Produced by Laurent Vogel, Chuck Greif and the Online
Distributed Proofreading Team at http://www.pgdp.net (This
file was produced from images generously made available
by the Bibliothèque nationale de France (BnF/Gallica) at
http://gallica.bnf.fr)
1 fr. 25 c. le volume.
GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
COEUR DE PANTHÈRE
[Illustration]
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, éditeur, 9, rue de Verneuil
_Propriété exclusive de l'éditeur_
COLLECTION
DES
JOYEUX ROMANS ILLUSTRÉS
A 2 francs le volume
PIGAULT-LEBRUN. { Monsieur Sans-Souci, dessins de Hadol, 1 v. 2 fr.
{ L'Heureux Jérôme -- 1 v. 2 »
{ Monsieur Botte -- 1 v. 2 »
_Nouvellement_ { Les Barons de Felsheim -- 1 v. 2 »
_parus_ { La Folie espagnole. -- 1 v. 2 »
{ Le Coureur d'aventures -- 1 v. 2 »
{ Le Mouchard -- 1 v. 2 »
_Sous presse les autres romans de_ =Pigault-Lebrun=
Autres Romans illustrés à 2 fr. le vol.
{ Les Gens de Villeguindry, avec 36 gravures 1 v. 2 »
A. HUMBERT { Tailleboudin 1 v. 2 »
ELIE BERTHET { L'Homme des Bois, très fort volume,
{ 15 gravures 1 v. 2 »
Nouveautés à 3 fr. illustrées
{ Les Treize Nuits de Jane, 6 gravures
PAUL DE KOCK { hors texte 1 v. 3 »
SOEUR X { Mémoires { Le Couvent, 12 grav. 1 v. 3 »
{ d'une Religieuse { La Défroquée, 12 g. 1 v. 3 »
Collection des oeuvres de Paul de Kock à 2 fr. le volume en vente et
sous presse.
Paris.--Typ. Collombon et Brûlé, rue de l'Abbaye, 22.
COEUR-DE-PANTHÈRE
OEUVRES DE GUSTAVE AIMARD
A 3 fr. le volume
LES CHASSEURS MEXICAINS, avec gravure 1 vol.
DONA FLOR 1 vol.
LES FILS DE LA TORTUE, 2e édition, avec gravure 1 vol.
L'ARAUCAN, 2e édition, avec gravure 1 vol.
A 2 fr. le volume
UNE VENDETTA MEXICAINE, avec gravure 1 vol.
OUVRAGES GRAND IN-4º ILLUSTRÉS
(VOIR LE CATALOGUE GÉNÉRAL)
GUSTAVE AIMARD ET JULES D'AURIAC
A 1 fr. 25 le volume
L'AIGLE-NOIR DES DACOTAHS 1 vol.
LES PIEDS-FOURCHUS 1 vol.
LE MANGEUR DE POUDRE 1 vol.
L'ESPRIT BLANC 1 vol.
LE SCALPEUR DES OTTAWAS 1 vol.
LES FORESTIERS DU MICHIGAN 1 vol.
OEIL-DE-FEU 1 vol.
COEUR-DE-PANTHÈRE 1 vol.
LES TERRES D'OR 1 vol.
JIM L'INDIEN 1 vol.
RAYON-DE-SOLEIL 1 vol.
F. AUREAU.--IMPRIMERIE DE LAGNY
GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC
COEUR-DE-PANTHÈRE
[Illustration: colophon]
PARIS
A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR
9, RUE DE VERNEUIL, 9
Tous droits de propriété expressément réservés
COEUR-DE-PANTHÈRE
CHAPITRE PREMIER
UNE HÉROÏNE DU DÉSERT
Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en
beautés sauvages que le territoire à l'ouest de la Nébraska, sur lequel
ce déroulent les plaines de Laramie.
Pour le voyageur qui visite ces admirables contrées, ce nom de _Plaines_
semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a dû gravir
les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.
Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit.
Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrêmes, est situé au
confluent nord de la Nébraska ou Platte, avec un autre cours d'eau
qu'elle absorbe.
Des sources de la Platte à ce confluent la rivière décrit un cercle
immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours
plusieurs chaînes de montagnes égales en hauteur.
D'un autre côté, la rivière Laramie dont la naissance est proche de la
Nébraska, entoure le reste du territoire, sur un diamètre de
soixante-et-quinze milles, et complète ainsi la circonférence.
Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_.
Cette région n'est pas seulement une prairie monotone et stérile; on y
voit des vallées fertiles, riantes, couvertes de forêts et de récoltes;
des côteaux admirables et verdoyants; de gras pâturages; des cours d'eau
rayonnant dans toutes les directions.
Au milieu des âpres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un Éden
inattendu.
Tout autour, le colossal amphithéâtre des hautes cîmes s'élève dans sa
grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beautés
plus douces, plus harmonieuses des vallées; on dirait les sourcils
froncés de spectateurs géants jetant un regard sévère sur les
folâtreries gracieuses de la nature.
