sera le clapotement de la pluie ou le grincement des volets qui nous
aura inquiétés.
--Non! non! mon oreille a été attentive aux moindres bruits depuis la
chûte du jour, elle n'avait rien entendu de semblable jusqu'à ce moment.
Je ne serais pas du tout surprise que les Indiens fussent en train de
rôder par ici.
--Vous me paraissez dans l'erreur, Manonie. Vous êtes dans une agitation
nerveuse occasionnée par l'absence de votre mari. Il serait impossible à
un Sauvage d'entrer ici sans être aperçu. Je vous conseille de vous
reposer; cet état d'attente et de vigilance forcée vous fait mal.
--Il me serait impossible de prendre du repos, alors même que je le
voudrais. D'ailleurs, mon petit Harry a eu la fièvre et a passé une
partie de la nuit dans l'insomnie. Il dort à cette heure.
--Sans doute vos inquiétudes l'ont agité. Croyez-moi, remettez-vous au
lit, sans vous tourmenter davantage de tout cela. Si, par hasard, le
bruit se renouvelait, je sortirais aussitôt pour faire une ronde sévère,
et vérifier ce qui se passe.
--Vous n'avez rien entendu dire sur le sort de mon mari et de nos amis,
n'est-ce pas?
--Pas encore; mais je n'ai aucune crainte à leur sujet.
--Je n'en puis dire autant: tout ce que je vois depuis quelques jours me
donne à penser que les Sauvages préparent quelque méchanceté. J'en ai
aperçu bon nombre errant dans les environs, et leur apparition en ces
lieux ne présage rien de bon. Je suis tourmentée de l'idée que mon mari
n'était pas escorté de forces suffisantes.
--Oh! nous lui avons encore envoyé cent hommes de renfort. Demain, sans
doute, nous les verrons arriver sains et saufs.
--Dieu le veuille! bonsoir, lieutenant Blair.
Sur ce propos Manonie ferma ses contrevents.
Le jeune officier resta encore un moment occupé à sonder les obscurités
de la nuit, puis il referma sa fenêtre et alla se coucher.
Wontum se releva d'un seul bond.
Si quelque spectateur invisible avait pu apercevoir le visage de
l'Indien, il aurait été épouvanté de l'infernale et triomphante
expression qui se peignait sur ses traits de bronze. Le démon rouge
savait maintenant tout ce qu'il voulait: Manonie était enfin trouvée;
sa chambre était connue; l'absence de son mari, l'absence des meilleurs
soldats du Fort, la faiblesse numérique de la garnison, tout venait
d'être révélé à l'audacieux espion.
Il eût peine à retenir le cri de joie qui gonflait sa poitrine.
Son premier mouvement fût de rejoindre ses guerriers et de donner
immédiatement l'assaut; une réflexion l'arrêta: le jour allait se lever
dans peu d'heures, trop tôt peut-être pour que les Indiens eussent le
temps d'être prêts à l'attaque. Or il ne fallait pas se risquer à un
combat douteux qui pût aboutir à une défaite.
D'autre part l'orgueilleux désir de mener tout seul à fin cette sinistre
aventure le possédait. En un instant il eut combiné son plan, basé sur
ce que le lieutenant Blair venait de dire; savoir, qu'il sortirait pour
faire une ronde s'il entendait le moindre bruit.
Il se rapprocha donc du volet et le cogna doucement, de façon à ce que
Manonie ne pût l'entendre, puis il s'étendit par terre vivement. La
fenêtre de Blair s'ouvrit brusquement et cet officier demanda «qui va
là?».
Bien entendu il ne reçut pas de réponse.
Alors le lieutenant sortit de sa chambre et ouvrit la grande porte
d'entrée: le Sauvage, aussitôt qu'il entendit ses pas craquer sur le
gravier des allées, s'élança, prompt comme la pensée, dans la chambre
vacante et se blottit sous le lit.
Un sourire diabolique contracta ses traits, lorsque son oreille
attentive saisit les ordres de recherche donnés par Blair à haute voix.
--Personne n'aura l'idée de regarder par ici, pensa-t-il; Wontum est
plus rusé que le serpent, plus subtil que l'oiseau de la nuit: il se rit
des Faces-Pâles.
Au bout de quelques minutes l'officier rentra dans sa chambre, s'assit
devant sa table et se mit à feuilleter des papiers en attendant le
résultat des perquisitions. Au bout d'une heure, un caporal se présenta
et informa son chef que tout avait été visité dans le fort sans aucun
résultat. Alors le lieutenant ferma ses volets, puis se coucha.
