Peu d'instants après l'arrivée de Wontum, ses discussions avec le chef

avaient dégénéré en dispute, et l'on était sur le point d'en venir aux

coups, lorsque plusieurs Sauvages arrivèrent avec grand bruit, amenant

un prisonnier.

Wontum poussa un rugissement de triomphe et bondit vers l'entrée de la

caverne, espérant apercevoir Quindaro. Mais son enthousiasme tomba vite;

les nouveaux-venus n'amenaient qu'un vieillard.

En le voyant approcher, Mary Oakley s'élança au-devant de lui, en

s'écriant:

--Oh! père John! êtes-vous donc aussi prisonnier?

Effectivement, c'était le vénérable ermite; il répondit d'une voix

calme:

--Non, mon enfant, non, pas prisonnier!

--Comment donc vous trouvez-vous ici?

--Je viens pour faire mettre en liberté trois personnes: vous, Manonie

et son enfant.

--Vraiment! Quel bonheur! s'écrièrent les deux captives, en prenant avec

effusion les mains de ce sauveur inattendu.

--Relâcher ELLE? fit dédaigneusement Wontum en montrant Manonie.

--Je ne m'adresse pas à vous, répondit l'ermite d'une voix glacée;

lorsque j'aurai consolé ces malheureuses créatures, je veux conférer

avec le chef Nemona.

Cette réplique n'était pas faite pour satisfaire le farouche Pawnie;

néanmoins il resta immobile sans répondre un seul mot.

--Avez-vous vu Quindaro? demanda Mary en étouffant ses sanglots.

--Oui, il est sauvé.

--Et mon mari? s'écria impétueusement Manonie.

--A la tête des troupes, dans la vallée; il sera bientôt ici.

--C'est un espion! hurla Wontum.

--Un espion?... répéta Nemona.

--Non, non, je ne suis ni guerrier, ni espion; ma voix n'est pas pour le

sang, mais pour la paix.

--Où avez-vous été pris?

--Vos guerriers m'ont saisi dans le ravin, tout près de la rivière:

--Que faisiez-vous là...?

--J'étais en route pour venir vous proposer la paix.

Le visage du vieux chef s'illumina d'une satisfaction subite: celui de

Wontum devint plus sombre que la nuit.

--Quelles conditions proposez-vous? demanda Nemona.

--Vous cesserez vos hostilités, vous relâcherez les prisonnières, vous

livrerez Wontum au supplice, car c'est lui qui est le principal

coupable.

--Oh! vous n'avez pas à me regarder si cruellement, vous! continua-t-il

en s'adressant à ce dernier; je transmets mon message, le chef répondra

ce qu'il voudra, je rapporterai fidèlement ses paroles.--Je pense

maintenant, oui, je pense que trop de sang déjà a coulé; il en faut

tarir la source. Vous me connaissez pour un homme de paix, Nemona, vous

savez que si je vous donne un conseil, c'est pour votre bien.

Croyez-moi, toute lutte avec les Blancs est impossible; ils sont plus

nombreux que vous, ils ont de _gros rifles_ qui sèment au loin la mort.

Remettez-moi les captives; je m'en irai avec elles annoncer que le grand

chef est un sage, un ami de la paix.

Topeka survint à ce moment: après avoir regardé fixément le vieillard,

elle le prit par la main en disant:

--Êtes-vous le Père John, l'Ermite?

--On m'appelle ainsi, Topeka.

--Le bon vieillard dont le wigwam est sur la montagne du Medicine

Bow?...

--Là est ma cabane.

--Vous y vivez seul?... Vous êtes _solitaire_, sans personne pour

soigner votre demeure, personne pour vous aimer?...

--Je ne suis pas tout-à-fait sans amis. J'espère bien n'avoir pas

d'ennemis.

--Oh non! personne ne peut être votre ennemi; chacun vous aime, parce

que vous parlez du Grand-Esprit. Si tous vous écoutaient, je crois bien

que nous n'aurions pas de guerres. Voulez-vous me dire quelques paroles

de Celui qui gouverne les cieux?

