M. Mascarot se retourna menaçant, terrible.

--Vous m'excuserez... commença Paul.

Mais déjà le placeur avait repris sa bonne et honnête figure.

--Ah! j'y suis, fit-il, monsieur Paul Violaine, n'est-ce pas?

Le jeune homme s'inclina.

--Eh bien! reprit M. Mascarot, je suis à vous à la minute.

Il disparut vivement par la porte du fond, et Paul avait à peine eu le

temps de se remettre qu'il s'entendit appeler.

--M. Paul!... Par ici, je vous prie, je n'ai pas de secrets pour vous!

Comparé à la pièce d'entrée, à l'agence proprement dite, le cabinet

particulier de M. B. Mascarot est un séjour de délices et de splendeurs.

On voit que les carreaux des fenêtres sont lavés quelques fois, le

papier vert de la tenture est propre, il y a un tapis à terre.

Aussi, combien de clients, parmi les meilleurs, peuvent se vanter

d'avoir mis le pied dans ce sanctuaire? Extraordinairement peu.

Les affaires courantes du matin, à l'heure de la halle, se brassent en

public autour de la table de M. Beaumarchef. Les négociations qui

exigent plus de précautions se traitent à voix basse, dans le crépuscule

du «confessionnal!»

Mais Paul, ignorant les usages de la maison, ne pouvait apprécier

convenablement l'immensité de la faveur qui l'admettait, lui, nouveau

venu, à l'intimité du laboratoire.

Lorsqu'il entra, B. Mascarot se chauffait à un bon feu de bois, assis

dans un excellent fauteuil, le coude appuyé à son bureau.

Et quel bureau! Un monde. C'était bien là le meuble de l'homme que

harcèlent mille préoccupations diverses.

Les cartons et les registres s'y entassaient en montagnes. La tablette

était couverte de quantité de petits carrés de papier très fort qu'on

appelle des fiches, portant un nom en grosses lettres et au-dessous des

notes et des indications d'une écriture menue et presque illisible.

D'un geste paternel, M. Mascarot daigna indiquer à Paul un siège en face

de lui, et c'est de la voix la plus encourageante qu'il dit:

--Causons.

Non, en vérité, on ne feint pas, on ne saurait feindre les patriarcales

apparences de B. Mascarot.

Sa physionomie calme, reposée, miroir d'une conscience pure, est bien de

celles qui font dire d'un homme: «J'aimerais à lui confier ma fortune.»

En l'examinant ainsi, Paul subissait l'ascendant de l'honnêteté, et il

se sentait porté vers lui comme la faiblesse vers la force.

Il s'expliquait l'enthousiasme du père Tantaine et il bénissait le

hasard qui l'instant d'avant, l'avait empêché de s'esquiver.

--Nous disons donc, reprit M. Mascarot, que vos ressources actuelles

sont insuffisantes, nulles même, et que vous êtes décidé à tout

entreprendre pour vous assurer une position. Je vous répète là les

propres expressions de ce pauvre diable de Tantaine.

--Il a été, monsieur, le fidèle interprète de mes sentiments.

--Très bien. Seulement, avant de parler du présent et de songer à

l'avenir, nous allons, si vous le voulez bien, nous occuper du passé.

Paul eut un tressaillement très léger, que le placeur remarqua pourtant,

car il ajouta:

--Vous excuserez l'indiscrétion, mais elle est nécessaire. J'ai ma

responsabilité à mettre à couvert. Tantaine dit que vous êtes un

charmant jeune homme, honnête, bien élevé. En vous voyant, je suis

convaincu qu'il ne se trompe pas. Mais il me faut plus que des

présomptions. Vous devez comprendre qu'avant de me porter votre garant,

avant de répondre de vous à des personnes tierces...

--C'est trop juste, monsieur, interrompit Paul, aussi suis-je prêt à

vous répondre, je n'ai rien à cacher.

Un fin sourire, que le jeune homme ne surprit pas, vint effleurer les

lèvres de l'honorable placeur, et d'un geste qui lui était familier, il

rajusta ses lunettes sur son nez.

--Merci de vos bonnes dispositions, fit-il. Quant à me cacher quelque

chose, eh! eh!... ce n'est peut-être pas aussi aisé que vous le

supposez.

