--D'abord ils n'ignorent pas qu'il vous était impossible de vous délier

seule. En second lieu, ils découvriront bientôt le corps de l'Indien que

j'ai laissé derrière un rocher.

--En effet, j'ai vu comme un fantôme sortir de l'ombre; puis un Sauvage

s'est débattu convulsivement.

--C'était moi que vous avez aperçu: c'était moi aussi qui vous ai lancé

un billet, hier matin, pour vous avertir que j'étais proche.

--Je l'ai supposé. Mais vous n'êtes donc pas un Indien, quoique vous en

portiez le costume?

--Non. Prévoyant le cas où un Sauvage viendrait à se réveiller sur mon

passage, j'avais songé à me procurer un de leurs costumes; car j'étais

sûr de cheminer ainsi au milieu d'eux sans être remarqué: j'eusse même

été avec vous, qu'ils n'auraient fait aucune attention, me prenant pour

Wontum. Pour me procurer le vêtement nécessaire, je ne pouvais le

prendre que sur le dos d'un Indien: le moyen était facile; je me suis

approché sans bruit du coquin le plus proche et tout en lui serrant

convulsivement la gorge, je lui ai planté mon couteau dans le coeur.

Vous avez vu;... ce n'a pas été long. Tout allait pour le mieux;

aussitôt mon homme mort je l'ai porté derrière un rocher; là, j'ai

changé de toilette avec lui.

--Était-ce votre voix qui a prononcé mystérieusement ces paroles:

«Pourquoi le sang n'a-t-il pas coulé?...»

--Oui.

--Où allons-nous maintenant?

--Je vous conduis à la cabane du vieux John qu'on appelle l'Ermite.

--En quel lieu?

--Au confluent des rivières Swet-Water et Platte.

--Pensez-vous que, là, je serai en sûreté jusqu'à ce que mon mari ait

été averti et vienne me rejoindre?

--Peut-être y sera-t-il arrivé avant nous. Son intention était de se

mettre en campagne avec un fort détachement sur les rives de Swet-Water,

afin d'intercepter le passage à la bande qui vous avait capturée.

--Ainsi donc mon mari sait maintenant quel a été mon sort?

--Oui; il se hâte de toutes ses forces pour vous venger et châtier

sévèrement toute cette canaille sanguinaire qui vous a si fort

maltraitée.--N'auriez-vous pas besoin de vous reposer un instant?

--Oh non! la perspective de revoir mon bien aimé Henry éloigne de moi

toute lassitude. Hâtons le pas, au contraire; je crains que ces

horribles persécuteurs viennent à retrouver notre trace et se mettent à

notre poursuite. Ce serait la mort s'ils nous rejoignaient dans cette

solitude!

Les deux fugitifs continuèrent en silence leur course rapide; l'inconnu

portant toujours avec tendresse l'enfant dans ses bras. Le soleil

apparaissait à l'horizon lorsqu'ils arrivèrent aux dernières déclivités

de la montagne: à peu de distance ils rencontrèrent une petite cabane.

--C'est là que demeure l'Ermite, dit l'inconnu; ici vous serez en

sûreté; vous pouvez entrer avant moi.

Manonie pénétra dans l'humble chaumière, tenant le petit Harry par la

main: à peine la porte fut-elle ouverte, que la jeune femme se trouva en

pays de connaissance. Mary Oakley et sa mère la reçurent avec les

démonstrations du plus vif intérêt et la comblèrent de caresses.

A l'apparition de son guide elles éprouvèrent un tressaillement de

terreur, causé par son apparence Indienne.

Mais la crainte dura peu; un éclair de joie étincela dans les yeux de

Mary: elle s'élança vers le nouveau venu et prit ses mains avec un

transport de joie.

--Quindaro! bien cher! Est-ce vous? oh! que je suis heureuse!

s'écria-t-elle d'une voix tremblante.

