son ton emphatique sembla réjouir considérablement le

peintre.

--Parbleu! répondit-il, vous imaginez-vous que l'administration des

hospices fournit des protecteurs à ses enfants-trouvés!

Paul ouvrit de grands yeux.

--Quoi! commença-t-il, vous seriez...

--Précisément, et je n'en fais pas mystère, estimant qu'il y a là de

quoi pleurer, peut-être, mais non de quoi rougir. Tous mes camarades,

même ceux du chantier, le savent, et je m'étonne que vous l'ignoriez. Je

suis tout simplement un enfant de l'hôpital de Vendôme, où même, entre

parenthèse, j'ai dû laisser le renom d'un détestable garnement.

--Vous?...

--Moi-même, et franchement je n'ai pas le plus léger remords. Je

m'explique. Jusqu'à douze ans, j'avais été le plus heureux des gamins,

la soeur-professeur était enchantée de ma mémoire; le jour, je

travaillais au grand jardin qui s'étend le long du Loir; le soir, je

barbouillais d'immenses quantités de papier; je voulais être peintre.

Hélas! rien n'est durable ici-bas! J'eus douze ans, et la supérieure eut

l'idée de me placer en apprentissage chez un corroyeur.

Paul s'était assis sur le divan, et tout en écoutant, il avait roulé une

cigarette.

Il allait l'allumer, quand André le retint en lui disant:

--Vous me feriez vraiment plaisir en ne fumant pas.

Sans trop se rendre compte du caprice, car le peintre fumait beaucoup

d'ordinaire, Paul jeta son allumette.

--J'obéis, fit-il, mais il me faut la fin de l'histoire.

--Oh!... volontiers, d'autant qu'elle est courte. Du premier coup, ce

métier de corroyeur me déplut. Pour comble, dès le second jour, un

ouvrier maladroit me renversa sur le bras un seau d'eau bouillante qui

me brûla si cruellement que je faillis en mourir et que j'en porte

encore les traces.

Il relevait en même temps sa manche droite et montrait une large

cicatrice qui, partant de la saignée, remontait vers l'épaule.

--Dégoûté et échaudé, je conjurai la supérieure, une terrible femme à

lunettes, de me faire apprendre un autre état. Prières vaines, elle

avait juré que je serais corroyeur.

--C'était dur.

--Plus que vous ne croyez. Aussi, de ce jour mon parti fut pris. Décidé

à fuir dès que j'aurais amassé une petite somme, je devins le plus

soumis et le plus appliqué des apprentis. Au bout d'un an, grâce à des

prodiges de travail et de dégoût vaincu, j'avais économisé sou à sou

quarante francs. Je me dis que c'était assez, et par un beau matin

d'avril, muni d'une chemise, d'une blouse et d'une paire de souliers de

rechange, je prenais à pied la route de Paris.

--Et vous n'aviez que treize ans!

--Pas même. Seulement, j'ai reçu du ciel une assez forte dose de cette

volonté raisonnée que les imbéciles appellent de l'entêtement. J'avais

juré que je serais peintre...

--Vous l'êtes.

--Non sans peine, allez. Ah! je vois encore l'auberge où j'ai couché la

première nuit de mon arrivée à Paris; elle était située tout en haut du

faubourg Saint-Jacques. J'étais si las, que je dormis seize heures de

suite. A mon réveil, je déjeunai d'abord fort bien; puis, ayant reconnu

que mes fonds baissaient terriblement, je me dis: «Il s'agit, mon

garçon, de trouver de l'ouvrage tout de suite.»

Un sourire monta aux lèvres de Paul.

Il se rappelait ses premières déconvenues, en arrivant à Paris, et lui,

cependant, il n'avait pas treize ans, mais vingt-deux ans; il ne

possédait pas quarante francs, il en apportait trois mille.

--Vous espériez, interrogea-t-il, trouver des travaux à faire?

--Non, répondit l'artiste, j'étais plus fort que cela. Je me disais que

pour savoir une chose, il faut l'avoir apprise, et si je désirais si

passionnément gagner de l'argent, c'était afin de pouvoir payer mes

études.

Il y avait cent raisons pour que Paul ne soufflât mot.

--Heureusement, continua André, près de moi, pendant que je mangeais, un

gros homme déjeunait:

«Monsieur, lui dis-je, regardez-moi, j'ai treize ans, mais je suis fort

comme si j'en avais seize, je sais lire et écrire, j'ai du courage, une

bonne volonté sans pareille, que dois-je faire pour gagner ma vie?» Il

me toisa une bonne minute, et d'une voix rude me répondit: «Va demain

matin à la Grève, tu trouveras quelque maître maçon qui t'embauchera.»

