M. Mascarot ne répondit pas immédiatement, il réfléchissait.

--Je crois, répondit-il enfin, que Catenac a peur de nous. Il sait quel

lien nous lie. Il sait que la perte de l'un de nous peut entraîner la

perte des deux autres. Voilà notre garantie et notre sûreté. Mais s'il

n'ose pas nous trahir ouvertement, il est bien capable de faire avorter

toutes nos combinaisons. Notre association lui pèse. Sais-tu ce qu'il me

disait, la dernière fois qu'il est venu? Il me disait: «Nous devrions

fermer boutique et nous retirer.» Nous retirer!... Eh bien!... Et vivre

donc! Car enfin s'il est riche, lui, nous sommes pauvres. Que

possèdes-tu, toi, Hortebize?

Le docteur, ce savant médecin que son portier croit millionnaire, tira

en riant son porte-monnaie de sa poche, compta ce qu'il contenait, et

répondit en riant:

--Trois cent vingt-sept francs. Et toi!

L'honorable placeur ne prit pas la peine de dissimuler une grimace.

--Moi! répondit-il, je suis logé à ton enseigne.

Il soupira profondément, et à demi-voix, comme se parlant à soi-même, il

ajouta:

--Et j'ai des obligations sacrées que tu n'as pas, toi.

Cependant un nuage, le premier depuis le commencement de cet entretien,

assombrissait le front du docteur.

--Diable! fit-il d'un ton contrarié, et moi qui comptais sur toi pour un

millier d'écus dont j'ai besoin.

L'inquiétude du docteur Hortebize fit sourire M. Mascarot.

--Rassure-toi, dit-il, je puis te les donner. Il doit bien y avoir six

ou huit mille francs en caisse.

Le docteur respira.

--Mais c'est tout, poursuivit le placeur, c'est le fond du sac social.

Et cela, après des années de risques, d'efforts, de travaux, de...

--Et nous n'avons plus vingt ans.

D'un geste résolu, M. Mascarot assura ses bonnes lunettes.

--Oui, reprit-il, nous vieillissons: raison de plus pour prendre un

grand parti. Ce n'est pas avec le courant que nous assurerons l'avenir.

Que donne-t-il ce courant? Au plus 4 à 5,000 francs par mois; nos agents

nous ruinent. Et que je tombe malade demain, la source est tarie.

--C'est pourtant vrai, approuva le docteur, frissonnant à cette idée.

--Donc il faut, coûte que coûte, risquer un grand coup. Voici des années

que je me dis cela, et que je prépare les éléments d'un coup de filet

miraculeux. Comprends-tu maintenant pourquoi, au dernier moment, c'est à

toi que je m'adresse et non à Catenac? Comprends-tu pourquoi je viens de

passer deux heures à t'expliquer le plan des deux opérations que j'ai en

vue?

--Oh! qu'une seule réussisse, notre affaire est faite!

--Oui. La question est de savoir si nous avons assez de chances de

succès pour entrer en campagne... Réfléchis et réponds.

C'est un observateur très fin que le docteur Hortebize, en dépit de ses

apparences frivoles, un esprit délié et fertile en expédients de toute

nature, un conseiller d'autant plus sûr dans les circonstances graves,

que jamais, si imminent que puisse être le péril, son souriant

sang-froid ne l'abandonne.

B. Mascarot le savait bien lorsqu'il insistait pour avoir son opinion.

Mis au pied du mur, ayant à opter pour ainsi dire, entre le contenu du

médaillon et la continuation de sa voluptueuse existence, le docteur

perdit son air enjoué et parut se recueillir.

Renversé sur son fauteuil, les pieds appuyés sur la tablette de la

cheminée, il analysait les combinaisons qui lui avaient été proposées

avec l'application d'un général étudiant le plan de bataille que lui

soumet le ministre dont il dépend.