Le pic Laramie, point culminant de cette chaîne, s'élève à environ
trente milles du fort qui a emprunté son nom: c'est le centre d'un
paysage incomparable par sa splendeur et son immensité; la vue, que rien
ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au
lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en
regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; à perte de
vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou
sombres, nues ou boisées, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout
sens.--Tout un panorama de collines!
Deux de ces cîmes méritent une mention particulière: ce sont, le _Roc
Indépendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand
rocher, sur lequel n'apparaît pas la moindre trace de végétation, et qui
s'élève, solitaire, à une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrême
pointe est une espèce de portique, oeuvre bizarre de la nature, et qui
a donné son nom à toute la montagne. Là s'arrête une chaîne immense qui
forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des
_Portes-du-Diable_ jaillit la rivière _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le
bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots à
travers les roches aiguës, le grondement continu des échos, tout motive
le nom sinistre qui s'applique à ces mornes et imposantes solitudes.
Nous sommes en 1857-58. A cette époque, le fort Kearney, situé à environ
deux cents milles du Missouri, était le _settlement_ (établissement) le
plus éloigné «du lointain Ouest.» Il est vrai que plus d'un aventurier,
plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait poussé plus loin ses
excursions dans le désert; il y avait des huttes de chasseurs, de
_squatters_ (défricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,
jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemées
dans ces immenses solitudes ne méritaient pas le nom de settlements; la
contrée ne pouvait pas être considérée comme peuplée.
Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'idée d'un forestier
grossier et illettré. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:
mais, comme il n'y a pas de règle sans exception, on pouvait trouver,
dans les plaines de la Nébraska quelques familles ayant appartenu aux
classes distinguées de la société civilisée. C'étaient, pour la plupart,
des gens qui avaient éprouvé des revers de fortune ou des déchirements
de coeur inguérissables, et qui, fuyant le monde des villes, étaient
venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.
Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de
la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo
ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.
Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite
des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et
trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des
aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une
garnison d'environ trois cents hommes.
C'était là que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_
(Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water,
South-Pass et Fort-Hall.
Au seuil des contrées montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou
douze, des habitations échelonnées çà et là dans les plaines de Laramie,
sur une étendue d'environ trente à quarante milles.
Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants
ermitages. Son apparence extérieure était modeste, mais révélait des
habitants honorables. Il était situé près des confluents de la _Platte_
et de _Medicine-Bow River_, à cinq milles de Sweet-water, à quinze
milles des Portes-du-Diable.
Au lieu d'être installée dans la vallée--une des plus belles de la
contrée,--cette habitation était perchée comme un nid d'aigle sur la
cime d'un côteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La
pente, pour y arriver, était hérissée de rocs menaçants, disposés en
forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accès difficile à tout autre
qu'un familier de l'endroit.
Lorsque le voyageur, quittant les régions civilisées, pénètre dans les
déserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveauté sauvage et grandiose
de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages alignés par le
crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue
calculés par la vieille routine, le clinquant champêtre au milieu
duquel se pavanent autour de leurs maîtres des animaux dégénérés,
atrophiés par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde défiguré
par l'homme; c'est la terre dans sa beauté native et fière, telle
qu'elle est sortie des mains du Créateur.
La grande prairie se déroule, mouchetée de vertes forêts, de troupeaux
de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims
bondissants; et au milieu de cette immensité silencieuse, passe
l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrière lui la trace
de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin
d'herbe sur lequel son pied se pose.
Le voyageur n'avance qu'avec une émotion respectueuse qui ressemble à de
la crainte, mais dont le charme est inexprimable.
Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se
trouve heureux de découvrir le Fort Laramie après avoir traversé les
quatre cents milles du désert de la Nébraska: le moindre échantillon de
la vie civilisé est le bien-venu.
Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie
militaire n'était pas sans offrir un certain attrait; on trouvait là
une physionomie particulière aux gens, aux bêtes, aux choses même; il y
avait comme un reflet du désert.
Il y avait même une Héroïne demi-sauvage, demi-civilisée, dont
l'histoire était une légende de la Prairie.
Manonie ou _Coeur-de-Panthère_, comme l'appelaient les Sauvages, était
une «Face-Pâle.» Personne ne connaissait sa famille, si ce n'était un
chef Pawnie, Nemona, autrement nommé _Les Eaux Grondantes_. Le père de
Nemona l'avait enlevée à sa famille, dans l'État central d'Iowa; elle
n'était alors âgée que de trois ans. Le sort de ses parents resta un
sombre mystère; la jeune fille elle-même avait ignoré que le sang de la
race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment où les officiers
du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces
Messieurs avait même eu la patience persévérante de se faire raconter
par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'était ensuite
empressé de lui faire connaître tout ce qu'il avait pû recueillir. Elle
avait, du reste, été honorablement et affectueusement traitée par ses
amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adoptée et la
considérait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population
Face-Pâle une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout
souvenir Indien.
