inquiète, avant que la respiration égale et bruyante des dormeurs
indiquât que leurs yeux étaient fermés par un vrai sommeil. La pauvre
femme avait, plus que personne, ressenti les fatigues de cette triste
journée: son enfant s'était immédiatement assoupi d'un profond sommeil
entre ses bras: elle se sentait chanceler sous l'invincible étreinte
d'un engourdissement général; ses paupières s'abaissaient comme si elles
eussent été de plomb. Il lui fallut toute l'énergie du désespoir pour
lutter contre ce nouvel ennemi... le sommeil!
Enfin tout devint immobile autour d'elle; Wontum lui-même dormait. Le
premier soin de Manonie fût de travailler à dénouer la corde qui la
retenait: elle y parvint en employant ses dents. Cette première tâche
accomplie elle essaya de quitter doucement sa place. Mais au premier
mouvement qu'elle fit, Wontum la saisit par le coude avec une telle
force, et la serra si brutalement qu'elle ne put retenir une exclamation
de douleur. Cependant le Sauvage ne parut point s'éveiller, et, après
quelques secondes d'une immobilité pleine d'angoisses, Manonie resta
convaincue que le geste du Pawnie avait été simplement fortuit et
exécuté en plein sommeil.
Probablement un instinct de bête fauve continuait à veiller en lui, et
les nerfs surexcités se crispaient machinalement sur la malheureuse
captive au moindre mouvement tenté par elle.
Néanmoins elle n'osa plus bouger et attendit immobile. La respiration du
Sauvage devenait bruyante et agitée; ses lèvres frémissantes laissaient
échapper des imprécations sourdes, entremêlées de mots inintelligibles.
C'était encore de la fureur, jusques dans les rêves!
Manonie promena ses regards autour d'elle; son oreille attentive sonda
les profondeurs du silence. Tout dormait... le moment d'agir était
venu.
Un flot de sang bouillonna aux tempes de la pauvre désespérée lorsque
ses yeux s'arrêtèrent sur le couteau du chef: à demi sorti de sa
ceinture, il brillait d'un reflet sinistre. D'une main ferme et souple
elle retira l'arme de son fourreau, puis elle regarda sa pointe aiguë,
rouge encore du sang de ce pauvre Blair! un frisson glacial la pénétra
jusqu'à la moelle des os: elle se sentait au milieu d'une atmosphère de
mort. Aussitôt elle enveloppa son petit Harry d'un tendre regard:
l'enfant dormait paisiblement, illuminé par la clarté douce des étoiles.
Tout était calme dans la nature; le ruisseau murmurait, les feuillages
babillaient, les insectes nocturnes bourdonnaient çà et là; dans le
lointain désert, profond, incommensurable, s'élevaient, s'éteignaient
des rumeurs confuses: toutes ces voix de la solitude et de la nuit
parlaient de liberté à la triste prisonnière.
Puis ses yeux retombèrent sur le monstre endormi près d'elle, sur
l'ennemi implacable qui l'avait faite malheureuse. Le couteau sembla
s'agiter dans la main de la jeune femme... N'avait-elle pas le droit
d'en faire usage?... Un seul coup, et la terre était débarrassée!...
Mais sa main, sa faible main de femme serait-elle assez ferme pour
porter un coup mortel?... Enfin, le ciel approuverait-il un pareil
acte?...
L'infortunée leva les yeux au ciel et lui adressa avec ferveur une
courte prière.
--Oh! Grand Esprit! murmura-t-elle, inspirez-moi, fortifiez-moi!
Ensuite, se sentant raffermie par le même courage qui jadis anima
Judith, elle leva l'arme meurtrière pour l'enfoncer dans la poitrine du
Sauvage. A cet instant suprême, un simple mouvement de Wontum changea la
face des choses: il lâcha le bras de Manonie qu'il tenait serré depuis
quelques instants. La captive devenait libre de ses mouvements; elle
échappait à l'horrible nécessité de faire couler le sang: le couteau
s'abaissa sans frapper.
Craignant de perdre une seconde, Manonie se leva doucement et prit son
fils entre ses bras. Ses regards se portèrent anxieusement autour
d'elle, pour chercher la route à suivre: tout était tranquille et muet.
Elle se mit en marche, posant légèrement ses pieds entre les dormeurs.
Pendant cette périlleuse et critique entreprise, son coeur battait si
fort, que ses pulsations lui semblaient capables d'éveiller les
Sauvages qui l'entouraient.
