Oakley resta immobile à le regarder jusqu'à ce qu'il l'eût perdu de vue:

puis il se mit en route de son côté en grommelant:

--Je parierais ma vieille chevelure contre un cuir de Peau-Rouge, que le

père John et ce jeune gaillard pourraient se convenir beaucoup. Ils ont

tous deux une histoire funeste et mystérieuse à se raconter: ils gardent

tous deux une vieille rancune contre les Indiens.--Décidément ils seront

très-bien ensemble.--Mais, que fais-je ici?... courons vite je n'ai pas

une minute à perdre.

Sur ce propos, maître Jack se remit vivement en route et continua sa

marche avec une telle activité qu'il arriva sain et sauf, au Fort, avant

la nuit.

Il fut chaudement accueilli par cette vaillante petite armée, toujours

indomptable malgré ses revers. Chaque soldat était dévoué de coeur et

d'âme à l'_Héroïne du fort Laramie_; chacun se sentait atteint par le

terrible événement qui la frappait; chacun voulut devenir son vengeur.

Par une heureuse coïncidence, un renfort de troupes était arrivé à

Laramie; il se composait de deux cents hommes bien montés, bien armés,

venus du Fort Jefferson. Dans de pareilles conditions, il devenait

possible de lancer en expédition un détachement considérable sans avoir

à craindre de dégarnir les débris de la citadelle.

Les préparatifs de campagne furent bientôt faits. Le lendemain, bien

longtemps avant les premières lueurs de l'aurore, deux cent cinquante

cavaliers parfaitement équipés, munis de deux pièces d'artillerie, se

mirent allègrement en route pour cette expédition mémorable. Une

généreuse ardeur faisait battre toutes ces vaillantes poitrines; on se

hâtait pour atteindre au plus tôt le territoire des Eaux-Douces, de

façon à devancer les Sauvages.

Oakley marchait devant en guide et en éclaireur, ne laissant pas un

buisson sans le fouiller d'outre en outre, pas un défilé sans le sonder

du regard.

CHAPITRE VII

UN MESSAGE

Le soleil se leva, brillant, gai, superbe: aux feux de ses rayons

naissants les petits ruisseaux faisaient miroiter leurs ondes

capricieuses tout en égayant les côteaux de leurs murmures joyeux. Tout

respirait la paix, le bonheur, la tranquillité profonde que la bonne

mère nature dispense en prodigue à ses enfants du désert.

Mais toujours grondait un noir orage au coeur de Wontum: cet être

farouche et vicieux n'avait jamais compris un sentiment doux ou

paisible.

Il restait debout sur cette rive enchantée du _Deer Creek_, l'oeil

menaçant, le front sombre, dardant sur sa victime des regards de

serpent.

A chaque coup d'oeil la malheureuse mère frissonnait: puis elle

serrait contre son sein le petit Harry, ce frêle objet de tant de joies,

de tant d'angoisses, de tant de souffrances!

Sans cesse retentissait à son oreille le cri de cette voix mystérieuse

et secourable: «_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé?

Pourquoi la mort n'est-elle pas descendue sur lui?_»

Wontum y pensait aussi avec une méfiance inquiète, et ne laissait pas

s'écouler une seconde sans promener sur les alentours un regard

inquisiteur: on eût dit qu'il soupçonnait la présence secrète d'un

ennemi. Son hésitation était visible; il redoutait de continuer sa

marche; son instinct sauvage lui faisait pressentir une poursuite ou des

embûches cachées.

Manonie eût un mouvement de joie en contemplant la belle vallée qui se

déroulait devant elle: après un court examen, elle s'était reconnue; ce

territoire, qu'elle avait souvent parcouru dans sa jeunesse, s'étendait,

avec la _Rivière-Douce_, sur un espace de cinquante milles, et offrait à

l'oeil le plus admirable paysage qu'il soit donné à l'homme de voir.

La jeune femme avait l'espérance et le désir de voir Wontum continuer sa

course au travers de cette vallée, car dans ce parcours elle avait

beaucoup de chances d'être secourue par les nombreux Settlers disséminés

dans cette riante contrée. Dans tous les cas, si les Blancs, trop

inférieurs en forces, ne pouvaient la délivrer, elle avait au moins

l'espoir que son mari serait averti par eux et recevrait les

renseignements suffisants pour venir à son aide.