Un notable guerrier des Pawnies, nommé Wontum, c'est à dire le
_Chat-Sauvage_, avait demandé en mariage _Coeur-de-Panthère_; mais la
jeune fille avait repoussé avec empressement ses prétentions amoureuses.
Un noble et orgueilleux sentiment de sa supériorité native s'était élevé
en elle et l'avait portée à accueillir cet aspirant sauvage avec un
dédain tel que l'infortuné Wontum dût se retirer honteux et confus.
Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons déjà parlé) avait, contrairement
à la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et
traitait avec tous les égards possibles. Il entreprit, avec elle,
d'intercéder pour Wontum auprès de la jolie transfuge; mais celle-ci
n'avait plus dans le coeur un seul atome de l'esprit Indien; toutes
les instances furent repoussées avec perte. Il en résulta une certaine
froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une
rupture complète à la suite de laquelle Coeur-de-Panthère fut invitée
par Nemona à chercher asile hors de chez lui. Ce fut à dater de cette
époque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.
Alors Wontum perdit toute espérance, pour le moment; mais il garda au
fond de son coeur un sentiment indéfinissable qui tenait de l'amour et
de la haine, et qui n'était ni l'un ni l'autre. Les dédains de la jeune
fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce fût, même,
à cette occasion qu'elle reçût le nom de _Coeur-de-Panthère_: à
l'oreille des sauvages il dépeignait parfaitement l'intraitable humeur
dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus
séduisants guerriers.
Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race
blanche, elle finit par se fixer complétement parmi les Européens.
Là, au bout de peu de temps; elle fut rencontrée par un jeune lieutenant
qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des
frontières ou les Indiens éclaireurs dans l'armée. D'abord il lui
accorda de la curiosité, puis de l'intérêt; enfin, un beau jour, il
s'aperçut qu'il en était devenu profondément amoureux. En effet, les
grâces natives, la réserve modeste, la candeur ingénue de Manonie
étaient de nature à faire impression sur l'homme le moins sensible.
Bientôt on pût se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri
Marshall, lieutenant de première classe dans les armées unies, fils de
fière et riche famille, était le prétendant avoué et agréé d'une petite
fille sauvage jusqu'alors dédaigneuse des meilleurs partis.--Car, il
faut le dire, l'affection sincère et noble du jeune officier avait
touché le coeur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.
Les fiançailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les
tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrète et amère
jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne
l'attachait à Manonie; mais Wontum en fût outré, et se promit d'exercer
la plus terrible vengeance.
Comme il avait une influence considérable dans sa peuplade, il ne lui
fut pas difficile de trouver des adhérents tout prêts à l'aider dans ses
projets. Ainsi secondé il entreprit de la faire prisonnière dans le
village Indien; mais elle eût l'adresse de s'échapper et parvint à
gagner heureusement le Fort.
Furieux de cette désertion, Wontum résolut de reprendre la fugitive; à
cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.
Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,
l'attaqua dans la vallée _South Pass_ (Défilé du sud), et fit
prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer
inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire
garrotter avec soin; de plus, il eut la précaution de laisser échapper
un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses
combinaisons diaboliques.
Son but était, d'abord, de faire connaître par l'entremise du fugitif
l'événement fâcheux survenu à la caravane. En effet, le malheureux
émigrant, tout effarouché, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y
raconter le désastre et de demander à la garnison une sortie dans le but
de délivrer les prisonniers.
A cette nouvelle, tout ce que le rusé sauvage avait prévu ne devait pas
manquer d'arriver; les soldats s'empressèrent de se proposer pour
l'expédition, on n'eût qu'à refuser les volontaires qui se présentaient
en foule: il fut question d'une prise d'armes sérieuse.
C'était là précisément ce que voulait Wontum; trouver le Fort dégarni
de la majeure partie de ses défenseurs, le surprendre, y pénétrer,
enlever Manonie, l'entraîner au fond des bois après avoir massacré tous
les Européens s'il était possible.
Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival détesté, avait la
première place dans les féroces préférences de Wontum.
En attendant le résultat de sa stratégie, le chef Indien conduisit ses
prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de
_South Pass_.
Ce pic, un des plus formidables de cette chaîne, s'élève à sept mille
quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au
milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aiguës, hérissées,
menaçantes: sur ses flancs de granit sombre règnent l'horreur et la
solitude; ses sommités sont d'affreux déserts perdus dans le désert du
vide.
Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus
inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier général. Cependant il
n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'élevaient à
environ deux cents hommes: il laissa à _Table-Hill_ une trentaine de
guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rôder autour du Fort
Laramie, épiant une occasion favorable pour y porter le carnage,
l'incendie et le rapt.