Enfin elle atteignit le bord de la rivière: elle était libre!...
Malheureusement le petit Harry se réveilla effrayé et se mit à crier. Il
n'en fallait pas tant pour réveiller Wontum: d'un bond il fut auprès de
la fugitive.
La pauvre mère l'avait bien vu au moment même où il se levait; mais il
n'était plus temps de fuir; alors, avec une étonnante présence d'esprit,
elle se mit à parler à l'enfant d'une voix assez élevée pour être
entendue du Sauvage.
--Mon petit Harry demande à boire? Il va avoir ce qu'il désire: Manonie
va lui donner de l'eau.
En même temps elle se pencha vers la rivière, remplit une petite tasse
et la présenta à son fils, qui but avec avidité.
--Et maintenant, ajouta-t-elle, Harry va dormir encore, s'il est un
gentil petit garçon.
--Où est papa? demanda l'innocente créature.
--Cette question était un coup de poignard dans le coeur de Manonie,
mais elle répliqua d'une voix calme:
--N'aie pas peur, mon mignon, nous verrons bientôt papa.
--Demain matin?...
--Demain matin, peut-être.
--Où est ce méchant homme qui m'a emporté de la maison?
--Chut!
--Ici! gronda le Sauvage en s'approchant; ici, le méchant homme.
Alors Wontum ramena sa prisonnière au centre du camp. Tout espoir
d'évasion était perdu; Manonie se résigna à prendre du repos.
Mais avant que le sommeil eut appesanti ses paupières, les échos
profonds de la vallée envoyèrent à ses oreilles une sorte de rumeur
plaintive et menaçante qui peu à peu devint une voix... Des paroles
étranges planaient dans l'atmosphère sombre:
--_Pourquoi le sang du méchant n'a-t-il pas coulé?... Pourquoi la mort
n'est-elle pas descendue sur lui?_
Ainsi parlait la voix mystérieuse dont la brise nocturne emporta
rapidement les derniers murmures.
Wontum l'entendit et se dressa en sursaut pour mieux écouter; mais tout
était rentré dans le silence, le sauvage pût croire qu'il avait été le
jouet d'une illusion.
Manonie, au contraire, crût reconnaître dans ces sons fugitifs l'accent
d'une voix amie descendant du ciel pour la consoler. Elle ne se sentit
plus aussi abandonnée, l'espoir revint dans son âme: un sommeil
réconfortant vint clore ses paupières, et la nuit égrena une à une ses
lentes heures sans qu'aucun incident nouveau se produisit.
CHAPITRE VI
AMIS
Le vieux John et Oakley, après avoir quitté le Fort, ou plutôt ses
ruines, s'arrêtèrent pendant quelques instants, sur les bords du
Laramie, pour se consulter au sujet de la direction à prendre, et des
résolutions à former pour mener à bonne fin leur poursuite.
Oakley avait souvent rencontré Manonie pendant qu'elle demeurait au
milieu des Sauvages, il lui avait conservé une paternelle affection.
Le vieux John, non-seulement ne l'avait jamais vue, mais encore, chose
singulière, n'avait jamais entendu parler d'elle jusqu'au moment où le
lieutenant Marshall était venu implorer son aide et ses bons conseils.
Cependant jusqu'à l'époque de son mariage, Manonie avait vécu dans le
voisinage du vieillard.
Décidément le vieux John était plus _ermite_ encore qu'on ne pouvait le
croire.
Les trois amis décidèrent que le meilleur parti à prendre serait de
suivre la piste des Sauvages, et que, lorsque Wontum aurait été
découvert, l'un des poursuivants resterait pour épier secrètement sa
marche ainsi que la manière dont il traiterait sa captive, pendant que
les deux autres courraient avertir les troupes régulières.
Oakley était fort adroit à suivre une piste; après un examen approfondi
il jugea que le ravisseur ne marchait point séparé de sa bande, car
aucun vestige isolé ne se montrait dans les bois.
Leur départ du Fort avait été si promptement effectué qu'ils n'avaient
rien pu savoir de la rencontre entre les dragons et les Sauvages. Leur
surprise fut donc grande lorsqu'ils aperçurent les piétinements de la
cavalerie qui effaçaient entièrement les traces des Indiens. Sur le
premier moment ils pensèrent que la bande Pawnie s'était détournée à
l'approche des soldats pour ne pas être aperçue par eux, et pour éviter
un engagement.