Toute agitée par mille pensées fiévreuses, elle se leva et se mit à se

promener lentement sur le bord de la rivière. Le petit Harry avait voulu

la suivre, mais Wontum le retint. Alors l'enfant se retourna irrité et

lança dans la figure du Sauvage un coup de toutes les forces de son

petit poing. Au lieu de s'irriter, le Pawnie eut un demi-sourire et

murmura avec une sorte de satisfaction.

--Ugh! bon! Il fera un brave Indien!

Et il passa une main caressante sur la tête du petit garçon. Mais

celui-ci, fidèle instinctivement à la cause maternelle, se gardait bien

de «fraterniser» avec le ravisseur; il secoua énergiquement sa brune

chevelure et se raidit dans les bras du chef.

Manonie s'avança insensiblement jusqu'à ce qu'elle fût arrivée à une

trentaine de pas loin de Sauvages. Wontum, quoique acharné comme un

oiseau de proie à surveiller tous ses mouvements, ne prit pas garde à ce

qu'elle faisait; sa petite querelle avec Harry l'avait distrait pour

quelques instants.

La jeune femme cherchait curieusement dans les environs, espérant

découvrir l'auteur mystérieux de l'avis qu'elle avait reçu dans le cours

de la nuit précédente. Tout à coup elle tressaillit; quelque chose

venait de tomber à ses pieds: c'était un petit cailloux roulé dans un

bout de papier. Elle le saisit avec l'avidité d'un naufragé qui se

cramponne à une corde de salut; en même temps elle jeta un regard

oblique du côté de Wontum pour savoir s'il s'était aperçu de quelque

chose; ce dernier continuait à s'occuper du petit Harry; depuis quelques

instants il ne prenait pas garde à ce que faisait Manonie.

Elle déplia le papier qui portait quelques lignes d'écriture, et lut

avidement:

--Espérez! cette nuit vous serez libre. Votre mari est informé de votre

situation, il fait tous ses efforts pour courir à votre aide. Je suis

votre ami, je resterai auprès de vous.

Manonie leva les yeux; en face d'elle, à une trentaine de pas, elle

distingua, dans l'ombre d'un arbre creux une paire d'yeux étincelants

qui la regardaient d'une façon étrange. Au bout d'une seconde, un jeune

homme de haute taille, sortant de sa cachette, se laissa voir un

instant, appuya un doigt sur ses lèvres pour recommander le silence, et

disparut comme un météore.

Manonie eut peine à retenir un cri de bonheur qui gonflait sa poitrine:

son premier mouvement fut de s'élancer vers l'inconnu. Un instant de

réflexion la calma: elle comprima son émotion, et revint à l'endroit où

Wontum était assis avec le petit Harry. Toute tremblante, elle serra

avec une sorte d'emportement maternel son cher enfant sur son sein,

comme si elle eût voulu le disputer à l'univers entier. Wontum ne fit

pas attention à cette exaltation fébrile qu'il considérait comme une

infirmité féminine.

Le mystérieux allié qui venait de se révéler lui était complètement

étranger; elle ne se souvenait point de l'avoir jamais vu. Pourtant elle

se sentait agitée d'une émotion inconcevable... chose facile à

comprendre: son coeur battait à se rompre lorsqu'elle songeait que le

bonheur, la liberté, la vie étaient proches et que quelques heures

seulement la séparaient de la délivrance!

Au milieu de ces pensées tumultueuses vint se mêler tout à coup un

sentiment de crainte: sans doute il y aurait quelque nouvelle bataille,

où son mari courrait risque d'être tué. En effet, ses ravisseurs

formaient une bande d'au moins quatre-vingt guerriers valides et

courageux; comment viendrait-on à bout de cette horde féroce alors qu'un

_seul_ allié s'était présenté pour la pauvre captive?...

Sans soupçonner les tempêtes de crainte, d'espoir, de découragement qui

se disputaient l'esprit de leur prisonnière, les Sauvages levèrent leur

camp et se préparèrent à continuer leur route. Au grand chagrin de

Manonie, ils se disposèrent à quitter la vallée et s'enfoncèrent dans la

montagne: bientôt leur caravane fut perdue au milieu d'un océan de

vallées, du fond desquelles on distinguait difficilement la plaine par

quelques échappées lointaines.

