En mille occasions il a été constaté que l'instinct de ces généreux

animaux égale l'intelligence subtile du chien, lorsqu'ils ont été

habitués à la vie des camps ou de la guerre sauvage. On ne saurait

croire l'impassibilité courageuse avec laquelle bien des chevaux se

comportent au milieu des batailles. On en a vu brouter l'herbe

tranquillement pendant les plus longues et chaudes canonnades sans avoir

l'air seulement de prendre garde aux boulets ou aux volées de mitraille

qui passaient en sifflant autour d'eux. Il est même arrivé que des

chevaux aient été blessés sans qu'aucun mouvement dénonçât leur

souffrance; le cavalier ne s'en apercevait que lorsque la pauvre bête

tombait morte.

Un fait de ce genre s'est passé, dans la dernière guerre, à Gettysburs:

le cheval d'une batterie fut atteint à l'épaule par une balle Minié; le

projectile lui laboura le flanc sur une longueur d'au moins soixante

centimètres, et y resta profondément enterré. Pendant tout le temps que

cette batterie fut engagée, le brave cheval se tint immobile; pas un

frisson, pas un mouvement ne vint trahir l'atroce douleur qu'il devait

éprouver. Ce ne fut qu'après la bataille, et lorsque la batterie fut

hors d'engagement, que l'on s'aperçut de sa blessure et que l'on songea

à faire un pansage dont le pauvre animal se montra fort reconnaissant.

Depuis lors il garda un souvenir intelligent des batailles, et toujours

on le vit dresser les oreilles et renifler d'une façon inquiète à

l'approche d'un corps d'armée ennemi; et cela longtemps avant tout

engagement.

Cet instinct extraordinaire est développé d'une façon surprenante chez

les chevaux élevés dans le désert et accoutumés à la vie sauvage.

Lorsque Marshall remarqua l'inquiétude de son brave Dahlgren, il donna

l'alarme.

--Quelqu'un s'approche de nous; dit-il.

--Les Sauvages? croyez-vous? répondit le vieux John.

--Je ne saurais dire si ce sont des amis ou des ennemis, mais je suis

certain que quelqu'un se trouve dans notre voisinage.

Cependant le cheval parut se tranquilliser et même au bout de quelques

instants il se coucha sur le sol gazonné.

Oakley persista à se déclarer fort peu rassuré. Il fit tout autour du

campement une petite exploration; mais ses regards inquiets ne

parvinrent pas à sonder l'obscurité.

Le vieillard et Marshall s'enveloppèrent de leurs couvertures, et,

s'étendant par terre sans façon, ils parurent disposés à dormir. Ils

avaient pris soin de choisir chacun un abri qui pût les mettre à

couvert contre une attaque soudaine.

Mais le sommeil vint-il visiter leurs paupières....? Tous deux avaient

le coeur gonflé d'émotions diverses bien capables d'éloigner le repos:

Marshall était agité de projets ardents, de vives craintes pour sa femme

et son enfant: le vieux John entendait gronder au fond de son âme les

orages de la vie qui avaient creusé des sillons sur ses joues et blanchi

sa longue chevelure.

Oakley était de faction. Il s'était abrité sous un gros arbre et prêtait

au moindre bruit une attention silencieuse. Une fois ou deux il crut

entendre un froissement dans les feuilles, un craquement parmi les

rameaux desséchés. Toutes ces rumeurs furtives du désert,

inintelligibles et inobservées pour le voyageur novice, sont un langage

bien compris par le chasseur expérimenté.

Minuit approchait. Marshall avait déjà deux fois invité Oakley à lui

céder son poste: mais celui-ci avait toujours obstinément refusé. Le

vieillard semblait profondément endormi, quoiqu'il serrât dans une

vigoureuse étreinte le canon de son long fusil.

Tout à coup le cheval bondit sur lui-même, coucha ses oreilles en

arrière, s'élança en avant, les narines dilatées, et chargea

furieusement un être caché dans un buisson voisin. L'aboiement d'un

chien se fit entendre, en réponse; mais en même temps cet ennemi

invisible prit la fuite.

Le cheval revint tranquillement à sa place.

Marshall et le vieux John s'étaient dressés avec la rapidité de

l'éclair.

--Qu'est-ce que cela signifie? dit le vieillard.

--Qu'en sais-je? répondit Oakley; par le diable, mes pensées ne peuvent

trouver le droit chemin.