Après avoir rapidement marché pendant quelques heures, ils se trouvèrent
inopinément sur le théâtre du combat. Ce fut pour Oakley un trait de
lumière; d'autant mieux qu'en rôdant au travers des broussailles, il
découvrit, soigneusement caché sous les branches, le cadavre du cheval
que les Indiens avaient emmené du Fort, et qu'une décharge de mitraille
avait tué.
Dès ce moment Oakley pût retracer avec une exactitude merveilleuse
toutes les péripéties du sort de Manonie. A un chasseur de profession
devenu aussi habile qu'un Indien à suivre une piste, il suffit d'un rien
pour se maintenir dans la bonne voie: une branche rompue, une feuille
déplacée, un brin de mousse froissé sont pour lui des indices clairs et
infaillibles.
Ce fut ainsi que Oakley suivit pas à pas Wontum et Manonie, soit sur les
rochers, soit sur le gazon, soit sur le sol humide des bois.
--Oh! s'écriait-il de temps en temps, voyez-moi donc les larges
empreintes du gros vilain pied de ce Pawnie... Et ces petits mocassins
de Manonie! de vraies pattes de biche! légère et forte, malgré son
chagrin... courageuse enfant! elle suivait son fils. Ah! je connais
quelque part une carabine qui parle bien, très-bien même, et qui
voudrait dire un seul mot à ce Peau-Rouge maudit. Allons, mes amis,
courage! ça va bien.
Lorsqu'ils arrivèrent au campement nocturne des Indiens, toute
incertitude se dissipa; la bande des ravisseurs, sans chercher
aucunement à cacher sa piste, avait pris la route qui conduisait
directement aux Collines-Noires en suivant le Ruisseau du Daim.
Les choses étant ainsi éclaircies, on fit halte et la question fut
agitée pour savoir qui retournerait en arrière afin d'avertir la
garnison.
Il y eut discussion d'abord; car ni Oakley ni le vieux John ne voulaient
reculer devant les dangers de la poursuite; chacun d'eux était emporté
en avant par la même ardeur.
--Maintenant, ami John, dit Oakley, il s'agit de bien se comprendre et
de ne pas se tromper. Que le bon Dieu vous bénisse! mais, je crois que
vous vous connaissez en diableries indiennes, à peu près autant qu'un
baby de deux mois. Vous êtes si _mystique_ et si tranquille dans votre
petit coin que vous avez sans doute oublié par quel bout on prend un
mousquet; ma foi! je ne comprendrais pas, qu'à votre âge, vous fussiez
tenté de courir aux méchantes aventures.
Le vieux John se mit à rire avec une bonhomie pleine de malice.
--Je ne suis peut-être pas aussi ignorant que vous le croyez de ce qui
concerne les ruses sauvages. Il me semble que je saurais encore
passablement suivre une piste et même jeter par terre un Peau-Rouge,
s'il le fallait pour une juste cause.
--Bah! vraiment? Très-bien! je suppose que vous en seriez capable. Mais
comment connaîtriez-vous leurs malices, vous qui, toujours enfermé dans
votre cabane des montagnes, ne faites pas autre chose que lire dans vos
livres? C'est comme je vous le dis, John; vos moyens de science vont
aussi loin qu'une éducation par les livres peut mener, mais, à mon avis,
le meilleur livre ne dit pas grand chose sur les Indiens. Vous avez
peut-être trop peu étudié dans le _grand livre_ qui se développe autour
de nous.
A ces mots, Oakley montra d'un geste l'imposant paysage de la vallée;
John inclina respectueusement sa tête vénérable.
Au bout de quelques moments il répondit:
--Enfin, Oakley, échangeons un peu notre opinion respective sur les
projets du ravisseur Pawnie, et sur les motifs qui l'ont poussé à
enlever l'enfant.
--Parfaitement! allez, donnez vos idées; nous verrons si vous avez jugé
droit relativement à cette affaire de la vie des bois.
--Eh bien! il va suivre les Collines Noires jusqu'à ce qu'il ait atteint
le Deer Creek.
--Par les cornes d'un moose! c'est mon avis aussi. Allons, parlez
encore.
--Ensuite il traversera la vallée, en droite ligne pour gagner les
Eaux-Douces.
--Précisément! je pense comme vous. Après!...
--Après...? il ne s'arrêtera pas qu'il n'ait atteint _Devil's Gate_.
--Nous sommes du même avis, mon vieil ami. Continuez votre explication.