--Volontiers, Topeka. Il nous enseigne que nous ne devons pas tuer.

Pourtant quelqu'un de votre tribu est venu hier à ma cabane, il a tué

une pauvre femme, la mère de cette pauvre enfant.

Les yeux de la vieille Indienne se portèrent sur Mary Oakley.

--Sa mère? demanda-t-elle avec émotion.

--Oui, répondit la voix grave et triste de John.

--Et... a-t-elle encore quelqu'un pour l'aimer?

--Son père vit encore.

--Personne autre?

--Oh! si! s'écria naïvement Mary; voici d'abord le bon père John;

ensuite il y a celui qui...

--Chut! fit l'ermite.

--Ah! oui, je me souviens. Le prisonnier qui était là tout-à-l'heure.

Et, vous l'aimez?...

--Oui! oh oui!

--Autant que j'aime mon mari, Nemona?...

--Bien davantage! je pense, répondit la jeune fille rouge et confuse.

--Alors, il faut que vous soyez libre de le rejoindre. Quel est celui

qui a tué votre mère?

--C'est Wontum, dit l'Ermite.

--Vous êtes un méchant homme! fit Topeka d'un ton sévère, en se tournant

vers le Pawnie; vous serez puni pour ce crime.

Alors, s'adressant à Manonie:

--Vous n'aimez pas à vivre dans nos wigwams?...

--Non! répondit la jeune femme; je ne suis pas née dans les bois; ma

patrie c'est la maison des Blancs; le sang Indien n'est pas le mien;

pourquoi serais-je infidèle à ma race?

--Bien! reprit la vénérable Pawnie, vous êtes Face-Pâle, vivez avec les

vôtres. Vous n'aimez pas Wontum?

--Certes, non! je préférerais les loups de la prairie!

--Je ne vous blâme pas. C'est un méchant homme. Quelqu'un vous aime

là-bas? continua-t-elle en montrant les troupes dans la vallée.

--Oh oui! mon mari m'attend, il attend son enfant!

--Bien! vous irez le rejoindre.

--Elle n'ira pas! hurla Wontum avec un emportement féroce.

Et il tira son couteau comme pour joindre le geste à sa protestation.

--Arrière! Wontum! cria le chef d'une voix tonnante; c'est moi qui

commande ici!

Le Sauvage recula, n'osant désobéir; mais au fond du coeur il

nourrissait l'espoir de semer la division dans la tribu et de l'emporter

par la violence et le nombre de ses adhérents. Il se mit sur le champ à

comploter dans les groupes, exploitant avec une habileté infernale les

passions sanguinaires de ceux qui l'entouraient.

Pendant ce temps, Topeka restait les yeux fixés sur Mary Oakley. Enfin,

elle lui dit d'une voix tremblante:

--Ainsi donc, c'est ce méchant homme qui a tué votre pauvre mère?

--Oui, répondit la jeune fille en sanglotant.

--Hier?

--Oui, hier.

--Hier!... répéta la vieille Indienne en réfléchissant; il y a dix...

quinze... dix-huit ans que ce méchant homme a tué...

--Tué qui? demanda l'Ermite avec émotion.

--La mère de Manonie.

La jeune femme poussa un cri de douleur: l'Ermite devint pâle et demanda

avec une sorte d'emportement douloureux:

--Quel était son nom? où demeurait-elle?...

--Je l'ai oublié, répondit lentement Topeka, après avoir consulté ses

souvenirs; mais mon mari vous le dira peut-être.

--Était-il présent?

--Où?

--Au lieu où le meurtre fût commis?

--Non, répliqua Nemona; j'étais au lac Willow et je n'ai connu cette

affaire qu'au retour de Wontum, lorsqu'il ramena Manonie avec lui. Elle

était alors un petit enfant d'environ trois ans.

--Le nom... quel était-il?

