firent entendre de terribles imprécations; chacun jura d'infliger une
punition exemplaire à ces hordes altérées de sang, et l'ardeur pour
marcher en avant devint telle que Marshall fût obligé de les retenir.
On partit en grande hâte; on traversa la Platte et l'on remonta à la
vallée de Sweet-Water. Chevaux et hommes firent une telle diligence,
qu'avant le soir le corps expéditionnaire fut arrivé aux défilés
rocheux où était le quartier général des Sauvages.
Mais, comme leur situation était tellement forte qu'une attaque devenait
extrêmement périlleuse, on fit halte pour tenir conseil.
CHAPITRE X
LE LOUP DANS SON ANTRE
La pauvre Manonie était incapable de marcher: les fatigues de la nuit
précédente l'avaient brisée. Si elle les avait courageusement
supportées, c'était l'espérance qui l'avait soutenue, la joyeuse
espérance de revoir son mari.
Mais maintenant, combien tout était changé!
Cependant tout espoir ne l'avait pas encore abandonnée; Mary Oakley la
soutenait par de courageuses paroles. Cette jeune fille montrait une
énergie surprenante; on aurait pu la croire inaccessible à la peur: elle
se montrait la digne enfant de l'intrépide Jack, la digne fiancée de
l'invincible Quindaro.
On fit une litière en forme de brancard rustique, on y coucha Manonie,
et la retraite continua avec la plus grande promptitude.
Pendant la route, la jeune femme demanda à Wontum en langue Indienne:
--Quelles sont vos intentions à l'égard de vos prisonniers?
--Vous faire ma femme! répliqua le Sauvage; puis, il ajouta en lançant à
Quindaro un affreux regard:--Me venger de cet ennemi de ma race.
--Et Mary Oakley?
--La donner à notre chef.
--Et Quindaro...?
--Le brûler! le torturer!
--Vous n'oseriez pas commettre une action pareille! cette basse férocité
serait punie par la complète extermination des Pawnies.
--Je le ferai, oui! aussitôt que nous aurons regagné les cavernes, je
vous donnerai cet agréable spectacle. Il sera rôti vivant, alors même
que Nemona voudrait l'empêcher.
--Monstre abominable! s'écria Manonie en se soulevant sur la litière
pour échanger un regard avec Quindaro.
Ce dernier restait impassible comme si rien n'eût été dit:
--N'ayez aucune inquiétude pour moi, dit-il, je trouverai bien encore
quelque moyen de confondre ce scélérat.
--Avez-vous entendu ce qu'il vient de dire?
--Oui: l'idiôme Pawnie m'est familier.
--Mais, je crains qu'il ne mette immédiatement ses méchancetés à
exécution. Pensez-vous que les troupes régulières pourront donner
utilement assaut aux cavernes?
--On ne peut savoir: pour moi j'ai toute espérance.
--Quelles menaces fait Wontum? demanda Mary.
--Il a le projet de...
--Arrêtez! pas un mot de plus! interrompit Quindaro.
--Oh! n'ayez pas peur de parler, insista Mary; dites tout.
--Moi, dire, gronda Wontum, que le vaurien Blanc sera brûlé! Il sera
rôti. Ugh!
Mary lança au Sauvage un tel regard qu'il en recula:
--Si vous faites cela, lui dit-elle d'une voix surnaturelle, il vaudrait
mieux pour vous n'être jamais né!
En parlant ainsi, son visage avait une expression effrayante; dans ses
yeux bleus ordinairement si doux s'allumait une flamme vengeresse.
Wontum sentit un mouvement d'inquiétude lui traverser l'âme:
--Ugh! que fera la squaw à la face-pâle? Elle n'est qu'une femme, une
femme, une vile squaw!
--Je vous tuerai, horrible cannibale! Je jetterai votre âme en pâture au
méchant esprit, afin qu'il la tourmente éternellement!
L'Indien grimaça un sourire moqueur. Mais il ne pût dissimuler le
malaise qui s'était emparé de lui, et durant tout le reste du voyage il
évita de se tenir près de la jeune fille. A défaut d'armes apparentes,
il la croyait en possession de pouvoirs surnaturels et invisibles.
Il était presque nuit lorsqu'ils arrivèrent à Devil's Gate. Toute la
population Indienne y était en grande agitation: les guerriers se
tenaient prêts à une bataille; les uns, cachés derrière les arbres et
les rochers; les autres, dans les cavernes qui bordaient l'étroit
défilé.