Il prit sur un coin de son bureau un petit paquet de fiches, les fit

glisser sous son pouce comme un jeu de cartes, et poursuivit:

--Vous vous nommez Marie-Paul Violaine?

Paul inclina la tête.

--Vous êtes né à Poitiers, rue des Vignes, le 5 janvier 1843; vous êtes,

par conséquent, dans votre vingt-quatrième année.

--Oui, monsieur.

--Vous êtes un enfant naturel?

La seconde question avait un peu surpris Paul, celle-ci le stupéfia.

--C'est vrai, monsieur, répondit-il, sans essayer de cacher son

étonnement. J'étais loin de supposer M. Tantaine si bien informé. Je

reconnais que la cloison qui sépare nos chambres est plus mince encore

que je ne croyais.

M. Mascarot ne sembla pas entendre l'épigramme adressée au vieux clerc

d'huissier, il continuait à remuer ses carrés de papier et à les

consulter.

Si Paul, moins naïf, se fût penché, il eut vu ses initiales P. V., en

tête de chacune des fiches.

--Madame votre mère, reprit le digne placeur, a tenu, pendant les quinze

dernières années de sa vie, un petit magasin de mercerie?

--En effet.

--Que peut rapporter un petit commerce comme celui-là, à Poitiers? Pas

grand'chose, n'est-il pas vrai? Par bonheur, elle avait, en outre, pour

l'aider à vivre et à vous élever, une pension annuelle de mille francs.

Cette fois, Paul bondit sur son fauteuil.

Ce secret, il était bien certain que le vieux locataire de l'hôtel du

Pérou n'avait pu le surprendre.

--Monsieur, balbutia-t-il, absolument abasourdi; monsieur!... qui a pu

vous révéler un fait dont je n'ai parlé à personne depuis que je suis à

Paris, une circonstance de ma vie que Rose elle-même ignore?

Le placeur haussa bonnement les épaules.

--Vous devez bien comprendre, répondit-il, qu'un homme de ma position

est obligé à des moyens particuliers d'investigation. Eh! sans cela, ne

serais-je pas trompé quotidiennement, et, par contre, exposé à tromper

les autres!...

Il n'y avait pas une heure que Paul avait passé le seuil de l'agence,

mais déjà il savait à quoi s'en tenir sur les «moyens particuliers.»

Il se rappelait l'ordre donné au sieur Beaumarchef.

--D'ailleurs, poursuivait le placeur, si je suis curieux par état, je

suis discret aussi. Ne craignez donc pas de me répondre franchement.

Comment cette rente parvenait-elle à votre mère?

--Tous les trois mois, par l'intermédiaire d'un notaire de Paris.

--Ah!... Connaissez-vous la personne qui les servait?

--Aucunement.

Cependant Paul commençait à s'inquiéter de cet interrogatoire. Mille

appréhensions vagues et inexpliquées tressaillaient en lui.

Il avait beau chercher, il ne voyait ni le but, ni la portée, ni

l'utilité de toutes ces questions.

Puis l'explication qui lui avait été donnée ne lui paraissait pas

claire. On a beau disposer de moyens puissants, ce n'est pas en une

matinée qu'on recueille des notions précises à ce point sur la vie d'un

homme.

Et, cependant, rien dans l'attitude du digne placeur ne justifiait les

craintes du jeune homme.

Il semblait ne questionner ainsi que par habitude, avec l'insouciance de

l'homme qui remplit les formalités de son état, sans conscience de son

horrible indiscrétion.

Ce n'est qu'après un assez long silence qu'il reprit la parole:

--Je suis là que je réfléchis, dit-il, et je vois que, selon toute

probabilité, c'est votre père qui servait cette rente.

--Non, monsieur, non.

--Qui vous l'a affirmé?

--Ma mère, monsieur, qui me l'a juré sur son salut, et c'était une

sainte. Pauvre mère!... je l'aimais et je la respectais trop pour lui

parler de ces choses. Une fois, pourtant, poussé par je ne sais quelle

misérable curiosité, j'ai osé la questionner, lui demander le nom de

notre protecteur. Ses larmes m'ont cruellement fait sentir l'ignominie

de ma conduite. Ce nom, je ne l'ai jamais su, mais je sais que mon père

est mort avant ma naissance.

Les esclaves de Paris · 第 11 / 143 题