M. Mascarot ne voulut pas remarquer l'émotion de son jeune client.

--Comme cela, fit-il, la pension ne vous a pas été continuée après la

mort de madame votre mère?

--Cette pension, monsieur, ne nous était plus servie depuis ma majorité.

Ma mère à cet égard était prévenue. Il me semble que c'est hier qu'elle

m'a appris cette nouvelle. Un soir, et comme c'était l'anniversaire de

ma naissance, elle avait préparé un repas meilleur que de coutume. Car

elle fêtait ma venue au monde, qu'elle eût dû maudire. Pauvre mère!...

«Paul, me dit-elle, lorsque tu es né, un ami généreux m'a promis qu'il

m'aiderait à t'élever. Il a tenu sa parole, tu as vingt et un ans, nous

ne devons plus rien espérer de lui. Te voici un homme, mon fils, tu ne

dois plus compter, je ne dois plus compter que sur toi. Travaille, sois

honnête, et si jamais un devoir te paraît pénible, souviens-toi que ta

naissance t'impose double obligation!...»

Paul s'interrompit, l'émotion le gagnait, deux larmes chaudes roulèrent

le long de ses joues.

--Dix-huit mois plus tard, reprit-il, ma mère mourait subitement, sans

avoir eu le temps de se reconnaître... Désormais, j'étais seul au monde,

sans famille, sans amis. Oh! oui, je suis bien seul. Je puis mourir, il

n'y aura personne derrière mon corbillard. Je puis disparaître, nul ne

s'inquiétera, car nul ne sait que j'existe.

La physionomie de M. Mascarot était devenue sérieuse.

--Eh bien! je crois que vous vous trompez, monsieur Violaine, je crois

que vous avez un ami...

M. Mascarot s'était levé, comme s'il eût voulu dissimuler une émotion

dont il n'était pas le maître, et il arpentait son cabinet de long en

long, tracassant son beau bonnet de velours, ce qui chez lui est

l'indice manifeste de sérieuses délibérations intérieures.

Ce n'est qu'après un bon moment de cet exercice que, sa résolution

prise, il s'arrêta brusquement, les bras croisés, devant son jeune

client.

--Vous m'avez entendu, mon jeune ami, prononça-t-il. Je ne poursuivrai

pas un interrogatoire qui a dû vous blesser...

--Je pensais, monsieur, répondit Paul diplomatiquement, que mon seul

intérêt vous dictait toutes ces questions.

--C'est vrai. Je voulais vous éprouver, juger votre franchise; je puis

bien vous l'avouer. Pourquoi? Vous le saurez plus tard. Dès à présent,

soyez bien persuadé que je n'ignore rien de ce qui vous concerne. Ah!

vous vous demandez comment? Permettez-moi de ne pas vous le dire.

Admettez une intervention miraculeuse du hasard. Le hasard! cela répond

à tout.

Jusqu'alors, Paul n'avait été que fort intrigué. Ces paroles ambiguës

lui causaient un véritable effroi que trahit aussitôt sa mobile

physionomie.

--Allons, bon! fit le digne placeur en redressant ses lunettes à travers

lesquelles il voyait merveilleusement, voici que vous vous épouvantez.

--Il est vrai, monsieur, balbutia Paul.

--Pourquoi! Je me demande vainement ce que peut craindre un homme dans

votre position. Allons, cessez de vous creuser la cervelle, vous ne

devinerez pas, et abandonnez-vous à moi, qui ne veux que votre bien.

Il dit cela du ton le plus doux et le plus rassurant, et regagnant son

fauteuil, il continua:

--Arrivons à vous. Grâce au dévouement de votre mère, qui était, vous

l'avez dit justement, une sainte et digne femme, au prix d'héroïques

privations, vous avez pu faire vos études au lycée de Poitiers, ni plus

ni moins qu'un fils de famille. A dix-huit ans, vous avez été reçu

bachelier. Pendant un an, sous prétexte d'attendre une inspiration du

ciel, vous avez flâné; enfin, en désespoir de cause, vous êtes entré en

qualité de clerc chez un avoué?