--Mais enfin! que supposez-vous? demanda Marshall.

--Ma foi! Capitaine, je ne puis rien dire, si ce n'est que votre cheval

vient de mettre en fuite un chien au lieu d'un Indien. Mais je flaire

quelque chose... taisez-vous! à terre! couchez vous!

Et au même instant Oakley se jeta sur le sol.

Bien en arriva à ses deux compagnons d'avoir suivi son exemple; car un

sillon de feu éclaira l'espace, et la détonation d'une carabine cingla

l'air, à peu de distance.

Marshall fit un mouvement pour s'élancer dans la direction du coup de

feu; John le retint en murmurant à son oreille.

--N'ayez pas peur; ils ne veulent pas blesser Dahlgren, car ils

ambitionnent de s'en rendre maîtres pour leur propre usage. Silence! ne

bougeons pas! et attendons les événements. Les Sauvages qui nous

entourent sont nombreux, sans quoi ils ne se seraient pas hasardés à

brûler de la poudre. C'est une ruse de leur part pour connaître nos

forces. En attendant le jour, tout ce que nous pourrons faire de mieux

c'est de nous tenir cachés et immobiles le plus longtemps que nous

pourrons.

Le jeune officier, qui n'écoutait en ce moment qu'une imprudente

bravoure, eût bien de la peine à suivre cet avis; pourtant il se résigna

de son mieux et attendit sans faire un mouvement.

La nuit s'écoula avec lenteur. Durant cet intervalle deux ou trois

tentatives furent faites pour s'emparer du cheval: mais le noble animal

se défendit victorieusement. On entendit aussi, à plusieurs reprises,

des chuchotements, des frôlements dans les buissons, des respirations

comprimées. Tout cela ne fit pas sortir les voyageurs de leurs

cachettes: le conseil du vieux John était excellent; Marshall ne pût

s'empêcher de le reconnaître intérieurement.

Enfin les premières lueurs de l'aurore se montrèrent; mais on n'aperçut

pas une créature humaine.

--Partons, dit Marshall, et continuons notre route.

--Pas maintenant! répliqua le vieillard; nous avons encore une rude

besogne à faire. Les Sauvages sont cachés tout autour de nous derrière

ces rochers; ils n'attendent que notre apparition pour nous cribler de

balles.

--Que faire, alors? demanda le jeune officier.

--Il faut être plus rusés qu'eux. Vous allez rester ici en embuscade

avec Oakley, pendant que j'irai faire une ronde dans les environs pour

tâcher de découvrir quelque chose.--Oh! ne me regardez pas avec tant de

surprise! Je ne suis pas si vieux et si cassé que je ne puisse encore

escalader assez lestement les rochers et pratiquer les souplesses de la

guerre indienne.

A ces mots, le vieillard prit sa carabine et se perdit dans les défilés

de la montagne. Une heure se passa ainsi dans la plus fiévreuse attente;

à la fin, des mouvements furtifs se firent entendre dans les ravins

environnants, et successivement plusieurs têtes empanachées de sauvages

se montrèrent par dessus les buissons. Enfin l'un d'eux se hasarda en

pleine clairière. Marshall, tout bouillant d'ardeur, fit feu de son

revolver.

Ce fut là une grande imprudence, car l'oreille exercée des Peaux-Rouges

reconnut immédiatement la nature de l'arme, et en conclut que la petite

caravane était de force minime. Aussitôt les Pawnies firent irruption

avec d'affreux hurlements. Le lieutenant déchargea successivement les

cinq coups de son arme impuissante; il ne réussit qu'à blesser trois

Indiens. Quatre autres, sans blessures, s'élancèrent sur lui: ils

savaient bien que ce n'était pas une fusillade de chasseurs, et

méprisaient profondément les soldats réguliers.

Oakley épaula sa bonne carabine, l'Indien le plus proche tomba avec un

hurlement de rage. Mais les trois survivants restaient intacts, leurs

armes chargées: la partie était encore inégale et la position

étrangement dangereuse. La grande difficulté était d'échapper à leur feu

et de transformer la bataille en lutte corps à corps.

Au moment où Oakley se concertait à ce sujet avec Marshall, une clameur

effrayante se fit entendre derrière les Sauvages; elle fut suivi d'un

coup de feu. L'un des Pawnies tomba raide mort.