Les troupes, déjà arrivées, avaient engagé l'action par une chaude
fusillade; mais elle avait produit un médiocre effet.
L'arrivée de Wontum fit reprendre courage aux Pawnies; ils étaient en
fort petit nombre attendu qu'une guerre venait d'éclater entre eux et
les Sioux leurs ennemis naturels: cette circonstance avait conduit hors
de la montagne une grande quantité de combattants.
Leur chef, Nemona, retenu par ses infirmités, n'avait pu prendre part à
l'expédition. Il désirait avec anxiété négocier la paix avec les Blancs,
afin de pouvoir tourner toutes ses forces contre les Sioux; mais
plusieurs notables de la tribu, instruits du carnage de leurs frères au
Pic Laramie, lui faisaient une rude opposition.
Wontum, en se présentant, ne fit que confirmer tous ces sentiments
hostiles. Il avait quitté le Fort avec deux cents guerriers; il en
ramenait à peine soixante. A la vérité, il avait fait quatre
prisonniers; mais on ne rapportait pas une chevelure: quelques Blancs
avaient été scalpés à l'affaire de Laramie; ces trophées enlevés aux
morts avaient été perdus dans la suite du combat.
Lorsque la nuit fut entièrement tombée, les prisonniers furent enfermés
dans une caverne étroite, et soigneusement gardés à vue. Le bruit
s'était répandu dans la peuplade entière que Quindaro--le _Démon de la
Montagne_ comme ils l'appelaient--était au nombre des captifs. Cette
nouvelle avait enivré de joie les Pawnies: on dansa, on chanta, on hurla
à faire crouler les rochers. Toute la nuit il y eût à l'entrée de sa
prison des groupes de curieux, avides de voir l'homme qui avait été si
longtemps leur terreur, et qui, jusque-là, avait su leur échapper.
Un grand conseil fut tenu. Manonie qui avait entendu la plupart des
discours se tourna vers Quindaro et lui dit:
--Je crois qu'il n'y a plus guère d'espoir à conserver pour vous, notre
excellent ami.
--J'entends leur conversation, Manonie, répondit-il tranquillement, mais
je ne perds pas espérance. J'ai idée que je leur échapperai encore.
--Que disent-ils, Walter? demanda Mary Oakley.
--Vous le saurez toujours trop tôt:... cependant peut-être vaut-il mieux
que je vous le dise.
--Oh! oui; parlez, cher Walter; dites-moi tout. Je suis préparée; si
vous _partez_, je vous _suivrai_ de près.
--Ils ont résolu de me brûler vif.
--Que le ciel nous soit en aide! murmura la malheureuse enfant en se
rapprochant de son ami; peut-être les troupes donneront l'assaut avant
le jour, il nous reste encore une lueur d'espérance.
--Les Sauvages ne reculeront pas l'exécution jusqu'au matin; ils
préparent les matériaux du bûcher. Mary, pourriez-vous rompre les liens
qui me retiennent les mains?
Elle essaya de toutes ses forces sans réussir.
A ce moment, Wontum entra dans la grotte avec une douzaine de Sauvages
taillés en hercules. Il darda sur Quindaro ses yeux de reptile et lui
dit:
--Ugh! vous avez tué trop d'Indiens. Il faut mourir comme un chien;
mourir brûlé.
--J'entends!
--Brûler!
--Oui. J'ai parfaitement saisi votre intéressante conversation à mon
égard. S'il ne s'agissait que de moi, je tiendrais peu à la vie.--Oui,
Mary bien-aimée, poursuivit Quindaro en réponse au regard d'agonie que
la jeune fille fixait sur lui, croyez bien que _je veux_ vivre pour
vous, pour nous deux. Nous verrons encore des jours de bonheur, de
liberté, je vous le dis!
Wontum montra du doigt un feu brillant qui resplendissait à l'entrée de
la grotte: à côté était un énorme amas de broussailles.
--Rôtir là! dit-il.
Quindaro comprit le projet des Sauvages. Ils se proposaient de clore la
grotte par une barrière de flammes, et d'y faire consumer le prisonnier
comme dans un four. Là, il serait réellement rôti vif: c'était une
atroce perspective.