--Et vous y êtes allé?

--Heureusement pour moi. Dès quatre heures, le lendemain, je me

promenais autour de l'Hôtel-de-Ville. Je rôdais dans les groupes

d'ouvriers depuis assez longtemps, quand, tout à coup, je reconnais mon

gros homme de la veille. Lui aussi, m'aperçoit. Il vient droit à moi:

«Garçon, me dit-il, décidément tu me plais. Je suis entrepreneur de

sculptures, veux-tu être mon apprenti? tu aideras mes ouvriers

ornemanistes, et ils l'enseigneront l'état?»... Apprendre la sculpture!

Je crus voir les cieux s'entr'ouvrir. «Certes, je le veux,» répondis-je.

Ce qui fut dit fut fait. Ce brave homme était Jean Lantier, le père de

mon patron actuel.

--Mais votre peinture?

--Oh!... la peinture n'est venue que plus tard. Il fallait commencer par

me donner une certaine éducation. Tout en m'appliquant à mon

apprentissage, je travaillais; je fréquentais les écoles du soir, je

suivais des cours de dessin, j'achetais des livres, et le dimanche... je

me payais un professeur pour moi tout seul.

--Sur vos économies?

[Illustration: Penché sur la rampe, il l'aperçut.]

--Mais oui. J'ai été bien des années avant d'oser m'offrir un verre de

bière.

--Six sous!... Diable! c'était une somme. Enfin, le jour est arrivé où

j'ai gagné quatre-vingts ou cent francs par semaine, comme les

camarades, et c'est alors que je me suis mis à la peinture, mais les

mauvais temps étaient passés...

--Et vous n'avez jamais été tenté de retourner à Vendôme?

--Si, mais je n'y retournerai que le jour où il me sera possible de

constituer une rente de 500 francs pour un pauvre moutard abandonné

comme je l'ai été.

Si André, connaissant Paul, eut prit à tâche de le blesser et de faire

saigner les plaies de sa vanité malade, il ne se fût pas exprimé

autrement.

Chacune de ses phrases était tombée sur le coeur du protégé de B.

Mascarot, plus douloureuse qu'un soufflet sur la joue.

Pourtant, Paul comprenait que la plus élémentaire politesse lui imposait

une phrase flatteuse.

Il se fit donc violence, et dit:

--Quand on a votre talent on n'a besoin de personne.

Aussitôt, comme s'il eût voulu chercher une confirmation de son opinion,

il se leva et se mit à tourner autour de l'atelier.

En apparence, il examinait les esquisses.

En réalité, il était attiré par ce tableau à bordure si riche, placé en

face de lui, et caché par un rideau.

Ce tableau agaçait sa curiosité.

Pendant que se déroulait le récit d'André, si irritant et si humiliant

pour lui, Paul n'avait pu détacher ses regards de cette toile si

exactement cachée.

Il réfléchissait, et plusieurs circonstances insignifiantes, inaperçues

sur le moment, se représentaient vivement à son esprit, et lui

paraissaient avoir entre elles une étroite relation.

Tout d'abord, il se souvenait des remarques de Mme Poileveu, la

discrète concierge, au sujet de cette dame voilée qui, accompagnée d'une

femme de chambre, venait parfois visiter le peintre.

En second lieu, quand il avait frappé, n'avait-on pas tardé à

l'admettre? N'avait-il pas entendu rouler un chevalet et tirer un

rideau?

Puis encore, pourquoi cette tenue soignée?

Enfin, quels motifs poussaient André à le prier de ne pas fumer?

De tout cela, Paul concluait que le jeune peintre attendait ce jour-là

même sa visiteuse mystérieuse, et que ce tableau ne pouvait être que son

portrait.

De là, à souhaiter de soulever ce rideau importun, qu'André y consentît

ou non, il n'y avait qu'un trait.

Aussi, tout en s'arrêtant et s'extasiant devant les esquisses, tout en

prodiguant les «fort bien!» et les «Ah! très réussi!» Paul

manoeuvrait de façon à se rapprocher insensiblement du chevalet.

Lorsqu'il se vit à portée, il étendit brusquement la main en disant:

--Et ceci, qu'est-ce? La perle de l'atelier, sans doute.

Mais André, s'il manquait absolument de défiance, n'était pas dépourvu

de finesse. Il avait remarqué la tactique de Paul et deviné ses

intentions. Blessé dans sa délicatesse, il ne voulut rien dire,

craignant peut-être de se tromper, mais il veilla.

