Pourtant M. Mascarot ne bougea pas. D'un geste prompt comme celui d'un
maître d'armes rajustant son masque, il ajusta ses lunettes sur son nez,
et c'est sans tremblement dans la voix qu'il lui dit:
--Eh bien, monsieur le comte, c'est justement ce mariage qui m'amène.
Positivement, M. de Mussidan crut avoir mal entendu.
--Vous dites? interrogea-t-il.
--Je dis, insista le placeur, que je suis envoyé vers vous, monsieur le
comte, au sujet du mariage de M. de Breulh et de Mlle Sabine.
Lorsqu'ils parlaient de la violence du caractère de M. de Mussidan, ni
le docteur ni Florestan n'exagéraient.
En entendant le nom de sa fille prononcé par ce louche agent d'affaires,
il devint fort rouge et un éclair de colère brilla dans ses yeux.
--Sortez! dit-il d'un ton bref.
Ce n'était certes pas l'intention du digne placeur.
--Il s'agit de choses importantes, monsieur le comte, prononça-t-il.
Cette insistance était faite pour exaspérer M. de Mussidan.
--Ah! vous vous obstinez à rester! cria-t-il.
Et en même temps, assez péniblement à cause de sa jambe malade, il se
leva pour aller à la sonnette.
Mais B. Mascarot avait deviné le mouvement.
--Prenez garde, fit-il, si vous sonnez, vous vous en repentirez toute
votre vie.
Cette menace parut transporter de fureur M. de Mussidan. Laissant la
sonnette, il saisit une canne déposée près de la cheminée et il allait
châtier l'insolent, quand celui-ci, sans rompre d'une semelle, de la
voix la plus ferme dit:
--Des violences, monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...
Lorsqu'aux prudentes recommandations du docteur Hortebize, B. Mascarot
répondait: «sois tranquille, je sais comment mater le comte,» c'est à
peine s'il avait conscience de son pouvoir.
A ce nom de Montlouis, M. de Mussidan devint plus blanc que sa chemise
et se recula, laissant échapper la canne dont il s'était armé.
Un spectre, se dressant devant lui, les bras étendus pour protéger le
placeur ne l'eût pas plus vivement impressionné.
--Montlouis!... murmura-t-il, Montlouis!...
Mais déjà B. Mascarot, assuré désormais du succès de sa négociation
avait repris l'humble attitude du solliciteur.
--Croyez, monsieur le comte, prononça-t-il, qu'il ne m'a pas fallu moins
que l'imminence du danger, pour me décider à prononcer ce nom qui
éveille en vous les plus pénibles souvenirs.
M. de Mussidan paraissait à peine entendre. C'est en chancelant qu'il
avait regagné son fauteuil.
--Ce n'est pas moi, continuait le placeur, qui jamais aurais conçu la
pensée de m'armer contre vous d'un accident... malheureux. Voyez en moi
ce que je suis réellement, un intermédiaire entre des gens que je
méprise, et vous, pour qui je professe le plus profond respect.
Grâce à une énergie de volonté peu commune, M. de Mussidan avait réussi
à rendre à ses yeux et à sa physionomie leur expression habituelle.
--En vérité, monsieur, dit-il, d'un ton qu'il s'efforçait de rendre
indifférent, je ne vous comprends pas. Mon émotion n'est que trop
explicable. Un jour, à la chasse, j'ai eu le malheur affreux de tuer un
pauvre garçon, mon secrétaire, qui portait le nom que vous dites. Les
tribunaux ont été appelés à se prononcer sur cet horrible événement, et,
après avoir entendu les témoins, ils ont jugé que ce n'était pas à moi,
mais à la victime, qu'on devait imputer l'imprudence.
Le sourire de B. Mascarot devenait si ironique et si éloquent à la fois
que M. de Mussidan s'arrêta.
--Ceux qui m'envoient, répondit le placeur, savent ce qui a été dit
devant les juges. Malheureusement, ils connaissent le fait vrai, celui
que trois hommes d'honneur avaient juré de taire et de cacher à tout
prix.
Le comte, sur son fauteuil, eut un tressaillement; mais M. Mascarot ne
voulut pas s'en s'apercevoir.
--Rassurez-vous, monsieur le comte, poursuivit-il. Ce n'est pas
volontairement que vos témoins ont trahi leur serment. La Providence, en
ses desseins mystérieux...
--Au fait, monsieur, interrompit le comte d'une voix frémissante; au
fait!...
Jusqu'alors M. Mascarot avait parlé debout.
Voyant que bien décidément on ne lui offrirait pas de siège, il s'avança
familièrement un fauteuil et s'assit.
A cette audace, M. de Mussidan frémit de colère, mais il n'osa rien
dire. Et cette résignation seule eut suffi pour lever tous les doutes du
placeur s'il en eût eu encore.
