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GUSTAVE AIMARD & J.-B. D'AURIAC

COEUR-DE-PANTHÈRE

[Illustration: colophon]

PARIS

A. DEGORCE-CADOT, ÉDITEUR

9, RUE DE VERNEUIL, 9

Tous droits de propriété expressément réservés

COEUR-DE-PANTHÈRE

CHAPITRE PREMIER

UNE HÉROÏNE DU DÉSERT

Il n'y a pas, sous le soleil, de paysage plus splendide et plus riche en

beautés sauvages que le territoire à l'ouest de la Nébraska, sur lequel

ce déroulent les plaines de Laramie.

Pour le voyageur qui visite ces admirables contrées, ce nom de _Plaines_

semble inexact au premier abord; car, avant d'y parvenir, il a dû gravir

les plus hauts plateaux des Montagnes Rocheuses.

Cependant le mot est vrai, c'est bien une _plaine_ dont il s'agit.

Le Fort Laramie, qui occupe un des points extrêmes, est situé au

confluent nord de la Nébraska ou Platte, avec un autre cours d'eau

qu'elle absorbe.

Des sources de la Platte à ce confluent la rivière décrit un cercle

immense d'environ quatre-cents milles, embrassant dans son cours

plusieurs chaînes de montagnes égales en hauteur.

D'un autre côté, la rivière Laramie dont la naissance est proche de la

Nébraska, entoure le reste du territoire, sur un diamètre de

soixante-et-quinze milles, et complète ainsi la circonférence.

Cette enclave constitue les fameuses _plaines de Laramie_.

Cette région n'est pas seulement une prairie monotone et stérile; on y

voit des vallées fertiles, riantes, couvertes de forêts et de récoltes;

des côteaux admirables et verdoyants; de gras pâturages; des cours d'eau

rayonnant dans toutes les directions.

Au milieu des âpres Montagnes Rocheuses, c'est un oasis, un Éden

inattendu.

Tout autour, le colossal amphithéâtre des hautes cîmes s'élève dans sa

grandeur solitaire et forme un saisissant contraste avec les beautés

plus douces, plus harmonieuses des vallées; on dirait les sourcils

froncés de spectateurs géants jetant un regard sévère sur les

folâtreries gracieuses de la nature.

Le pic Laramie, point culminant de cette chaîne, s'élève à environ

trente milles du fort qui a emprunté son nom: c'est le centre d'un

paysage incomparable par sa splendeur et son immensité; la vue, que rien

ne limite, plane au-dessus des prairies incommensurables, jusqu'au

lointain Missouri.--C'est le point de vue des Basses-Terres, en

regardant l'Orient.--Au couchant c'est tout un autre aspect; à perte de

vue surgissent des troupeaux de montagnes dont les croupes luisantes ou

sombres, nues ou boisées, rocailleuses ou verdoyantes, ondulent en tout

sens.--Tout un panorama de collines!

Deux de ces cîmes méritent une mention particulière: ce sont, le _Roc

Indépendance_ et la _Porte-du-Diable_. Ce dernier pic est un grand

rocher, sur lequel n'apparaît pas la moindre trace de végétation, et qui

s'élève, solitaire, à une hauteur de quatre mille pieds. Sur son extrême

pointe est une espèce de portique, oeuvre bizarre de la nature, et qui

a donné son nom à toute la montagne. Là s'arrête une chaîne immense qui

forme la principale ossature des Montagnes Rocheuses. Des

_Portes-du-Diable_ jaillit la rivière _Sweet-water_ (Eaux-Douces); le

bruit infernal de ses cascades, les bonds effrayants de ses flots à

travers les roches aiguës, le grondement continu des échos, tout motive

le nom sinistre qui s'applique à ces mornes et imposantes solitudes.

Nous sommes en 1857-58. A cette époque, le fort Kearney, situé à environ

deux cents milles du Missouri, était le _settlement_ (établissement) le

plus éloigné «du lointain Ouest.» Il est vrai que plus d'un aventurier,

plus d'un hardi pionnier de la civilisation, avait poussé plus loin ses

excursions dans le désert; il y avait des huttes de chasseurs, de

_squatters_ (défricheurs, colons), jusque sur les bords de la Platte,

jusqu'au pied des Montagnes Rocheuses; mais ces habitations clairsemées

dans ces immenses solitudes ne méritaient pas le nom de settlements; la

contrée ne pouvait pas être considérée comme peuplée.

Le mot de _squatter_ implique ordinairement l'idée d'un forestier

grossier et illettré. Effectivement c'est le cas le plus ordinaire:

mais, comme il n'y a pas de règle sans exception, on pouvait trouver,

dans les plaines de la Nébraska quelques familles ayant appartenu aux

classes distinguées de la société civilisée. C'étaient, pour la plupart,

des gens qui avaient éprouvé des revers de fortune ou des déchirements

de coeur inguérissables, et qui, fuyant le monde des villes, étaient

venus se retremper aux virginales magnificences de la solitude.

Là, au moins, ils vivaient tranquilles, ces exilés, ces convalescents de

la civilisation; mieux valait pour eux la rencontre fortuite du Buffalo

ou de l'Indien que le contact quotidien de la population des villes.

Le fort Laramie était, à cette époque, un poste important pour la traite

des marchandises; c'était le rendez-vous des Indiens chasseurs et

trafiquants, des trappeurs (chasseurs) de toutes les nations, des

aventureux négociants Américains. Il y avait, en tout temps, une

garnison d'environ trois cents hommes.

C'était là que s'organisaient les caravanes pour le _Golden State_

(Région d'Or), qui passaient par la vallée de la Platte, le Sweet-water,

South-Pass et Fort-Hall.

Au seuil des contrées montagneuses se trouvaient, par groupes de dix ou

douze, des habitations échelonnées çà et là dans les plaines de Laramie,

sur une étendue d'environ trente à quarante milles.

Nous attirerons l'attention du lecteur sur un de ces charmants

ermitages. Son apparence extérieure était modeste, mais révélait des

habitants honorables. Il était situé près des confluents de la _Platte_

et de _Medicine-Bow River_, à cinq milles de Sweet-water, à quinze

milles des Portes-du-Diable.

