--On dirait, fit-il, que tu sais ce que la comtesse écrit.
--Dame! vous comprenez, on aime à savoir ce qu'on porte. Elle dit
simplement: «Mon ami, j'ai besoin de tant...» et il paie sans rechigner.
Il faut, voyez-vous, qu'il y ait eu quelque chose entre eux.
--D'après cela, je le croirais.
--Parbleu!... Aussi qu'arrive-t-il? Quand monsieur et madame se trouvent
ensemble, c'est pour se disputer. Et quelles disputes!... Dans les
ménages d'ouvriers, quand le mari a un peu bu, il cogne et la femme
crie. Mais ce n'est rien. On se couche là-dessus, on s'embrasse sur les
bleus et tout est dit. Tandis qu'eux, papa Mascarot, je les ai entendus
se dire froidement de ces choses qu'on ne peut pas pardonner...
A l'air distrait dont le brave placeur écoutait ces détails, on eut pu
croire qu'il les connaissait.
--Comme cela, fit-il, je ne vois, dans la maison, que Mlle Sabine
dont le service ne soit pas désagréable.
--Oh! elle, il n'y a rien à lui reprocher, elle est bonne, pas
regardante, polie.
--De telle sorte que son prétendu, M. de Breulh-Faverlay, sera un très
heureux mari.
--Heureux, c'est selon. Le mariage n'est pas fait. D'ailleurs...
Florestan s'interrompit comme s'il eût été pris d'un scrupule soudain.
Il promena son regard autour du cabinet, pour bien s'assurer que nul ne
pouvait l'entendre, et c'est à voix basse, de l'air le plus mystérieux,
qu'il continua:
--D'ailleurs, Mlle Sabine, je peux bien vous confier cela, à vous, a
toujours été abandonnée à elle-même, elle est libre autant que le serait
un garçon... Enfin, vous m'entendez.
B. Mascarot était subitement devenu fort attentif.
--Bah!... fit-il, Mlle Sabine aurait un amoureux?
--Tout juste.
--Impossible!... mon garçon. Et même, tiens, laisse-moi te le dire, tu
as tort de répéter des suppositions malveillantes.
Cette simple observation parut indigner le discret domestique.
--Des suppositions!... fit-il. Jamais... On sait ce qu'on sait. Si je
parle de l'amoureux, c'est que je l'ai vu, de mes yeux, non pas une,
mais deux fois.
A la façon dont le bon placeur tracassa ses lunettes, Beaumarchef eût
reconnu qu'il était intéressé au plus haut point.
--Vraiment! dit-il. Conte-moi donc cela.
--Eh bien!... La première fois, c'était à l'église, un matin, que
mademoiselle était allée seule faire, soi-disant, ses dévotions. Tout à
coup le temps se met à la pluie, et Modeste, la femme de chambre, me
prie d'aller porter un parapluie. Bon, je pars, j'arrive. En entrant,
qu'est-ce que je vois? Mademoiselle debout, près du bénitier, causant
avec un jeune homme. Naturellement, je ne me montre pas, j'observe.
--C'est là ce que tu appelles être sûr?
--Positivement, et vous ne douteriez pas, si vous aviez vu de quels yeux
ils se regardaient.
--Comment était ce jeune homme?
--Très bien: de ma taille à peu près, parfaitement mis, ayant l'air pas
commode et même un peu extraordinaire.
--Passe à la seconde fois.
--Oh! c'est toute une histoire. Cette fois, on me charge d'accompagner
mademoiselle chez une de ses amies, qui demeure rue Marbeuf. Très bien.
Mais voilà qu'au coin de l'avenue mademoiselle me fait signe
d'approcher. J'approche.--«Tenez, Florestan, me dit-elle, j'oubliais la
lettre que voici, courez la jeter à la poste. Je vous attends ici.»
--Et tu as lu cette lettre?
--Moi, jamais. Je me dis: «Mon bonhomme, on veut t'éloigner, c'est qu'il
y a quelque chose; il faut rester.» En effet, au lieu de courir à la
poste, je me cache derrière un arbre et j'attends. J'avais à peine
disparu que je vois avancer, qui? mon particulier de l'église. Si
changé, par exemple, que j'ai eu de la peine à le reconnaître. Il était
vêtu comme un ouvrier, avec un pantalon de toile et une grande blouse
pleine de plâtre. Ils ont bien causé dix minutes. Mademoiselle lui a
remis quelque chose qui m'a paru être une photographie. Et voilà!...
La bouteille de Mâcon était vide. Florestan allait frapper pour en
demander une autre. B. Mascarot l'arrêta.