Cette journée fut rude pour Manonie: épuisée par les fatigues des

courses précédentes, elle fut forcée de se reposer fréquemment. La

marche des Sauvages en fut considérablement retardée; ils perdirent

ainsi leur avance, ce qui les contraria d'une manière sensible. Bientôt

leur mécontentement se trahit par des coups-d'oeil irrités et des

propos menaçants: Manonie les comprenait parfaitement, car elle n'avait

point oublié l'idiôme Pawnie qui lui avait été familier durant sa

jeunesse.

Une querelle ouverte ne tarda point à s'engager. Un des Sauvages

reprocha avec aigreur à Wontum d'avoir engagé cette expédition dans un

intérêt tout personnel, uniquement pour s'emparer de la squaw Face-Pâle,

et de les avoir poussés à une bataille qui leur coûtait plus de cent

hommes.

Le même orateur, s'adressant à ses autres compagnons, leur proposa de

mettre à mort la femme blanche, pour terminer toute discussion à son

sujet.--«Mieux vaut, dit-il, emporter son scalp que de laisser nos

chevelures sur un nouveau champ de combat; elle ne sera jamais des

nôtres, elle sera toujours une source de discorde.»

On agita ensuite la question relative au sort de l'enfant.

--Qu'il vive, continua l'orateur; il est si jeune qu'il oubliera sans

doute ses parents, et pourra devenir un guerrier utile à la tribu.

Quoique dans un âge tendre, il a fait preuve de courage; il sera

peut-être un jour fameux sur le sentier de guerre.

La pauvre Manonie suivait cette discussion avec un intérêt anxieux qu'il

est facile d'imaginer. A tout instant ses regards inquiets sondaient

furtivement les environs pour tâcher de découvrir son mystérieux

protecteur; mais il restait invisible comme s'il eut fait partie du

monde des esprits.

Après avoir longuement discuté, les Sauvages prirent une résolution,

qui, en lui laissant quelque répit, permettait à Manonie d'espérer

encore. Ils décidèrent que, malgré son mariage avec un blanc, ils

n'avaient pas le droit de la mettre à mort sans avoir consulté le grand

chef de la tribu à laquelle la jeune femme avait appartenu, et sans

avoir obtenu son assentiment. On la conduisait donc devant Nemona pour

qu'il fut le juge suprême de son sort.

Le soleil allait disparaître de l'horizon lorsque Wontum donna le signal

de faire halte pour procéder aux préparatifs de campement. La troupe

sauvage s'installa en un grand cercle comme la nuit précédente. Au

centre, on ébrancha deux jeunes sapins proches l'un de l'autre, on les

lia par leurs cîmes de façon à ce qu'ils formâssent la charpente d'un

wigwam; ensuite ils furent couverts de branches, de feuilles, de

fougères et de mousses; ainsi arrangée cette tente offrait à Manonie un

abri chaud et confortable.

Ce ne fut pas sans une curiosité inquiète que la jeune femme suivit de

l'oeil tous ces préparatifs. Mais elle ne s'en approcha pas; assise

sur une roche élevée d'où sa vue pouvait dominer la plaine, elle

regardait avec tristesse ce désert dont les limites allaient se

confondre avec l'horizon, et qui dormait du sommeil profond de la

solitude. A tout instant elle espérait voir surgir de quelque ravin une

troupe armée; elle tendait l'oreille au moindre bruit, pensant que le

pas des chevaux se ferait entendre sur les cailloux roulants de la

montagne.....

Vain espoir! efforts inutiles! Les torrents lointains faisaient seuls

entendre leurs sourds grondements: les cîmes d'arbustes seules, ondoyant

au vent, apparaissaient seules entre les interstices des rochers noirs;

et si quelque pas furtif troublait le morne silence, c'était celui du

loup des prairies en route pour chercher pâture.

Au moment où elle s'y attendait le moins, Wontum vint la trouver et

s'assit à côté d'elle sur le gazon. Il la regarda longtemps avec une

fixité étrange; son visage avait une expression indéfinissable dont

Manonie ne put s'expliquer la signification.

Enfin il lui adressa la parole en langage Pawnie entrecoupé de mauvais

anglais:

--_Coeur-de-Panthère_ a voulu me tuer cette nuit!

Manonie tressaillit: elle était bien loin de se douter que le Sauvage

soupçonnât seulement ses pensées de la nuit précédente. Il ne l'avait

assurément pas vue levant le couteau sur lui, le tenant suspendu sur sa

poitrine, le replaçant ensuite à sa ceinture sans avoir frappé. Wontum

dormait, rêvait même à cet instant; comment donc avait-il pu surprendre

le secret que Manonie et l'_ombre_ seules connaissaient?