--Là, il se considérera comme sauvé, et il le sera en effet, jusqu'à un
certain point; car il est impossible de traîner de l'artillerie dans ces
territoires inaccessibles. Les Peaux-Rouges, une fois retranchés dans
leurs cavernes, ne fussent-ils qu'une centaine d'hommes, pourraient
tenir tête à une armée.
--Vous parlez droit, sir; je vous écoute toujours. Maintenant je me
demande s'il y aurait quelque autre chemin pour arriver jusqu'à eux.
--Je vous comprends. Il faudrait pouvoir les surprendre et les écraser à
l'improviste. Ce sera le seul moyen de réussir, s'ils parviennent à
atteindre leur refuge.
--S'ils y parviennent?... et comment, tonnerre! calculez-vous qu'on
pourrait les en empêcher; démontrez-moi çà, je vous prie!
--Bien, je vais l'expliquer. De quel nombre pensez-vous que leur bande
soit composée?
--Hum! on ne pourrait pas dire cela au juste. Cependant, comme ils ne
s'attendaient pas à être suivis, ils n'ont pas pris soin de marcher à la
file indienne, chacun dans les traces de celui qui le précédait: nous
allons donc peut-être voir quelque chose.
Oakley examina les alentours pendant quelques minutes.
--J'estime qu'ils sont environ une soixantaine. Maintenant, voyons votre
plan.
--Il est bien simple: il consiste à intercepter la marche des Indiens
avant qu'ils soient parvenus à Sweet-Water.
--Certes! mais comment réussir à les intercepter? que pourrons-nous
faire contre soixante hommes.
--Vous ne me comprenez pas. Tout ce que vous pourrez faire, ce sera de
retourner au Fort en toute hâte, avertir les militaires, et les amener
sur les lieux. Ils ont de la cavalerie, les Indiens n'en ont pas; on
pourra atteindre la rivière avant eux.
--Oui; c'est clair comme bonjour. Mais pourquoi dites-vous que je vais
retourner au Fort?
--Aimeriez-vous mieux que ce fût moi?
--Oui, oui, père John. Je ne disconviens pas que vous soyez un aussi bon
éclaireur que moi; nonobstant, je suppose que vous êtes trop vieux pour
courir dans les bois à la poursuite des Indiens. Si vous allez au Fort,
vous aurez la chance d'avoir une monture.
--Ah! çà! mais, Oakley, vous êtes pour le moins aussi âgé que moi.
--C'est ce qui reste à savoir: Enfin, je vous le dis, j'ai un tel
exercice des courses, des chasses, des batailles, que je suis devenu
fort comme un chêne... deux fois plus fort que vous, quoique vous soyez
plus gros que moi.
--Vous croyez çà?
--Un peu, s'il vous plaît; si vous voulez essayer _une passe_ avec le
vieux Jack Oakley, venez un peu voir. Vous trouverez votre pareil.
Le vieillard sourit, s'approcha d'Oakley et le saisit vigoureusement.
Jack fit trois ou quatre efforts désespérés pour ébranler son adversaire
et lui faire perdre pied, mais tout fut inutile; John resta immobile
avec la tranquillité d'un rocher, serrant toujours son homme avec des
mains qui semblaient des tenailles d'acier.
Tout-à-coup il le prit aux hanches, le souleva d'un puissant effort, et
le fit passer par-dessus sa tête. Oakley alla tomber à quelques pas,
lourdement comme une bûche. Il se releva agilement avec une exclamation
et saisit l'ermite à pleins bras. Mais celui-ci, avec la promptitude de
l'éclair, souleva de nouveau Jack en l'air et l'envoya mesurer le sol
avec un bruit effrayant.
Cette fois, maître Oakley se releva lentement sur ses pieds, en se
frottant les bras, le cou et la tête; en même temps il lança un regard
empreint d'admiration au vieillard qui était resté debout et souriant.
--Jérusha! s'écria-t-il enfin; vous êtes un _rude_! touchez-là, mon
homme.
--Eh bien! croyez-vous que je pourrais me tirer d'affaire avec un
Indien? demanda paisiblement le vieux John.
--Copieusement! je vous le dis. Oh! oui, copieusement! Certes, comme
vous y allez! Mais n'est-ce pas une honte à vous de rester enfermé comme
vous l'êtes dans votre cabane, alors que vous devriez courir la
montagne, tuant chaque jour votre demi douzaine de Peaux-Rouges!
--Je ne me permettrai jamais de prendre la vie d'un Sauvage sans y être
contraint par la nécessité de ma défense personnelle, ou pour le salut
d'autrui.