En effet, c'était cet homme étrange qui avait arraché Manonie à un sort

affreux.

CHAPITRE VIII

PARADIS PERDU

Mary Oakley et son ami Quindaro ne s'étaient pas rencontrés depuis

plusieurs mois; ils avaient donc beaucoup de choses à se dire--beaucoup

de ces importantes futilités qui encombrent le répertoire des amoureux.

On aurait eu peine à croire que cet homme au caractère de bronze, à

l'âme pleine de sombres pensées, toujours rêvant la vengeance, toujours

familier avec le sang et les combats, pût s'amollir le coeur à parler

de douces choses, si toutefois il avait un coeur capable d'aimer.

On se serait trompé: Quindaro devenait bon, doux, simple comme un

enfant, lorsqu'un reflet de l'heureuse vie de la famille venait

illuminer la nuit de ses souvenirs.

Ce fut donc avec une juvénile allégresse qu'il retint dans ses mains les

petits doigts de Mary, et qu'il engagea avec elle un joyeux babil.

Pour arriver à la bienheureuse cabane où elle espérait retrouver son

mari, la pauvre Manonie avait épuisé ses forces. Une fois en sûreté,

elle se sentit anéantie et retomba presque sans connaissance. On se hâta

de lui préparer un bon lit de bruyères et de mousse, dans lequel elle

s'endormit aussitôt d'un profond sommeil, ayant à ses côtés le petit

Harry.

Quindaro et Mary s'étaient assis au pied d'un grand chêne, sur le vert

gazon, au bord de la rivière murmurante. Le jeune homme venait de

raconter les péripéties au milieu desquelles s'était accomplie la

délivrance de Manonie; puis, il avait narré ses propres aventures depuis

plusieurs mois.

--Cher Walter!--j'aime mieux vous appeler ainsi, ce nom est plus doux à

mes lèvres, plus harmonieux à mes oreilles; murmurait la jeune fille en

ouvrant tout grand ses yeux bleus, pleins d'une tendre admiration.

--Appelez moi Walter, ma bien-aimée, si cela vous fait plaisir. Je n'ai

jamais entendu résonner ce nom de Quindaro qu'au milieu du carnage et

des combats, il est un signal de mort. Moi aussi j'aime à écouter

l'autre nom, le nom de ma jeune enfance. Il n'y a plus une créature

vivante qui me l'ait répété depuis que ma famille a été anéantie: aussi,

lorsque votre voix si douce le murmure à mon oreille, un frisson de

bonheur me rafraîchit l'âme, en me ramenant aux beaux jours évanouis.

Oh, Mary! que je voudrais voir ma mission accomplie, mes vengeances

satisfaites, ma tâche terminée! Ce serait une nouvelle vie pour moi de

fuir ces terribles scènes d'extermination où mon sang bouillonne, où mes

forces s'usent, et de trouver dans quelque solitude paisible, une

existence bénie, adorée, auprès de vous.

--Ne pouvez-vous donc satisfaire immédiatement ce désir, cher Walter?

Laissez, laissez à d'autres mains cet horrible labeur, vous qui étiez né

pour le repos et la paix!

--Je ne le puis encore. Il y en a _un_ encore qui doit disparaître de la

terre des vivants; ensuite je quitterai cette vie cruelle et impie à

laquelle m'a condamné jusqu'à ce jour mon misérable sort.

--Quelle est cette dernière victime?

--Wontum. Depuis deux jours j'ai eu cent occasions de le tuer, ce

monstre! mais la pauvre femme et son enfant l'ont sauvé.

--Comment cela?