--C'est parfaitement exact.

--Le rêve de votre mère était de vous voir établi aux environs, à Loudun

ou à Civray. Peut-être comptait-elle, pour payer une charge, sur l'aide

de l'ami qui l'avait si noblement assistée.

--Je l'ai toujours pensé.

--Malheureusement, le papier timbré ne vous plaisait pas.

A ce souvenir, Paul ne put retenir un sourire qui déplut à M. Mascarot,

car il ajouta avec une certaine sévérité:

--Je dis malheureusement, et vous avez assez souffert pour être de mon

avis. Au lieu de grossoyer à l'étude, que faisiez-vous? Vous vous

occupiez de musique, vous composiez des romances et même des opéras;

vous n'étiez pas fort éloigné de vous croire un génie de premier ordre.

Paul, qui jusqu'alors avait tout subi sans trop se révolter, atteint en

plein coeur par ce sarcasme, essaya de protester, en vain.

--En somme, poursuivit le placeur, un beau matin vous avez abandonné

l'étude, et vous avez déclaré à votre mère qu'en attendant d'être un

illustre compositeur, vous vouliez donner des leçons de piano. Vous n'en

avez pas trouvé, et même vous étiez assez naïf d'en chercher. Faites-moi

le plaisir de vous regarder, et dites-moi si vous avez la figure et la

tournure d'un professeur à placer près de jeunes demoiselles.

Craignant sans doute quelque trahison de sa mémoire, M. Mascarot

s'arrêta pour consulter ses fiches.

--Finissons, reprit-il. Votre départ de Poitiers a été votre dernière

folie et la plus grande. Le lendemain même de la mort de votre mère,

vous vous êtes occupé de réaliser tout ce qu'elle possédait, vous avez

recueilli un milier d'écus, et vous avez repris le chemin de fer.

--C'est qu'alors, monsieur, j'espérais...

--Quoi? Arriver à la fortune par le chemin de la gloire. Fou! Tous les

ans, mille pauvres garçons qu'ont enivrés les louanges de leur

sous-préfecture arrivent à Paris enfiévrés d'un pareil espoir.

Savez-vous ce qu'ils deviennent? Au bout de dix ans, dix au plus ont,

tant bien que mal, fait leur chemin, cinq cents sont morts de misère, de

rage et de faim, les autres sont enrôlés dans le régiment des déclassés.

Tout cela, Paul se l'était dit, il avait mesuré ce qu'il faut au juste

d'énergie pour vouloir chaque matin, en s'éveillant, ce qu'on voulait la

veille, et cela durant des années. Ne trouvant rien à répondre, il

baissait la tête.

--Si encore, disait M. Mascarot, si encore vous étiez venu seul? Mais

non. Vous vous étiez épris à Poitiers d'une jeune ouvrière, une

certaine Rose Pigoreau, vous n'avez rien trouvé de plus sage que de

l'enlever.

--Eh! monsieur, si je vous expliquais...

--Inutile! les résultats sont là. En six mois les trois mille francs ont

été flambés, puis la gêne est venue, puis la détresse, puis la faim...

et en dernier lieu, échoué à l'hôtel du Pérou, vous pensiez au suicide

quand vous avez rencontré mon vieux Tantaine.

Ces vérités étaient cruelles à entendre, et Paul avait une furieuse

envie de se fâcher. Mais, alors, adieu la protection du puissant

placeur. Il se contint.

--Soit, monsieur, fit-il amèrement, j'ai été fou, la misère m'a rendu

sage. Si je suis ici, c'est que j'ai renoncé à toutes mes chimères.

--Renoncez-vous aussi à Mlle Pigoreau?

Le jeune homme, à cette question ainsi posée, pâlit de colère.

--J'aime Rose, monsieur, répondit-il d'un ton sec, je croyais vous

l'avoir dit. Elle a eu foi en moi, elle partage courageusement ma

mauvaise fortune, je suis sûr de son affection!... Rose sera ma femme,

monsieur!

