Le docteur Hortebize, cet intime du «l'agence», qui appelait ainsi
familièrement M. Mascarot par son prénom: Baptistin, a bel et bien
cinquante-six ans sonnés.
Il n'en avoue que quarante-neuf et n'a pas tort. C'est à peine si on les
lui donnerait, tant il porte lestement son embonpoint de chanoine, tant
ses grosses lèvres sensuelles sont fraîches encore, tant il a les
cheveux noirs, l'oeil vif et sain.
Homme du monde, et du meilleur monde, souple, élégant, spirituel,
voilant sous une ironie du meilleur goût un monstrueux cynisme, il est
très entouré, très recherché, très fêté.
Cela tient à ce qu'il n'a pas de défauts, mais seulement quelques bons
gros vices qu'il étale avec un sans-gêne absolu.
Ces dehors d'épicurien cachent, assure-t-on, un médecin distingué, un
savant.
Ce qui est sûr, c'est que n'étant pas ce qui s'appelle un travailleur,
il exerce le moins qu'il peut.
Même, il y a quelques années, voulant, à ce qu'il a prétendu, dégoûter
de lui sa clientèle qui devenait importante, un beau matin il
s'improvisa homoeopathe et fonda un journal médical: le _Globule_, qui
eut cinq numéros.
Cette conversion pouvait prêter à rire; il en a ri le premier, prouvant
ainsi la sincérité de la philosophie qu'il professe.
De sa vie, le docteur Hortebize n'a rien pu ou voulu prendre au sérieux.
En ce moment même, M. Mascarot, qui cependant le connaît bien, semble
déconcerté et blessé de son ton léger.
--Si je t'ai écrit de venir ce matin, dit-il d'un ton mécontent, si je
t'ai prié de te cacher dans ma chambre...
--Où j'ai failli geler.
--... C'est que je tenais à avoir ton avis. Nous engageons une grosse
partie, Hortebize, une partie terriblement périlleuse, et tu es de
moitié dans le jeu.
--Bast!... j'ai en toi, tu le sais bien, une confiance aveugle. Ce que
tu feras sera bien fait. Tu n'es pas homme à te risquer sans atouts.
--C'est vrai, mais je puis perdre, et alors...
Le docteur interrompit son ami en agitant gaiment un gros médaillon d'or
suspendu à la chaîne de sa montre.
Ce geste sembla particulièrement désagréable au placeur.
--Quand tu me montreras ta breloque! fit-il. Voici vingt-cinq ans que
nous la connaissons. Que veux-tu dire? qu'il y a dedans de quoi
t'empoisonner en cas de malheur! C'est une louable prévoyance, mais
mieux vaut tâcher de la rendre inutile en me donnant un bon conseil.
Le souriant docteur avait pris la pose ennuyée du marquis de Moncade
écoutant les comptes de son intendant.
--Si tu tenais tant, dit-il, à une consultation, il fallait mander à ma
place notre honorable ami Catenac; il connaît les affaires, lui, il est
avocat.
Ce nom de Catenac irrita tellement M. Mascarot, que lui, l'homme calme
et contenu par excellence, il arracha son magnifique bonnet grec et le
lança violemment contre la tablette de son bureau.
--Est-ce sérieusement, Hortebize, demanda-t-il, que tu me dis cela?
--Pourquoi non?
L'honnête placeur souleva ses lunettes, comme si, avec ses yeux seuls,
il eût pu lire plus sûrement jusqu'au fond de la pensée de son
interlocuteur.
--Parce que, fit-il en appuyant sur chaque syllabe de chaque mot, parce
que tu es comme moi, docteur, tu te défies de Catenac. Combien y a-t-il
de temps que tu l'as vu? Voici plus de deux mois qu'il n'est venu chez
Martin-Rigal.
--Il est de fait que ses façons sont au moins singulières, de la part
d'un associé, d'un ancien camarade.
M. Mascarot eut un sourire si mauvais, que certainement il eût donné
beaucoup à réfléchir au Catenac en question, s'il lui eût été permis de
le voir.
--Ajoute, fit-il, que sa conduite est sans excuses de la part d'un homme
dont nous avons fait la fortune. Car il est riche, notre ami, très
riche, quoiqu'il prétende le contraire.
--Vraiment, tu crois?...
--S'il était ici, je lui prouverais qu'il a plus d'un million à lui.
Les yeux de l'aimable docteur pétillèrent.
--Un million!... murmura-t-il.
--Oui, au moins. C'est que, vois-tu, Hortebize, tandis que toi et moi,
follement sans compter avec nos caprices, nous laissions couler l'or
comme du sable, entre nos mains prodigues, notre ami, lui, se privait et
amassait.
--Que veux-tu? Il n'a pas d'estomac, ce pauvre Catenac, pas de
tempérament, pas de passions...
--Lui!... il a tous les vices, il est hypocrite. Pendant que nous nous
amusions, il prêtait à la petite semaine, à quinze ou vingt pour cent.
Tiens, combien dépenses-tu par an, docteur?
--Par an!... Tu m'embarrasses beaucoup. Enfin, mettons une quarantaine
de mille francs.
--Tu dépenses plus, mais peu importe. Calcule ce que cela fait depuis
vingt ans que nous sommes associés.
Jamais le docteur n'a su faire une addition, et il en tire vanité.
Cependant, pour complaire à son ami, il essaya:
--Quarante et quarante..., commença-t-il, comptant sur ses doigts, font
quatre-vingts... puis encore quarante...
--En tout, interrompit M. Mascarot, cela fait huit cent mille francs.
Mets-en autant pour ma part, c'est en tout seize cent mille francs que
nous avons dissipés.
--C'est énorme!
--Sans doute, et tu vois bien que Catenac qui a eu même part que toi est
moi est riche. C'est pour cela que je le redoute. Nos intérêts ne sont
plus les sont plus les mêmes. Il vient encore ici tous les jours, mais
uniquement pour empocher son tiers. Il veut bien partager les bénéfices,
mais il ne voudrait plus de risques. Voici deux ans qu'il ne nous a pas
apporté une seule affaire. Quant à compter sur lui, bonsoir! Tu peux lui
proposer l'opération la plus belle et la plus sûre, il te refusera net
son concours. Monsieur, maintenant, voit des dangers partout, et ses
scrupules ressemblent aux hauts-le-coeur d'un goinfre qui a trop dîné.
--Mais il est incapable de nous trahir.