Au lieu d'être installée dans la vallée--une des plus belles de la

contrée,--cette habitation était perchée comme un nid d'aigle sur la

cime d'un côteau, et disparaissait au milieu des feuillages touffus. La

pente, pour y arriver, était hérissée de rocs menaçants, disposés en

forme de labyrinthe, et qui en rendaient l'accès difficile à tout autre

qu'un familier de l'endroit.

Lorsque le voyageur, quittant les régions civilisées, pénètre dans les

déserts de l'Ouest, il est saisi par la nouveauté sauvage et grandiose

de cette nature admirable: ce ne sont plus les paysages alignés par le

crayon plus ou moins maladroit des architectes, les points de vue

calculés par la vieille routine, le clinquant champêtre au milieu

duquel se pavanent autour de leurs maîtres des animaux dégénérés,

atrophiés par la domestication. Ce n'est plus le vieux monde défiguré

par l'homme; c'est la terre dans sa beauté native et fière, telle

qu'elle est sortie des mains du Créateur.

La grande prairie se déroule, mouchetée de vertes forêts, de troupeaux

de buffles, de hordes de chevaux sauvages, de loups, de daims

bondissants; et au milieu de cette immensité silencieuse, passe

l'Indien, rapide, agile, infatigable, sans laisser derrière lui la trace

de ses pas, sans faire le moindre bruit, sans faire ployer le brin

d'herbe sur lequel son pied se pose.

Le voyageur n'avance qu'avec une émotion respectueuse qui ressemble à de

la crainte, mais dont le charme est inexprimable.

Et pourtant, si grande est la force des vieilles habitudes qu'il se

trouve heureux de découvrir le Fort Laramie après avoir traversé les

quatre cents milles du désert de la Nébraska: le moindre échantillon de

la vie civilisé est le bien-venu.

Du reste, il faut en convenir, l'aspect de cette petite colonie

militaire n'était pas sans offrir un certain attrait; on trouvait là

une physionomie particulière aux gens, aux bêtes, aux choses même; il y

avait comme un reflet du désert.

Il y avait même une Héroïne demi-sauvage, demi-civilisée, dont

l'histoire était une légende de la Prairie.

Manonie ou _Coeur-de-Panthère_, comme l'appelaient les Sauvages, était

une «Face-Pâle.» Personne ne connaissait sa famille, si ce n'était un

chef Pawnie, Nemona, autrement nommé _Les Eaux Grondantes_. Le père de

Nemona l'avait enlevée à sa famille, dans l'État central d'Iowa; elle

n'était alors âgée que de trois ans. Le sort de ses parents resta un

sombre mystère; la jeune fille elle-même avait ignoré que le sang de la

race blanche coulait dans ses veines, jusqu'au moment où les officiers

du Fort Laramie le lui avaient appris, avec force compliments. Un de ces

Messieurs avait même eu la patience persévérante de se faire raconter

par les Indiens quelques bribes de son histoire, et s'était ensuite

empressé de lui faire connaître tout ce qu'il avait pû recueillir. Elle

avait, du reste, été honorablement et affectueusement traitée par ses

amis blancs; le commandant du Fort l'avait presque adoptée et la

considérait comme sa fille: aussi avait elle pour toute la population

Face-Pâle une affection profonde qui avait exclu de son esprit tout

souvenir Indien.

Un notable guerrier des Pawnies, nommé Wontum, c'est à dire le

_Chat-Sauvage_, avait demandé en mariage _Coeur-de-Panthère_; mais la

jeune fille avait repoussé avec empressement ses prétentions amoureuses.

Un noble et orgueilleux sentiment de sa supériorité native s'était élevé

en elle et l'avait portée à accueillir cet aspirant sauvage avec un

dédain tel que l'infortuné Wontum dût se retirer honteux et confus.

Nemona (le chef Pawnie dont nous ayons déjà parlé) avait, contrairement

à la coutume Indienne, une seule et unique femme qu'il affectionnait et

traitait avec tous les égards possibles. Il entreprit, avec elle,

d'intercéder pour Wontum auprès de la jolie transfuge; mais celle-ci

n'avait plus dans le coeur un seul atome de l'esprit Indien; toutes

les instances furent repoussées avec perte. Il en résulta une certaine

froideur entre eux; puis survinrent des propos piquants, enfin une

rupture complète à la suite de laquelle Coeur-de-Panthère fut invitée

par Nemona à chercher asile hors de chez lui. Ce fut à dater de cette

époque que la jeune fille abandonna les villages Indiens.

Alors Wontum perdit toute espérance, pour le moment; mais il garda au

fond de son coeur un sentiment indéfinissable qui tenait de l'amour et

de la haine, et qui n'était ni l'un ni l'autre. Les dédains de la jeune

fille parurent inexplicables dans les tribus Indiennes; et ce fût, même,

à cette occasion qu'elle reçût le nom de _Coeur-de-Panthère_: à

l'oreille des sauvages il dépeignait parfaitement l'intraitable humeur

dont Manonie avait fait preuve envers un de leurs plus braves et plus

séduisants guerriers.

Elle avait alors seize ans: ses instincts l'attiraient vers la race

blanche, elle finit par se fixer complétement parmi les Européens.

Là, au bout de peu de temps; elle fut rencontrée par un jeune lieutenant

qui avait un peu entendu raconter son histoire par les Settlers des

frontières ou les Indiens éclaireurs dans l'armée. D'abord il lui

accorda de la curiosité, puis de l'intérêt; enfin, un beau jour, il

s'aperçut qu'il en était devenu profondément amoureux. En effet, les

grâces natives, la réserve modeste, la candeur ingénue de Manonie

étaient de nature à faire impression sur l'homme le moins sensible.

Bientôt on pût se convaincre d'une chose surprenante, savoir qu'Henri

Marshall, lieutenant de première classe dans les armées unies, fils de

fière et riche famille, était le prétendant avoué et agréé d'une petite

fille sauvage jusqu'alors dédaigneuse des meilleurs partis.--Car, il

faut le dire, l'affection sincère et noble du jeune officier avait

touché le coeur de Manonie; elle n'avait pu le lui dissimuler.