--Elle était sa prisonnière: je voulais la délivrer. Si j'avais fait feu

sur ce chien sauvage, toute sa bande se serait aperçue de ma présence;

je n'aurai plus rien pu faire pour elle; on l'aurait hachée sur place à

coups de tomahawk. J'ai donc mis de côté ma vengeance, pour sauver la

captive.--Oh! la nuit dernière, quand j'ai pénétré dans le wigwam où

elle était chargée de liens, je me suis penché sur le Pawnie, mon

couteau est sorti tout seul de son fourreau, le coeur de l'ennemi

l'attirait! Mais je me suis retenu; il fallait délivrer la mère et

l'enfant. Un geste, un souffle, pouvaient donner l'alarme, la bande se

levait comme un tourbillon, tout était perdu. J'en aurais tué beaucoup

après lui, cela est certain; mais le nombre aurait fini par triompher.

Pour le salut de Manonie, pour celui de son pauvre petit enfant, pour le

bonheur de l'époux et du père qui aime si tendrement ces deux chères

créatures, j'ai consenti à épargner cette bête fauve. D'ailleurs, je ne

veux pas le tuer endormi, ce Wontum: je veux, qu'avant sa mort, mon

regard le glace d'effroi, je veux qu'il sache quel est CELUI qui a si

longtemps poursuivi lui et sa tribu, semant parmi eux la terreur!

--Mais qui donc êtes-vous? Dites-le moi, Walter, je vous en prie.

Expliquez-moi pourquoi vous avez si souvent levé sur les Pawnies des

mains ensanglantées. Sans doute, vous exerciez une juste vengeance, je

le crois; cependant j'ose vous demander le motif... le secret redoutable

que vous gardez au fond du coeur... le moment n'est-il pas venu, ami

bien cher, de vous confier à moi?

--Bientôt, oui bientôt; avant notre mariage, vous saurez tout. Pour le

moment, je vous en conjure, contentez-vous de ce qu'il m'est permis de

vous dire; et fiez-vous à ma loyauté et à mon amour pour vous, chère

Mary.

Ils demeurèrent tous deux, pendant quelques instants, plongés dans leurs

réflexions silencieuses. Mary poussa un profond soupir, après avoir

promené un long regard sur l'admirable paysage qui les entourait; puis

elle dit d'un ton mélancolique:

--Walter, il me semble que je n'aimerais point à demeurer dans ce qu'on

appelle le _monde civilisé_.

--Vous préféreriez donc rester exposée aux dangers que nous courons sans

cesse dans ces régions inhospitalières?

--Mon ami, je ne suis pas assez aveugle pour ignorer que vous êtes bien

supérieur à moi. Quelquefois il me vient en pensée que si vous aviez

quelque autre personne à aimer, votre affection ne serait point arrêtée

sur moi. Il me vient aussi en pensée que si nous allions vivre dans ce

_Grand Monde_ que vous m'avez si souvent dépeint, vous y deviendriez

l'idole de tous, et alors vous oublieriez la pauvre Mary Oakley, la

pauvre fille sans éducation... Oui, je voudrais vivre et mourir dans

cette solitude ignorée, car ici vous m'appartiendrez tout entier, vous

qui serez ma seule joie;... et au milieu de la foule civilisée, il n'en

serait pas ainsi, car de nombreux amis se disputeraient votre attention.

Je suis sotte et folle de parler ainsi, mais un seul de vos regards

détourné de moi me ferait au coeur une blessure que rien ne pourrait

guérir.

Walter regarda un moment la jeune fille avec une tendresse grave et

mélancolique:

--Mary, bonne et chère créature, dit-il enfin, est-ce que l'esprit de la

jalousie vous aurait effleuré de son aile?

--Je ne sais ce que vous voulez dire, mon ami; est-ce que mes pensées

sont répréhensibles?

--Savez-vous ce que signifie ce mot, _jalousie_?

--Pas très-bien.

--_Jalousie_, sous-entend _suspicion_; or, soupçonner quelqu'un, c'est

admettre qu'il cache quelque sentiment blâmable. Me croiriez-vous donc

capable d'une action ou d'une pensée mauvaise?...

