M. de Mussidan ne répondit pas à cette question.

--Achevez votre lecture, monsieur, dit-il.

--Volontiers. La troisième mention, pour brève qu'elle est, n'en est pas

moins décisive. Voici ce que le baron écrivait un mois après les

événements:

«AN 1842.--_23 novembre._--Enfin, c'est fini. J'arrive du tribunal.

Octave est acquitté.

«Ludovic a été admirable. Il a expliqué l'accident avec une si rare

habileté que personne, dans l'auditoire, n'a pu concevoir l'ombre d'un

soupçon. Tout bien pesé, ce garçon est trop fort, je ne le prendrai pas

à mon service.

«Mon tour de déposer est venu. Il m'a fallu lever la main et jurer de

dire la vérité. Je ne pouvais prévoir l'émotion qui s'est emparée de

moi.

«Non, il faut avoir passé par là pour se faire une idée de ce qu'est un

faux témoignage. J'ai cru que je ne parviendrais pas à lever le bras, il

me semblait de plomb.

«En regagnant ma place, je constatai une forte oppression. Mon pouls,

certainement n'avait pas quarante pulsations.

«Voilà pourtant où peut conduire la colère!... Il faut que pendant un an

j'écrive chaque jour cette maxime: «_Ne jamais céder à mon premier

mouvement._»

--Et, en effet, ajouta le placeur, une année durant, M. de Clinchan a

écrit cette phrase en tête de toutes les pages de son journal. Je tiens

ces faits des gens qui ont eu les volumes entre les mains.

C'était bien la dixième fois que B. Mascarot mettait en avant ces «gens»

dont il se prétendait le mandataire contraint, et M. de Mussidan

s'obstinait à ne le pas remarquer, s'entêtait à ne pas demander: «Quels

sont donc ces gens?» Cela était extraordinaire, sinon un peu inquiétant.

Le comte s'était levé et il arpentait son cabinet, soit qu'il cherchât

des idées, soit qu'il voulût enlever au placeur la possibilité de suivre

dans ses yeux le reflet de ses émotions.

--C'est tout? demanda-t-il après un silence.

--Oui, monsieur le comte.

--Cela étant, savez-vous ce que vous répondrait un juge impartial?

--Oui, je serais assez curieux de savoir...

--Il vous répondrait ceci, interrompit le comte: Un homme en possession

de son bon sens n'écrit pas des choses pareilles. Il est de ces secrets

qu'on s'efforce d'oublier, qu'on ne dit pas à son bonnet de nuit, qu'à

plus forte raison on ne confie pas à une feuille de papier qui s'égare,

qui peut être volée, qui doit tomber entre les mains d'héritiers. Il est

impossible qu'un homme sensé, coupable d'un faux témoignage,

c'est-à-dire d'un crime qui entraîne les travaux forcés, aille s'amuser

à en coucher les détails sur un registre, en y joignant l'analyse de ses

sensations.

L'honnête placeur ne put retenir un mouvement de commisération.

[Illustration: C'est à reculons qu'il sortit.]

--Mon avis, monsieur le comte, dit-il, est que vous avez tort de

chercher une issue de ce côté. Votre thèse n'est pas soutenable, pas

un avocat ne l'accepterait. Si, pour arriver à des preuves certaines,

j'entends des preuves judiciaires, on examinait les trente et quelques

volumes du journal de M. de Clinchan, on y trouverait, paraît-il, bien

d'autres énormités.

M. de Mussidan réfléchissait, mais sa physionomie ne portait aucune

trace d'appréhension si légère qu'elle fût. Il paraissait avoir arrêté

un parti et ne plus discuter que pour la forme.

--Soit, fit-il, j'abandonne ce système.

--Oui, cela vaut autant.

--Mais qui m'assure que je n'ai pas sous les yeux l'oeuvre d'un

faussaire? On imite terriblement bien les écritures, en un temps où la

Banque a eu de la peine à reconnaître des billets faux mêlés aux siens.

--On peut vérifier. Manque-t-il ou non des feuillets à un des volumes de

M. de Clinchan?

--Qu'est-ce que cela prouve?

--Tout, monsieur le comte. Laissez-moi vous montrer que ce système ne

vaut pas mieux que l'autre. Tout d'abord, j'abandonne le témoignage de

M. de Clinchan; il est clair qu'il répondrait conformément à vos

intérêts.

--Passons, passons!...