--Mais, puisque nous sommes en guerre, chaque Peau-Rouge est un ennemi.
--J'aurai l'oeil sur quiconque se présentera à moi; à la moindre
démonstration hostile, j'agirai en conséquence. Maintenant, dites-mot
quel est celui de nous deux qui va retourner au Fort.
--Eh bien! calculez que ce sera moi. Il n'y a pas un instant à perdre,
donc, je pars. Hurrah! pour le père John, jadis appelé l'ermite,
aujourd'hui la terreur des Indiens et le vainqueur de Jack Oakley. Oui,
sir, vous l'avez manié comme une vieille femme manie un balai.
A ces mots il s'éloigna à grands pas dans la direction du Fort.
Il eût bientôt atteint la pente des dernières collines, et se mit à
traverser agilement la vallée.
--Par le grand diable rouge! murmurait-il en se frottant les épaules; ce
vieux garçon est nerveux comme un jeune if et fort comme un chêne. Je ne
comprends pas qu'il soit si adroit.
--De qui parlez-vous donc? demanda une voix tout proche de lui.
Oakley se détourna en sursaut, et aperçut à deux pas de lui un homme
debout sur le bord d'un petit ruisseau.
--Quindaro! s'écria-t-il.
--Oui, lui-même. Que faites-vous par ici, Oakley?
--Ma vieille langue va tout vous dire, répondit celui-ci.
En même temps il se mit à lui raconter toutes les aventures précédemment
survenues.
--Et où se trouve Mary? demanda Quindaro.
--Quelle Mary?
--Votre fille.
--Ah! oui; Molly. C'est comme ça que je l'appelle, cette petite fille;
cependant c'est malgré la vieille femme qui me répète toujours qu'il
faut dire Mary.
--Où est-elle?
--En lieu sûr, allez! dans la cabane de l'ermite, avec sa vieille mère.
--La croyez-vous réellement en sûreté?
--Certes! Dieu vous bénisse! Il n'y a pas de ce côté-ci de la
Californie, un Peau-Rouge qui ose toucher au vieux John. Mais venez donc
par ici, je vais vous dire un secret que vous garderez pour vous seul.
--Qu'est-ce que c'est?
--Ce vieux bonhomme là est plus fort qu'un ours brun. Je l'ai éprouvé il
y a peu d'instants!
Parlant ainsi, l'honnête Jack se frotta vigoureusement les épaules.
--Ah! où est-il donc le vieux? demanda Quindaro avec un intérêt soudain.
--Il était par là haut, il y a une demi-heure tout au plus; maintenant,
il est parti sur une piste et je ne serais point étonné de lui voir
faire quelque rude besogne. Je vais vous dire un autre secret; le vieil
ermite est avec nous sur le sentier de guerre contre les Rouges. Ça
c'est vrai comme parole d'Évangile; car il l'a dit, et je le sais homme
à ne pas mentir. Mais pourquoi n'êtes-vous pas venu voir Molly depuis si
longtemps? Je crois qu'elle prend ça à coeur; elle est devenue pâle et
sérieuse, elle ne rit plus; elle n'est plus joyeuse fille comme à
l'époque de notre arrivée au Settlement.
--Hélas! monsieur Oakley, les troubles de ces contrées suffiraient pour
enlever son sourire à la nature elle-même, et pour mettre en deuil
l'azur du firmament. Pourquoi ne vous ai-je pas visité depuis
longtemps?... parce que j'ai trop d'ouvrage à accomplir ici; parce que,
jusqu'à la fin de cette guerre, je me suis voué à une seule et unique
tâche. Il est vrai, entièrement vrai, que je porte toujours dans mon
coeur l'image de votre fille; mais mon coeur saigne d'une blessure
toujours ouverte; le sang en sort avec une telle abondance qu'il
obscurcit ma vue pour tout autre objet. Quand ma vengeance sera
accomplie, grandement, complètement, alors j'irai vous voir. Mais non
auparavant... non, pas avant cette heure.
Quindaro parlait avec une vive émotion.
--Vous m'excuserez, monsieur Quindaro, mais je vois que vous êtes un
homme d'éducation et j'ai peur que ma pauvre Molly ne soit pas un parti
pour vous. Mais vous ne voudriez pas...--Oh! je confesse que je suis un
vieux fou, et je mériterais qu'on me trépignât sur le nez pour cette
question...--Voyez-vous, j'aime ma fille à tel point, que mon vieux
coeur se briserait, s'il arrivait quelque chose à mon enfant.