--Je ne l'ai jamais su.

--Le lieu...? En quel lieu a été commis le meurtre?

--Ce fut dans l'Iowa, près...

Le vieillard ne put achever sa phrase; un coup de feu cingla l'air, en

même temps le chef tressaillit en portant sa main à la tête comme s'il y

eût éprouvé une vive douleur: un filet rouge ruissela entre ses doigts,

il chancela et tomba à la renverse.

Topeka se précipita sur le corps de son mari, cherchant à le relever,

l'appelant des noms les plus tendres. Mais le vieillard resta muet et

inanimé: alors elle se répandit en sanglots déchirants. Après avoir

ainsi donné cours à sa douleur, elle se releva comme une tigresse,

cherchant le meurtrier.

Wontum et tous les Indiens réunis regardaient leur chef avec une anxiété

silencieuse. Topeka courut à Wontum, le couteau levé:

--Vous! c'est vous! cria-t-elle, exaspérée.

--Ugh! moi! non! répliqua le Pawnie tout décontenancé par cette

accusation.

--Ah! c'est lui! c'est lui! poursuivit-elle en se tournant vers

l'Ermite.

--Non, Topeka: je ne pense pas, dit le vieux John. Comme vous le voyez,

le jour est venu, quelque soldat a pu s'approcher à portée de carabine

et a tiré ce coup malheureux. Mais, laissez-moi voir si Nemona est mort

ou seulement blessé.

Tout en parlant, l'Ermite s'était penché sur le chef: au bout d'un

examen de quelques instants, il se releva en disant:

--Rassurez-vous, Topeka, sa blessure n'est nullement grave. La balle lui

a effleuré la tempe, et a tracé sur la peau un léger sillon, sans

atteindre le crâne. Il n'est qu'étourdi par le coup; dans peu d'instants

il reprendra connaissance.

Sous la direction de Topeka, les Sauvages emportèrent leur chef dans une

grotte reculée où il était à l'abri de la fusillade qui commençait à

envoyer parmi les Pawnies une grêle de balles.

L'occasion était triomphante pour Wontum: il était débarrassé du chef,

et, sûr de n'être point contredit, il pouvait mener au combat ses

fidèles qui partageaient ses passions belliqueuses. Il était d'ailleurs

convaincu de pouvoir résister pendant plusieurs heures, même aux plus

rudes assauts. Il prit donc le commandement, plaça ses hommes aux postes

les plus avantageux, et bientôt le pétillement de la fusillade, le

grondement du canon, les sifflements de la mitraille ou des balles

annoncèrent au loin que la bataille était chaudement engagée.

Des clameurs, tantôt inquiètes, tantôt victorieuses, indiquaient par

instants les vicissitudes variables du combat. Peu à peu, les Sauvages

se concentrèrent au point où étaient réunies les prisonnières et leur

vieil ami; elles furent obligées de rentrer plus avant dans l'intérieur

des grottes pour n'être pas atteintes par les balles.

Le vieil Ermite s'aperçut alors qu'il lui serait plus périlleux de

retourner parmi les Blancs que de rester avec les Indiens; en effet,

s'il échappait à la mousqueterie des troupes régulières, il pouvait

craindre à coup sûr d'être fusillé par les Indiens furieux de le voir

fuir. Il resta donc auprès de ses protégées. Là, au moins, il pouvait

surveiller Wontum.

Il les conduisit dans la grotte où reposait Nemona. C'était leur plus

sûr asile, à moins que Wontum, furieux d'une défaite, ne revint les

massacrer tous pour assouvir ses dernières vengeances.

Mary Oakley et Manonie étaient dans un état d'angoisse terrible. Elles

étaient à la fois si près et si loin de la liberté ou de la mort! Leur

anxiété devenait si cruelle qu'elles se surprenaient à ne désirer qu'une

chose... mourir avec leurs amis.

Topeka était plus calme. Elle donnait toute son attention à son mari

qui avait recouvré ses sens et ne se ressentait presque plus de sa

blessure.

