--Au moins, interrompit-il, faites-moi l'honneur de m'accorder autant
d'intelligence qu'à vous... Quelle somme exigez-vous?
Pour la première fois depuis son entrée, le placeur parut embarrassé, il
hésita.
--On ne veut pas d'argent, dit-il enfin.
--Pas d'argent!... fit le comte surpris, que voulez-vous donc?
--Une chose qui n'est rien pour vous, qui est énorme pour ceux qui
m'envoient. Je suis chargé de vous dire que vous pouvez dormir
tranquille, si vous consentez à rompre les projets d'union qui existent
entre Mlle de Mussidan et M. de Breulh-Faverlay. Les feuillets du
journal de M. de Clinchan vous seront restitués le jour du mariage de
Mlle Sabine avec tout autre prétendant que vous choisirez.
Ces exigences, au moins bizarres, étaient si loin des prévisions du
comte qu'il demeurait immobile, comme pétrifié.
--Mais c'est de la folie! murmura-t-il.
--Rien jamais n'a été plus sérieux.
Tout à coup M. de Mussidan tressaillit; un soupçon atroce venait de
traverser son esprit.
--Voudriez-vous, demanda-t-il, oseriez-vous me présenter et m'imposer un
gendre?...
L'honorable placeur se redressa.
--J'ai assez d'expérience, monsieur, répondit-il, pour être certain que
jamais vous ne consentiriez à sacrifier votre fille à votre salut.
--Mais alors...
--Vous vous êtes mépris, monsieur le comte, sur le mobile du mes
clients. Ils vous menacent, c'est vrai, mais c'est à M. de Breulh qu'ils
en veulent. Ils ont juré qu'il n'épouserait pas une jeune fille qui aura
près d'un million de dot. Leurs procédés à votre égard sont ceux de
misérables, leur but pourrait presque s'avouer.
Tel était l'étonnement de M. de Mussidan, que, sans y prendre garde, il
donna une apparence toute nouvelle à l'entretien.
Il résistait encore, mais sans passion. Il répondait bien plutôt aux
objections de son esprit qu'à son interlocuteur.
--M. de Breulh a ma parole, dit-il.
--Un prétexte n'est pas difficile à trouver.
--La comtesse de Mussidan tient beaucoup à ce mariage. Elle en parle
sans cesse, je trouverai de ce côté bien des obstacles.
Le placeur jugea sage de ne pas répondre.
--Enfin, continua le comte, je crains que ma fille ne ressente un grand
chagrin de cette rupture.
Grâce à Florestan, B. Mascarot connaissait la valeur de cette objection.
--Oh!... fit-il. Une jeune demoiselle du rang de Mlle Sabine, à son
âge, avec son éducation, ne saurait avoir des impressions bien
profondes.
Pendant un quart d'heure encore, le comte lutta. Subir la loi de vils
coquins abusant d'un secret volé l'humiliait affreusement.
Mais il était pris. Il était à la merci de ces gens. Il céda.
--Soit, fit-il, ma fille n'épousera pas M. de Breulh.
B. Mascarot triomphait, mais sa physionomie pour cela ne changea pas.
C'est à reculons qu'il sortit, saluant plus bas que jamais, outrant les
témoignages de respect.
Mais en descendant l'escalier, il se frotta les mains.
--Si Hortebize a réussi comme moi, murmurait-il, l'affaire est dans le
sac.