--Merci! cria-t-il, un jour que j'aurai le temps, je serai ravi de vous
entendre; mais aujourd'hui, je suis un peu pressé et je voudrais vous
parler.
--A vos ordres! Mais j'y songe, ici vous ne serez peut-être pas très
bien pour causer, montons, nous demanderons un cabinet.
Si les «cabinets de société» du père Canon ne sont pas précisément
somptueux, ils ont l'inestimable mérite d'être discrets.
Bien que séparés par de minces cloisons de verre rayé, rarement ils
laissent s'évaporer les confidences qui s'y échangent, confidences, dont
les «maîtres» sont l'éternel sujet.
--Ah! ils en conteraient de belles, ces cabinets, s'ils pouvaient
parler!...
Ainsi disait Florestan, en prenant place en face de M. Mascarot à une
petite table que le père Canon venait de charger d'une bouteille et de
deux verres.
--Je le crois, approuva le digne placeur, mais ce n'est point de cancans
qu'il s'agit. Si je t'ai fait demander un rendez-vous par Beaumar,
c'est que tu es en position de me rendre un petit service.
--A vos ordres.
--En ce cas, nous y reviendrons. Commençons par parler de toi. Comment
te trouves-tu chez ton comte de Mussidan?
Une outrageante familiarité est un des traits distinctifs de B.
Mascarot. Il ne saurait s'empêcher de tutoyer ses clients. Il ignore
sans doute qu'au mépris d'un homme pour ses semblables, on peut presque
toujours juger de quel mépris lui-même est digne.
Cependant, ce tutoiement n'offusquait nullement Florestan.
--Je suis très mal, répondit-il, chez ce noble de malheur, si mal que
j'ai déjà demandé à Beaumarchef de me chercher une autre condition.
--C'est à n'y pas croire. Tous mes renseignements affirment que le
service du comte est très doux, et ton prédécesseur...
--Merci!... interrompit le domestique avec une grimace significative, je
voudrais vous y voir. D'abord, il est rat!...
D'un mouvement éloquent, l'honorable placeur blâma ce vilain défaut.
--Ensuite, continua Florestan, il est plus soupçonneux qu'un chat.
Jamais rien à la traîne, pas une lettre, pas un cigare, pas un louis. La
moitié de sa vie se passe à ouvrir et à fermer ses serrures, et il dort
avec ses clés sous son oreiller.
--J'avoue qu'une telle méfiance est singulièrement blessante.
--N'est-ce pas? Ajoutez à cela qu'il est d'une violence terrible. Pour
un rien, les yeux lui sortent de la tête. On dirait toujours qu'il va
vous tuer ou vous battre, pour le moins. Moi, d'abord, il me fait peur.
Ce portrait, après l'avertissement du docteur, devait donner à réfléchir
à B. Mascarot.
--Le comte est-il donc toujours ainsi? demanda-t-il.
--Les jours ordinaires, oui. Il est pire quand il a beaucoup joué ou
beaucoup bu. Et Dieu sait s'il s'en fait faute. Il ne rentre jamais
avant quatre heures du matin, quand il rentre toutefois.
--Diable! cette conduite ne doit guère être du goût de la comtesse.
Florestan éclata de rire, jugeant l'observation naïve.
--Madame!... fit-il. Elle se soucie bien de monsieur, en vérité. Souvent
ils sont des semaines sans se voir. Cette femme-là, pourvu qu'elle
dépense, elle est contente. Aussi, il faut voir les créanciers chez
nous.
--Cependant M. et Mme de Mussidan sont très riches.
--Énormément riches, papa Mascarot, immensément. Ce qui n'empêche pas
qu'il y a des moments où il n'y a pas cent sous à l'hôtel. Alors, madame
est comme une tigresse, elle envoie emprunter à toutes ses amies,
n'importe quoi, cent francs, vingt francs, dix francs... et on les lui
refuse.
--C'est humiliant.
--A qui le dites-vous? Cependant, quand il faut absolument une grosse
somme, c'est au duc de Champdoce que madame s'adresse. Oh!... celui-là,
il ne dit jamais non. Et elle ne lui en écrit pas long, allez.