Une vive rougeur monta aux joues de la jeune femme à cette question

inattendue: c'était pour l'Indien une réponse suffisante.

--Pourquoi voulez-vous tuer Wontum? demanda-t-il.

Manonie comprit qu'une dénégation serait inutile.

--Je n'aurais voulu vous tuer que si cela eût été nécessaire pour

assurer ma liberté.

--Vous avez donc eu l'intention de me faire mourir?

--Oui.

--Pourquoi n'avez-vous pas exécuté votre projet?

--Parce que, au moment où j'allais frapper, vous avez lâché ma main que

vous reteniez pendant votre sommeil; à ce moment j'espérais pouvoir fuir

sans être forcée de commettre un meurtre. Mais comment avez-vous su tout

cela?

Wontum lui montra son couteau:

Vous avez tiré ceci, dit-il, mais vous n'avez pas pris garde, en le

remettant dans ma ceinture, que vous le placiez dans mon sac à balles.

Pourquoi vouliez-vous fuir loin de moi?

--Pour revenir auprès de mon mari; vous ne pouvez en douter.

--Très-bien! mais Wontum ne remettra jamais l'enfant en liberté.

Manonie eût un grondement de douleur maternelle: le Sauvage continua:

--Et de plus, je ferai votre mari prisonnier; je le brûlerai. Consentez

à devenir ma squaw, et je ne le brûlerai pas. Wontum veut

_Coeur-de-Panthère_ pour squaw; il l'aura, ou malheur au mari.

--Mon mari mourra alors, répondit Manonie avec fermeté, car je ne serai

jamais votre squaw. Mais il n'est pas en votre pouvoir, mon bien-aimé

Henry; il ne succombera pas sous vos coups. Prenez garde vous-même; et,

si vous voulez avoir la vie sauve vous ferez bien de me rendre la

liberté, car la vengeance de mon mari sera sûre et terrible.

--Ugh! Wontum n'a pas peur d'un soldat Face-Pâle! Ces hommes-là sont de

pauvres guerriers. Qu'il vienne, l'officier! je serai content de

l'emmener avec moi à _Devil's Gate_.

A ce moment l'oeil toujours vigilant de Manonie crut apercevoir

derrière les rochers quelque chose comme l'ombre d'un homme: Elle ne fit

qu'entrevoir cette apparition qui s'évanouit sur le champ, comme une

vision fugitive. Malgré sa vive émotion, elle eut la présence d'esprit

de détourner les yeux afin de ne pas attirer sur ce point l'attention du

Sauvage: Néanmoins un sourire d'espoir erra sur ses lèvres et fut

remarqué par Wontum.

--Coeur-de-Panthère pense à quelque chose d'agréable? demanda-t-il.

--Je songeais à mes amis et à la terrible revanche qu'ils vont prendre

sur vous.

--Ugh! _Coeur-de-Panthère_ les attend cette nuit?

Un sourire significatif resta empreint sur la face rusée du Pawnie;

Manonie trembla un instant qu'il n'eût démêlé le secret du mystérieux

étranger: mais quelques secondes de réflexion la rassurèrent, elle

répondit courageusement:

--Oui! je suis certaine de revoir bientôt mes amis. Je m'échapperai à la

première occasion; soyez en sûr!

--Wontum sait à quoi s'en tenir là-dessus; mais il prend soin de ses

prisonniers. Demain, dans la soirée, nous serons au village des Pawnies.

Alors Coeur-de-Panthère sera la femme ou l'esclave du chef: elle

choisira!

--Vous n'irez pas si loin sans être attaqué.

--Je ne crains rien. Sans quitter les montagnes, je regagnerai nos

cavernes par les défilés d'Indépendance-Rock. Vos soldats sont tous à

cheval; ils ne pourront nous atteindre tant que nous serons dans les

rochers. S'ils entreprennent de traverser Devil's Gate, ils sont perdus.

Vous le voyez, il n'y a pour vous aucune espérance d'évasion: le parti

le plus sage sera donc de vous résigner à votre sort.

Wontum lui montra ensuite la tente improvisée, et continua en idiôme

Pawnie.

--Vous allez reposer là-dedans cette nuit. Mais pour vous empêcher de

faire quelque sottise, je vais vous lier les mains et les pieds.