Une heure après, la respiration égale et retentissante du jeune homme
annonça à son dangereux hôte qu'il était profondément endormi. Wontum
rampa hors de sa cachette avec des précautions infinies, s'assit sur le
bord du lit, et se mit à contempler le lieutenant, qui, certes, ne
soupçonnait point le terrible péril auquel il était exposé.
Le Sauvage tira de sa ceinture un couteau long et acéré; il en essaya la
pointe sur le bout de son doigt, et éprouva un mouvement de satisfaction
intime en se voyant maître de la situation, en voyant un de ses ennemis
mortels complètement à sa discrétion.
Il se redressa de toute la hauteur de sa grande faille et se pencha sur
le dormeur en levant son couteau qui jeta, dans l'ombre, un éclair
sinistre.
Puis, sa main s'abaissa sans frapper... Le jeune lieutenant souriait au
milieu d'un rêve... peut-être son âme, libre pendant quelques instants
des liens terrestres, s'était envolée aux régions heureuses où tout est
joie, bonheur et amour.
Presque en même temps, troublé par les effluves magnétiques rayonnant
autour de l'Indien, son sommeil fut interrompu soudain; Blair ouvrit les
yeux.
En apercevant près de lui cette forme sombre et menaçante, le jeune
officier chercha à se lever; sa poitrine rencontra la pointe du
poignard.
--Silence! gronda le Sauvage.
--Que voulez-vous?
--Vous tuer--de suite--voilà!
Le malheureux lieutenant ferma ses paupières, poussa un soupir; la lame
s'était enfoncée toute entière dans sa gorge.
Le bandit regarda froidement le cadavre et resta quelques moments
immobile. Tournant ensuite sur ses talons, il marcha vers la porte,
l'ouvrit et fit quelques pas dans le vestibule: la mèche fumeuse et
carbonisée d'un quinquet jetait dans l'ombre quelques lueurs mourantes,
un profond silence régnait partout. Wontum s'enfonça dans le corridor
d'un pas de fantôme, cherchant l'escalier qui menait aux étages
supérieurs.
L'ayant trouvé aisément, il en gravit légèrement les degrés, s'orienta
habilement, et finit par découvrir la porte de la chambre où reposait
Manonie.
Là, il s'arrêta pour écouter; point de bruit... la mère et l'enfant
dormaient. Au travers d'une crevasse l'Indien reconnut que la veilleuse
éclairait encore. Il mit la main sur le loquet pour ouvrir; la serrure
était fermée à clef.
Cet obstacle imprévu faillit déconcerter le Sauvage: attendre, c'était
perdre un temps précieux, et, aux premiers rayons du jour, courir risque
d'une mort certaine; enfoncer la porte, c'était jeter sur lui toute la
garnison que Manonie, réveillée, appellerait à grands cris...
Que faire donc?... Wontum sentait chanceler son audace.
Mais, lorsqu'un de ses favoris accomplit l'oeuvre du mal, Satan leur
procure parfois une chance toute spéciale: ainsi arriva-t-il en cette
occasion.
La démarche lourde et cadencée d'une ronde de nuit se fit soudain
entendre, tirant de leur silence les échos endormis sous les voûtes
sombres. Un mouvement se fit entendre dans la chambre de Manonie. Wontum
prêta l'oreille avec avidité, puis il fit un bond en arrière, et eût à
peine le temps de se cacher dans l'embrasure d'une autre porte. Manonie
sortait, un bougeoir à la main, et se dirigeait vers l'escalier.
Tout en descendant légèrement les marches elle murmurait quelques mots,
comme si elle eût répondu à ses propres pensées.
--Le voilà peut-être arrivé! dit-elle avec joie.
Et elle courut vers la porte, croyant aller au-devant de son mari.
Pendant qu'elle s'éloignait, le Sauvage se glissa à pas de loup dans la
chambre, se cacha derrière les doubles rideaux de la fenêtre et attendit
les événements.
Il eût le temps de faire l'examen de la pièce: elle était meublée sans
luxe, mais néanmoins elle renfermait tout ce qui constitue une
simplicité confortable. Près du lit de sa mère, le petit Harry reposait
dans un joli berceau.
Le petit Harry... le fils de celle qu'il avait aimée avec tant
d'emportement, tant de fureur!... L'innocente créature allait servir
d'instrument aux angoisses de son père et de sa mère!...