La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents
milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moitié du chemin qu'elle
aperçut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachèrent aussitôt,
et, lorsque tout danger d'être aperçus fut passé, ils se portèrent
rapidement en avant: tout paraissait tourner au gré de leurs désirs; le
plan de Wontum allait triompher.
Il n'était resté au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le
commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fée
des forêts n'avait pas encore été célébré: cependant Manonie habitait le
Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.
L'agression commise contre les émigrants mit en éveil tous les instincts
sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum était sur
le sentier de guerre; dès ce moment, ses jours et ses nuits se passèrent
dans une défiance incessante.
Rien n'égale la finesse idéale, la perspicacité inimaginable que
l'éducation des bois donne aux sens; rien n'égale l'étonnante prescience
avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont à peine vu
ou entendu: l'Européen, bercé dans les langes étroits de la
civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supériorité physique,
et s'avouer inférieur, insuffisant, chétif.
Manonie avait le pressentiment des entreprises tentées par Wontum: elle
_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il
marchait contre le Fort; la jeune fille en était certaine; il ne lui
manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la forêt
pour dire «Les voilà!»
Toujours inquiète pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille
passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, épiant tous les
murmures de l'air, les sons furtifs de la vallée, les échos lointains de
la montagne.
Pendant les journées elle disparaissait; tout son temps était employé à
parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;
voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait pû voir ou
entendre.
Ces longues et dangereuses pérégrinations plongeaient Marshall dans une
mortelle inquiétude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,
épuisée par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches
auxquels elle ne répondait que par un fier sourire et un mutin mouvement
de tête: le lendemain elle recommençait.
Par une après-midi brumeuse, Manonie revint plus tôt que d'habitude,
annonçant l'approche des Indiens. Aussitôt la petite garnison fit ses
préparatifs de défense, et s'organisa pour opposer une résistance
désespérée.
Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,
pendant laquelle on aurait pû entendre bondir dans leurs poitrines les
coeurs des braves défenseurs du Fort. A une heure du matin les
Sauvages donnèrent l'assaut avec leur concert accoutumé de hurlements
horribles: mais la réception fut si chaude et si inattendue qu'ils
furent obligés de battre en retraite, après avoir essuyé des pertes
considérables.
Alors commença un siége en règle, dans lequel Wontum déploya toute
l'habileté, tout l'acharnement qui étaient en son pouvoir.
Trois jours se passèrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant
Marshall avait été blessé; ses hommes, harassés par la lutte, et privés
du concours de leur commandant, commençaient à se ralentir dans leur
résistance.
Au milieu de la troisième nuit, les Indiens firent une charge
désespérée: les assiégés se défendirent avec moins de vigueur. Encouragé
par cette marque évidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses
guerriers qu'ils pénétrèrent dans la première enceinte.
A ce moment, Manonie veillait auprès du lit de son cher blessé; en
s'apercevant de la position critique où se trouvait la garnison, elle
sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du
désespoir, appelant les soldats à elle, et se jeta au plus fort de la
mêlée.
Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage
sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mêlée atroce, à la
fin de laquelle les Sauvages furent repoussés.
Wontum fit des efforts inouïs pour s'emparer de la jeune fille; puis,
lorsqu'il se fut convaincu que c'était chose impossible, il ne songea
qu'à égorger Marshall: cet acte de férocité aurait été pour lui une
demi-vengeance.
Son couteau, rouge de sang, était levé sur la tête du blessé
lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se
jeta sur le meurtrier, son tomahawk étincela et s'abattit en sifflant.
Elle avait visé la tête; mais son élan fut si désespéré que l'arme passa
à côté du but et s'enfonça profondément dans l'épaule.
Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitèrent; dès cet
instant le siége fut levé, la garnison resta victorieuse. Les Indiens
faillirent être pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur
expédition arrivèrent le lendemain dans la matinée.
_Coeur-de-Panthère_ devint donc l'héroïne du Fort Laramie: sa renommée
bien méritée s'étendit au loin dans la prairie et se répandit sur toute
la frontière. Aussi le premier mot de chaque voyageur était de
s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les éloges
et les hommages qu'elle avait si bien mérités.
Son mariage avec Henry Marshall fut célébré sans retard. Deux années
s'écoulèrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux
époux. Manonie devint mère; un petit Harry Marshall commença bientôt à
trottiner dans le Fort.
Pendant longtemps la jeune femme, aidée de son mari, fit d'actives
recherches pour tâcher de découvrir sa famille; mais ses démarches
furent infructueuses. Plus d'un père, plus d'une mère auxquels avaient
été ravis leurs pauvres petits enfants, se présentèrent pour
reconnaître, s'il était possible, dans la charmante et vertueuse
_héroïne_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'années: rien ne
facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne
vint fournir une lumière utile: le mystère resta toujours aussi profond.
Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme
entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premières scènes de son
enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mère penchée
sur elle; entendre la voix mâle de son père s'adoucissant pour lui
parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle éprouvait pour son
enfant, elle jugeait de celui qui avait dû veiller autour de ses
premières années: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme
elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle
se disait qu'elle la reconnaîtrait sûrement cette pauvre mère, aimée
quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle
désirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le
complément béni de son existence: elle priait, du fond de son coeur,
pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur
la terre ou dans le ciel.
Trois ans après leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme étaient
sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre à Leavenworth: le
petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la
garnison, avait deux ans. Des événements inattendus vinrent jeter dans
leur paisible existence une perturbation profonde.
CHAPITRE II
OLD JOHN
Si le lecteur le trouve agréable, nous lui rappellerons cette cabane
installée au confluent des rivières _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le
flanc d'une colline: nous le conduirons auprès de cette habitation
rustique, si bien cachée, comme un nid d'aigle au sein de la forêt,
qu'elle avait échappé aux yeux perçants des rôdeurs Indiens.
Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale
commencent à peine à répandre sur la terre quelques lueurs indécises.
Un jeune homme, monté sur un _pur-sang_ de toute beauté, s'approche
lentement de la colline. Ses regards observateurs ont découvert une
guirlande de fumée qui monte au-dessus des arbres; attiré par ce signe
indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientôt le
chemin devenant impraticable pour sa monture, il est obligé de mettre
pied à terre et de cheminer tant bien que mal, trébuchant, maugréant,
soufflant, pendant que son cheval souffle et trébuche aussi, mais sans
maugréer.
--Décidément, dit à haute voix notre voyageur; décidément, il a le goût
du romantique, cet ermite enragé! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi
pour habitation un pareil site. C'est égal, son nom ne répond pas à la
qualité de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!....
Quoiqu'il en soit, c'est un homme étrange, et sur lequel les Settlers de
la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.
Ces dernières paroles du monologue furent adressées au cheval, qui, n'y
comprenant pas grand'chose, n'y répondit rien, comme son maître pouvait
bien s'y attendre.
A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairière où
était bâtie la cabane:
--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une
voix très-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.
En effet un vieillard apparût, soulevant un grand lambeau d'écorce qui
cachait la cavité du tronc vermoulu.
Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur
son interlocuteur. C'était un homme de haute et puissante stature; aux
yeux noirs voilés par d'épais sourcils grisonnants; à la longue
chevelure blanche tombant en désordre sur ses épaules; à la barbe
épaisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste
de sa personne.
Sa voix était basse, un peu voilée par une expression mélancolique, mais
ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutumé au commandement.
Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune
homme resta quelques instants sans répondre.
Le vieillard remarquant son hésitation lui dit:
--Vous avez amené par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier
une aussi superbe bête aux griffes des _Legyos_.
--Je ne vous comprends pas.
--Aôh! _Legyos_; ce mot vous est inconnu?
--Entièrement: c'est la première fois que je l'entends prononcer, et
j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les
cas, je serais désolé qu'il arrivât malheur à Dahlgren.
--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez à votre cheval.
Alors, si vous vous intéressez à lui, empêchez-le de s'éloigner.
Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait négligemment
attaché à une branche d'arbre, s'était rendu libre et se dirigeait vers
la lisière du bois.
Après l'avoir ramené, le voyageur passa la bride autour de son bras pour
ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:
--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque à laisser la pauvre
bête se rafraîchir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;
néanmoins je préfère l'avoir sous la main.
--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;
et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_.
--Encore les _Legyos_!
--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des
assassins, des brigands nocturnes?
--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?
--Sans doute: vous ne vous y attendiez guère, il me semble?
--Ma foi! non, je considère même vos appréhensions comme mal fondées:
dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperçus de mon passage
dans la vallée.
--Excusez-moi, jeune homme; vous êtes fou.
--Excusez-moi, vous même, sir: je ne suis pas accoutumé à m'entendre
qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence à personne.
--Vous préférez agir à votre guise, je suppose?
--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai
de vos avis. Mais je persiste à repousser la qualification dont vous
venez de me gratifier.
--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des
priviléges.
--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier
pardon.
--Pourquoi êtes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant
son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette
vallée sans escorte, encore moins pour un cavalier bien monté et qui
porte l'uniforme de l'armée des États-Unis.
--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une
question, sir. N'est-ce pas vous qui êtes connu sous le nom de John
l'ermite?
Le vieillard baissa la tête et demeura quelque temps silencieux. Pendant
cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine
comprima un soupir demi-étouffé.
Le jeune voyageur le regardait avec un intérêt sympathique, tout en se
demandant quel terrible événement avait pu pousser cet homme à vivre
dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses
dernières paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement
quelque plaie mal cicatrisée dans l'âme du pauvre ermite.
Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dépeignait
comme un homme étrange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient
une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance
surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient même
s'aventurer sur la colline où elle était bâtie.
Les causes de son existence isolée et triste étaient ignorées; était-ce
le remords, était-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pénétré ce
mystère. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques
rares visites, ce devait être un homme pieux, car ils l'avaient trouvé
en prières. Tout ce qu'on avait pu deviner c'était que sa mélancolie se
reportait à des scènes lointaines dans son existence, et qu'il s'était
exilé dans cette solitude pour fuir des lieux témoins d'un bonheur
perdu.
Après un long silence, le vieillard releva la tête, et répondit à la
question du jeune homme:
--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un
peu. Cependant je ne suis pas un anachorète, un reclus, comme vous
paraissez le croire.
Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher
les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.
Ce dernier l'observait en souriant:
--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni
famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous;
qu'aperçoit-on?
--Pas grand'chose, si ce n'est le désert sombre;... la vallée;... la
montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. Là
bas, la rivière étincelle au soleil; à la longue, ces reflets fatiguent,
ce sont toujours les mêmes.
--Oui! oui! enfant! Cette région ressemble à son Créateur,--elle ne
change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez
la nouveauté, jeune homme? regardez-moi: j'ai été jeune comme vous,...
mais _j'ai changé_. Ma vie a changé encore plus que ma personne.--Vous
êtes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir
quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indifférent aux bienfaits
dont vous a comblé la Providence: faites comme les oiseaux de ces
forêts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce
miroir argenté de la rivière; toujours le même lit paisible, les mêmes
ondes murmurantes, la même fraîcheur enchantée. Depuis bien des années
je la contemple, je l'aime, je rêve au bruit de sa voix immense; elle
n'a pas _changé_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme!
Dieu vous garde d'avoir à regretter _ce qui était_, mais qui n'est plus!
--Votre langage, sir, conviendrait à peindre une existence pleine
d'éclat, de jeunesse, de félicité: mais il y a des cas, où je suppose
que le changement serait bon et désirable. Prenons votre position
elle-même pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus
heureuse?
--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononcées
par le baron de Humboldt au moment de sa mort?
--Je ne pourrais vous dire.
--Les voici: le vénérable savant voyait arriver le terme de son
existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses
volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il
contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il
murmura avec une expression de joie: «Oh! que c'est beau! Dieu! que
c'est beau!»--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais
jamais son admiration pieuse ne s'était lassée.--Excusez-moi, jeune
homme, je me livre à des pensées rustiques et trop naïves pour un homme
civilisé comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de
votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?
--Je suis le lieutenant Henry Marshall.
--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la vallée, il y a
une dizaine de jours; mais vous étiez si loin, qu'aujourd'hui je
n'aurais pu vous reconnaître. Où sont vos hommes?
--Ils sont tous morts.
--Que me dites-vous là?
--Oui; nous avons été surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe
du Sud_; moi seul ai pu m'échapper pour aller porter cette triste
nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vérité, une triste
nouvelle!
Et le jeune officier poussa un soupir en songeant à ses malheureux
compagnons d'armes.
--A quelle tribu appartenaient les assaillants?
--Je ne sais pas; il me semble que c'étaient des Pawnies. Wontum, un de
leurs chefs, a juré de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;
pourtant je ne l'ai pas aperçu parmi les Indiens; mais je suis convaincu
qu'ils agissaient d'après ses ordres.
--Non, il a traversé la Vallée derrière Laramie, il y a trois jours.
--Est-il possible...? Et,... était-il seul? demanda Marshall avec
animation.
--Non: ses guerriers étaient avec lui,--tous peints en guerre, prêts
_pour le sang_.
--Ils étaient nombreux?
--Au moins trois cents.
--Et peints en guerre...? murmura Marshall. Êtes-vous certain que Wontum
les conduisit en personne?
--Je ne pourrais en répondre positivement, car ils étaient à grande
distance. Mais, soit parce qu'ils étaient peints en guerre, soit pour
plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'était la bande de
Wontum.
Henry Marshall poussa un profond soupir et devint très-pâle; au bout
d'un instant le sang monta à son visage, il pressa son front entre ses
deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:
--Pensez-vous que, réellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?
--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!
--Oh! elle se défendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me
trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les
soldats?
--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour
les autres, mais, à ce moment, j'ai un poids énorme sur la poitrine; mon
absence est peut être un acte de lâcheté qui livre ma femme et mon
enfant aux chances des plus terribles dangers.
--Ne sont-ils pas en sûreté dans le Fort?
--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en
danger, et pourtant je suis oppressé par un pressentiment sombre: s'il
leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.
--Gardez-les bien, jeune homme, ces trésors... une fois perdus on ne les
retrouve plus! répondit le vieillard d'un ton pénétré, pendant qu'une
larme tremblait au bord de sa paupière.