Manonie ne répondit rien, et la conversation en resta là. Lorsque la

soirée fut plus avancée, Wontum attacha les deux poignets de Manonie

avec une corde solide:

--La nuit dernière, dit-il, vous avez fait usage de vos dents; je vais

prendre mes précautions à ce sujet.

En même temps il fit asseoir sa victime par terre, le dos appuyé contre

une grosse pierre, lui passa sous le cou une branche longue et flexible

qu'il enroula des deux bouts sur l'un des sapins soutenant le wigwam, et

lui rendit ainsi impossible tout mouvement de la tête. Une autre corde

lui serrait les pieds et revenait se nouer aux poignets qu'elle

maintenait arrêtés contre le corps.

A moins d'être délivrée par une main secourable, la pauvre captive

devait passer les longues heures de la nuit dans une cruelle immobilité.

Elle ne dit pas un mot, ne proféra pas une plainte. En apportant auprès

d'elle le petit Harry, Wontum ne pût s'empêcher de lui accorder un

regard d'admiration.

Tous ces préparatifs accomplis, le Pawnie se coucha sur le sol,

directement en face de l'entrée, et resta longtemps immobile mais

éveillé, comme une bête fauve à l'affût.

Cependant, lorsqu'arrivèrent les premières heures matinales après

minuit, sa tête s'inclina sur le gazon, ses poings fermés

s'entr'ouvrirent; il s'endormit d'un sommeil d'autant plus profond qu'il

avait lutté davantage.

Il était impossible à Manonie de faire un mouvement. Elle aurait bien

voulu écarter un peu les branches de sa tente pour apercevoir ce qui se

passait dans la campagne. S'apercevant que son petit garçon était

éveillé, elle l'appela avec un sourire, et lui demanda, bien bas, de

pratiquer une ouverture dans les feuillages.

L'enfant obéit avec une adresse et une précaution au-dessus de son âge.

Alors Manonie pût voir au dehors par cette éclaircie: sa vue, il est

vrai, ne pouvait se porter que dans une seule direction, mais c'était

déjà quelque chose.

La nuit était splendide: les clartés d'une lune resplendissante étaient

adoucies plutôt qu'obscurcies par les flocons légers de blancs nuages

qui erraient lentement dans l'azur. Les gigantesques silhouettes de ces

voyageurs aériens revêtaient tour à tour les formes les plus

fantastiques; ici c'était un chêne au feuillage touffu, là, un palais,

plus loin un volcan au cratère de feu; puis c'était un géant armé, un

dragon fantastique, un lion couché, une panthère bondissante: et toutes

ces images mouvantes, confuses, entrelacées, changeant de forme à chaque

seconde, se balançaient au clair de lune comme un essaim capricieux de

puissances surnaturelles mises en gaîté par cette belle nuit.

Au milieu de ces fantômes insaisissables, l'oeil fasciné de la captive

croyait parfois démêler la haute stature de son ami inconnu surgissant

du fond de quelque ravin... mais un rayon glacé immobilisait soudain la

forme entrevue et la changeait en roc, en sapin, en bosquet, en tronc

d'arbre; et, avec l'illusion s'évanouissait l'espérance.

Ah! ciel! qu'est-ce que cela? Les prunelles noires de la jeune femme

sondent ardemment l'espace! Est-ce une erreur, un rêve, encore? Là, tout

près, un corps sombre se détache d'un noir rocher;... une tête

intelligente épie à la hâte les alentours;... on s'avance,... on

rampe,... on s'approche!

Manonie eût un affreux battement de coeur; l'espérance rentrait si

violemment dans sa pauvre âme qu'elle en était déchirée comme par une

blessure. Il arrivait enfin, cet ami! L'heure de la délivrance allait

sonner!

Effectivement c'était un homme: il s'avança avec une merveilleuse

souplesse près des avant-gardes des Sauvages. Manonie le vit s'incliner

sur le corps sombre de l'un des dormeurs; elle crut qu'une lutte allait

s'engager. Mais non; un point lumineux parut et disparut sur la poitrine

de l'Indien; celui-ci leva convulsivement les bras; ils retombèrent

inertes et morts; l'agonie avait été foudroyante et muette.

Alors le vainqueur prit dans ses mains robustes le cadavre du Pawnie et

disparut en l'emportant derrière un rocher.

Le regard inquiet de Manonie ne le perdit pas longtemps de vue: bientôt

il reparut en pleine lumière; à ce moment il s'était transformé en

Indien. Il se remit à ramper silencieusement.