En conséquence, au moment précis où Paul allongeait rapidement le bras,

André étendit le sien plus vivement encore et l'arrêta.

--Si je cache ce tableau, dit-il en même temps, c'est que je ne veux pas

qu'on le voie.

--Oh!... pardon, fit Paul en s'excusant.

Il cherchait à tourner en plaisanterie son indiscrétion, mais au fond il

était très choqué du ton de l'artiste et le jugeait fort ridicule.

--Ah!... c'est ainsi, pensa-t-il, eh bien! je vais prolonger ma visite,

et si je n'ai pas réussi à voir le portrait, je verrai du moins

l'original.

Sur cette belle résolution, il se jeta dans le grand fauteuil de cuir

placé près de la table de travail et commença une longue histoire, bien

décidé à ne pas apercevoir les gestes significatifs d'André, qui, à tout

moment, tirait sa montre et semblait sur les épines.

Il parlait... il parlait... et il mettait à son récit d'autant plus

d'animation, que, presque sous sa main, il venait d'apercevoir une

photographie représentant une jeune femme.

Profitant d'une distraction d'André, il put la prendre et l'examiner un

moment avant de dire:

--Ma foi!... voici une jolie personne.

A cette remarque, le jeune peintre devint plus rouge que le feu, ses

lèvres tremblèrent, et c'est avec une violence inouïe, qu'arrachant la

carte des mains de Paul, il la serra dans un livre.

Ce mouvement brutal trahissait si bien une terrible colère, que le

protégé de B. Mascarot se leva fortement ému. Et pendant une minute au

moins, les deux jeunes gens restèrent debout, face à face, silencieux,

se mesurant du regard comme auraient pu le faire deux ennemis mortels.

Ils se connaissaient à peine; le hasard qui les avait réunis allait les

séparer, et cependant chacun d'eux sentait vaguement, comprenait et se

disait que l'autre aurait sur sa vie une influence décisive.

André, plus maître de soi, revint le premier.

--Je vous demande pardon, dit-il, je suis dans mon tort de laisser

traîner des objets qui devraient être précieusement serrés.

Paul s'inclinait déjà en homme qui accepte une explication, quand le

peintre ajouta:

--Cette confiance vient de l'habitude où je suis de ne recevoir chez moi

que des amis. Il a fallu aujourd'hui une de ces exceptions imprévues...

D'un geste, Paul interrompit l'artiste.

--Croyez, monsieur, prononça-t-il d'un ton qu'il s'efforçait de rendre

blessant, croyez que, sans l'impérieux devoir que vous savez, je

n'aurais pas pris la liberté de pénétrer chez vous.

Il dit, pirouetta, sur ses talons et sortit en tirant violemment la

porte.

--Eh!... va-t-en au diable, sot indiscret, murmura André; aussi bien

j'allais être forcé de te mettre dehors.

Quant à Paul, c'est le coeur gros de colère qu'il quittait l'atelier

du peintre.

Venu avec l'honnête projet d'humilier de l'étalage de sa prospérité

suspecte un obligeant camarade, il se retirait écrasé.

Se comparant à ce héros de la Volonté, si grand et si modeste, il se

sentait petit, mesquin, ridicule, presque odieux; et il le haïssait pour

toutes les nobles qualités qu'il était contraint de lui reconnaître;

oui, il le haïssait à la mort.

--C'est égal, se disait-il, je n'en aurai pas le démenti, je la verrai,

cette invisible inconnue.

En effet, sans réfléchir à la bassesse de sa conduite, il traversa la

rue et alla se mettre en observation devant la maison d'André.

Il grelottait, mais les piètres esprits ont pour la satisfaction de

leurs puériles rancunes une ténacité qu'ils ne sauraient appliquer aux

choses sérieuses.

Il attendait bien depuis une bonne demi-heure, quand enfin un fiacre

s'arrêta devant le nº... Deux femmes en descendirent, l'une très jeune,

dont la distinction sautait aux yeux; l'autre vêtue comme les suivantes

de bonne maison.

Sans vergogne, Paul s'approcha, et, en dépit d'un voile assez épais, il

reconnut parfaitement la jeune femme de la photographie.

--Et bien! fit-il, franchement, j'aime mieux Rose, et la preuve c'est

que je vais la rejoindre de ce pas. Nous allons payer la Loupias et

quitter pour toujours cet abominable hôtel du Pérou.

Les esclaves de Paris · 第 26 / 143 题