--Mais en l'état de cause, le journal de M. de Clinchan est pour nous

comme un livre à souche. Les fragments des feuillets déchirés

remplissent le rôle du talon. Si les deux déchirures se rapportent, n'y

a-t-il pas évidence? Hélas! les gens qui m'envoient vers vous sont bien

habiles, ils n'ont rien oublié.

Le comte eut un sourire ironique, un de ces sourires d'homme qui tient

en réserve un argument vainqueur.

--Est-ce vraiment votre opinion? demanda-t-il.

--En mon âme et conscience, oui!

--Alors, autant avouer.

--Oh!... avec de telles preuves contre soi, on avoue pas, on est

convaincu.

--Alors, oui, c'est vrai, Montlouis a été tué comme le dit Clinchan. Et

Clinchan, s'il est un imprudent, est un homme de coeur. Il a su

quelles raisons, dans ma discussion avec Montlouis, m'ont exalté

jusqu'au délire, et ces raisons, il ne les a pas consignées.

B. Mascarot eut un soupir de soulagement, quoique, en vérité, il fut

inquiet de la tournure de l'entretien et du ton dégagé de son

adversaire.

--Seulement, reprit le comte, ce sont des niais, ceux qui ont prétendu

se faire une arme contre moi de cet immense malheur.

Il prit en parlant ainsi, un volume sur les rayons de sa bibliothèque,

le feuilleta et le plaça tout ouvert devant B. Mascarot, en disant:

--Voici le code d'instruction criminelle, lisez, tenez, ici, _article_

637:

«L'action publique et l'action civile résultant d'un crime de nature à

entraîner la peine de mort ou des peines afflictives perpétuelles... se

prescriront après dix années révolues, etc., etc.»

M. de Mussidan espérait bien que ce seul article écraserait le louche

personnage. Point.

Loin de sembler surpris, M. Mascarot eut un large et bon sourire.

--Eh!... répondit-il, je suis agent d'affaires, monsieur le comte, c'est

vous dire que je connais mon code. Le jour où ceux que je représente

sont venus me trouver, mon premier mouvement a été de leur lire cet

article.

--Ah!... Et qu'ont-ils répondu?

--Ceci, textuellement: «Pardieu!... nous savons cela. S'il n'y avait pas

prescription, nous n'aurions pas besoin de vos services; nous irions

tout bonnement trouver le comte, nous lui demanderions la moitié de sa

fortune, et il se ferait un plaisir de nous la donner.»

Il n'y avait pas à se tromper à l'air et à l'accent d'assurance de B.

Mascarot.

M. de Mussidan comprit bien que des misérables, d'une audace et d'une

habileté supérieures, devaient avoir trouvé quelque infaillible moyen

d'utiliser contre lui le crime de sa jeunesse.

Mais s'il fut saisi, à cette certitude, d'une inquiétude si grande que

son coeur se serra, il était assez maître de lui pour n'en rien

laisser échapper.

--Allons fit-il, la moitié de ma fortune l'échappe belle, à ce qu'il

paraît. Les prétentions, je l'imagine et je l'espère, sont plus

modestes, maintenant que les feuillets volés à mon ami ne sont plus que

d'inutiles chiffons.

--Oh! inutiles!...

--Le code, à cet égard, est précis, ce me semble?

M. Mascarot prit la peine d'ajuster ses lunettes, signe manifeste qu'il

allait dire quelque chose de grave.

--Vous avez raison, monsieur le comte, prononça-t-il. On ne doit pas

songer à vous atteindre par les voies judiciaires. Vous ne pouvez être

ni recherché ni poursuivi pour ce meurtre qui date de vingt-trois ans.

--Donc!

--Pardon!... Les malheureux au nom desquels je parle, et j'en rougis,

ont imaginé une petite combinaison qui ne laisserait pas que d'être bien

désagréable, je dirais volontiers désastreuse, pour vous d'abord, puis

pour M. le baron de Clinchan.

--Et peut-on connaître cette combinaison... ingénieuse?

--Certes!... c'est justement pour vous l'expliquer, pour vous en

démontrer le succès certain, que j'ai été envoyé vers vous.

Il s'arrêta, cherchant sans doute comment exposer le mieux et le plus

nettement le projet, et enfin reprit:

--Admettons d'abord, monsieur le comte, que vous rejetiez la requête que

je suis chargé de vous présenter.

--Peste!... c'est là ce que vous appelez une requête?