Un infernal sourire crispa les lèvres du Sauvage; il lui fallut un
effort suprême pour retenir un cri de triomphe, le redoutable cri de
guerre du Pawnie.
Son attente ne fut pas longue; Manonie reparut bientôt. C'était la
première fois que Wontum la revoyait depuis trois ans. Une émotion
profonde et étrange le saisit à son aspect; son visage s'assombrit en la
contemplant; il caressa de la main son couteau avec une amère volupté.
La jeune femme s'approcha du berceau et se pencha sur son premier-né. Il
dormait d'un paisible et profond sommeil.
--Mon Dieu! merci! murmura-t-elle en joignant ses mains sur cette petite
tête chérie, mes craintes étaient vaines; il repose sans souffrance, mon
mignon baby, et ses jolies lèvres roses ont un sourire.--Oh! Seigneur!
si j'allais le perdre! Mais non, je suis folle; le lieutenant Blair a
raison de me dire que je dois prendre soin de moi pour me conserver à
mon fils. Oui, allons dormir, il le faut, je me sens bien lasse. Chose
étrange! lorsque je vivais dans les bois de la montagne je n'étais
jamais fatiguée; porter des fardeaux, suivre une piste, pagayer un
canot, tout cela n'était qu'un jeu pour moi. Et maintenant que je vis au
milieu du luxe, dans le bien-être, je suis harassée pour peu de
chose.--Ah! c'est qu'alors mon esprit et mon coeur étaient
insouciants: aujourd'hui, quand mon cher Henry est absent seulement une
heure, je n'ai devant les yeux que des visions de mort,... j'ai peur,
toujours peur quand mon enfant est souffrant, je le crois perdu!...--Et
pourtant, je ne voudrais pas changer d'existence, redevenir ce que
j'étais..., seule... isolée... sans famille...! Oh! non! ce serait
terrible, de perdre tout ce bonheur inquiet mais précieux, que le ciel
m'a donné.--Je ne sais si mes parents m'aimaient comme j'aime mon fils.
Ils doivent être morts, car je sens bien que je ne survivrais pas à une
telle perte... Allons nous coucher.
A ces mots, la jeune mère s'agenouilla auprès du berceau, leva ses mains
vers le ciel, et fut absorbée pendant quelques instants dans une
fervente prière. Elle se releva ensuite doucement, pressa contre ses
lèvres une petite main rose que l'enfant avait arrondie sur son front;
puis elle se glissa doucement vers son lit, marchant sur la pointe des
pieds, pour ne point troubler le sommeil du cher petit innocent.
Fatiguée de ses veilles et de ses inquiétudes, Manonie s'endormit
profondément.
Le monstre à figure humaine qui veillait, caché dans un recoin obscur,
quitta sang bruit sa sombre retraite et s'approcha lentement du lit, le
couteau tiré en cas de besoin. Il prit l'enfant dans ses bras avec une
précaution telle que ni lui ni sa mère ne furent éveillés: il ouvrit
silencieusement la porte, traversa le vestibule, descendit l'escalier
comme un fantôme et arriva dans la chambre du lieutenant qu'il avait
tué. En ouvrant les volets il s'aperçut avec un sentiment de malaise
qu'il faisait presque grand jour. Les fils de Satan craignent la
lumière; leur élément c'est la nuit.
Mais, au mouvement qu'il fit pour bondir par la fenêtre, l'enfant
s'éveilla; à peine ses yeux se furent-ils ouverts sur l'horrible visage
courbé vers lui qu'il se mit à pousser des cris lamentables de terreur.
Sur le champ, la mère, se levant en sursaut, répondit par d'effrayantes
clameurs qui allèrent troubler la garnison jusque dans les derniers
recoins du Fort. L'étincelle électrique est moins rapide que la
vigilance maternelle.
Wontum en entendant ce tumulte soudain, comprit qu'il n'avait pas une
seconde à perdre, et s'élança comme une flêche dans la direction des
remparts. Son apparition était si inattendue et les sentinelles si peu
sur leurs gardes, qu'avant le commencement des poursuites, l'Indien
était déjà sur les parapets. Vingt carabines se levèrent dans sa
direction; mais personne ne fit feu: on craignait pour l'enfant.
Le démon rouge franchit les murailles, courut comme un daim jusqu'à la
rivière Laramie, s'y jeta à corps perdu, la traversa à la nage avec une
rapidité surprenante, puis s'enfonça dans les bois qui garnissaient la
rive opposée.