Les fiançailles eurent lieu avec un immense retentissement parmi les

tribus indiennes. Cette nouvelle excita plus d'une secrète et amère

jalousie. Nemona y fit peu d'attention, car aucun lien de famille ne

l'attachait à Manonie; mais Wontum en fût outré, et se promit d'exercer

la plus terrible vengeance.

Comme il avait une influence considérable dans sa peuplade, il ne lui

fut pas difficile de trouver des adhérents tout prêts à l'aider dans ses

projets. Ainsi secondé il entreprit de la faire prisonnière dans le

village Indien; mais elle eût l'adresse de s'échapper et parvint à

gagner heureusement le Fort.

Furieux de cette désertion, Wontum résolut de reprendre la fugitive; à

cet effet, il combina un plan qui semblait immanquable.

Il se posta, avec ses guerriers, sur le passage d'une caravane,

l'attaqua dans la vallée _South Pass_ (Défilé du sud), et fit

prisonniers les voyageurs qui la composaient. Au lieu de les massacrer

inhumainement, suivant l'usage Indien, il se contenta de les faire

garrotter avec soin; de plus, il eut la précaution de laisser échapper

un des captifs: en agissant ainsi, il poursuivait le cours de ses

combinaisons diaboliques.

Son but était, d'abord, de faire connaître par l'entremise du fugitif

l'événement fâcheux survenu à la caravane. En effet, le malheureux

émigrant, tout effarouché, ne manqua pas de courir au Fort Laramie, d'y

raconter le désastre et de demander à la garnison une sortie dans le but

de délivrer les prisonniers.

A cette nouvelle, tout ce que le rusé sauvage avait prévu ne devait pas

manquer d'arriver; les soldats s'empressèrent de se proposer pour

l'expédition, on n'eût qu'à refuser les volontaires qui se présentaient

en foule: il fut question d'une prise d'armes sérieuse.

C'était là précisément ce que voulait Wontum; trouver le Fort dégarni

de la majeure partie de ses défenseurs, le surprendre, y pénétrer,

enlever Manonie, l'entraîner au fond des bois après avoir massacré tous

les Européens s'il était possible.

Bien entendu, le lieutenant Marshall, ce rival détesté, avait la

première place dans les féroces préférences de Wontum.

En attendant le résultat de sa stratégie, le chef Indien conduisit ses

prisonniers et son butin au sommet de _Table-Hill_ qui est voisin de

_South Pass_.

Ce pic, un des plus formidables de cette chaîne, s'élève à sept mille

quatre cent quatre-vingt huit pieds dans les profondeurs du ciel, au

milieu d'un chaos titanique de roches anguleuses, aiguës, hérissées,

menaçantes: sur ses flancs de granit sombre règnent l'horreur et la

solitude; ses sommités sont d'affreux déserts perdus dans le désert du

vide.

Wontum ne pouvait choisir une retraite plus sauvage et plus

inaccessible: aussi en avait-il fait son quartier général. Cependant il

n'y concentra pas, pour le moment, toutes ses forces qui s'élevaient à

environ deux cents hommes: il laissa à _Table-Hill_ une trentaine de

guerriers, et avec le reste de sa troupe s'en alla rôder autour du Fort

Laramie, épiant une occasion favorable pour y porter le carnage,

l'incendie et le rapt.

La distance entre _South-Pass_ et Laramie est d'environ deux cents

milles: la bande sauvage n'avait pas fait la moitié du chemin qu'elle

aperçut les troupes venant du Fort. Les Indiens se cachèrent aussitôt,

et, lorsque tout danger d'être aperçus fut passé, ils se portèrent

rapidement en avant: tout paraissait tourner au gré de leurs désirs; le

plan de Wontum allait triompher.

Il n'était resté au Fort Laramie qu'une quarantaine d'hommes, sous le

commandement du lieutenant Henry Marshall. Son mariage avec la jeune fée

des forêts n'avait pas encore été célébré: cependant Manonie habitait le

Fort depuis plusieurs mois, logeant avec la femme d'un officier.

L'agression commise contre les émigrants mit en éveil tous les instincts

sauvages de la jeune fille; elle resta convaincue que Wontum était sur

le sentier de guerre; dès ce moment, ses jours et ses nuits se passèrent

dans une défiance incessante.

Rien n'égale la finesse idéale, la perspicacité inimaginable que

l'éducation des bois donne aux sens; rien n'égale l'étonnante prescience

avec laquelle hommes, femmes, enfants devinent ce qu'ils ont à peine vu

ou entendu: l'Européen, bercé dans les langes étroits de la

civilisation, ne peut que s'incliner devant cette supériorité physique,

et s'avouer inférieur, insuffisant, chétif.

Manonie avait le pressentiment des entreprises tentées par Wontum: elle

_savait_ qu'il ourdissait dans l'ombre quelque trame infernale, qu'il

marchait contre le Fort; la jeune fille en était certaine; il ne lui

manquait qu'un indice furtif, le vol d'un oiseau, un cri dans la forêt

pour dire «Les voilà!»

Toujours inquiète pour le Fort et sa faible garnison, la jeune fille

passait ses nuits silencieuse sur les fortifications, épiant tous les

murmures de l'air, les sons furtifs de la vallée, les échos lointains de

la montagne.

Pendant les journées elle disparaissait; tout son temps était employé à

parcourir les environs du Fort, invisible et rapide comme un oiseau;

voyant tout, entendant tout; devinant ce qu'elle n'avait pû voir ou

entendre.

Ces longues et dangereuses pérégrinations plongeaient Marshall dans une

mortelle inquiétude; lorsque, le soir, il la voyait arriver, lasse,

épuisée par ses longues courses, il lui adressait de tendres reproches

auxquels elle ne répondait que par un fier sourire et un mutin mouvement

de tête: le lendemain elle recommençait.

Par une après-midi brumeuse, Manonie revint plus tôt que d'habitude,

annonçant l'approche des Indiens. Aussitôt la petite garnison fit ses

préparatifs de défense, et s'organisa pour opposer une résistance

désespérée.