--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon
existence; mais il faut que je sois partout à la fois. Si je me suis
arrêté ici jusqu'à présent, c'était pour procurer à mon pauvre cheval
quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont
précieux.
--Il y a de grands dangers à courir d'ici au Fort. La vallée est pleine
de coquins altérés de sang.
--Il faut que je marche, quand même: les sentiers fussent-ils hérissés
de serpents à sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.
--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous félicite de votre
courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.
--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels périls?
--Moi.
--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si
sûre?
--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une
bonne portion de mon temps à secourir les malheureux voyageurs.--Encore
une fois, vous ne pouvez pas traverser la vallée; je serai votre guide
dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.
--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sûr que mon nom est Jack Oakley;
dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.
Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui
demanda:
--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?
--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.
--Qu'est-ce que c'est?
--Oh! toujours la bonne chance à l'envers. J'ai amené ici Molly, le
_baby_ et la vieille femme. Çà me ferait bien plaisir de pouvoir les
laisser ici.
--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez obligé de
chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la
bienvenue comme toujours.
--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres
enfants seront en sûreté ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir
les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.
Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bébé firent leur apparition
dans la cabane et furent paternellement reçus par le vieillard.
--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.
--Rien; répondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles
rouges ont descendu la Platte et rôdent par là bas dans tous les
environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans
les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sûr, et si
nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des
coquins isolés.
Les préparatifs furent bientôt faits; la petite caravane se mit en route
dans la direction du Fort.
CHAPITRE III
L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE
Les Sauvages avaient reçu un châtiment sévère sous les murs du Fort.
Mais peu à peu l'impression s'en était effacée, et trois années
s'étaient à peine écoulées depuis le mariage de Marshall avec Manonie
que les Pawnies avaient recommencé leurs déprédations.
Le plus souvent, leurs méchancetés étaient l'oeuvre indirecte de
Wontum, qui, à sa haine invétérée contre les Blancs joignait une
exécration toute particulière contre l'homme qui lui avait ravi les
bonnes grâces de _Coeur-de-Panthère_.
Dans le but de se venger, il avait concentré toute son intelligence à
méditer des plans diaboliques et on pouvait dire à coup sûr qu'il ne
faisait pas un mouvement, ne se livrait pas à une pensée qui n'eût pour
but quelque atrocité contre son ennemi.
L'Indien, revenu à son caractère natif, est ainsi: fidèle à l'amitié,
plus fidèle encore à la haine; persévérant jusqu'à la mort dans ses
farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus
sanguinaire que le Loup, plus féroce que le Tigre; se faisant une
gloire, un triomphe suprême d'arriver à ses fins, dût-il payer le
triomphe de sa vie.
Les difficultés que Wontum avait rencontrées dans l'accomplissement de
ses fureurs, au lieu de le décourager, avaient augmenté son exaltation;
il avait tourné tous ses efforts vers une entreprise désespérée, et qui,
à son avis, devait frapper Marshall au coeur: il s'agissait de lui
enlever son jeune enfant.
Pour mieux préparer les événements au gré de ses désirs, Wontum se mit à
semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,
gonflée de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il eût même
l'infernale précaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.
Par ces moyens perfides il organisa les éléments d'une guerre générale.
Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocités de
toute espèce dont il était le ténébreux auteur. Ensuite il pérorait
contre les Visages-Pâles qu'il accusait de ces méfaits. Et cet état de
choses devenait d'autant plus irritant que les victimes étaient toujours
choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.
A la fin, le chef suprême, Nemona, poussé par tous ses guerriers
exaspérés, décida qu'on commencerait les hostilités. Ce jour-là Wontum
faillit mourir de joie: il déploya, à lui seul, plus d'ardeur que tous
ses compagnons ensemble, et mérita de recevoir une part importante du
commandement supérieur.
Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifièrent avec
un art infini, et se lancèrent en expédition.
Leur première attaque tomba justement sur une caravane escortée par
Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrés; le lieutenant
seul échappa d'une façon presque miraculeuse à ce désastre sanglant;
nous l'avons vu arriver seul et désolé chez le vieil ermite.
Après ce premier succès, sans perdre un seul instant, Wontum descendit
la rivière Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du
Fort, bien longtemps avant que l'on y connût la fatale destinée de la
caravane.
Le vindicatif Indien touchait à son but; il ne s'agissait plus que de
tenter à propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main
Coeur-de-Panthère et son petit enfant pouvaient être enlevés.
Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout près des
fortifications et les embusqua dans un petit bois extrêmement fourré.
Puis il s'avança en éclaireur, seul, sans peinture ni vêtement de
guerre.
On était loin de s'attendre à un péril semblable dans le Fort; plus loin
encore de prévoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles
s'était considérablement relâchée; on ne se croyait plus en danger.