Les deux autres se retournèrent pour faire face au nouvel ennemi qui les

prenait ainsi à l'improviste; mais, au même instant, la lourde crosse

d'une carabine s'abattait avec une violence irrésistible sur la tête de

l'un d'eux, et l'étendait par terre comme un boeuf assommé. Puis, avec

la rapidité d'un Tigre, le nouveau venu enlaça dans ces bras le dernier

sauvage, l'enleva comme un enfant et le brisa contre les rochers, sans

qu'il eût pu pousser un cri.

--QUINDARO!! s'écria Oakley en reconnaissant le fantastique auxiliaire

qui était survenu si à propos.

--Quindaro, à votre service.

Et sans dire un seul mot de plus, cet homme étrange se mit à remonter la

montagne avec une agilité inouïe.

--Arrêtez-vous un moment! Quindaro! un seul instant! crièrent ensemble

Oakley et Marshall.

--Non! j'ai autre chose à faire encore, répondit-il en disparaissant:

nous nous rencontrerons plus tard.

Au bout d'une seconde le bruit de ses pas s'était évanoui.

Bientôt reparut le vieil Ermite, et la route se continua sans autre

incident. Arrives à la rivière Laramie, les trois voyageurs se

procurèrent aisément un bateau, et, comme il s'agissait simplement de

suivre le fil de l'eau, Marshall et le vieux John arrivèrent au Fort, ou

plutôt à ses ruines, avant la tombée de la nuit. Oakley était resté en

arrière pour conduire Dahlgren en côtoyant le fleuve: néanmoins il

arriva avant que l'obscurité fût complète.

Les Sauvages avaient quitté les environs du fort; quelques soldats

s'étaient groupés dans ce dernier refuge. Marshall obtint d'eux un récit

confus de ce qui s'était passé; mais aucun détail ne pût lui être donné

sur le sort de sa femme et de son enfant: on ne savait rien à leur

égard.

Pour le père, pour l'époux, ce fut une vraie agonie de désespoir.

L'incertitude, plus cruelle que la réalité, le mordait au coeur avec

ses terribles appréhensions; l'image implacable du vindicatif Pawnie

surgissait comme un fantôme menaçant, au milieu de ce tourbillon de

pensées amères. Le malheureux lieutenant se laissa tomber sur le sol et

y resta immobile dans un transport de douleur.

La main amie du vieux John le tira doucement de sa mortelle atonie:

--Du courage! dit-il; ne vous abandonnez pas à cet abattement stérile,

indigne d'un homme de coeur! Il faut agir, maintenant, et non pleurer.

Qui vous dit qu'elle n'est pas vivante et implorant votre secours. Voici

l'heure de montrer du courage et de faire voir que vous savez vous

dévouer pour elle.

A cet instant arriva un soldat qui pût fournir quelques détails sur ce

qui s'était passé; il indiqua la route prise par Wontum lorsqu'il avait

enlevé l'enfant, route suivie par la mère.

Marshall se disposait à se mettre aussitôt en chasse; mais le

détachement de soldats lancés à la poursuite du ravisseur étant revenu

après d'infructueuses recherches, le jeune lieutenant renvoya le départ

au lendemain pour leur laisser le temps de prendre un peu de repos.

Oakley et le vieillard partirent sans attendre les soldats, aimant mieux

agir seuls qu'avec des auxiliaires qu'ils considéraient comme nuisibles,

ou au moins profondément inutiles.

CHAPITRE V

POURSUITE.--FUITE DU TIGRE.

Wontum ne s'était point attendu à être poursuivi de si près par la mère.

Il avait supposé qu'un grand nombre de soldats quitteraient le Fort pour

le rechercher, et qu'alors un assaut pourrait être donné avec toutes les

chances possibles de succès.

Cependant il avait songé aussi à attirer dans les bois la mère désolée,

et s'était réservé l'espoir de s'en emparer aisément.

Ses espérances étaient dépassées. Le Fort allait tomber sous une nuée

d'assaillants: l'heure du triomphe et de la vengeance était arrivée.

Un rayon de joie cruelle illumina son farouche visage lorsqu'il aperçut

Manonie s'élançant des remparts et traversant la vallée avec la

rapidité d'un oiseau. Sa proie courait vers lui!

