--J'ai de quoi le mater, dit-il.
--N'importe!... Tiens-toi sur tes gardes.
Les deux amis passaient alors devant l'hôtel de Mussidan, et le docteur
en expliqua brièvement la disposition intérieure; puis, ils
poursuivirent leur route.
--A moi le mari, disait B. Mascarot, à toi la femme. Du comte, j'obtiens
qu'il retire sa parole à M. de Breulh-Faverlay, mais je ne prononce pas
le nom du marquis de Croisenois. Toi, au contraire, tu poses carrément
la candidature Croisenois et tu glisses sur le Breulh-Faverlay.
--Sois sans inquiétude, mon thème est fait, je saurai me tenir.
--C'est là, cher docteur, qu'est le beau de notre affaire. Le mari
s'inquiétera surtout à l'idée de sa femme. La femme sera très occupée de
la pensée de son mari. Quand, après nous avoir vus, ils se trouveront
ensemble, le premier qui abordera la question ne sera pas peu surpris de
voir l'autre abonder dans son sens.
Ce résultat parut assez comique au docteur pour lui arracher un sourire.
--Et comme nous allons agir sur chacun d'eux par des moyens différents,
dit-il, jamais ils ne se douteront de rien!... Décidément, ami
Baptistin, tu es encore plus ingénieux qu'on ne croit.
--Bien!... bien!... tu me feras des compliments après le succès.
Ils venaient de s'engager dans la rue du Faubourg-Saint-Honoré, et de
l'autre côté de la rue on apercevait un café. M. Mascarot s'arrêta.
--Tu vas, dit-il, docteur, entrer dans ce café, pendant que je ferai la
course que tu sais. En repassant je te préviendrai. Si c'est: oui, je me
présenterai le premier chez le comte, toi, un quart d'heure après moi,
tu demanderas la comtesse.
Quatre heures sonnaient, lorsque ces honorables associés se séparèrent
en donnant une poignée de main.
Le docteur Hortebize avait gagné le café indiqué.
B. Mascarot continua à remonter le faubourg Saint-Honoré. Ayant dépassé
la rue du Colysée, il s'arrêta devant la boutique d'un marchand de vin
et entra.
Le patron de cet établissement bien connu, il faudrait dire célèbre,
dans le quartier, n'a pas jugé convenable de mettre son nom au-dessus de
sa boutique. On l'appelle le père Canon.
Le vin qu'il sert aux passants, à son comptoir d'étain, ne vaut pas le
diable, il le confesse sans pudeur; mais il tient en réserve, pour sa
nombreuse clientèle, composée uniquement de domestiques du voisinage, un
certain Mâcon qui a causé plus d'un congé immédiat.
En voyant entrer chez lui un personnage d'apparence sévère, le père
Canon daigna se déranger. En France, le pays du rire, une mine grave est
le meilleur des passeports.
--Monsieur désire quelque chose? demanda le marchand de vin.
--Je voudrais, répondit le placeur, parler à M. Florestan.
--De chez le comte de Mussidan, sans doute?
--Précisément, il m'a donné rendez-vous ici.
--Et il s'y trouve, monsieur, dit le père Canon; seulement il est en bas
dans la salle de musique; je cours le chercher.
--Oh! inutile, ne vous dérangez pas, je descends.
Et, sans attendre une réponse, B. Mascarot se dirigea vers l'escalier
d'une cave, dont l'entrée s'apercevait au fond de la boutique.
--Il me semble maintenant, murmura le père Canon, que j'ai déjà vu cet
homme de loi qui connaît les êtres de ma maison.
L'escalier n'était ni trop noir ni trop raide, et de plus il était orné
d'une rampe.
M. Mascarot descendit une vingtaine de marches et arriva à une porte
matelassée qu'il tira.
Aussitôt, de même que le gaz d'un ballon se précipite par une fissure,
des sons étranges, formidables, effroyables, s'élancèrent par cette
issue.
Le placeur ne sembla ni effrayé ni surpris.
Il descendit trois marches encore, poussa une autre porte, matelassée
comme la première, et se trouva sur le seuil d'une vaste pièce voûtée,
disposée comme celle d'un café, éclairée au gaz, avec des tables et des
chaises tout autour. Plusieurs consommateurs y buvaient du fameux vin de
Mâcon.
Au milieu de la salle, deux hommes en bras de chemise soufflaient,
jusqu'à en être cramoisis, dans des trompes à la Dampierre, entourées du
galon vert traditionnel.
[Illustration:--Monsieur le comte, souvenez-vous de Montlouis!...]
Près d'eux, un très vieux bonhomme, chaussé de grandes guêtres de cuir
montant au-dessus du genou, ayant une ceinture de cuir fauve à plaque
armoriée sur un gilet rouge, sifflait l'air que s'efforçaient de
reproduire les joueurs de trompe.
Le silence se fit dès que parut M. Mascarot, qui, son chapeau à la main,
saluait poliment à la ronde.
--Eh!... c'est le papa Mascarot, s'écria un jeune homme à beaux favoris,
portant culotte courte et bas blancs bien tirés. Arrivez donc, je vous
attendais si bien que voici un verre propre pour vous.
M. Mascarot, sans se plus faire prier, alla prendre place à la table,
trinqua, but et fit claquer sa langue en signe de satisfaction.
--Comme cela, reprit le jeune homme, qui n'était autre que Florestan, le
père Canon vous a dit que j'étais à la salle de musique. Hein!... on est
bien ici.
--Admirablement.
--Vous nous voyez en train de prendre notre petite leçon. La police vous
savez, ne veut pas qu'on joue de la trompe à Paris. Alors, savez-vous ce
qu'a fait le père Canon? Il nous a installé dans cette cave. On peut y
souffler tant qu'on veut, personne au-dehors n'entend rien. L'air vient
par les deux tuyaux que vous voyez.
Les deux élèves ayant repris leur leçon, Florestan était obligé de se
faire un porte-voix de ses deux mains, et de crier de toutes ses forces.
--Ce vieux-là, poursuivait-il, est un ancien piqueur du duc de
Champdoce. Ah! quel professeur! Il n'a pas son pareil pour la trompe!
Tel que vous me voyez, je n'ai que vingt leçons, et je vais déjà très
bien. Il faut dire que j'ai, à ce qu'il paraît, une embouchure comme on
n'en voit guère. Tenez, voulez-vous que je vous sonne un débuché, un
bien-aller, un changement?...