Une pensée de résignation amère traversa l'esprit du condamné...: si ces
roches profondes devaient lui servir de tombeau, ne serait-ce pas, pour
sa dépouille, après les dernières angoisses de l'agonie, un lieu de
repos aussi tranquille qu'un autre. Personne ne viendrait y troubler ses
cendres solitaires... peut-être serait-il permis à Mary de lui apporter
un tribut de larmes,... si toutefois!...--Mais, quel serait le sort de
la jeune fille?... Celui de Manonie et de son enfant?... La mort, la
mort la plus cruelle, ne serait-elle pas préférable à l'existence que
l'avenir leur réservait?...
Toutes ces idées déchirantes se succédèrent comme un tourbillon sombre
dans l'esprit de Quindaro. Un frisson d'angoisse inexprimable agita tout
son être en songeant à ces frêles créatures, si chères, si dignes de
toute son affection, et qui allaient rester seules, victimes sacrifiées
d'avance, sans protecteur, sans ami, sans espoir!...
Si, au moins, il y avait eu quelque chance de gagner du temps, d'appeler
par un signal quelconque les amis veillant au-dehors! Mais non! partout,
autour des captifs, la voûte noire et impénétrable du souterrain, tombe
anticipée, mort prématurée, ensevelissement hâtif des créatures
vivantes.
Et pas une arme!... pas même les mains libres!... Se sentir fort,
énergique;... avoir un coeur de lion et des forces de géant,... et se
voir plus impuissant qu'un petit enfant!... se voir anéanti sous les
liens!... mourir, non pas de la mort du brave, dans une lutte
désespérée, mais de la mort d'un vil animal!... C'en était trop!...
Une pensée nouvelle sembla surgir dans son esprit.
--Qu'allez-vous faire de Manonie? demanda-t-il à Wontum.
--La squaw de Wontum! répondit le Sauvage avec emphase.
--Et l'enfant?
--Lui, courageux. Il fera un bon guerrier: il vivra avec les Indiens
jusqu'à ce qu'il soit grand.
--Que ferez-vous de l'autre fille pâle?
--La donner au chef.
--Où est-il, votre chef?
--Là-haut! répliqua le Pawnie en indiquant une caverne située aux étages
supérieurs.
--Dites au chef que le prisonnier veut lui parler.
--Ugh! non! Il vous faut mourir maintenant.
--Wontum n'est qu'un lâche reptile. Il n'ose pas montrer Quindaro au
chef.
Le Sauvage bondit, tira son couteau, et le leva sur le prisonnier, mais
il ne frappa point; son adversaire n'avait pas même baissé les
paupières. Son intrépide regard, lançant des flammes, alla brûler les
yeux de son ennemi; et certainement le Pawnie ne se serait guère soucié
de le rencontrer seul à seul au coin d'un bois solitaire.
Après qu'ils se furent mesurés de l'oeil pendant quelques instants,
Quindaro reprit:
--Un lâche seul oserait frapper un prisonnier désarmé et enchaîné: si
vous êtes brave, déliez-moi les mains.
--Wontum est un brave! Wontum n'est pas un lâche!
--Alors déliez-moi.
--Ugh! non!
--Vous avez peur de moi! vous tremblez de me voir libre un instant, même
alors que vos guerriers vous entourent. Certainement votre chef vous
mépriserait, s'il savait votre conduite.
Wontum, sans répondre, donna quelques ordres à ses hommes; aussitôt
quatre robustes Sauvages entrèrent dans la grotte et emmenèrent les
femmes ainsi que l'enfant. En même temps, d'autres Pawnies se mirent à
amonceler des broussailles contre le feu.
Mary Oakley se répandit en cris désespérés et en convulsions
lamentables, se débattant de toutes ses forces pour n'être point séparée
de Quindaro. Les bourreaux qui l'entraînaient n'y firent aucune
attention.
Quant à Manonie, elle était plus calme, mais mourante: ce dernier
désespoir la tuait.
A ce moment le vieux chef Nemona arriva accompagné de sa femme. Il jeta
sur Mary Oakley un regard de compassion et lança ensuite des regards
courroucés sur Wontum.
Sa femme, nommée Topeka (c'est-à-dire _Ile-d'Amour_ ou _Belle-Perle_),
s'approcha de la pauvre Mary et chercha à la calmer, mais sans pouvoir y
réussir. Au contraire, la jeune fille continua à se débattre et à
pousser des sanglots déchirants.
Le chef ignorait, d'abord, de quoi il s'agissait; mais un coup-d'oeil
lui fit reconnaître Quindaro et les préparatifs commencés pour son
supplice.