--Non, non, prononça-t-il, l'heure s'avance, et il faut que je te dise
quel service j'attends de toi. Le comte de Mussidan est chez lui en ce
moment?
--Ne m'en parlez pas; voici deux jours qu'à la suite d'une chute de rien
dans l'escalier, il ne sort pas.
--Eh bien!... mon garçon, j'ai absolument besoin de parler à ton patron.
Si je lui faisais passer ma carte, il ne me recevrait pas, j'ai compté
sur toi pour m'introduire près de lui.
Florestan resta bien une bonne minute sans répondre.
--C'est raide, fit-il enfin, ce que vous me demandez là. Il n'aime pas
les visites improvisées, le patron, et il est bien capable de me fourrer
à la porte. Mais bast! puisque je veux le quitter, je me risque.
Déjà M. Mascarot était debout.
--Nous ne pouvons arriver ensemble, dit-il. File, je vais régler ici,
et, dans cinq minutes, je me présenterai. Surtout, n'aie pas l'air de me
connaître.
--Soyez tranquille!... Et, vous savez, cherchez-moi une bonne place.
Ainsi qu'il était convenu, l'honnête placeur paya, puis passa au café
prévenir le docteur Hortebize.
Et quelques instants plus tard, Florestan, de sa plus belle voix,
annonçait à son maître:
--M. Mascarot.
V
Il est certain que B. Mascarot, directeur d'une agence de placement,
sise rue Montorgueil,--pour employer ses expressions--est doué d'un
prodigieux aplomb.
Son esprit audacieux a si souvent parcouru le champ inexploré de toutes
les probabilités, qu'il n'est rien qui puisse le prendre au dépourvu.
Tant de fois, par la pensée, il s'est placé au milieu des circonstances
les plus invraisemblables, que la réalité ne saurait avoir de surprises
pour lui.
Quoi qu'il advienne, il est en garde naturellement.
Lui-même aime à se comparer à ces écuyers habiles qui, ayant longtemps
monté des chevaux dressés à jeter bas leur cavalier, peuvent, sans
crainte d'être désarçonnés, enfourcher n'importe quelle monture.
Cet orgueil est légitime et même justifié par des faits indiscutables.
B. Mascarot a fait ses preuves.
Néanmoins, pendant qu'il gravissait les marches du magnifique escalier
de l'hôtel de Mussidan, éclairé, car la nuit était venue, par des
lanternes d'une richesse extrême, l'intrépide placeur--lui-même,
quelques heures plus tard, l'avouait au docteur--sentait ses jambes
fléchissantes et cotonneuses.
Son coeur battait plus vite et sa salive s'épaississait autour de sa
langue, lorsque Florestan, après lui avoir fait traverser une
antichambre à divans de velours, l'introduisit dans la bibliothèque, une
pièce très vaste, du goût le plus sévère.
A ce nom trivial de Mascarot, qui éclatait là plus dissonnant qu'un
juron d'ivrogne dans une chambrette de jeune fille, M. de Mussidan leva
vivement la tête.
Le comte était établi au fond de la pièce, et il lisait à la lueur des
quatre bougies d'un candélabre d'un merveilleux travail.
Laissant tomber son journal sur ses genoux, il posa son binocle sur son
nez et considéra d'un air profondément surpris le placeur, qui, le
chapeau à la main, la bouche en coeur, l'échine en cerceau, s'avançait
balbutiant d'inintelligibles excuses.
Cet examen sommaire ne lui apprenant rien, M. de Mussidan se leva à
demi, et demanda:
--Vous désirez, monsieur?...
--Monsieur le comte, répondit B. Mascarot, daignera m'excuser si,
n'ayant pas l'honneur d'être connu de lui, j'ai osé... je me suis
permis...
D'un geste brusque et impérieux, le comte lui coupa la parole.
--Attendez!
Cette fois, il se leva tout à fait, alla tirer violemment un des cordons
de sonnette qui pendait de chaque côté de la cheminée, et revint prendre
place dans son fauteuil.
B. Mascarot, demeurait toujours au milieu de la bibliothèque, muet, un
peu interdit, se demandant, car cela entrait dans ses prévisions, si on
allait le faire reconduire jusqu'à la grille.
Il s'était bien écoulé une minute lorsque, la porte s'ouvrant, le fidèle
domestique qui avait introduit «son placeur» parut.
--Florestan, lui dit le comte du ton le plus calme, voici la première
fois que vous vous permettez de faire entrer quelqu'un ici, sans que je
vous en aie donné l'ordre. Si cela vous arrivait une seconde fois, vous
quitteriez mon service.
--Je puis assurer à monsieur le comte...
--Vous voilà prévenu, il suffit.