Le commencement de la nuit se passa dans une attente muette et morne,

pendant laquelle on aurait pû entendre bondir dans leurs poitrines les

coeurs des braves défenseurs du Fort. A une heure du matin les

Sauvages donnèrent l'assaut avec leur concert accoutumé de hurlements

horribles: mais la réception fut si chaude et si inattendue qu'ils

furent obligés de battre en retraite, après avoir essuyé des pertes

considérables.

Alors commença un siége en règle, dans lequel Wontum déploya toute

l'habileté, tout l'acharnement qui étaient en son pouvoir.

Trois jours se passèrent ainsi en combats effrayants. Le lieutenant

Marshall avait été blessé; ses hommes, harassés par la lutte, et privés

du concours de leur commandant, commençaient à se ralentir dans leur

résistance.

Au milieu de la troisième nuit, les Indiens firent une charge

désespérée: les assiégés se défendirent avec moins de vigueur. Encouragé

par cette marque évidente de faiblesse, Wontum poussa si bien ses

guerriers qu'ils pénétrèrent dans la première enceinte.

A ce moment, Manonie veillait auprès du lit de son cher blessé; en

s'apercevant de la position critique où se trouvait la garnison, elle

sauta sur une hache, courut aux retranchements avec la furie du

désespoir, appelant les soldats à elle, et se jeta au plus fort de la

mêlée.

Cet acte de bravoure sauva le Fort: toute la garnison reprit courage

sous l'influence de ce noble exemple; il y eut une mêlée atroce, à la

fin de laquelle les Sauvages furent repoussés.

Wontum fit des efforts inouïs pour s'emparer de la jeune fille; puis,

lorsqu'il se fut convaincu que c'était chose impossible, il ne songea

qu'à égorger Marshall: cet acte de férocité aurait été pour lui une

demi-vengeance.

Son couteau, rouge de sang, était levé sur la tête du blessé

lorsqu'arriva Manonie: prompte comme la foudre, la courageuse enfant se

jeta sur le meurtrier, son tomahawk étincela et s'abattit en sifflant.

Elle avait visé la tête; mais son élan fut si désespéré que l'arme passa

à côté du but et s'enfonça profondément dans l'épaule.

Wontum, hors de combat, prit la fuite; ses hommes l'imitèrent; dès cet

instant le siége fut levé, la garnison resta victorieuse. Les Indiens

faillirent être pris entre deux feux, car les troupes revenant de leur

expédition arrivèrent le lendemain dans la matinée.

_Coeur-de-Panthère_ devint donc l'héroïne du Fort Laramie: sa renommée

bien méritée s'étendit au loin dans la prairie et se répandit sur toute

la frontière. Aussi le premier mot de chaque voyageur était de

s'informer d'elle, en arrivant au Fort, afin de lui adresser les éloges

et les hommages qu'elle avait si bien mérités.

Son mariage avec Henry Marshall fut célébré sans retard. Deux années

s'écoulèrent, douces et rapides comme un beau songe pour les heureux

époux. Manonie devint mère; un petit Harry Marshall commença bientôt à

trottiner dans le Fort.

Pendant longtemps la jeune femme, aidée de son mari, fit d'actives

recherches pour tâcher de découvrir sa famille; mais ses démarches

furent infructueuses. Plus d'un père, plus d'une mère auxquels avaient

été ravis leurs pauvres petits enfants, se présentèrent pour

reconnaître, s'il était possible, dans la charmante et vertueuse

_héroïne_, celle qu'ils pleuraient depuis tant d'années: rien ne

facilita une reconnaissance; aucun fait, aucun souvenir, aucun indice ne

vint fournir une lumière utile: le mystère resta toujours aussi profond.

Pourtant, dans le recueillement de ses souvenirs, la jeune femme

entrevoyait, comme des lueurs fugitives, les premières scènes de son

enfance: il lui semblait apercevoir son petit berceau, sa mère penchée

sur elle; entendre la voix mâle de son père s'adoucissant pour lui

parler au travers d'un sourire. A l'amour qu'elle éprouvait pour son

enfant, elle jugeait de celui qui avait dû veiller autour de ses

premières années: elle se disait qu'ils avaient bien souffert--comme

elle souffrirait, elle, en pareil cas,--ceux qui l'avaient perdue: elle

se disait qu'elle la reconnaîtrait sûrement cette pauvre mère, aimée

quoique inconnue, si la Providence la lui faisait rencontrer: elle

désirait ce grand bonheur de la famille qui lui manquait pour former le

complément béni de son existence: elle priait, du fond de son coeur,

pour ces chers inconnus, qui, sans doute, priaient aussi pour elle, sur

la terre ou dans le ciel.

Trois ans après leur mariage, le lieutenant Marshall et sa femme étaient

sur le point de quitter le Fort Laramie pour se rendre à Leavenworth: le

petit Harry, leur unique enfant, idole de ses parents et de toute la

garnison, avait deux ans. Des événements inattendus vinrent jeter dans

leur paisible existence une perturbation profonde.

CHAPITRE II

OLD JOHN

Si le lecteur le trouve agréable, nous lui rappellerons cette cabane

installée au confluent des rivières _Platte_ et _Medicine-Bow_, sur le

flanc d'une colline: nous le conduirons auprès de cette habitation

rustique, si bien cachée, comme un nid d'aigle au sein de la forêt,

qu'elle avait échappé aux yeux perçants des rôdeurs Indiens.

Nous sommes au 20 septembre 1857; les premiers rayons de l'aube matinale

commencent à peine à répandre sur la terre quelques lueurs indécises.

Un jeune homme, monté sur un _pur-sang_ de toute beauté, s'approche

lentement de la colline. Ses regards observateurs ont découvert une

guirlande de fumée qui monte au-dessus des arbres; attiré par ce signe

indicateur de la civilisation, il marche dans sa direction. Bientôt le

chemin devenant impraticable pour sa monture, il est obligé de mettre

pied à terre et de cheminer tant bien que mal, trébuchant, maugréant,

soufflant, pendant que son cheval souffle et trébuche aussi, mais sans

maugréer.

--Décidément, dit à haute voix notre voyageur; décidément, il a le goût

du romantique, cet ermite enragé! Sans quoi, jamais il n'aurait choisi

pour habitation un pareil site. C'est égal, son nom ne répond pas à la

qualité de son logis. _Old John!_.... est-ce un nom assez vulgaire!....