Ce fut avec une orgueilleuse inquiétude--aussitôt dissipée--qu'il

constata l'agilité de la jeune femme. Les trois années de civilisation

qui venaient de s'écouler n'avaient point anéanti ses facultés sauvages:

il retrouvait _Coeur-de-Panthère_, l'indomptable fille des bois que

n'arrêtaient ni la montagne, ni le fleuve, ni la forêt.

Wontum s'arrêta, moitié pour l'attendre, moitié pour contempler la chute

du Fort. Bientôt la mêlée se ralentit, l'incendie s'alluma, les soldats

se dispersèrent, fuyant éperdus dans toutes les directions.

Laramie avait vécu!... Et Manonie approchait!

Le coeur du chef Pawnie se gonflait d'une joie farouche; ses yeux

voyaient flotter dans l'air le spectre de la vengeance, ses oreilles

entendaient les cris des victimes!...

Manonie arriva comme une flèche: le petit Harry était assis par terre à

côté de l'Indien, pleurant et se désolant: lorsqu'il aperçut sa mère, il

vola dans ses bras et se suspendit à son cou. Elle fit aussitôt

volte-face et reprit le chemin du Fort, mais Wontum l'arrêta en lui

disant:

--Que _Coeur-de-Panthère_ prenne du repos.

--Pas auprès de vous, monstre infernal que vous êtes! s'écria-t-elle.

--Wontum n'est pas un monstre. Il est un grand guerrier; il tue ses

ennemis.

--Et il dérobe les enfants! Wontum n'est qu'un voleur ignoble!

--Ugh!

--Pourquoi avez-vous enlevé mon fils? N'est-ce pas là un misérable

exploit, indigne d'un grand guerrier?

--_Coeur-de-Panthère_ veut-elle ravoir son enfant?

--Oh! oui! rendez-le moi et je vous serai reconnaissante toute ma vie!

--Qu'elle devienne la femme de Wontum.

--Comment le pourrais-je? je suis mariée déjà.

--Ugh! _Coeur-de-Panthère_ va venir avec le chef.

--En quel lieu?

--Aux wigwams du pays des Pawnies. _Coeur-de-Panthère_ deviendra la

squaw de Wontum, sinon l'enfant sera tué. Allons.

Le Sauvage saisit de nouveau le petit Harry et se dirigea

brusquement-vers le Fort qui venait d'être pris par les Indiens. Pour

traverser la rivière Laramie, il prit un petit canot amarré sur la rive

et se dirigea vers le théâtre du carnage.

Manonie, la pauvre mère, s'était attachée à ses pas.

La destruction de la forteresse marchait rapidement: tout ne fut bientôt

plus que cendres et ruines: alors les Sauvages s'arrêtèrent satisfaits,

et, au commandement de Wontum ils commencèrent à effectuer leur

retraite.

Dans le butin se trouvaient plusieurs superbes chevaux d'officiers:

Manonie fut placée sur l'un d'eux, Wontum monta sur un autre, portant

l'enfant dans ses bras. Il partit sur le champ au grand galop entraînant

après lui la malheureuse femme qui, pour ne pas perdre son fils de vue,

l'aurait suivi jusque dans les plus affreux précipices.

Le chef Pawnie avait réussi à souhait dans tous ses projets: son plus

grand triomphe était d'avoir pu s'emparer de la mère et de l'enfant. Peu

lui importait le désespoir du père, car il était peut-être mort ou

prisonnier à cette heure, si l'embuscade de la montagne avait réussi.

Wontum, en habile stratégiste, n'avait rien oublié. Informé qu'un

détachement de soldats avait fait une sortie dans la vallée, et

présumant que ce petit corps d'armée reviendrait par les bords de la

rivière Platte, Wontum avait dépêché une horde de Pawnies pour

intercepter la route, à la hauteur du pic Laramie.

Au point où en étaient les choses, le chef Indien n'avait plus aucun

désir de livrer bataille; son unique but était de regagner _Devil's

Gate_, parce que dans ces défilés inaccessibles il n'avait plus à

craindre l'artillerie des blancs. Les deux très-petites pièces de

campagne que possédait la garnison de Laramie étaient l'épouvantail des

Sauvages depuis la sévère leçon qu'ils avaient reçue à _South-Pass_.

Manonie marchait dans un morne silence, sachant bien que toute parole

serait inutile au milieu de cette troupe ennemie. Évidemment elle était

prisonnière; entièrement à la merci de son ravisseur, elle et son petit

Harry: quel sort affreux lui réservait l'avenir?... Ce qui augmentait

encore l'amertume de ses angoisses, c'était la disparition inexplicable

de son mari, et la pensée cruelle que, jamais peut-être, elle ne le

reverrait.