--Non! répliqua vivement la jeune fille; Dieu me garde de douter de

votre loyauté! Si ce que je viens de vous dire ressemble à la

_jalousie_, je voudrais n'avoir jamais parlé ainsi.

Walter réunit dans les siennes les deux mains mignonnes de la jeune

fille et les serra affectueusement, en silence.

--Mary! lui dit-il tout-à-coup; regardez donc dans la vallée!

Elle tourna aussitôt les yeux dans la direction indiquée.

--Voyez, continua Walter, précisément derrière cette grande roche noire,

sur la rive de Sweet-water.

--J'aperçois... Oui, ce sont des cavaliers qui s'avancent.

--En effet: c'est le mari de Manonie avec les militaires du Fort.

Vraiment, je suis heureux de songer que cette pauvre mère et son enfant

sont ici et vont lui être rendus. Chose inexplicable, mais que

j'attribue à une sympathie bien naturelle, chaque fois que j'ai entendu

la voix de cette jeune femme, il m'a semblé qu'un écho s'éveillait dans

mon coeur, qu'un souvenir évanoui se retrouvait au plus profond de mon

âme... Oh! mais, voyez; les cavaliers descendent au galop une pente

rapide: sans doute Marshall s'attend à trouver ici les objets de son

affection. Qu'il arrive vite! le bonheur l'attend ici.

--Éveillerai-je Manonie?

--Ce sera le meilleur. Ma première pensée avait été de respecter son

sommeil, et de ménager à son mari la joie de la surprendre ainsi par sa

présence: Mais je craindrais les effets d'une joie trop soudaine et

violente. Éveillez-la; qu'elle puisse voir arriver ses amis!

Mary fit un mouvement pour s'éloigner; Walter la rappela:

--Chère! dit-il, votre père est avec eux: ne serez-vous pas bien

joyeuse de le revoir?

--Ah oui! comme je vais l'embrasser!

--Ils seront tous ici dans une demi-heure.

A cet instant Manonie apparût sur la porte de la cabane.

--Voyez! là-bas dans la vallée! s'écria-t-elle avec une exaltation

joyeuse; voilà nos amis qui arrivent! voilà le bonheur!

Elle n'avait pas achevé ces paroles qu'un tourbillon de Sauvages

s'élança de derrière les rochers environnants. Quindaro écrasé par vingt

guerriers, se vit renversé et maintenu sur le sol, pieds et poings liés,

en dépit d'une résistance désespérée et de ses efforts surhumains.

La malheureuse Manonie était de nouveau prisonnière, et avec elle

l'homme dévoué qui avait bravé tant de périls pour la délivrer. Mary

Oakley fut également garottée. Sa mère eût un meilleur sort: elle fut

renversée d'un coup de tomahawk; son âme innocente et pieuse, devenue

libre à jamais, pût prendre son vol vers le séjour des anges.

Wontum s'était aperçu de la fuite de Manonie peu d'heures après son

évasion: avec son infernale perspicacité qu'aiguisait la rage, il

parvint à découvrir la fuite des fugitifs et se lança à leur poursuite.

Accompagné de sa terrible bande, il était arrivé à la cabane de l'Ermite

peu d'instants après ses victimes: mais la crainte superstitieuse que

les Pawnies avaient du vieillard, les empêcha de violer l'asile choisi

par Manonie: ils attendirent qu'elle en fût sortie.

Pendant que Walter et Mary causaient paisiblement, insoucieux du péril

ignoré, les yeux de Wontum, fascinateurs et funestes comme ceux du

serpent à sonnettes, couvaient cette double proie, objet d'une haine

mortelle. Il reconnaissait le libérateur de Manonie; il reconnaissait la

meurtrier de l'Indien trouvé gisant au pied du rocher; il reconnaissait

l'homme détesté et redouté qui, depuis si longtemps, semait la mort et

l'effroi parmi les tribus Sauvages.

Du même coup d'oeil, Wontum voyait arriver les troupes dans la vallée

lointaine. L'heure était propice pour la vengeance et le triomphe.