Tout à coup la vieille Indienne s'adressa fiévreusement au père John:

--Vite! vite! lui dit-elle; cachez-vous derrière moi.

--Wontum vient donc?

--Oui!

--Je lui résisterai.

--Insensé! Il est accompagné de plusieurs robustes Peaux-Rouges; tous

sont armés, et vous êtes sans défense. Vous seriez tué avant d'avoir pu

dire seulement deux mots.

--C'est Manonie que ce scélérat vient chercher?

--Oui.

--Et je ne la défendrais pas jusqu'à mon dernier souffle! oh! que si!

--Dans ce cas, vous pouvez désespérer de son sort pour le présent et

pour l'avenir! Venez donc!

Et la vieille Indienne, tirant de force l'Ermite en arrière, le cacha

dans l'ombre.

A cet instant Wontum arrivait avec plusieurs guerriers, hurlant et

vociférant d'une manière furieuse. La malheureuse Manonie comprit

aussitôt que c'était à elle qu'ils en voulaient; elle se blottit dans un

recoin obscur. Mais ses efforts furent inutiles, on l'arracha violemment

de sa retraite et on la traîna jusqu'au dehors, malgré ses cris et les

appels désespérés qu'elle adressait à son mari.

Hélas! ce dernier combattait vaillamment pour lui apporter secours, mais

il était trop loin encore pour lui venir en aide.

Elle crut bien entendre une fois sa voix vibrante, au milieu du tumulte;

ce ne fut qu'un éclair, une sorte de vision fiévreuse qui disparut

aussitôt.

--Mon enfant! mon enfant! rendez-moi mon petit Harry! criait-elle d'une

voix navrante.

Mais le monstre cruel l'entraînait sans l'écouter.

--Oh! c'en est trop! oui, c'est trop de lâche cruauté! s'écria l'Ermite

ne pouvant plus tenir à ce spectacle atroce.

Et il s'élança vers le ravisseur: il l'atteignit au moment où il venait

de jeter sa victime en travers sur un cheval. Un coup terrible fût

assené sur la tête du vieillard qui tomba à la renverse, inanimé, sur le

sol.

--Je prévoyais bien ce qui devait arriver, cria Topeka en courant à son

secours. Insensé vieillard! que pouvait-il faire contre la force?

Mary Oakley arriva en même temps. Le visage de l'Ermite était couvert de

sang; elle se mit à le laver doucement, cherchant sa blessure.

--Bonne Topeka, dit la jeune fille, je vais faire tout ce que je pourrai

auprès du pauvre Père John, je crains bien que mes soins soient

inutiles. Restez auprès de votre mari dont l'état exige encore votre

assistance.

--Nous allons, ou plutôt vous allez avoir assistance dans quelques

moments. Voilà la fusillade des Blancs qui se rapproche, les rifles

Indiens se taisent. Justement! voilà les soldats qui sont au pied de la

colline: ne vont-ils pas tuer mon mari? ajouta la vieille femme avec une

tendre inquiétude.

--Non! non! n'ayez pas peur. Vous avez sauvé Quindaro, vous avez fait en

notre faveur tout ce qui vous était possible. Nous saurons vous prouver

notre reconnaissance.

Les deux femmes attendirent en silence l'issue des événements: on

n'entendait dans la grotte que le bruit de leur respiration oppressée et

les sanglots du petit Harry oublié par Wontum dans la précipitation de

sa fuite.

CHAPITRE XII

DÉNOUEMENT

Le corps expéditionnaire commandé par Marshall et guidé par Oakley avait

dévoré l'espace avec une ardeur incroyable, si bien qu'il était arrivé à

_Devil's Gate_ avant la petite troupe de Wontum.

On savait déjà par des rapports d'éclaireurs que les deux tiers, au

moins, de la tribu Pawnie étaient partis en campagne contre les Sioux,

dont le quartier-général était au confluent de _Pole-Creek_ et de la

rivière Platte. Tout portait donc à présumer que les Indiens restants

n'oseraient accepter le combat, et feraient la paix ou prendraient la

fuite.