La malheureuse mère avait eu à peine le temps d'ouvrir sa fenêtre et de
voir disparaître l'enfant aux bras de son ravisseur.
Un premier mouvement d'angoisse et de désespoir paralysa ses forces,
elle retomba inanimée. Mais, dans la même seconde, elle se releva
impétueuse, invincible, capable de tout; la force maternelle, infinie,
irrésistible, venait de la transformer.
Plus de cris, plus de gémissements; la flamme dans les yeux, elle se
dressa comme un ressort d'acier et bondit au travers de la fenêtre;
soutenue dans sa chûte par des ailes invisibles, elle effleura à peine
le sol et reprit son essor, les cheveux au vent, les bras tendus,
courant dans la direction du Pawnie, plus rapide, plus intrépide que
lui.
Elle traversa l'Esplanade comme une apparition vengeresse, franchit les
remparts, les fossés, la rivière. Bientôt on pût voir une ombre
s'enfonçant dans les bois: c'était la mère ardente, hors d'elle-même,
en pleine chasse pour son enfant.
Quand elle eût disparu, les soldats de la garnison se portèrent
tumultueusement à la chambre où le lieutenant Blair gisait dans son
sang. L'examen du corps donna lieu à mille conjectures qui, toutes,
vinrent se confondre en une incertitude profonde: la mort de l'infortuné
officier resta pour le moment un mystère inexpliqué.
Dans la pensée que les Indiens du voisinage étaient à coup sûr les
auteurs ou les complices de ce double crime, la majeure partie de la
garnison se mit en campagne pour les poursuivre chaudement.
Cette imprudente expédition devint la perte du Fort: les Sauvages le
sachant dégarni de la presque totalité de ses forces, lui donnèrent un
assaut terrible auquel rien ne pût résister. Après avoir anéanti cette
poignée de braves qui leur avaient opposé une défense héroïque, les
Indiens firent de la forteresse un monceau de ruines et de cendres.
Quelques malheureux soldats échappés par miracle purent seuls raconter
les péripéties de ce désastre: le Fort Laramie et ses défenseurs avaient
vécu.
CHAPITRE IV
AVENTURES DE MONTAGNES.--QUINDARO.
Ce n'était pas une petite besogne pour le lieutenant Marshall et ses
nouveaux amis que de se frayer une route au travers des roches, des
arbres, des inextricables buissons qui hérissaient les flancs de la
montagne. Le jeune officier se sentait dévoré d'impatience, et si ce
n'eût été la crainte de désobliger ses amis, il aurait passé par la
vallée sans se préoccuper des dangers mortels qu'il y aurait
infailliblement rencontrés.
La nuit venue, les voyageurs firent halte pour prendre le repos dont ils
avaient grand besoin car la journée avait été rude.
Après avoir promptement expédié un frugal repas, on se mit à causer, et
on calcula les ravages que pourraient faire les Indiens avant que des
forces militaires, suffisantes pour réprimer leurs expéditions, fûssent
arrivées sur les lieux.
Oakley se plaisait à supposer que le soulèvement Indien s'évanouirait en
fumée; mais l'Ermite secouait la tête d'une façon significative.
--Si seulement, disait Oakley, nous pouvions mettre la main sur ce _Chat
des Montagnes_, comme leur coquin de chef s'intitule lui-même, on lui
signerait une feuille de route pour le grand voyage et tout serait dit.
--Qu'entendez-vous par ces mots? lui demanda Marshall.
--Quels mots...? le grand voyage...?
--Oui.
--Ah! ah! la question est bonne! deux onces de plomb dans le crâne, et
six pieds d'eau tout autour de lui: voilà ce qu'il lui faudrait, jeune
homme: avec çà, en suivant le cours du Laramie, il irait loin! Je crois
qu'on peut appeler une semblable promenade un grand voyage.
--C'est vrai..: mais à qui appliquez-vous ce titre de «Chat des
Montagnes?»
--Eh donc! je suppose que c'est à Nemona le chef Pawnie.
--Mon avis, interrompit l'Ermite, est que Wontum a plus d'influence dans
sa tribu que le chef lui-même. Nemona est un peu trop civilisé, cela
choque ses guerriers: mais l'autre leur convient beaucoup mieux, car
c'est une bête fauve altérée de sang.