Nemona était loin d'avoir des habitudes de cruauté: il était même d'une
générosité chevaleresque et extraordinaire pour un Sauvage. Mais il
connaissait malheureusement trop Quindaro, pour ne pas voir en lui un
des plus dangereux ennemis de sa tribu. En effet, ce héros blanc de la
montagne avait semé autour de lui une terreur inouïe; chez la plupart
des Pawnies elle allait jusqu'à la superstition, car ses exploits, son
audace, son heureuse chance faisaient croire à des pouvoirs surhumains.
Néanmoins, il faut le dire, cette crainte fantastique venait de perdre
beaucoup de son empire depuis que cet ennemi jusque-là invincible était
prisonnier, enchaîné, vaincu en un mot.
--Brûler? demanda Wontum en montrant du doigt Quindaro.
--Oui! répondit Nemona d'un ton bref et triste.
A ce mot surgit parmi les Sauvages un concert atroce de hurlements,
d'imprécations, de menaces, tout cela entremêlé de danses et de
contorsions frénétiques. Leur triomphe allait jusqu'au délire.
Lorsqu'une apparence de calme fut rétablie, Quindaro s'adressa à Nemona:
--Nemona, dit-il, est un grand chef?
--Ugh! Nemona est Pawnie! le premier de son peuple!
--Il ne connaît pas la peur, comme une femme?
--Non! Nemona ne craint rien!
--Votre prisonnier est enchaîné. Il désire embrasser ses soeurs avant
de mourir. Le chef lui fera délier les mains.
--Ugh!
--Vous voyez que le prisonnier n'a pas d'armes.
--Ugh!
--Une énorme bûche de chêne fut apportée dans la grotte: on força
Quindaro de s'asseoir dessus. Wontum, par un raffinement de barbare
vengeance, se complût à bander les yeux de sa victime. Ensuite on traîna
les deux femmes et le petit Harry à quelque distance.
--Le chef est-il encore là? demanda Quindaro.
--Oui.
--Entendez-vous les cris des femmes! dit le condamné d'une voix
vibrante.
--Ugh!
--Si vous ne voulez pas que je vous considère comme une lâche et
pusillanime squaw, s'écria Quindaro, vous ferez relâcher mes liens pour
que je puisse dire adieu à ces infortunées. Mais, sans doute, vous
tremblez, vous et vos guerriers, devant votre captif, même lorsqu'il est
enchaîné!
--Non!
--Alors si vous n'êtes pas des coeurs tremblants, laissez mes mains
libres!
Cet appel à l'orgueil guerrier des Pawnies ne fut pas sans effet sur
l'esprit du chef. Topeka saisit un moment favorable, et soit par une
secrète sympathie pour cet intrépide jeune homme, soit pour démontrer la
bravoure de son mari, elle tira de son sein un petit poignard en
s'écriant:
--Le chef ne connaît pas la peur! Il veut délier Quindaro pour qu'il
puisse embrasser ses amis avant de mourir.
A ces mots elle se pencha sur le captif et coupa ses liens. En même
temps, elle lui dit d'une voix basse et précipitée:
--Vous êtes bon. Les Faces-Pâles vous ont en haute estime: J'aime mon
mari, ne dirigez pas vos coups sur lui.
Quindaro ne saisit pas tout d'abord le sens de ces paroles, tant une
pareille intervention était inattendue. Mais, ce qu'il vit bien
clairement, c'était qu'après avoir coupé les cordes Topeka, par un
mouvement inaperçu, avait laissé tomber le couteau sous les pieds du
prisonnier!
Le jeune Blanc était stupéfié: jamais semblable aventure ne serait
entrée dans ses prévisions. Au premier moment il fut même contrarié
d'une pareille assistance qui l'embarrassait en un certain sens.
Effectivement, le vieux chef, debout devant lui, était précisément le
premier adversaire qu'il lui aurait fallu frapper. Or, la loyauté, la
reconnaissance, lui défendaient toute agression contre ce vieillard:
Topeka n'avait point voulu fournir le poignard contre lui.
Quindaro resta donc assis avec une apparente indifférence. Nemona imita
son impassibilité et se détourna.
Au même instant Topeka revint, amenant Mary et Manonie. Toutes deux
tombèrent à genoux près de lui en pleurant et poussant des sanglots à
fendre l'âme.
--Chut! murmura Quindaro, écoutez-moi vite! Manonie rangez-vous sur le
côté; je vais tenter une évasion.