--Bien: que vouliez-vous me demander?
--Vous ne voudriez pas jouer avec l'amour de ma petite Molly;...
l'abandonner au désespoir et à la mort?...
Quindaro bondit sur ses pieds et regarda fixement Oakley sans prononcer
une parole.
--Oh! vous n'avez pas besoin de répondre, continua le brave Jack d'une
voix émue, je lis votre pensée dans vos yeux. Souffletez-moi pour ma
sotte question! C'est une idée qui m'a traversé la tête. Je vous ai
toujours considéré comme un coeur loyal, un homme droit et honorable;
ma pensée sur vous n'a pas changé. Vous m'excuseriez si vous saviez ce
que c'est que d'être père,.... et père d'une fille tendre et dévouée.
L'énergique visage de Quindaro fut agité d'une émotion terrible: il se
couvrit la face des deux mains et resta longtemps sans pouvoir parler.
--Non, M. Oakley, dit-il; non, je ne sais pas ce que c'est que d'être
père. Je connais à peine le bonheur d'être fils et frère... Je connais
l'angoisse... le deuil... la mort... Oh! nuit horrible! continua-t-il
comme répondant à ses propres pensées: nuit de terreurs! Flots de sang!
clameurs mourantes des agonisants! Flammes dévorantes! créatures chères
que j'aimais! je vous ai vengées déjà; mais elle n'est pas pleine
encore, la coupe de la vengeance!
En parlant, cette homme si fort et énergique sentait son coeur se
gonfler comme l'Océan par une furieuse tempête; le sang brûlant
bouillonnait à ses tempes; une flamme sinistre s'allumait dans ses yeux.
Oakley le regarda avec une émotion mêlée de surprise. Il supposait bien
que les Sauvages n'étaient pas étrangers au désastre dont il venait de
parler; mais c'était la première fois que Quindaro laissait échapper une
parole de nature à jeter quelque lumière sur son existence étrange et
mystérieuse.
--Ce sont les Indiens qui vous ont fait tout cela? demanda Oakley après
quelques instants de silence: ils sont capables de tout.
--Oui; ce sont ces Pawnies maudits.
--Ils ont massacré vos parents?
--Oui; père, mère, frères, soeurs;--tous sont morts, excepté moi.
--Êtes-vous sûr que personne n'ait échappé au carnage?
--Oh oui! j'en suis sûr. J'ai vu les corps sanglants, étendus sous mes
yeux.
--Avez-vous pu les ensevelir, décemment, comme il convient de le faire?
--Hélas non! à peine ai-je pu m'échapper vivant. Mais quelques jours
après, lorsque je suis revenu sur le lieu du désastre, j'ai vu cinq
tombes fraîchement découvertes...
--Alors, vous avez suivi les Pawnies?
--Oui: j'ai constamment rôdé autour d'eux pendant qu'ils fréquentaient
les environs du Lac Willow; depuis qu'ils sont dans les montagnes, je me
suis attaché à leurs pas. Je leur ai déjà arraché vie pour vie, depuis
longtemps; mais je ne regarderai ma vengeance comme accomplie et mon
oeuvre comme terminée, que lorsque cette race infernale aura disparu
de dessus terre. Mon nom excite leur terreur, mais ce sera bien pire
encore, plus tard, si mes projets d'extermination réussissent.
--Où est votre habitation, Quindaro?
--Au milieu des rocs de la montagne, dans la vallée, sur la rivière,
partout où ma tâche m'appelle. Quindaro est comme l'oiseau sauvage,
libre de tous ses mouvements.
--Avez-vous quelquefois rencontré le vieux Père John?
--Je l'ai aperçu; mais nous ne nous sommes jamais abordés face à face.
--Quindaro, promettez-moi une chose.
--Laquelle?
--C'est de rendre visite à l'Ermite lorsque vous en aurez l'occasion.
--Pourquoi cela?
--Je vous le dirai plus tard. Promettez-moi.
--Bien! ce sera fait suivant votre désir. Pour le moment il faut que je
vous quitte; je vais me mettre sur la piste de cette bande: peut-être
pourrai-je être utile à la jeune femme et à l'enfant dont vous m'avez
parlé. En même temps je ferai mon possible pour rencontrer le vieil
Ermite s'il se trouve dans ces parages.
A ces mots Quindaro étendit la main, saisit celle d'Oakley, la secoua
cordialement, et s'éloigna d'un pas agile dans la direction des collines
noires.