--Oakley! demanda Marshall, lorsqu'ils arrivèrent en vue des cavernes,

ne pensez-vous pas que Nemona cherchera à éviter la bataille lorsqu'il

aura vu quelle est l'importance de nos forces?

--C'est tout juste mon opinion; et même cette guerre n'aurait pas eu

lieu sans la maudite influence de cet exécrable Wontum. Je vous le dis,

cap'taine, cet être-là est le type de ce qu'il y a de pire entre toutes

les tribus de la Nébraska. C'est lui assurément qui a allumé la guerre

avec les Sioux; il ne serait pas assez puni s'il pouvait être tué à

chaque combat engagé par sa méchanceté.

--Croyez-vous que ce soit Wontum qui ait tué votre pauvre femme?

--Certainement! Quel être sur terre aurait pu vouloir du mal et en faire

à la bonne créature? Ah! cap'taine, c'était la meilleure et la plus

douce des femmes. Une excellente et pieuse femme, toujours prête à me

consoler. Je vous le dis; sa perte fait dans mon coeur un vide, un

gouffre énorme, que rien ne pourra combler.

--Je comprends votre douleur, mon brave Oakley, répondit tristement

Marshall.

--Vous me comprenez, _vous_! c'est possible, car vous avez du coeur,

et vous connaissez l'adversité maintenant. Hélas! je ne pourrai jamais

dire l'impression mortelle que j'ai éprouvée en voyant, inanimée sur le

sol, la froide dépouille de celle qui pendant vingt années avait été ma

fidèle et bien-aimée compagne. Seigneur! j'ai cru que mon coeur allait

s'élancer hors de ma poitrine et mon sang faire éclater mes veines!

Mais, ce mécréant! qu'aura-t-il fait de ma pauvre Molly?

--N'ont-ils pas pour habitude d'emmener en captivité les prisonniers qui

ne sont pas tués?

--Pas toujours. Lorsqu'ils sont en pays ennemi, c'est leur coutume; mais

je ne leur connais aucune raison pour agir ainsi. Tout le voisinage de

_Medicine Bow_ a vécu dans une paix profonde pendant plusieurs années;

jamais nous n'avons offensé les Pawnies en aucune manière.

--Wontum s'est probablement douté que vous seriez avec moi.

--C'est fort possible. En tout cas, je ne me repens pas de ce que j'ai

fait; j'ai agi suivant mon devoir, et je l'accomplirai jusqu'au bout,

tant que j'aurai des jambes capables de me porter. Au fait, il me reste

une tâche à remplir: il faut que je tue ce Wontum!

--Vous n'êtes pas le seul qui ayiez droit à la vie de ce scélérat.

--Êtes-vous sûr d'être au même rang que moi pour cela, cap'taine? Pensez

donc qu'il n'a tué ni votre femme, ni votre enfant.

--Je l'espère ainsi, murmura Marshall avec un profond soupir.

--Et moi, j'en suis sûr: ce n'était pas dans ses idées.

--Je pense bien aussi qu'il épargnera la vie de sa prisonnière et de

l'enfant aussi longtemps que possible. Mais supposez que nous donnions

l'assaut, et que la victoire se déclare en notre faveur, n'est-il pas à

craindre que Wontum la tue plutôt que de la voir remise entre mes mains?

--Je ne crois pas. Il cherchera surtout à assurer son salut par la

fuite.

--C'est égal, il peut fort bien massacrer ses victimes avant de fuir.

--Non. S'il ne leur fait aucun mal, il sera tué, tout simplement. S'il

les tue, il sera torturé! Il sait bien le sort qui l'attend; il sait

bien qu'on le poursuivra sur toute la surface de la terre.

--N'est-il pas étrange que nous n'ayons pas revu Quindaro?