--J'arrive, dit-il. L'événement auquel nous faisons allusion avait deux
témoins: un de vos amis d'abord, le baron de Clinchan, puis un de vos
valets de pied, un certain Ludovic Trofeu, actuellement piqueur chez M.
le comte de Commarin.
--J'ignore ce qu'est devenu Ludovic.
--Mais nos gens le savent, monsieur le comte. Ce Ludovic, lorsqu'il vous
promettait un silence éternel, était garçon. Marié, quelques années plus
tard, il a tout raconté à sa jeune femme, tout absolument. Cette femme,
qui a mal tourné, a eu des amants, et c'est par l'un d'entre eux que la
vérité est arrivée jusqu'aux oreilles de ceux qui m'envoient.
--Et c'est sur la parole d'un valet, s'écria le comte, sur le rapport
d'une fille perdue, qu'on ose m'accuser, moi!...
Pas un mot d'accusation directe n'avait été prononcé, et déjà M. de
Mussidan se défendait. Le digne placeur le remarquait bien.
--On a mieux que la parole de Ludovic, dit-il.
--Ah! fit le comte, qui était bien sûr de son ami, oserez-vous me dire
que M. de Clinchan a parlé.
Il fallait que son trouble fût immense, car lui, l'homme du monde, si
fin, le grand seigneur rompu à toutes les dissimulations, il ne
remarquait pas la perfidie des questions de son adversaire, il ne
s'apercevait pas que chacune de ses réponses était une arme qu'il
fournissait contre lui.
--Non, répondit l'honorable placeur, le baron n'a pas parlé, il a fait
pis, il a écrit.
--C'est faux!...
B. Mascarot, qui n'en est pas à un démenti près, ne broncha pas.
--M. de Clinchan a écrit, insista-t-il, seulement il croyait bien
n'écrire que pour lui seul. M. de Clinchan, vous ne pouvez l'ignorer,
monsieur le comte, est l'homme le plus méthodique de la terre, soigné et
ordonné jusqu'à la puérilité.
--C'est connu, passez.
--En ce cas, vous ne serez pas surpris d'apprendre que, depuis l'âge de
raison, M. de Clinchan tient registre de sa vie. Chaque soir, il relaie
sur son journal l'état de sa santé, les variations de la température,
les moindres incidents de sa journée inoccupée.
En effet, le comte connaissait cette particularité, qui avait valu à son
ami plus d'une plaisanterie.
Maintenant il commençait à entrevoir le péril.
--En apprenant les révélations de Ludovic, continua M. Mascarot, nos
gens ont pensé que, si le fait était vrai, on en trouverait une mention
sur le journal de M. de Clinchan. Grâce à des prodiges d'adresse et
d'audace, ils ont eu entre les mains, pendant une journée, le volume de
ce journal correspondant à l'année 1842.
--Infamie!... murmura le comte.
--Ils ont cherché et ils ont rencontré non pas une mention, mais trois.
M. de Mussidan eut un mouvement si violent que le brave placeur, un peu
effrayé, recula son fauteuil.
--Des preuves, disait le comte, des preuves!
--Rien n'a été oublié. Avant de remettre en place le volume, on en a
arraché les trois feuillets qui vous concernent. C'est aisé à
vérifier...
--Où sont ces pages?
B. Mascarot prit son grand air d'honnête homme indigné.
--On ne me les a pas remises, fit-il, sans cela!... mais on les a fait
photographier et on m'en a confié une épreuve, afin de vous mettre à
même d'examiner l'écriture.
Il présentait en même temps trois épreuves d'une admirable netteté.
Longtemps le comte les examina avec la plus scrupuleuse attention, et
c'est d'une voix qui trahissait son découragement, qu'il dit:
--Oui, c'est bien l'écriture de Clinchan.
Pas un des muscles de la terne figure du placeur ne trahit la joie qu'il
ressentait.
--Avant tout, reprit-il, je crois indispensable de prendre connaissance
de la relation de M. de Clinchan. Monsieur le comte désirerait-il la
parcourir lui-même, ou veut-il que je lui en donne lecture.
--Lisez! répondit M. de Mussidan, qui plus bas ajouta: Je n'y vois plus.
Le placeur, pour obéir, traîna son fauteuil près des bougies.
--A en juger par le style, observa-t-il, M. de Clinchan doit avoir
rédigé ceci le soir même de l'accident. Enfin, je commence:
«AN 1842.--_26 octobre._--Aujourd'hui, de grand matin, je suis parti
pour chasser avec Octave de Mussidan. Nous étions suivis du piqueur
Ludovic et d'un brave garçon nommé Montlouis, que Octave dresse pour en
faire son futur intendant.