Wontum n'eût aucune difficulté à se glisser jusqu'à l'intérieur des
ouvrages avancés qui entouraient les fortifications: mais pour pénétrer
plus avant dans la place se présentait un obstacle plus grave.
La présence d'un Indien à pareille heure (il était minuit passé), devait
nécessairement exciter des soupçons, s'il venait à être aperçu: le
risque était d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage
qui commençaient à circuler, Wontum avait toute chance d'être pris et
passé par les armes dans la même minute, à titre d'espion ou de
maraudeur nocturne.
Cependant le rusé coquin arriva sans mésaventure jusqu'à la porte du
Fort. Elle était fermée et sa massive membrure de chêne opposait une
barrière infranchissable. Devant était un factionnaire languissamment
appuyé contre la muraille, son fusil à côté de lui.
--Voilà un homme qui serait bien facile à égorger, sans bruit et sans
peine, pensa Wontum.
Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il
caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui
montait au coeur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger
mortel.
Tout à coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats
apparût; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, réveillé en
sursaut, sauta sur son fusil et présenta les armes; puis, tous les
militaires se groupèrent pour échanger la consigne et le mot d'ordre.
Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au
travers du guichet béant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa
poitrine; il était au coeur de la place.
Mais là il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus épaisses
ténèbres. Il était entré dans la citadelle une seule fois peut-être, et
alors il n'avait pas songé à en connaître la topographie intérieure,
jusque-là sans intérêt pour lui.
Or, ce n'était pas chose facile de cheminer dans ce dédale tout hérissé
de périls et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.
Son ardeur de vengeance était telle qu'il s'arrêta à peine à réfléchir,
et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte énorme retomber dans
son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant
quelques secondes le pas cadencé des soldats résonna dans l'esplanade,
puis tout retomba dans un lugubre silence.
Wontum ignorait les usages des camps civilisés; mais son instinct
naturel lui révélait que, comme dans un village Indien, les logements
les plus beaux devaient être réservés aux chefs: cette première donnée
lui suffit pour s'orienter.
Devant lui s'étendait une double rangée de tentes ou de baraques, dont
les formes basses et blanchâtres se profilaient sur les noires
profondeurs de l'horizon. A sa droite s'élevaient des maisons dont les
apparences étaient plus confortables: il en augura que ce devait être là
son but.
Pour s'en approcher l'Indien était obligé de traverser un espace
découvert: mais l'obscurité était si épaisse, qu'en usant de
précautions, il ne risquait nullement d'être aperçu.
L'audacieux espion s'avança donc hardiment, rampant à la manière
Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un démon de la nuit.
Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au
rez-de-chaussée, s'échappait un mince filet de lumière: deux ou trois
clartés tremblotantes se montraient vaguement aux fenêtres de l'étage
supérieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce
n'étaient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le râlement
obstiné du vent.
Tous dormaient d'un sommeil de plomb, excepté ceux dont le devoir était
de veiller ou ceux qui entretenaient les lumières brillant à leurs
fenêtres:.... Et si des yeux étaient éveillés, si un coeur était
inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Coeur-de-Panthère_!
A ce nom, les muscles de l'Indien se crispèrent dans ses mains
brûlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!
Il avançait sans relâche, glissant sur le sol avec lequel se
confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrêtant souvent pour
sonder l'ombre dans une muette immobilité. Bientôt il fût tout près de
la fenêtre éclairée au rez-de-chaussée: il se redressa, tout palpitant
d'une curiosité farouche. D'épais rideaux interceptaient complétement la
vue de l'intérieur; l'Indien ne pût rien apercevoir. Alors il appliqua
son oreille contre les vitres et écouta: aucun son ne se fit entendre.
Après un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un
léger coup sur un carreau: nul mouvement ne répondit.
--Dors! dors! grommela-t-il; c'était ici la chambre du capitaine,
lorsqu'il fût blessé, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore
la sienne.
Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois.
Aussitôt il se fit du bruit dans l'intérieur. Prompt comme l'éclair, le
sauvage recula et se coucha par terre.
Quoiqu'on fût au mois de septembre et que les journées fussent encore
chaudes, les nuits commençaient à être fraîches, surtout celle qu'avait
choisie Wontum, à cause de la tempête. Les volets étaient donc fermés;
mais celui près duquel s'était arrêté Wontum, s'ouvrit en dedans de la
croisée, et une forme humaine se montra derrière les vitres dans une
espèce d'auréole lumineuse. Il était impossible de distinguer si c'était
un homme ou une femme.
Au même instant, une fenêtre située directement au-dessus s'ouvrit, la
tête d'une femme apparut, et une voix féminine s'écria:
--N'avez-vous pas entendu un bruit inusité, lieutenant Blair?
--Oui, Manonie. Avez-vous remarqué quelque chose de suspect?
--Certainement! je ne dormais pas et j'écoutais avec attention pour
savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.
Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frappé à votre
volet.