Quoiqu'il en soit, c'est un homme étrange, et sur lequel les Settlers de

la plaine n'ont pu me fournir aucun renseignement.

Ces dernières paroles du monologue furent adressées au cheval, qui, n'y

comprenant pas grand'chose, n'y répondit rien, comme son maître pouvait

bien s'y attendre.

A ce moment, l'homme et son coursier atteignirent la petite clairière où

était bâtie la cabane:

--Que voudriez-vous donc savoir sur son compte? demanda soudainement une

voix très-proche et qui semblait sortir d'un gros arbre.

En effet un vieillard apparût, soulevant un grand lambeau d'écorce qui

cachait la cavité du tronc vermoulu.

Le jeune voyageur surpris, tressaillit et fixa des regards curieux sur

son interlocuteur. C'était un homme de haute et puissante stature; aux

yeux noirs voilés par d'épais sourcils grisonnants; à la longue

chevelure blanche tombant en désordre sur ses épaules; à la barbe

épaisse, rude, pendante sur sa poitrine, digne en tous points du reste

de sa personne.

Sa voix était basse, un peu voilée par une expression mélancolique, mais

ferme et vibrante comme celle d'un homme accoutumé au commandement.

Sans bien se rendre compte des sentiments qui l'agitaient, le jeune

homme resta quelques instants sans répondre.

Le vieillard remarquant son hésitation lui dit:

--Vous avez amené par ici un trop bel animal: c'est dommage de sacrifier

une aussi superbe bête aux griffes des _Legyos_.

--Je ne vous comprends pas.

--Aôh! _Legyos_; ce mot vous est inconnu?

--Entièrement: c'est la première fois que je l'entends prononcer, et

j'avoue que j'en ignore parfaitement la signification. Dans tous les

cas, je serais désolé qu'il arrivât malheur à Dahlgren.

--Bien! bien! je comprends: c'est le nom que vous donnez à votre cheval.

Alors, si vous vous intéressez à lui, empêchez-le de s'éloigner.

Le jeune homme se retourna vivement; Dahlgren, qu'il avait négligemment

attaché à une branche d'arbre, s'était rendu libre et se dirigeait vers

la lisière du bois.

Après l'avoir ramené, le voyageur passa la bride autour de son bras pour

ne plus le perdre de vue, et reprit la conversation:

--Je crois bien qu'il n'y avait pas grand risque à laisser la pauvre

bête se rafraîchir un peu, avec l'herbe tendre, de sa course matinale;

néanmoins je préfère l'avoir sous la main.

--Vous faites prudemment, car au bout de cinq minutes il aurait disparu;

et pour le retrouver il aurait fallu l'aller demander aux _Legyos_.

--Encore les _Legyos_!

--Mais oui: vous ne savez donc pas que c'est le nom indien des

assassins, des brigands nocturnes?

--Ainsi, vous croyez qu'ils auraient mis la main sur mon cheval?

--Sans doute: vous ne vous y attendiez guère, il me semble?

--Ma foi! non, je considère même vos appréhensions comme mal fondées:

dans mon opinion, les Sauvages ne se sont pas aperçus de mon passage

dans la vallée.

--Excusez-moi, jeune homme; vous êtes fou.

--Excusez-moi, vous même, sir: je ne suis pas accoutumé à m'entendre

qualifier ainsi, je ne puis permettre cette licence à personne.

--Vous préférez agir à votre guise, je suppose?

--Non, sir! Lorsque je serai certain que nous sommes amis, je profiterai

de vos avis. Mais je persiste à repousser la qualification dont vous

venez de me gratifier.

--Eh bien! je vous demande pardon. Vous savez que la vieillesse a des

priviléges.

--Vous parlez courtoisement, sir; je vous octroie un plein et entier

pardon.

--Pourquoi êtes-vous venu seul? demanda le vieillard en interrogeant

son visiteur du regard; il n'est sain pour personne de traverser cette

vallée sans escorte, encore moins pour un cavalier bien monté et qui

porte l'uniforme de l'armée des États-Unis.

--Je n'ai pas eu le choix de faire autrement. Permettez-moi une

question, sir. N'est-ce pas vous qui êtes connu sous le nom de John

l'ermite?

Le vieillard baissa la tête et demeura quelque temps silencieux. Pendant

cet intervalle un frisson parut le faire tressaillir, sa poitrine

comprima un soupir demi-étouffé.

Le jeune voyageur le regardait avec un intérêt sympathique, tout en se

demandant quel terrible événement avait pu pousser cet homme à vivre

dans cette obscure et triste solitude. Un moment il regretta ses

dernières paroles, craignant qu'elles n'eussent ouvert involontairement

quelque plaie mal cicatrisée dans l'âme du pauvre ermite.

Il avait beaucoup entendu parler de ce _Vieux John_: on le dépeignait

comme un homme étrange, mais bon et pacifique. Les Sauvages en avaient

une crainte superstitieuse: ils lui attribuaient une puissance

surnaturelle, et n'approchaient jamais de sa cabane; ils n'osaient même

s'aventurer sur la colline où elle était bâtie.

Les causes de son existence isolée et triste étaient ignorées; était-ce

le remords, était-ce le chagrin?... Personne n'avait jamais pénétré ce

mystère. De l'avis des Settlers qui avaient fait au Solitaire quelques

rares visites, ce devait être un homme pieux, car ils l'avaient trouvé

en prières. Tout ce qu'on avait pu deviner c'était que sa mélancolie se

reportait à des scènes lointaines dans son existence, et qu'il s'était

exilé dans cette solitude pour fuir des lieux témoins d'un bonheur

perdu.

Après un long silence, le vieillard releva la tête, et répondit à la

question du jeune homme:

--Oui... je suis le _viel ermite_ pour tous ceux qui me connaissent un

peu. Cependant je ne suis pas un anachorète, un reclus, comme vous

paraissez le croire.

Le jeune homme promena ses regards autour de lui, comme pour chercher

les compagnons qui partageaient la solitude du vieillard.

Ce dernier l'observait en souriant:

--Non, poursuivit-il, vous ne verrez ici ni femme, ni enfants, ni

famille; et pourtant je ne suis pas seul: regardez bien autour de vous;

qu'aperçoit-on?