La jeune femme se releva lentement, sans rien dire, et alla s'appuyer
contre les parois de la grotte, derrière Nemona.
Mary avait moitié entendu, moitié deviné les paroles de Quindaro, elle
s'approcha de lui et dit d'une voix basse comme un souffle:
--Courage ami! Je vous prédis le succès!
La pauvre enfant ne savait en aucune manière comment Walter essayerait
cette entreprise désespérée; mais elle avait confiance... et l'espoir
renaît si vite avec la confiance!
--Armez-vous d'énergie pour tout supporter jusqu'à mon retour avec les
soldats, reprit Walter.
--Soyez sans crainte, nous serons courageuses, d'ailleurs ils ne nous
tueront pas; et jusqu'à la mort j'espérerai, moi.
--Eh bien! donc! reculez-vous un peu, je vais voir....
A ces mots Quindaro bondit:
Manonie le guettait, épiant le moment favorable pour l'aider. Dès
qu'elle vit le jeune homme debout, elle jeta ses bras autour au cou de
Nemona en s'écriant:
--Oh! père! bon père Indien! grâce pour Quindaro! grâce!
En même temps elle se cramponna au vieillard avec une vigueur et une
ténacité incroyables, tellement que, malgré ses efforts, il ne parvint
pas à se débarrasser d'elle en temps utile.
Quindaro s'était lancé comme un lion et avait renversé Wontum; mais
l'agile et méfiant Sauvage avait esquivé le coup mortel, il ne reçut
qu'une blessure assez sérieuse.
Les mouvements du fugitif furent si prompts qu'il était hors de la
caverne avant que les Sauvages s'en fûssent aperçus, et sans qu'ils
eussent fait un geste pour le retenir.
Mais, pour cela, il n'était pas encore sauvé. Il se trouvait sur le
sommet le plus relevé de _Devil's Gate_, et pour descendre de ces
hauteurs, il lui fallait se heurter, sur tous les points, aux Indiens
effarés.
Sans perdre une seconde, il se lança avec la rapidité d'une flèche au
travers des rocs et des précipices, cherchant toujours à gagner les
pentes inférieures.
Par un effort désespéré, il réussit à gagner quelque avance sur ses
poursuivants, dont il entendait la respiration haletante et furieuse
derrière ses épaules. Sur sa route, il courait l'immense danger de
rencontrer des Pawnies disséminés dans la montagne et de se trouver
ainsi brusquement arrêté. Cependant, une circonstance heureuse lui fut
d'un grand secours: il était encore revêtu du costume Indien; sa peau
basanée, sa démarche agile, tout, en lui, complétait la ressemblance
parfaite avec un guerrier du désert; plusieurs Pawnies qui stationnaient
à quelque distance le prirent pour un des leurs et le laissèrent
passer.
Wontum serrait de près Quindaro avec une agilité effrayante et un
acharnement féroce. Tous deux dévoraient l'espace, l'un courant pour sa
vie, l'autre pour sa vengeance. Le Pawnie avait essayé un coup de fusil
sur le fugitif, mais il l'avait manqué. Renonçant alors à se servir
inutilement de son arme, il se remit à le poursuivre en poussant des
cris d'alarme qui ameutèrent contre Quindaro tous les Pawnies des
environs.
Le jeune Blanc avait réussi à prendre un peu d'avance; mais bientôt il
se vit sur un terrain excessivement périlleux. Derrière lui la meute
hurlante et forcenée; devant, une rangée menaçante de carabines; à
droite, un précipice dont les parois perpendiculaires plongeaient dans
une sombre profondeur; à gauche, les arêtes rocheuses de la montagne,
hérissées d'inextricables broussailles.
Dans cette dernière direction se trouvait son unique chance de salut; il
s'y lança désespérément. Une douzaine de coups de feu lui fut envoyée
sans le blesser sérieusement, grâce à la précaution par lui prise de
courir en zig-zag.
Cependant tous ces détours l'avaient un peu ralenti, et ses ennemis ne
se trouvaient qu'à dix pas en arrière lorsqu'il commença à gravir la
montagne.
Ce trajet était rude, autant pour les poursuivants que pour le
poursuivi. Quindaro le franchit avec une agilité surhumaine qui le porta
en peu d'instants bien loin des Sauvages. Peu à peu le bruit de leurs
pas s'amoindrit, s'éteignit; puis leurs clameurs devinrent confuses,
enfin elles s'éteignirent à leur tour; et le silence de la nuit régna de
nouveau sur la solitude.