--Oui, c'est extraordinaire. J'ai grandement peur qu'il ait été fait

prisonnier au moment où ma malheureuse femme a été tuée. S'il en est

ainsi, Wontum ne l'aura pas laissé vivre deux heures seulement; la

pauvre petite Molly en aura eu le coeur brisé. Quel est votre plan

d'attaque cap'taine?

--Je ne puis dire grand'chose jusqu'à ce que j'aie pris connaissance de

la position des Indiens. Toutefois, je projette de tourner _Independence

Rock_ avec une partie de nos forces pendant que l'artillerie attaquera

de front. Je placerai, en outre, des hommes sur les flancs pour arrêter

les Indiens dans leur fuite. Enfin, vous le concevez, tout dépendra des

circonstances, des manoeuvres et du nombre des ennemis.

--Fort bien. Nous sommes arrivés aux cavernes. Attention! çà va

commencer.

Oakley parlait encore lorsque la détonation d'une carabine retentit; un

soldat fut blessé: tout indiquait que les ennemis se tenaient sur leurs

gardes.

Les pièces d'artillerie furent aussitôt mises en batterie et la

canonnade commença.

L'obscurité du soir commençant à arriver, le feu se ralentit

sensiblement et ne continua qu'à rares intervalles. C'était, du reste,

plutôt une ruse pour occuper l'attention des Indiens qu'une attaque

sérieuse; en effet, dès que le crépuscule fut sombre et avant le lever

de la lune, cinquante hommes, sous le commandement d'un lieutenant,

commencèrent à tourner la montagne en se dirigeant vers les sommets du

défilé. Comme cette ascension devait avoir lieu par un sentier rude et

escarpé, il avait été calculé qu'elle ne pourrait être accomplie que

bien avant dans la nuit. Oakley fut joint comme guide à ce détachement.

L'artillerie était restée dans le bas, avec le nombre d'hommes

strictement nécessaires pour le service des pièces. Les Indiens avaient

une telle frayeur de ces «gros rifles,» que jamais ils ne se hasardaient

à les approcher: un renfort pour les protéger devenait donc inutile.

Une autre portion des troupes mit pied à terre et laissa ses chevaux

derrière un banc de rochers, sous la garde d'un piquet de cavaliers.

Cinquante hommes se portèrent sur le flanc gauche: Marshall, avec cent

hommes d'élite, gagna le flanc droit pour revenir au centre des

cavernes.

Il était convenu que toutes les attaques commenceraient au point du

jour.

Pendant la nuit on aperçut le bûcher allumé pour brûler Quindaro. Deux

ou trois fois Marshall, guidé par cette lueur sinistre, fut sur le point

de faire lancer dans cette direction des volées de mitraille; mais il

n'en fit rien tant il craignait d'atteindre les prisonnières.

L'aurore parut enfin: les hommes de Marshall se tenaient prêts à agir

cachés derrière les rochers. A ce moment un d'entre eux eut la

malheureuse idée de tirer le coup de feu qui blessa le vieux chef

Nemona. Sans cette fatale imprudence, le combat n'aurait peut-être pas

eu lieu, et beaucoup de sang aurait été épargné.

Enfin l'assaut commença avec furie. Un instant, Marshall aperçut à

l'entrée des cavernes sa femme et son petit Harry. A cette vue son

coeur bondit comme s'il eût cherché à s'élancer hors de sa poitrine.

Il reconnut successivement Mary Oakley, le Vieil Ermite. Tous ces

malheureux étaient en position très-périlleuse, grandement exposés au

feu des assaillants.

Marshall se sentit soulagé d'un poids énorme lorsqu'il vit le père John

faire rentrer les captives sous la grotte; il commanda le feu avec une

nouvelle énergie.

Les soldats avaient aussi reconnu l'Héroïne du fort Laramie; un élan

furieux s'empara d'eux à cette vue, ils se ruèrent en avant avec des

clameurs formidables qui firent frissonner les plus profonds échos de

cette solitude inhospitalière.