Lorsqu'on eut atteint les premières collines du pic Laramie, Wontum fit

halte subitement et donna ordre à ses guerriers de l'imiter. Puis il se

jeta dans un petit chemin creux, profondément encaissé dans les rochers,

et servant de lit à un ruisseau. Dans un pareil défilé, les Sauvages

étaient certains de ne laisser aucune trace de leur passage.

A peine y étaient-ils entrés que Manonie entendit à peu de distance des

piétinements de chevaux qui lui donnèrent à penser qu'un corps de

cavalerie était proche. Peut-être étaient-ce des amis, des sauveurs que

le ciel lui envoyait! Peut-être son mari était-il dans les rangs de

cette troupe expéditionnaire!

Les Sauvages, pour éviter d'être aperçus se jetèrent par terre, et

gardèrent la plus silencieuse immobilité.

Une pensée illumina _Coeur-de-Panthère_... si elle appelait au

secours? En même temps elle songea que, dans la bataille qui allait

infailliblement s'engager, son fils et elle courraient les plus grands

dangers.

Néanmoins elle se disposait à crier: mais, au moment où la troupe

régulière fut tout à fait proche, Wontum appuya la pointe de son couteau

sur la poitrine du petit garçon, en disant à voix basse:

--Si _Coeur-de-Panthère_ fait du bruit, je tue l'enfant.

Manonie frissonna et se renferma dans un douloureux silence. Le

piétinement des chevaux, le cliquetis des sabres, les cris et les éclats

de rire des cavaliers, venaient frapper ses oreilles!... et elle ne

pouvait donner un signal! Des amis étaient là, en force imposante,

apportant avec eux le salut.--S'ils eussent soupçonné sa misérable

position!--Et elle ne pouvait pas pousser un cri, faire un signe, sans

tuer son enfant!...

Les soldats s'éloignèrent lentement, sans rien voir, sans rien deviner.

Le coeur de Manonie se glaça et perdit tout espoir; l'heure de la

délivrance n'avait pas sonné.

Au même instant se produisit un incident imprévu: le cheval monté par

Wontum se mit à fouiller la terre du pied: puis, il poussa un

hennissement auquel répondit celui de Manonie. Le corps de cavalerie fit

halte sur le champ, et à la même seconde un énorme chien, après avoir

fouillé les buissons, s'enfuit en hurlant vers ses maîtres.

--Ugh! mauvais! très-mauvais! grommela Wontum.

Aussitôt il jeta un regard rapide tout autour de lui, et sans dire une

parole il s'élança sur le revers de la montagne avec la vélocité d'un

cerf, tenant toujours l'enfant entre ses bras: la mère courut sur ses

traces, décidée à mourir plutôt que de perdre de vue son innocent

trésor.

Il était temps de fuir! La détonation d'une pièce d'artillerie fit

gronder les échos: une volée de mitraille faucha les buissons en

rebondissant sur les rochers avec mille sifflements. Le cheval que

Manonie venait de quitter fit quelques bonds convulsifs, poussa un cri

lamentable et roula mort dans les rochers.

Les Sauvages bondirent hors de leur retraite avec d'atroces hurlements,

et engagèrent le combat: mais un feu de file foudroyant les accueillit

d'une façon si terrible, qu'un tiers des Indiens tomba pour ne plus se

relever.

Ils avaient affaire à environ cent dragons des États-Unis, bien montés,

bien armés, munis chacun d'une carabine et d'une paire de pistolets.

En entendant le hennissement du cheval ils se doutèrent qu'il y avait

là, près d'eux, quelque chose de suspect. Sans perdre une minute ils se

formèrent en ligne, mirent en batterie deux pièces de six qui formaient

leur artillerie de campagne, et firent feu, au jugé, dans les buissons

pour en faire sortir les tigres à face humaine qui s'y cachaient.

Le chien que les dragons avaient envoyé en éclaireur était dressé à ce

service: ce n'était pas la première fois que le fidèle et intelligent

animal se signalait ainsi.