Cette analyse fut favorable à l'entreprise, car B. Mascarot, qui

examinait le docteur de toutes les forces de son attention, vit, petit à

petit, le sourire refleurir sur ses lèvres vermeilles.

Enfin, après un long silence:

--Il faut attaquer, prononça Hortebize. Ne nous dissimulons rien: tes

projets ont des côtés extrêmement dangereux, et un échec peut nous mener

loin. D'un autre côté, si nous attendons une affaire absolument sûre,

nous risquons d'attendre longtemps. Ici, nous avons bien une vingtaine

de chances contre nous, mais nous en avons quatre-vingts pour nous. Dans

de telles conditions, et surtout, nécessité n'ayant pas de loi, comme on

dit... en avant?...

Il se redressa en prononçant ces paroles, et tendant la main à son

honorable ami, il ajouta:

--Je suis ton homme!...

Cette décision parut ravir B. Mascarot. Il est tel moment où, si fort

que l'on puisse être, on doute de soi, on hésite, et alors l'approbation

d'un ami compétent est un puissant secours. C'est le poids qui entraîne

le plateau de la balance trébuchante.

Cependant avec le loyal placeur, de même qu'avec tous les gens à probité

scrupuleuse, il n'y a jamais de surprise.

--Tu as bien tout pesé, insista-t-il, tout examiné? Tu sais que de mes

deux affaires, l'une, celle du marquis de Croisenois est prête, que

toutes les combinaisons sont arrêtées...

--Oui, oui!...

--Tandis que pour l'autre, celle du duc de Champdoce, j'ai encore à

rassembler d'indispensables éléments de succès. Qu'il y ait dans la vie

du duc et de la duchesse un secret qui nous les livre, cela ne fait pas

l'ombre d'un doute, mais quel est ce secret?... Est-ce celui que je

soupçonne? je le parierais, mais il nous faut plus que des soupçons,

plus que des probabilités, je veux une certitude absolue...

--Peu importe, ce que j'ai dit est bien dit!...

Le docteur espérait en être quitte, pour le moment du moins; il se

trompait.

--Tout étant ainsi convenu, reprit le placeur, je reviens à ma question

de tout à l'heure, et j'attends une réponse sérieuse. Que penses-tu de

ce garçon, qui, en somme, doit être l'instrument indispensable de notre

fortune, de Paul Violaine, enfin?

M. Hortebize se leva, fit deux ou trois tours dans le cabinet, et

finalement vint se placer en face de son ami, le dos appuyé à la

cheminée.

C'est sa position favorite lorsque, dans un salon, après s'être bien

fait prier, il conte une de ses anecdotes graveleuses qu'on ne fait

passer qu'à force d'esprit, d'adresse et de sous-entendus, et qui sont

une de ses spécialités.

--Je pense, répondit-il, que ce garçon présente beaucoup des qualités

requises et qu'il serait difficile de trouver mieux. D'ailleurs, il est

enfant naturel et ne connaît pas son père, c'est une porte ouverte aux

suppositions, il n'est pas de bâtard qui n'ait le droit de se croire

fils d'un roi. En second lieu, il n'a ni famille, ni parents, ni

protecteurs connus, ce qui nous assure que, quoi qu'il advienne, nous

n'aurons de compte à rendre à personne. De plus, il est pauvre; s'il n'a

pas grand bon sens, il a un certain brillant et il est vaniteux. Enfin,

il est prodigieusement joli garçon, ce qui peut aplanir bien des

difficultés. Seulement...

--Ah!... il y a un seulement?...

Le docteur qui sait que l'amitié ne vit que de ménagements et de

concessions, dissimula un sourire discret.

--Il n'y en a pas un, répondit-il, j'en vois trois pour le moins. Tout

d'abord, cette jeune femme, cette Rose Pigoreau, dont la beauté a si

fort émerveillé notre digne Tantaine, me paraît un sérieux danger pour

l'avenir.

Les esclaves de Paris · 第 14 / 143 题