--Mon Dieu! le nom ne fait rien à la chose. Je me suppose repoussé par

vous. Qu'arrive-t-il? Dès demain, mes clients--j'ai honte de les appeler

ainsi,--font imprimer dans un journal le récit émouvant de M. de

Clinchan, avec ce simple titre: _Histoire d'une chasse_. On ne met que

des initiales, bien entendu, mais suffisamment transparentes. De plus,

on ajoute un détail.

--Vous oubliez qu'il y a des tribunaux, monsieur, et qu'en matière de

calomnie la preuve n'est pas admise.

Le digne placeur eut une petite grimace ironique.

--Oh!... nos gens n'oublient rien, fit-il, et c'est même sur la

particularité que vous indiquez que leur plan est basé. C'est pour cela

que dans la version donnée à un journal, ils introduisent un cinquième

personnage, un homme à eux, un complice qu'ils nomment en toutes

lettres. Cet homme, dès le lendemain de la publication, dépose une

plainte contre le signataire. Il pousse les hauts cris, il se prétend

calomnié, il demande à prouver devant les tribunaux qu'il ne faisait pas

partie de cette funeste partie de chasse.

--Et alors?

--Alors, monsieur le comte, cet homme qui veut qu'il soit avéré, qu'il

soit reconnu que le journal s'est trompé, fait assigner comme témoins,

vous d'abord, puis M. de Clinchan, puis Ludovic. Comme il demandera des

dommages-intérêts, il aura un avocat, qui est trouvé et qui est du

complot. Naturellement cet avocat parlera. «Que M. de Mussidan soit un

assassin, dira-t-il, c'est ce dont nous ne saurions douter d'après les

documents que nous avons entre les mains. M. de Clinchan est un faux

témoin, il l'a écrit. Ludovic suborné a surpris la religion de la

justice. Mais mon client, cet homme honorable, ne saurait être confondu,

etc., etc.» Et comptez qu'on trouvera l'occasion de lire et de relire

les fameux feuillets! Je ne sais si je m'explique bien clairement!...

Hélas! oui, si clairement et avec une logique si implacable que l'idée

ne pouvait même venir de se soustraire à cette odieuse machination.

D'un rapide coup d'oeil, le comte embrassa l'avenir.

Il vit l'éclat déshonorant, le scandale affreux d'un tel procès. Il vit

la France entière occupée de ces débats. Il se vit, ainsi que les siens,

au ban de l'opinion.

Et cependant, tel était son caractère entier et impatient de toute

contrainte, qu'il était bien plus désespéré encore que consterné.

Il connaissait la vie et les hommes. Il savait que les misérables qui le

tenaient là, sous le couteau, lui demandant la bourse ou l'honneur,

devaient redouter l'oeil de la justice. Il se disait que s'il

repoussait leurs prétentions, ils n'oseraient probablement pas accomplir

leurs menaces.

S'il ne se fût agi que de lui, il eût certainement couru les risques de

la résistance, et pour commencer il se fût donné l'indicible

satisfaction de bâtonner l'impudent personnage qui était là, devant lui.

Mais pouvait-il exposer aux périls d'un refus Clinchan, cet ami dévoué

qui s'était compromis pour lui.

Clinchan, nature timide et peureuse, incapable de survivre à un éclat.

Toutes ces pensées et bien d'autres tourbillonnaient dans son esprit

pendant qu'il arpentait sa bibliothèque. Il était ballotté entre les

résolutions les plus opposées, tantôt résigné à subir l'affront, tantôt

près de se jeter sur le digne placeur.

Ses gestes désordonnés, ses exclamations trahissaient la violence de ses

sensations, et pour braver les emportements de ce furieux, qui, lorsque

le sang affluait à son cerveau, tirait sur un homme comme sur un lapin,

il fallait une impudence montée jusqu'à l'héroïsme.

Mais B. Mascarot en a bien vu d'autres.

Pendant qu'avec un petit frisson taquin il se demandait s'il sortirait

de la bibliothèque, par la porte ou par la fenêtre, il tournait ses

pouces d'un air bonasse.

A la fin, le comte, se faisant une violence inouïe, la plus dure de son

existence, se décida pour le parti de la prudence.

Il s'arrêta brusquement devant le placeur, et sans prendre la peine de

dissimuler son dégoût, d'une voix brève, il dit:

--Finissons!... Combien voulez-vous vendre ces papiers?

B. Mascarot eut la mine contrite de l'honnête homme méconnu.

--Oh!... monsieur le comte, protesta-t-il, pouvez-vous bien me croire

complice...

Les esclaves de Paris · 第 23 / 143 题