En effet Wontum, avait gagné une effrayante revanche!

Il s'assit sur le gazon à côté de ses victimes en les narguant du

regard, avec un mauvais sourire.

--Ugh! dit-il au bout de quelques instants en montrant du doigt les

troupes qui s'approchaient dans le lointain; Chiens Blancs, voyez-vous

arriver vos amis; sans doute vous préféreriez partir avec eux?...

Quindaro ne répondit rien. Il comprenait parfaitement que le Sauvage

pensait à mal, et ne cherchait qu'un prétexte, un mot, un signe pour

rendre plus cruelle encore la misérable position de ses prisonniers.

S'il n'eût été retenu par la crainte d'attirer sur ses malheureuses

compagnes d'atroces représailles, il aurait essayé de recommencer la

lutte, car sa fureur était comparable à celle du tigre pris au piége.

Il regarda Manonie, également chargée de liens comme lui. L'infortunée

avait les yeux noyés de larmes; tout en tenant son petit garçon

convulsivement serré contre sa poitrine, elle jetait d'avides regards

sur ces amis qui arrivaient, hélas! trop tard, des confins de la vaste

plaine. Évidemment il n'y avait aucun espoir de ce côté, car le Pawnie

les avait aperçus et n'aurait pas l'imprudence de les attendre.

Mary Oakley se roulait sur le sol, auprès du cadavre de sa mère, dans

les transports d'une douleur frénétique. Ses cris déchirants auraient

touché une bête féroce, mais Wontum, inaccessible à tout sentiment

humain, prêtait l'oreille à ce concert de douleurs, comme un dilettante

savoure un beau passage de musique.

Après s'être rassasié de vengeance il donna l'ordre du départ. La horde

Sauvage se forma en demi-cercle, poussant devant elle, comme un troupeau

d'animaux captifs, Quindaro, Manonie, Mary Oakley et le petit Harry tous

cruellement garottés.

Wontum entraînait vers les solitudes inaccessibles de Devil's Gate, ses

tristes victimes, dont le coeur saignait en pensant aux amis, aux

sauveurs qui, au bout de quelques minutes allaient arriver, mais trop

tard.

CHAPITRE IX

TROP TARD!

Le coeur du lieutenant Marshall bondissait de joie, d'orgueil,

d'espérance, en contemplant la vaillante phalange qui le suivait avec

ardeur. Tout son sang bouillonnait d'impatience lorsqu'il songeait au

but de son expédition.

Sa femme! son enfant! tout ce qu'il aimait au monde attendaient son

arrivée!...

Jamais pareille angoisse n'avait atteint son âme: jusqu'alors sa vie

avait coulé douce et calme, pleine de jours heureux; son ciel avait

toujours été sans nuages. Le bonheur avait suivi son mariage, et l'idée

même d'un désastre n'avait jamais effleuré l'esprit du jeune officier.

Manonie, sa bien-aimée Manonie, enlevée au milieu du Fort!... c'était là

un rude coup, sous lequel il fut sur le point de faillir. Mais

l'adversité trempe les âmes fermes; Marshall se sentit devenir d'acier

et de bronze; quelques secondes avaient suffi pour le transformer.

Tous ses soldats, impatients comme lui, couraient aux dangers de cette

campagne aventureuse comme à une fête. Le galop rapide des chevaux

ferraillait avec les cailloux aigus; c'était une sorte de prélude au

cliquetis de la bataille qui allait s'engager.

Deux fois leur guide, le brave Oakley, prétendit avoir aperçu des

Sauvages sur les _Collines Noires_; chaque fois on avait fait halte et

on avait minutieusement fouillé tous les alentours. Ces recherches

avaient été infructueuses, et ce n'aurait été que demi-mal, si elles

n'avaient pas apporté dans la marche un ralentissement qui devait avoir

le funeste résultat qu'on vient de voir. Effectivement, si le

détachement avait couru sans s'arrêter jusqu'à _Sweet-Water_, la partie

était gagnée pour Marshall.