A ce moment, Quindaro pût se croire sauvé. Il s'arrêta, pour reprendre
haleine, au bas d'une profonde ravine dont les détours allaient jusqu'au
bas des collines rejoindre Sweet-Water, en avant de _Devil's Gate_.
Après avoir prêté, pendant quelques minutes, une oreille attentive aux
moindres bruits de la forêt, le jeune homme remonta sur un côté du ravin
et parcourut des yeux la pente qui s'étendait vers la plaine. La clarté
de la lune lui fit apercevoir le détachement de cavalerie dans la
vallée; il n'était pas à plus de cinq cents pas de distance, et
paraissait se mouvoir lentement vers la montagne. Un peu en avant se
dessinait comme un ruban noir une division d'infanterie, ou, pour mieux
dire, de cavaliers qui avaient mis pied à terre.
Dans ce poste d'observation Quindaro était passablement en vue; trop
même pour sa sûreté, car il entendit tout à coup à peu de distance le
craquement d'une batterie de fusil. Prompt comme la pensée, le jeune
homme plongea dans l'obscurité du ravin et se coucha par terre au moment
où le coup partait sans l'atteindre.
Il se releva sans bruit; mais, à son premier mouvement, une forme sombre
se dressa à côté de lui et un tomahawk siffla sur sa tête; un «plongeon»
rapide le lui fit esquiver.
Heureusement pour lui, le rifle de son invisible adversaire n'était pas
rechargé, car au lieu de recevoir une balle, comme il s'y attendait, le
fugitif n'entendit que des pas précipités qui se mettaient à sa
poursuite.
Au bout de quelques pas, Quindaro trébucha et tomba. Il avait donné dans
une embuscade: un rapide coup-d'oeil lui fit apercevoir des fantômes
tapis ras de terre au milieu des buissons. A peine s'était-il relevé,
agile comme une jeune panthère, que vingt mains vigoureuses le saisirent
à l'improviste.
Sur le premier moment il lui fut impossible de reconnaître ceux au
pouvoir desquels il venait de tomber. Étaient-ce des éclaireurs
militaires, ou des Indiens? l'ombre était devenue si épaisse que tout
était confusion et incertitude.
Quindaro avait toujours son costume Indien; par prudence il ne dit rien
et évita soigneusement tout ce qui aurait pu le faire reconnaître; car
si, par malheur, il était aux mains des Pawnies, son apparence indienne
lui préparait une évasion plus facile.
Les hurlements diaboliques dont il fut salué le fixèrent bientôt sur la
nationalité de ses ennemis: cependant les allures du jeune Blanc, son
costume, sa prodigieuse agilité les dérouta au premier abord; ils le
prirent pour un espion Sioux. Wontum, accompagné de quelques Pawnies
étant survenu, fut reçu à coups de fusils et de tomahawks. Cependant les
deux détachements ne tardèrent pas à se reconnaître, on cessa une lutte
fratricide, et l'on s'occupa de Quindaro.
Mais, grâce au tumulte, il avait définitivement disparu; toutes les
recherches furent inutiles: la partie était gagnée encore une fois par
le _Démon de la Montagne_.
Wontum faillit en devenir fou de rage; il aurait volontiers massacré
tous ceux qui l'entouraient.
Une diversion passablement désagréable vint le tirer de ses fureurs
intérieures. Tout ce tumulte et la fusillade qui s'en était suivie
avaient attiré l'attention des troupes en mouvement sur le bord de la
rivière. Guidés par le bruit, l'éclair et la fumée des carabines, les
artilleurs envoyèrent des volées de mitraille qui criblèrent les
buissons où se tenait Wontum. Bientôt la place ne fut plus tenable pour
les Peaux-Rouges; après avoir eu plusieurs hommes blessés, ils se
décidèrent à la retraite, la rage dans le coeur, et revinrent annoncer
à Nemona que l'évasion du prisonnier était un fait consommé.
En même temps ils lui firent connaître la présence et la force imposante
des troupes régulières.
Le vieux chef se montra fort irrité, et insista plus que jamais pour
négocier la paix avec les Blancs. Mais ses ouvertures dans ce sens
pacifique furent mal accueillies; l'orgueil froissé des Pawnies, excité
par le vindicatif Wontum, faisait taire en eux tout esprit de prudence;
une revanche sanglante leur paraissait le seul parti désirable.
CHAPITRE XI
LUEURS D'ESPOIR