--Ce que vous dites là, mon ancien, est juste comme la parole d'un
prédicant en chaire. Et moi je puis ajouter que si ces vermines rouges
n'étaient pas tenues en respect par certain gaillard de ma connaissance,
nous en verrions de cruelles. Wontum en a une peur épouvantable; il le
craint plus que tous les serpents de Rattlesnake-Ridge.
--De qui voulez-vous parler? demanda Marshall.
--Ah! par exemple, capitaine, voilà une question facile, mais la réponse
ne l'est pas autant. Dans tous les environs il n'y a que ma fille Molly
qui sache quelque chose sur cet être mystérieux: mais elle reste bouche
close sur ce chapitre. Oh! c'est une étrange fille que Molly, je vous
l'affirme.
--Enfin! savez-vous au moins son nom? reprit Marshall dont la curiosité
était visiblement excitée.
--Miséricorde! c'est un nom de l'autre monde, qui me déchire le gosier
chaque fois que je le prononce. Molly l'appelle Quindaro.
--Comment se fait-il, demanda le vieux John, que ce soit votre fille qui
sache quelque chose sur cet étranger, et que vous n'en sachiez rien?
--Oh! voyez-vous, John, je n'aime pas trop à me fourrer dans les
affaires de femmes; d'ailleurs je n'y entends rien: Molly est une fille
prudente, je n'ai nul besoin de me mêler de ce qu'elle fait. Je me suis
dit: «Jack! voilà deux amoureux; ne les trouble pas! Lorsque ta vieille
femme et toi vous étiez jeunes et amoureux, tu n'aurais pas souffert
qu'on vînt vous inquiéter.» Donc je considère que je ne dois pas
m'immiscer dans leurs combinaisons.
--Savez-vous si elles sont honorables pour votre enfant, les prétentions
de cet homme étrange?
--Père John!! s'écria Oakley en bondissant sur ses pieds; je suis
incomparablement surpris de vous entendre me faire une telle question!
Comment je sais si cet homme a de bonnes intentions à l'égard de ma
fille?.... En deux ou trois mots je vais vous l'apprendre: Vous
souvenez-vous d'une sombre nuit, il y a environ six ans,--Molly n'était
qu'une petite fille, alors;--les Peaux-Rouges arrivèrent sur nous comme
une meute enragée et se mirent à nous saccager... Moi, je me jetai tête
baissée dans la mêlée; je faisais mon possible, lorsqu'un grand diable
de Sauvage se mit en devoir de m'embrocher avec son long couteau. Ah! ma
foi! je croyais sincèrement que tout était fini pour le vieux Jack
Oakley: à ce moment l'_Homme_ arriva comme la foudre, prit l'Indien par
le cou, le cloua contre un volet!....--C'était plaisir à voir pareil
ouvrage! Oui, sir, ce fut vite et proprement exécuté! Je ne me considère
ni comme un fainéant ni comme un maladroit, et pourtant je serais fort
embarrassé d'en faire autant... Seigneur! ce n'était pas un homme,
c'était un éclair! Quand il eût terminé cette première besogne, il
traversa la mêlée comme un boulet, prit la petite Molly dans ses bras,
l'embrassa tendrement en l'appelant sa mignonne, puis il la déposa en
sûreté, acheva de culbuter les Sauvages et disparut comme une ombre,
sans me dire ni qui il était, ni d'où il venait, ni où il allait; sans
seulement me laisser le temps d'ouvrir la bouche pour le remercier.
--Oui, je me souviens que vous m'aviez déjà raconté cette histoire, dit
le vieux John.
--C'est vrai; et ce n'est pas la première ni la dernière fois qu'il a
tiré d'affaire les Settlers de la plaine: Ah oui! il leur a rendu de
fameux services: partout où il y a du danger on est sûr de le voir
apparaître.
--J'ai entendu parler de ce Quindaro, dit Marshall; et ce que je connais
de son caractère me donne à penser qu'il ne serait pas homme à tromper
une innocente fille.
--Non! de par tous les diables! je suis de votre avis, capitaine; j'ai
confiance, moi, dans la petite Molly; elle est dans le droit chemin, je
vous le dis. Oui, sir, je vivrais jusqu'au jugement dernier, que je ne
changerais pas de sentiment là-dessus: ma vieille femme pense comme moi.