«La journée promettait d'être superbe. A midi, j'avais déjà trois
lièvres. Octave était d'une gaîté folle.
«Vers une heure, nous traversions les taillis de Bivron. J'allais
devant, à cinquante pas, avec Ludovic, lorsque des éclats de voix nous
font nous retourner. Octave et Montlouis avaient une discussion de la
dernière violence, et nous voyons le comte lever la main sur son futur
intendant.
«J'allais accourir, quand je vois Montlouis venir vers nous. Je lui
crie: Qu'y a-t-il?
«Au lieu de me répondre, le malheureux se retourna vers son maître en
proférant des menaces et en criant un mot qui, dans la position
d'Octave, nouvellement marié, était une injure abominable.
«Ce mot, Octave l'entendit.
«Il avait à la main son fusil armé; il épaule, ajuste et fait feu.
«Montlouis tombe nous accourons. L'infortuné avait été tué raide. Le
coup avait fait balle.
«J'étais consterné, mais je n'ai rien vu d'aussi terrible que le
désespoir d'Octave. Il s'arrachait les cheveux, il embrassait le
cadavre!...
«Seul de nous, Ludovic avait gardé son sang-froid.
«--Ceci, nous dit-il, doit être un accident de chasse. Le terrain y
prête merveilleusement. Monsieur aura tiré de là-bas.
«Là-dessus, nous avons arrangé une version, et fait le serment de la
soutenir.
«C'est moi qui ait fait la déclaration au juge de paix de Bivron, il n'a
pas douté de mon récit.
«--Mais quelle journée!... Je crains bien un gros rhume! Mon pouls bat
quatre-vingt-six pulsations, j'ai la fièvre, et je sens que je dormirai
mal.
«Octave est comme fou. Mon Dieu!... Qu'arrivera-t-il?...»
Enfoncé dans son fauteuil, le comte de Mussidan écouta cette lecture
sans donner le plus léger signe de sensibilité.
Était-il tout à fait accablé, cherchait-il quelque moyen pour replonger
dans l'oubli de la tombe ce fantôme du passé qui, tout à coup,
surgissait menaçant en travers de son chemin?
Voilà ce que se demandait le placeur, qui n'avait cessé d'épier l'effet
produit.
Mais aux derniers mots le comte se redressa de l'air d'un homme qui à
son réveil constate qu'il vient d'être le jouet d'un affreux cauchemar.
--C'est de la folie! fit-il avec le plus beau sang-froid.
--Folie bien lucide, en ce cas, murmura M. Mascarot, folie jouant assez
bien la raison pour surprendre les plus experts. On n'est ni plus net,
ni plus précis, ni plus bref.
--Et si je prouvais, moi, reprit le comte, que ce récit est faux,
absurde, ridicule, qu'il ne peut être que l'oeuvre d'un maniaque, d'un
halluciné...
B. Mascarot secoua tristement la tête.
--Ne nous laissons point endormir par de trompeuses illusions, monsieur
le comte, soupira-t-il, notre réveil n'en serait que plus terrible.
Il disait «nous» audacieusement, associant par ce pluriel sa personne à
lui, B. Mascarot, et celle du comte de Mussidan. Et le comte, loin de se
révolter, eut comme un sourire.
--A la grande rigueur, poursuivait le placeur, si M. de Clinchan se fût
borné à cette relation, on pourrait s'inscrire en faux, opposer un
système basé sur son état mental à un moment donné, état provenant de la
commotion par lui éprouvée. Malheureusement le baron se dépense en
encre. Permettez que je vous fasse entendre en quels termes il revient à
la charge.
--Soit, j'écoute.
--Trois jours se sont écoulés, reprit B. Mascarot; M. de Clinchan a eu
le temps de se remettre, et cependant voici ce qu'il dit:
«AN 1842.--_29 octobre._--Ma santé m'inquiète. Je ressens des douleurs à
toutes les articulations. Ce malaise vient peut-être des tourments
incroyables que me cause l'affaire d'Octave.
«J'ai été forcé tantôt de me transporter chez le juge d'instruction. Il
a, ce diable de juge, des regards à faire remuer la vérité au fond des
entrailles.
«Je remarque avec terreur que ma version a quelque peu varié. Il faut,
si je ne veux pas me couper, que je rédige une déposition et que je
l'apprenne par coeur. Cela me sera surtout utile pour l'audience.
«Ludovic se tient bien. Il est fort intelligent ce garçon, je serais
bien aise de l'avoir à mon service.
«C'est à peine si j'ose sortir tant je suis obsédé de gens qui me
demandent le récit de l'accident. Rien que dans la famille de
Sauvebourg, je l'ai raconté dix-sept fois.
«Je m'ennuie extraordinairement ici.»
--Eh bien!... monsieur le comte, demanda le placeur, que pensez-vous de
ces réflexions?