La jeune femme le vit se glisser, avec la souplesse d'un serpent, au

milieu des Sauvages qui entravaient sa route; il approchait lentement,

mais sûrement du wigwam. Quand il fut tout proche, le corps de Wontum

l'obligea à se détourner; pendant quelques secondes, longues comme des

siècles, Manonie ne vit et n'entendit rien.

Tout-à-coup, derrière elle, le feuillage murmura imperceptiblement.

L'homme était arrivé.

Il se glissa par l'ouverture qu'il venait de pratiquer, posa sa main sur

l'épaule de la captive et l'attira à lui. Les liens la retenaient: il

s'en aperçut bien vite, les trancha silencieusement, puis, d'une voix

plus basse qu'un souffle, il lui dit:

--Donnez-moi l'enfant!

--Qui êtes-vous? demanda Manonie.

--Un ami. Donnez l'enfant et suivez-moi.

A l'instant même où elle soulevait le petit Harry de sa couche de

feuilles, Wontum se souleva sur son coude et fit osciller sur ses

épaules sa tête alourdie par le sommeil.

Manonie resta sans respiration, les bras tendus, le sang lui battant les

tempes... Wontum retomba sur le gazon en murmurant quelques paroles

inintelligibles et redevint immobile.

Après quelques minutes d'une mortelle attente Manonie souleva l'enfant

et le remit à l'étranger, puis elle le suivit en rampant comme lui au

milieu des Sauvages, menaçants jusque dans leur sommeil.

Dire les transes cruelles de la fugitive pendant ce périlleux trajet

serait impossible; la vie était suspendue en elle à la pensée qu'à

chaque seconde le vol d'un moucheron, le froissement d'un brin d'herbe,

le reflet d'un rayon de lune pouvaient éveiller l'ennemi et la perdre

ainsi que son enfant et son généreux sauveur.

Enfin la redoutable enceinte fut franchie; aussitôt l'homme se redressa

et se mit à marcher rapidement: Manonie le suivit à pas précipités. On

marcha ainsi pendant une heure, dans le plus profond silence. Bientôt il

devint évident que leur fuite n'était pas découverte et qu'ils n'étaient

pas poursuivis. Alors Manonie se hasarda à parler:

--Comment pourrai-je jamais reconnaître votre généreux dévouement pour

moi? dit-elle à son sauveur, d'une voix tremblante de reconnaissance et

d'émotion.

--J'ai fait peu de chose, répondit l'inconnu simplement mais avec bonté.

--Ah! sir! vous auriez été impitoyablement massacré par les Sauvages

s'ils vous avaient aperçu!

--C'est possible. Mais j'ai souvent déjà couru les mêmes risques pour de

moins bonnes causes. Au fait, qu'est ce que la vie pour moi?... et que

puis-je craindre en la risquant?

--La vie est une douce chose pour moi, sir; elle m'est précieuse et

chère. Je voudrais que pour tous elle fut aussi heureuse que pour moi!

--Madame, je suis bien aise d'avoir pu vous rendre ce service, et de

pouvoir ramener à votre mari vous et votre enfant.

--Pourrais-je savoir qui est celui à qui je dois tant de reconnaissance?

--Pardonnez-moi de vous répondre brièvement à cet égard. Nous ne nous

sommes jamais rencontrés jusqu'à ce jour. Je ne suis qu'un simple

chasseur; le hasard m'ayant appris que ces coquins vous avaient faite

captive, je me suis déterminé à vous suivre pour vous secourir s'il

était possible. Maintenant nous sommes sauvés, je pense.

--Mais, si je ne me trompe, au lieu de nous diriger vers le Fort, nous

lui tournons le dos?

--Oui.

--Vous avez certainement de bonnes raisons pour prendre cette direction;

puis-je vous demander quelle est votre pensée.

--Oui sans doute. Les Sauvages découvriront notre fuite

très-promptement, au plus tard, demain matin. Naturellement ils

supposeront que nous avons pris la route de la vallée pour nous rendre

au Fort. Mais, ne vous y trompez pas, ils auront bientôt démêlé nos

traces et ne tarderont point à reconnaître leur vraie direction. Ils

s'apercevront aussi que vous avez été aidée par quelqu'un.

--Comment croyez-vous qu'ils sauront cela?

Cœur de panthère · 第 5 / 9 段