Or, je présuppose que les femmes en savent plus long sur cet article que
les hommes; donc je me suis dit: «Jack! halte-là! ceci n'est pas de ta
compétence, mon vieux papa.» Et je me suis tenu l'esprit tranquille. La
mère a surveillé son enfant, elle a eu l'oeil sur elle comme un chat
sur une souris. Elle m'a dit que Molly était une brave et bonne fille,
suivant toujours le droit chemin comme une flèche bien lancée. Que
faut-il de plus? S'ils s'aiment, on les mariera, et tout sera dit. Oui,
oui, sir, je réponds de Molly et de Quindaro. Si elle ne m'en a pas dit
davantage, c'est parce qu'elle n'en sait pas plus. Ou si elle connaît
quelque autre détail, elle respecte le secret de cet homme; elle fait
bien.
--Vous avez raison, Mister Oakley, répliqua Marshall, votre jugement
vous fait honneur.
--Appelez-moi Jack tout court, s'il vous plaît. Personne, dans tous les
environs, ne connaît _Mister Oakley_, pas même ma vieille femme.
--Fort bien, Jack, vous suivez le droit chemin. Je suppose que Quindaro
a ses raisons pour rester ainsi mystérieux, je n'y vois rien de suspect.
Seulement j'ai cru voir qu'il nourrissait une haine profonde contre les
Sauvages.
--Et cependant, dans plusieurs occasions il n'a montré aucun acharnement
contre les Indiens. Ainsi, jamais on ne l'a vu maltraiter un Peau-Rouge
qui ne commettait aucun acte d'hostilité: seulement, si un de ces
vauriens fait la moindre méchanceté il le corrige cruellement.
--L'avez-vous vu quelquefois? demanda Marshall au vieux John.
--Oui, en une seule occasion: répliqua l'ermite.
--Décrivez-nous donc sa personne.
--Cela me serait difficile. Oakley le pourrait mieux que moi, lui qui
l'a rencontré fréquemment.
--Oh! oh! je ne l'ai pas seulement regardé une demi-douzaine de fois.
J'ai pris son signalement au vol, comme je le ferais pour un coq de
bruyère qui passe.
--Dites toujours ce que vous savez.
--Il est grand et mince, mais élastique comme un roseau. Il porte la
chevelure longue, à la manière du père John; mais elle est noire...,
noire, sir, comme la poitrine du corbeau, et ondoyante comme l'eau.
--C'est donc un jeune homme? demanda Marshall.
--Je pense qu'il a environ trente ans. Mais ce qu'il y a de plus
remarquable en lui, ce sont ses yeux. Ah! sir, les Sauvages en ont peur,
bien plus que de sa carabine.
--Qu'ont-ils donc de particulier?
--Ce qu'ils ont de particulier! C'est du feu, sir! deux jets de flamme!
Je veux être pendu, si, dans la nuit dont je viens de parler, ils
n'éclairaient pas les ténèbres! mes regards ont rencontré les siens: ah!
seigneur! j'ai cru voir une promenade d'éclairs autour de moi. Eh bien!
ses yeux ne sont ainsi que lorsqu'il est au milieu du combat; car au
moment où il a pris et embrassé la petite Molly en nous regardant, ma
femme et moi, des larmes tremblaient au bord de ses paupières; plus
d'éclairs, plus de flammes; c'était le regard humide et doux d'une jeune
mère.
--Connaissez-vous quelque chose de son histoire?
--Absolument rien; si ce n'est qu'il fréquente la plaine.
--Où demeure-t-il?
--Ceci est encore un secret; nul ne le sait. Quelque part dans la
montagne; au fond d'une caverne, probablement. Et encore, je ne serais
pas étonné qu'il fit comme les oiseaux en se gîtant, à droite, à gauche,
là où il est surpris par la nuit.
--Tout cela est singulier et très-intéressant, je l'avoue, observa
Marshall; mais il est temps de faire nos préparatifs pour la nuit.
Toutes les fois que je campe, la nuit, surtout en pays dangereux comme
celui-ci, j'ai l'habitude de placer des factionnaires en vedette. Nous
sommes si peu nombreux, qu'une pareille mesure sera difficile à prendre:
croyez-vous utile que nous fassions chacun notre tour de garde, en nous
relevant successivement, tout le long de la nuit? demanda-t-il au vieux
John.
--Il est certain que ce sera une excellente chose de faire activement le
guet, répondit le vieillard; si nous ne sommes point inquiétés, tant
mieux; mais si l'ennemi nous surprenait hors de garde nous serions
perdus: mieux vaut donc veiller.
A ce moment le cheval du lieutenant dressa les oreilles, renifla l'air
bruyamment et s'agita d'une façon extraordinaire.