--Pas grand'chose, si ce n'est le désert sombre;... la vallée;... la

montagne: toute cette nature est belle et grandiose, mais monotone. Là

bas, la rivière étincelle au soleil; à la longue, ces reflets fatiguent,

ce sont toujours les mêmes.

--Oui! oui! enfant! Cette région ressemble à son Créateur,--elle ne

change jamais.--C'est bon, bien bon! ce qui ne change pas.--Vous aimez

la nouveauté, jeune homme? regardez-moi: j'ai été jeune comme vous,...

mais _j'ai changé_. Ma vie a changé encore plus que ma personne.--Vous

êtes heureux maintenant; eh quoi! voudriez-vous _changer_?... pour avoir

quoi?... du malheur?... Gardez-vous de devenir indifférent aux bienfaits

dont vous a comblé la Providence: faites comme les oiseaux de ces

forêts; ils sont toujours contents et ne _changent_ jamais. Voyez ce

miroir argenté de la rivière; toujours le même lit paisible, les mêmes

ondes murmurantes, la même fraîcheur enchantée. Depuis bien des années

je la contemple, je l'aime, je rêve au bruit de sa voix immense; elle

n'a pas _changé_: la trouvez-vous moins belle pour cela? Jeune homme!

Dieu vous garde d'avoir à regretter _ce qui était_, mais qui n'est plus!

--Votre langage, sir, conviendrait à peindre une existence pleine

d'éclat, de jeunesse, de félicité: mais il y a des cas, où je suppose

que le changement serait bon et désirable. Prenons votre position

elle-même pour exemple: croyez-vous que rien ne pourrait la rendre plus

heureuse?

--C'est mon opinion. Connaissez-vous les remarquables paroles prononcées

par le baron de Humboldt au moment de sa mort?

--Je ne pourrais vous dire.

--Les voici: le vénérable savant voyait arriver le terme de son

existence si belle et si bien remplie. Un jour, par une fente de ses

volets passa un rayon de soleil qui vint se jouer sur son lit. Il

contempla pendant quelques instants cette gerbe lumineuse, puis il

murmura avec une expression de joie: «Oh! que c'est beau! Dieu! que

c'est beau!»--Il avait vu pareille chose dix mille fois en sa vie, mais

jamais son admiration pieuse ne s'était lassée.--Excusez-moi, jeune

homme, je me livre à des pensées rustiques et trop naïves pour un homme

civilisé comme vous; et j'oublie de vous demander quel est le but de

votre visite: car vous venez du Fort, je suppose?

--Je suis le lieutenant Henry Marshall.

--Ah oui! je me souviens de vous avoir vu passer dans la vallée, il y a

une dizaine de jours; mais vous étiez si loin, qu'aujourd'hui je

n'aurais pu vous reconnaître. Où sont vos hommes?

--Ils sont tous morts.

--Que me dites-vous là?

--Oui; nous avons été surpris par une troupe de Sauvages dans la _Passe

du Sud_; moi seul ai pu m'échapper pour aller porter cette triste

nouvelle au Fort. Une triste nouvelle, sir; en vérité, une triste

nouvelle!

Et le jeune officier poussa un soupir en songeant à ses malheureux

compagnons d'armes.

--A quelle tribu appartenaient les assaillants?

--Je ne sais pas; il me semble que c'étaient des Pawnies. Wontum, un de

leurs chefs, a juré de me tuer, et d'enlever ma femme avec mon enfant;

pourtant je ne l'ai pas aperçu parmi les Indiens; mais je suis convaincu

qu'ils agissaient d'après ses ordres.

--Non, il a traversé la Vallée derrière Laramie, il y a trois jours.

--Est-il possible...? Et,... était-il seul? demanda Marshall avec

animation.

--Non: ses guerriers étaient avec lui,--tous peints en guerre, prêts

_pour le sang_.

--Ils étaient nombreux?

--Au moins trois cents.

--Et peints en guerre...? murmura Marshall. Êtes-vous certain que Wontum

les conduisit en personne?

--Je ne pourrais en répondre positivement, car ils étaient à grande

distance. Mais, soit parce qu'ils étaient peints en guerre, soit pour

plusieurs autres raisons, je suis convaincu que c'était la bande de

Wontum.

Henry Marshall poussa un profond soupir et devint très-pâle; au bout

d'un instant le sang monta à son visage, il pressa son front entre ses

deux mains. Le vieillard qui l'observait lui dit:

--Pensez-vous que, réellement, ils aient l'intention d'attaquer le Fort?

--Oui, et je tremble pour les suites; car la garnison est si faible!

--Oh! elle se défendra bien un peu, dans tous les cas; si je ne me

trompe, vous craignez bien davantage pour les _Settlers_ que pour les

soldats?

--Je ne pourrais dire si j'ai plus de sollicitude pour les uns que pour

les autres, mais, à ce moment, j'ai un poids énorme sur la poitrine; mon

absence est peut être un acte de lâcheté qui livre ma femme et mon

enfant aux chances des plus terribles dangers.

--Ne sont-ils pas en sûreté dans le Fort?

--Oui; du moins, je le suppose. Je n'ai aucune raison pour les croire en

danger, et pourtant je suis oppressé par un pressentiment sombre: s'il

leur arrivait malheur, je n'y survivrais pas.

--Gardez-les bien, jeune homme, ces trésors... une fois perdus on ne les

retrouve plus! répondit le vieillard d'un ton pénétré, pendant qu'une

larme tremblait au bord de sa paupière.

--Certainement, je voudrais les sauvegarder; c'est le but unique de mon

existence; mais il faut que je sois partout à la fois. Si je me suis

arrêté ici jusqu'à présent, c'était pour procurer à mon pauvre cheval

quelques moments de repos: je ne l'ignore pas, les moments sont

précieux.

--Il y a de grands dangers à courir d'ici au Fort. La vallée est pleine

de coquins altérés de sang.

--Il faut que je marche, quand même: les sentiers fussent-ils hérissés

de serpents à sonnettes, il faut que je leur passe sur le corps.

--C'est noblement parler, mon jeune ami, je vous félicite de votre

courage: mais vous ne partirez pas seul; c'est impossible.