--Je n'aperçois aucune trace des Sauvages, dit tout à coup ce dernier;

et pourtant nous approchons de Sweet-Water. Mille tonnerres! si nous ne

parvenons pas à leur couper les devants, qu'en résultera-t-il?

--Ma foi! capitaine, répondit Oakley, je pense qu'il faudra se battre,

et rudement.

--Nous serons peut-être forcés de les attaquer dans les défilés de

_Devil's Gate_, je suppose.

--Précisément!

--Ah! je crains bien que, dans ces parages, la victoire soit difficile,

incertaine même.

--Je croyais que les soldats n'avaient pas peur! répliqua

dédaigneusement Oakley en regardant Marshall entre les deux yeux.

--_Je crois_, moi aussi, que vous faites fausse route, mon camarade,

riposta Marshall d'un ton sec; peu m'importe de servir de boulet à un

canon pourvu que j'arrive au milieu de ces damnés Sauvages. Mais je ne

veux pas mener tous ces braves gens à une boucherie pour satisfaire un

intérêt de vengeance personnelle. Certes! tant d'existences sont trop

précieuses pour en faire si bon marché! Si les choses se présentent mal;

s'il faut tenter quelqu'entreprise désespérée, eh bien! je la tenterai

seul.

--Non! oh! mais non! de par tous les diables!

--Vraiment! Et alors, quelle est votre idée, M. Oakley?

--Jack Oakley, sir, s'il vous plaît; la voici, mon idée: si vous allez

parmi les Indiens, vous n'irez pas seul, je vous l'affirme.

--Et qui m'en empêchera?

--Un homme de ma taille, tout juste; ni plus petit ni plus grand.

--Vous?... vous m'en empêcherez?

--Moi-même, Votre Honneur, sans mentir.

--Je vous comprends, brave Jack! murmura Marshall plus ému qu'il ne

voulait le paraître; vous voulez partager le danger avec moi. Mais,

souvenez-vous, Oakley, que vous avez une femme et une fille; vous devez

vous conserver pour elles.

--Eh! je ne fais pas autre chose qu'y penser tout le temps; c'est

précisément le motif qui me fera marcher avec vous. Cependant elles sont

en sûreté chez le Père John. Seigneur! si elles n'y étaient plus... je

ne sais ce que je deviendrais!... Oui, je deviendrais enragé s'il

arrivait malheur à la vieille femme et à Molly!

--N'avez-vous aucune crainte pour leur sûreté pendant votre absence?

--Oh! Dieu vous bénisse! non assurément; pas un seul rouge ne voudrait

s'approcher de ce qui appartient au vieux John.

--Pour quelle raison?

--Ils lui attribuent des pouvoirs surnaturels; car il est toujours en

méditations et en prières, les yeux tournés vers le ciel, comme s'il

faisait la conversation avec quelqu'un là-haut: les Indiens le redoutent

et le considèrent comme un sorcier. Çà n'empêche pas le vieux bonhomme

d'être rude, après tout! Seigneur! j'ai cru l'autre jour qu'il m'avait

brisé les os à la douzaine.

--Vous avez eu une querelle avec lui?

--Oh! c'était un badinage. J'étais d'avis qu'il ne pourrait pas me

_bousculer_; alors, nous avons essayé nos forces, vous savez.--Mille

carabines! il m'a lancé à plus de quarante pieds en l'air... J'ai cru

que je ne retomberais jamais! Ensuite, lorsque j'ai touché terre, j'ai

fait un tel _pouf_ que mon corps a failli éclater en deux morceaux.

C'est tout de même drôle que nous n'ayons reçu aucune nouvelle. Vous

pouvez être certain qu'il est aux trousses de Wontum, et rudement j'ose

le dire.