En se voyant assaillis par une nuée de Sauvages, les braves cavaliers

furent surpris désagréablement; néanmoins ils ne se déconcertèrent pas

et soutinrent intrépidement leur choc. Un second, puis un troisième feu

de peloton fut tiré sans produire autant de ravages que le premier;

cette fois c'était le tour des pistolets, beaucoup moins meurtriers que

les carabines.

Heureusement le canon fonctionna de nouveau et décima les Sauvages. Pour

eux, ces formidables détonations étaient la voix terrible d'un tonnerre

auquel rien ne pouvait échapper.

Bientôt on en vint à une lutte corps à corps. Les Indiens combattirent

avec une rage désespérée; mais ils ne purent tenir longtemps contre les

flamboyants revers des grands sabres. D'ailleurs ils se sentaient tous

découragés, n'ayant plus de chef: la voix de Wontum leur manquait, elle

qui les avait si souvent excités au combat. Personne ne l'avait vu fuir,

on le croyait mort dans la mêlée.

L'engagement ne fut pas long; en une demi-heure, cent cinquante Sauvages

sur deux cents étaient tués ou grièvement blessés: le reste, épouvanté,

prenait la fuite et disparaissait au travers des précipices.

Wontum n'avait pas été aperçu par les dragons: l'épaisseur du fourré

avait dissimulé sa fuite. Il s'arrêta donc à bonne distance, et attendit

tranquillement l'issue de la bataille. Sa fureur, lorsqu'il vit la

déroute des siens, serait impossible à décrire: il s'adressa

intérieurement les plus amers reproches d'avoir quitté furtivement le

théâtre de la lutte; ses regrets étaient d'autant plus vifs que cette

espèce de désertion n'avait point eu la crainte pour motif; la haine du

chef Pawnie contre les blancs exaltait son courage jusqu'à la témérité.

Mais sa passion de vengeance personnelle l'avait entraîné trop loin:

pour s'assurer de Manonie et de son enfant il s'était sauvé comme un

lâche!...

Ces réflexions orageuses faillirent devenir funestes au petit Harry; la

main du Sauvage se leva pour le briser contre les rochers, et si la

mère, prompte comme l'éclair, ne se fut interposée, le pauvre innocent

était mort.

Il était impossible à la cavalerie de poursuivre les fuyards à travers

les rochers, les Dragons se replièrent donc en ordre de bataille, et

s'occupèrent de leurs morts et de leurs blessés: ces derniers étaient au

nombre de cinquante environ: il n'y avait que quatre tués, les Indiens

ayant fait usage seulement du tomahawk et du couteau.

Manonie, le coeur brisé, avait vu s'éloigner sans retour ces amis

nombreux dont un seul aurait pu la sauver, et qu'elle n'avait pu avertir

ni par un cri, ni même par un geste.

Vainement elle essaya de sonder Wontum sur ses intentions, mais il

opposa à toutes ses questions un dédaigneux silence. Quand elle se

hasarda à demander des nouvelles de son mari, il lui répondit par un

sourire de tigre.

Le voyage recommença; chacun était épuisé de fatigue; plusieurs Sauvages

étaient sans chevaux. Au lieu de descendre dans la vallée, on suivit le

flanc escarpé de la montagne, et on arriva, le soir, sur le bord d'une

belle petite rivière qui serpentait au pied des collines.

Les débris de la troupe sauvage s'étaient ralliés autour de Wontum et

commençaient à reprendre courage: on fit halte, et les préparatifs d'un

campement pour la nuit furent commencés.

Le site était complètement solitaire et désert, sans la moindre

apparence de route ou même d'une simple piste; Manonie ne pût s'y

reconnaître, elle à qui, pourtant, tous les sentiers de la plaine

avaient été familiers. Néanmoins elle reconnut avec satisfaction que le

cours d'eau était un des affluents de la Platte... Son active et

courageuse imagination se mettait déjà en travail pour préparer une

évasion.

Le camp établi, la jeune femme fut placée au centre d'un cercle formé

par la troupe sauvage. On lui laissa le petit Harry pour qu'il put

reposer à côté d'elle:

Avant de se livrer au sommeil, Wontum fit avec l'écorce de quelques

jeunes arbrisseaux une longue et forte corde avec un bout de laquelle il

lia un bras de sa captive; l'autre bout resta roulé autour de sa

ceinture. Cette précaution diabolique devait être d'une funeste

efficacité contre toute tentative de fuite.

Ensuite, la bande entière se coucha pour dormir.

Cœur de panthère · 第 3 / 9 段