--Qui voudrait venir avec moi? qui voudrait partager de tels périls?

--Moi.

--Eh quoi! vous laisseriez pour moi, votre solitude si paisible, si

sûre?

--Je ne suis pas aussi solitaire que vous le croyez; je consacre une

bonne portion de mon temps à secourir les malheureux voyageurs.--Encore

une fois, vous ne pouvez pas traverser la vallée; je serai votre guide

dans la montagne, la seule voie qui reste praticable.

--Et je vous tiendrai compagnie, aussi sûr que mon nom est Jack Oakley;

dit d'une voix hardie un nouvel arrivant.

Le vieil ermite lui tendit la main en signe de bienvenue, et lui

demanda:

--Nous apportez-vous quelque nouvelle d'importance?

--Oui, quelque chose d'important pour moi surtout.

--Qu'est-ce que c'est?

--Oh! toujours la bonne chance à l'envers. J'ai amené ici Molly, le

_baby_ et la vieille femme. Çà me ferait bien plaisir de pouvoir les

laisser ici.

--Il faut que les choses aillent bien mal pour que vous soyez obligé de

chercher ici un refuge pour votre famille. En tout cas, elle est la

bienvenue comme toujours.

--Merci! je savais bien que nous trouverions bon accueil. Les pauvres

enfants seront en sûreté ici; au moins les _Legyos_ n'oseront pas venir

les relancer ici, jusque dans la maison du Vieux Nick.

Sur un signal d'Oakley deux femmes et un bébé firent leur apparition

dans la cabane et furent paternellement reçus par le vieillard.

--Enfin; quelles nouvelles? demanda de nouveau ce dernier.

--Rien; répondit Oakley, si ce n'est qu'environ deux cents canailles

rouges ont descendu la Platte et rôdent par là bas dans tous les

environs. Je pense donc que notre meilleure route sera de filer dans

les montagnes en suivant le cours du Laramie; ce sera le plus sûr, et si

nous faisons quelque rencontre sur les collines, ce ne seront que des

coquins isolés.

Les préparatifs furent bientôt faits; la petite caravane se mit en route

dans la direction du Fort.

CHAPITRE III

L'EMBUSCADE DU TIGRE ROUGE

Les Sauvages avaient reçu un châtiment sévère sous les murs du Fort.

Mais peu à peu l'impression s'en était effacée, et trois années

s'étaient à peine écoulées depuis le mariage de Marshall avec Manonie

que les Pawnies avaient recommencé leurs déprédations.

Le plus souvent, leurs méchancetés étaient l'oeuvre indirecte de

Wontum, qui, à sa haine invétérée contre les Blancs joignait une

exécration toute particulière contre l'homme qui lui avait ravi les

bonnes grâces de _Coeur-de-Panthère_.

Dans le but de se venger, il avait concentré toute son intelligence à

méditer des plans diaboliques et on pouvait dire à coup sûr qu'il ne

faisait pas un mouvement, ne se livrait pas à une pensée qui n'eût pour

but quelque atrocité contre son ennemi.

L'Indien, revenu à son caractère natif, est ainsi: fidèle à l'amitié,

plus fidèle encore à la haine; persévérant jusqu'à la mort dans ses

farouches projets de vengeance; indomptable, impitoyable; plus

sanguinaire que le Loup, plus féroce que le Tigre; se faisant une

gloire, un triomphe suprême d'arriver à ses fins, dût-il payer le

triomphe de sa vie.

Les difficultés que Wontum avait rencontrées dans l'accomplissement de

ses fureurs, au lieu de le décourager, avaient augmenté son exaltation;

il avait tourné tous ses efforts vers une entreprise désespérée, et qui,

à son avis, devait frapper Marshall au coeur: il s'agissait de lui

enlever son jeune enfant.

Pour mieux préparer les événements au gré de ses désirs, Wontum se mit à

semer entre les Blancs et les Indiens les germes d'une haine nouvelle,

gonflée de tout l'ancien levain de leurs vieilles discordes: il eût même

l'infernale précaution d'irriter entre elles les tribus Peaux-Rouges.

Par ces moyens perfides il organisa les éléments d'une guerre générale.

Tous les jours se commettaient des meurtres, des vols, des atrocités de

toute espèce dont il était le ténébreux auteur. Ensuite il pérorait

contre les Visages-Pâles qu'il accusait de ces méfaits. Et cet état de

choses devenait d'autant plus irritant que les victimes étaient toujours

choisies parmi les Pawnies, ou dans quelque tribu amie du voisinage.

A la fin, le chef suprême, Nemona, poussé par tous ses guerriers

exaspérés, décida qu'on commencerait les hostilités. Ce jour-là Wontum

faillit mourir de joie: il déploya, à lui seul, plus d'ardeur que tous

ses compagnons ensemble, et mérita de recevoir une part importante du

commandement supérieur.

Les Sauvages prirent possession de _Devil's Gate_, s'y fortifièrent avec

un art infini, et se lancèrent en expédition.

Leur première attaque tomba justement sur une caravane escortée par

Henry Marshall: voyageurs et soldats furent massacrés; le lieutenant

seul échappa d'une façon presque miraculeuse à ce désastre sanglant;

nous l'avons vu arriver seul et désolé chez le vieil ermite.

Après ce premier succès, sans perdre un seul instant, Wontum descendit

la rivière Platte par un mouvement rapide, et arriva sous les murs du

Fort, bien longtemps avant que l'on y connût la fatale destinée de la

caravane.

Le vindicatif Indien touchait à son but; il ne s'agissait plus que de

tenter à propos quelque ruse audacieuse: en un tour de main

Coeur-de-Panthère et son petit enfant pouvaient être enlevés.

Par une sombre nuit d'orage, il conduisit ses guerriers tout près des

fortifications et les embusqua dans un petit bois extrêmement fourré.

Puis il s'avança en éclaireur, seul, sans peinture ni vêtement de

guerre.

On était loin de s'attendre à un péril semblable dans le Fort; plus loin

encore de prévoir un assaut aussi proche. La vigilance des sentinelles

s'était considérablement relâchée; on ne se croyait plus en danger.