--En avant! amis! en avant!

Les balles sifflent, les rocs sont ébranlés, le torrent humain s'élève,

se précipite, inonde les rampes escarpées. Des corps d'Indiens tombent

du haut des roches sanglantes; des braves tombent aussi dans les rangs

de la troupe assiégeante. Mais rien n'arrête ceux qui survivent;

l'artillerie tonne, les coups de feu éclatent, le sang ruisselle!

--En avant! soldats! en avant!

Tout à coup Marshall domine d'une voix éperdue le fracas de la bataille:

--Cessez le feu!

Le motif de cet ordre est facile à comprendre: à cet instant

apparaissent Wontum et Manonie sur le seuil de la caverne. Chaque balle

lancée pouvait atteindre la jeune femme. Il y eut un moment d'affreux

silence; on s'attendait à la voir massacrer sur place.

Marshall bondit en voyant Wontum la placer sur un cheval et s'enfuir du

côté de la vallée.

--Vite! s'écria-t-il, le chemin est rocailleux, nous le devancerons sans

peine. Pas de fusillade; chargez, le sabre à la main!

Comme une meute ardente les soldats volèrent sur les pas du Pawnie. Ce

dernier, gouvernant habilement son agile monture, lui faisait franchir

tous les obstacles comme si elle eût eu des ailes. Il descendit ainsi le

ravin au grand galop et arriva dans la vallée.

Mais, précisément en face, se trouvait un détachement de cavalerie qui

lui barrait le passage: la fuite devenait impossible de ce côté. Comme

un sanglier acculé, il regarda derrière lui; Marshall arrivait comme un

tourbillon avec ses fidèles.

Le flanc abrupt du ravin lui offrait une voie impraticable pour tout

autre qu'un Sauvage: il y lança éperdument son cheval. Mais le noble

animal venait de fournir une terrible carrière; le double fardeau qu'il

portait était trop pesant pour lui; deux fois ses jambes fines et

nerveuses se cramponnèrent au sol mouvant; deux fois, coursier et

cavalier glissèrent jusqu'au fond du précipice.

Les soldats approchaient: la mort devenait certaine, la fuite

impossible! Le sombre visage de l'Indien s'illumina d'une flamme

sanglante. Il sauta par terre, tirant après lui Manonie.

Marshall n'était plus qu'à trois longueurs d'épée.

--Vengeance! toujours! hurla Wontum.

Et son couteau acéré se leva sur la jeune femme étendue à ses pieds...

--Feu! avait crié Marshall.

Les balles sifflèrent. Mais avant qu'elles fussent arrivées au but, une

forme sombre s'abattait du haut d'un roc sur le meurtrier et le

renversait par un coup terrible qui faisait jaillir au loin les morceaux

de son crâne.

Manonie était sauvée... sauvée par le brave Oakley!

Hélas! cette victoire devait coûter un sang précieux: le vaillant

chasseur était retombé sans mouvement auprès du cadavre de Wontum: les

balles destinées à ce dernier l'avaient atteint.

--Notre ami! notre sauveur! portons lui secours! s'écria Marshall après

avoir tendrement serré sa femme dans ses bras.

--Oakley! continua-t-il en l'embrassant et le soulevant avec précaution;

êtes-vous grièvement blessé?

--Oh!... peut-être... pas trop... répondit le pauvre Jack d'une voix

éteinte; cependant, je ne sais pas... si je... m'en tirerai.

--Hélas! nos balles vous ont atteint?

--Oui... on ne m'avait pas vu... c'est égal, il est heureux pour

Manonie... que je... me sois trouvé là... ma petite Molly?...

--Sauvée! dans les grottes, dit Marshall.

--Je voudrais... la voir avant de mourir... avant... de rejoindre ma...

pauvre bonne femme...

--Espérons mieux! vous n'êtes pas blessé à mort.

Cœur de panthère · 第 8 / 9 段