Lentement M. Mascarot retira son superbe bonnet grec, et de l'air le

plus sérieux, sans la moindre nuance d'ironie, il s'inclina très bas en

disant:

--Excusez!...

Mais il ne pouvait entrer dans ses intentions d'insister sur ce sujet:

--Voici donc, reprit-il, votre bilan établi. Il vous faut un emploi, et

vite. Que savez-vous faire? Peu de chose, n'est-ce pas? Vous êtes comme

tous les jeunes gens élevés dans les lycées, apte à tout et propre à

rien. Si j'avais un fils, eussé-je cent mille livres de rentes, il

apprendrait un métier.

Paul se mordait les lèvres, ne reconnaissant que trop la justesse de

l'appréciation. N'avait-il pas, la veille, souhaité le sort de ceux qui

peuvent gagner leur vie avec leurs bras?

--Et cependant, disait le placeur, il faut que je vous case. Je suis

votre ami et mes amis ne restent jamais en route. Voyons, que

diriez-vous d'une situation d'une douzaine de mille francs par an?

Ce chiffre, comparé aux plus audacieuses espérances de Paul, était

encore si fabuleux, qu'il pensa que le placeur s'amusait de son

inexpérience.

--Il est peu généreux à vous de me railler, monsieur, fit-il.

Mais B. Mascarot ne raillait pas.

Seulement, il lui fallut un bon quart d'heure pour prouver à son jeune

client que, de sa vie, il n'avait parlé plus sérieusement d'une affaire

sérieuse.

Très probablement il eût perdu ses frais d'éloquence, si, à bout de

raisons, il ne lui était venu à la pensée de dire:

[Illustration: Le docteur tira son porte-monnaie et compta, en riant,

317 francs.]

--Pour me croire, vous exigez des preuves... Voulez-vous que je vous

avance votre premier mois?

Et il tendit un billet de mille francs qu'il avait pris dans le tiroir

de son bureau.

Paul repoussa le billet, mais force lui était de se rendre devant ce

puissant argument. Alors, pris d'anxiétés terribles, il demandait si cet

emploi si magnifique, si inespéré, il serait capable de le remplir.

--Eh!... vous le proposerais-je s'il était au-dessus de vos moyens?

repondait le digne placeur. Je vous connais, n'est-ce pas? Si je n'étais

très pressé, je vous expliquerais sur-le-champ la nature de vos

fonctions... Ce sera pour demain. Soyez ici, comme aujourd'hui, entre

midi et une heure.

Si bouleversé que fût Paul, il comprit qu'en restant il serait importun,

et il se leva.

--Un mot encore, fit le placeur. Vous ne pouvez rester à l'hôtel du

Pérou. Cherchez-vous immédiatement une chambre dans ce quartier, et, dès

que vous l'aurez trouvée, apportez-moi l'adresse. Allons, à demain, et

soyons forts et sachons porter la prospérité.

Pendant près d'une minute encore, M. Mascarot resta debout près de son

bureau, prêtant l'oreille, étudiant le bruit des pas de Paul, qui

s'éloignait chancelant sous le poids de tant d'émotions diverses.

Lorsqu'il fut bien certain qu'il avait quitté l'appartement, il courut à

une porte vitrée qui donnait dans sa chambre, et l'ouvrit en disant:

--Hortebize!... docteur!... tu peux venir, il est parti.

Un homme aussitôt entra vivement et alla se jeter dans un fauteuil, près

du feu.

--Brrr! disait-il, j'ai les pieds engourdis. On me les couperait que je

ne les sentirais pas. C'est une glacière, ta chambre, ami Baptistin. Une

autre fois, tu me feras faire du feu, hein?

Mais rien ne peut détourner M. Mascarot du but de ses pensées.

--Tu as tout entendu? demanda-t-il.

--J'entendais et je voyais comme toi-même.

--Eh bien! que penses-tu du sujet?

--Je pense que Tantaine est un homme très fort et qu'entre tes mains ce

joli garçon ira loin.

Les esclaves de Paris · 第 12 / 143 题