Wontum n'eût aucune difficulté à se glisser jusqu'à l'intérieur des

ouvrages avancés qui entouraient les fortifications: mais pour pénétrer

plus avant dans la place se présentait un obstacle plus grave.

La présence d'un Indien à pareille heure (il était minuit passé), devait

nécessairement exciter des soupçons, s'il venait à être aperçu: le

risque était d'autant plus grand, qu'avec les bruits de guerre sauvage

qui commençaient à circuler, Wontum avait toute chance d'être pris et

passé par les armes dans la même minute, à titre d'espion ou de

maraudeur nocturne.

Cependant le rusé coquin arriva sans mésaventure jusqu'à la porte du

Fort. Elle était fermée et sa massive membrure de chêne opposait une

barrière infranchissable. Devant était un factionnaire languissamment

appuyé contre la muraille, son fusil à côté de lui.

--Voilà un homme qui serait bien facile à égorger, sans bruit et sans

peine, pensa Wontum.

Tout en songeant ainsi, et cherchant le parti qu'il allait prendre, il

caressait son couteau de la main; l'instinct farouche du meurtre lui

montait au coeur, la sentinelle courait sans s'en douter un danger

mortel.

Tout à coup la porte s'ouvrit avec un bruit sourd, un peloton de soldats

apparût; on venait relever le factionnaire. Ce dernier, réveillé en

sursaut, sauta sur son fusil et présenta les armes; puis, tous les

militaires se groupèrent pour échanger la consigne et le mot d'ordre.

Le Pawnie profita de ce moment pour se glisser comme un serpent au

travers du guichet béant devant lui. Un sentiment d'orgueil gonfla sa

poitrine; il était au coeur de la place.

Mais là il se trouvait en pays inconnu, au milieu des plus épaisses

ténèbres. Il était entré dans la citadelle une seule fois peut-être, et

alors il n'avait pas songé à en connaître la topographie intérieure,

jusque-là sans intérêt pour lui.

Or, ce n'était pas chose facile de cheminer dans ce dédale tout hérissé

de périls et dans lequel il ne savait pas comment faire le premier pas.

Son ardeur de vengeance était telle qu'il s'arrêta à peine à réfléchir,

et qu'il entendit d'une oreille impassible la porte énorme retomber dans

son cadre de granit, fermant ainsi toute issue pour la retraite. Pendant

quelques secondes le pas cadencé des soldats résonna dans l'esplanade,

puis tout retomba dans un lugubre silence.

Wontum ignorait les usages des camps civilisés; mais son instinct

naturel lui révélait que, comme dans un village Indien, les logements

les plus beaux devaient être réservés aux chefs: cette première donnée

lui suffit pour s'orienter.

Devant lui s'étendait une double rangée de tentes ou de baraques, dont

les formes basses et blanchâtres se profilaient sur les noires

profondeurs de l'horizon. A sa droite s'élevaient des maisons dont les

apparences étaient plus confortables: il en augura que ce devait être là

son but.

Pour s'en approcher l'Indien était obligé de traverser un espace

découvert: mais l'obscurité était si épaisse, qu'en usant de

précautions, il ne risquait nullement d'être aperçu.

L'audacieux espion s'avança donc hardiment, rampant à la manière

Indienne, invisible, silencieux, rapide comme un démon de la nuit.

Partout la nuit noire! Au travers d'un volet mal joint, au

rez-de-chaussée, s'échappait un mince filet de lumière: deux ou trois

clartés tremblotantes se montraient vaguement aux fenêtres de l'étage

supérieur. Pas une voix, pas un son ne troublait le morne silence, si ce

n'étaient les pleurs lamentables de la pluie ruisselante et le râlement

obstiné du vent.

Tous dormaient d'un sommeil de plomb, excepté ceux dont le devoir était

de veiller ou ceux qui entretenaient les lumières brillant à leurs

fenêtres:.... Et si des yeux étaient éveillés, si un coeur était

inquiet, pourquoi ne serait-ce pas ceux de Manonie, de _Coeur-de-Panthère_!

A ce nom, les muscles de l'Indien se crispèrent dans ses mains

brûlantes; l'heure de la vengeance arrivait enfin!!

Il avançait sans relâche, glissant sur le sol avec lequel se

confondaient les teintes brunes de son corps, s'arrêtant souvent pour

sonder l'ombre dans une muette immobilité. Bientôt il fût tout près de

la fenêtre éclairée au rez-de-chaussée: il se redressa, tout palpitant

d'une curiosité farouche. D'épais rideaux interceptaient complétement la

vue de l'intérieur; l'Indien ne pût rien apercevoir. Alors il appliqua

son oreille contre les vitres et écouta: aucun son ne se fit entendre.

Après un instant d'observation infructueuse l'audacieux bandit frappa un

léger coup sur un carreau: nul mouvement ne répondit.

--Dors! dors! grommela-t-il; c'était ici la chambre du capitaine,

lorsqu'il fût blessé, il y a longtemps: il faut savoir si c'est encore

la sienne.

Et il frappa de nouveau contre les vitres, mais plus fort, cette fois.

Aussitôt il se fit du bruit dans l'intérieur. Prompt comme l'éclair, le

sauvage recula et se coucha par terre.

Quoiqu'on fût au mois de septembre et que les journées fussent encore

chaudes, les nuits commençaient à être fraîches, surtout celle qu'avait

choisie Wontum, à cause de la tempête. Les volets étaient donc fermés;

mais celui près duquel s'était arrêté Wontum, s'ouvrit en dedans de la

croisée, et une forme humaine se montra derrière les vitres dans une

espèce d'auréole lumineuse. Il était impossible de distinguer si c'était

un homme ou une femme.

Au même instant, une fenêtre située directement au-dessus s'ouvrit, la

tête d'une femme apparut, et une voix féminine s'écria:

--N'avez-vous pas entendu un bruit inusité, lieutenant Blair?

--Oui, Manonie. Avez-vous remarqué quelque chose de suspect?

--Certainement! je ne dormais pas et j'écoutais avec attention pour

savoir si je n'entendais pas arriver mon mari que j'attends cette nuit.

Eh bien! je jure qu'un individu ou un objet quelconque a frappé à votre

volet.

Cœur de panthère · 第 1 / 9 段