--Ne m'avez-vous pas dit que Quindaro était aussi sur la piste des

Sauvages?

--Oui; s'ils viennent à se rencontrer avec le vieux, j'ai idée qu'il en

résultera quelque chose de bon.

Le pauvre Oakley ne se doutait guère qu'au moment même où il parlait, sa

femme était couchée, à quelques pas de lui, ensanglantée, morte sur le

théâtre du massacre; que sa fille était emmenée prisonnière; que Wontum

venait de remporter un éclatant triomphe!

--S'ils sont ici, il est étrange qu'ils ne nous aient pas vus encore,

dit Marshall; car, de la cabane, ils découvrent parfaitement toute la

vallée.

--C'est étrange, en effet, répéta l'honnête Jack comme un écho:

Et son visage se couvrit d'une pâleur inquiète.

Ils arrivaient à la dernière colline, but de leur voyage: Oakley

descendit de cheval afin de la gravir à pied. Bientôt ils atteignirent

le petit plateau sur lequel était situé la hutte de l'ermite.

Là, Oakley se trouva vis-à-vis du corps inanimé de sa femme. Cette vue

produisit sur lui l'effet d'un coup de foudre: il demeura pendant

quelques instants en contemplation devant le cadavre, les yeux secs et

hagards, les lèvres pâles et frissonnantes, en homme qui va mourir: puis

il poussa un cri rauque et se jeta sur cette dépouille froide et

sanglante pour l'embrasser convulsivement.

Marshall s'approcha de lui et chercha à le relever: le malheureux

retomba inerte sur le sol; on eut pu le croire mort. Des secours

empressés le ranimèrent; mais il ne revint à lui que pour se tordre dans

les transports d'une douleur frénétique. Un moment, Marshall craignit de

le voir devenir fou.

--Les Sauvages viennent seulement de s'éloigner, dit le jeune officier

lorsqu'il le vit un peu plus calme: ce meurtre a été commis il y a peu

d'instants, car le corps de la pauvre victime est encore chaud. Allons!

Oakley, mon ami, du courage. C'est le moment d'être fort! voici

seulement que notre tâche commence.

Oakley se redressa lentement, sans dire un mot, et promena autour de lui

des yeux égarés: puis il appela plusieurs fois sa fille d'une voix

stridente. N'ayant reçu aucune réponse, il se mit à fouiller les

alentours. Enfin il renonça à cette recherche inutile, et dit à

Marshall:

--Les Sauvages étaient au nombre de plus de soixante: Wontum était parmi

eux; je reconnais les empreintes de son pied. Quindaro ou l'Ermite se

trouvaient là également; les traces sont apparentes et indubitables.

--Cela paraît évident, répondit Marshall. Mais, pouvez-vous reconnaître

s'il y a des vestiges de femmes?

--Très-distinctement. Voici les pas de mon enfant, de ma petite Molly.

Voici d'autres empreintes encore plus petites et délicates.

--N'y en a-t-il pas là qui ressemblent à celles d'un enfant?

--Oui: les mêmes se retrouvent à la porte de la cabane.

--Ah! mon Dieu! s'écria Marshall en serrant les poings, ce sont les

pieds de mon petit Harry. Malédiction! quelle route ont prise les

Sauvages; dites-moi Oakley...?

--Par-dessus les montagnes, du côté de _Devil's Gate_.

--Nous ne pourrons leur couper les devants, car ils ont peut-être une

heure d'avance sur nous; d'ailleurs, nos chevaux sont incapables de

franchir ces rocailles aiguës. Repassons par la vallée et courons aux

cavernes où se rendent les Pawnies: c'est notre seule ressource.

--Elle est cruellement dangereuse, mais n'importe, allons!

Oakley et Marshall transportèrent pieusement dans la cabane le corps de

la vieille femme; ensuite ils revinrent vers le détachement qui les

attendait au pied de la colline.

Cœur de panthère · 第 6 / 9 段