Durant cette minute d'attente, pendant ce colloque rapide, B. Mascarot
étudiait le comte avec toute l'intensité d'attention que communique un
intérêt personnel en jeu.
M. le comte Octave de Mussidan ne ressemblait en rien à l'homme qu'on se
serait imaginé après avoir entendu les histoires de Florestan.
Déjà, du temps de Montaigne, il ne fallait se fier qu'à demi au portrait
d'un maître tracé par ses serviteurs.
Le comte, qui avait alors cinquante ans à peine, en paraissait bien
soixante. D'une taille un peu au-dessus de la moyenne, il était desséché
plutôt que maigre. Ses cheveux sur son crâne étaient rares, et ses
favoris, qu'il portait fort longs, étaient complètement blancs. Les
chagrins ou les passions de sa vie s'accusaient en rides profondes sur
sa figure tourmentée. L'expression amère encore plus que hautaine de sa
physionomie trahissait l'homme qui, ayant bu l'existence jusqu'à la lie,
ne souhaite plus que briser la coupe.
Tels on se réprésente ces lords orgueilleux de l'Angleterre, qui ne
vivent plus que par les excitations de la tribune ou la fièvre de leur
ambition.
Florestan sorti, M. de Mussidan se retourna vers l'intrus, et du même
ton glacial, dit:
--Expliquez-vous maintenant, monsieur.
M. Mascarot s'est des centaines de fois, exposé à des réceptions
fâcheuses, mais jamais il n'avait été reçu ainsi.
Blessé dans sa vanité, car il est vaniteux comme tous ceux qui exercent
un pouvoir occulte, il ressentit contre M. de Mussidan le plus violent
mouvement de colère.
--Misérable grand seigneur! pensa-t-il, nous verrons bien si tu seras
aussi fier tout à l'heure.
Mais son visage ne trahit rien de ses pensées. Son attitude resta
servile, son sourire bassement obséquieux.
--Monsieur le comte, commença-t-il, ne peut me connaître, et il me
permettra de prendre la liberté de me présenter moi-même. Monsieur le
comte a entendu mon nom. Pour ce qui est de ma profession, je suis
placeur et aussi agent d'affaires, quand l'occasion se présente.
La volonté, la pratique, ont donné aux imitations de M. B. Mascarot une
perfection si rare, que son humilité, son ton de miel, trompèrent
absolument son interlocuteur.
M. de Mussidan n'eut pas un soupçon, pas un pressentiment, il ne devina
pas sous ces lunettes bleues des regards menaçants.
--Ah! vous êtes agent d'affaires, dit-il d'un air ennuyé. Ce sont alors
mes créanciers qui vous envoient vers moi, monsieur...
--Mascarot, monsieur le comte.
--Mascarot, soit! Eh bien! monsieur Mascarot, ces gens-là sont absurdes,
je le leur ai souvent répété. Comment sont-ils assez ridicules pour
donner signe de vie, lorsque je ne chicane jamais sur le total d'une
facture, quand je paye sans sourciller des intérêts extravagants? Ils
savent qu'ils ne peuvent manquer d'être payés, n'est-il pas vrai? Ils
n'ignorent pas que je suis riche, ils ont dû vous le dire. C'est vrai:
j'ai une fortune territoriale des plus considérables. Si jusqu'ici je
n'ai voulu ni vendre, ni emprunter, c'est que cela m'a convenu ainsi.
Emprunter est ridicule, quand on ne se suffît pas avec ses revenus. On
se grève d'intérêts qui s'accumulent et qui conduisent tout doucement à
l'expropriation, qui est la ruine. Le Crédit foncier me donnerait un
million demain, rien que de mes terres du Poitou, je n'en veux pas.
[Illustration: Il épaule, ajuste et fait feu.]
La preuve que B. Mascarot avait bien recouvré son sang-froid, c'est
qu'au lieu de chercher à ramener le comte à la question qui avait décidé
sa démarche, il le laissait dire, écoutant bien attentivement, songeant
à mettre à profit ce qu'il entendait.
--Ce que je vous dis là, reprit le comte, rapportez-le textuellement aux
gens dont vous êtes l'ambassadeur.
--Je demanderai pardon à monsieur le comte, mais...
--Mais quoi?
--Je me permettrai...
--Ne vous permettez rien, ce serait inutile. Ce que j'ai promis, je le
tiendrai. Le jour où il me faudra doter ma fille, je liquiderai ma
situation, pas avant. Seulement, je veux bien ajouter qu'il ne
s'écoulera pas beaucoup de temps avant qu'elle épouse M. de
Breulh-Faverlay. J'ai dit.