sentiments invariables que je vous conserve. Il m'eût été agréable
de le conserver auprès de moi, si les événements avaient été plus
avancés. Il vous parlera d'une victoire remportée sur Napoléon
en personne; mais il aura l'honneur de vous dire, en même temps,
quels grands efforts exigent encore les circonstances, pour donner
aux affaires de l'Allemagne les développements nécessaires. Nous
sommes toujours en présence. Il s'agit de manoeuvrer, de choisir
des positions, de saisir le moment de frapper un nouveau coup.
Vous jugerez, d'après tous ces détails, que, quelque plaisir que
j'aurais eu de voir sur le continent le duc d'Angoulême, je crois que
le moment n'est pas encore propice. Il en est de même de l'époque
où de grands détachements pourront être employés immédiatement
contre les points que vous indiquez. J'ai besoin ici de toutes mes
forces réunies à celles de la Prusse. Les diversions directes ne
seront utiles que lorsque nous approcherons du Rhin. Les mouvements
populaires sont trop incertains quand l'esprit n'est pas soutenu
par la proximité des armées. J'espère que la Providence continuera
à nous accorder sa protection. Nos efforts seront suivis, et notre
persévérance est à l'épreuve de tous les événements.»
Tandis qu'après Noailles, La Ferronnays, comme on vient de le voir,
se prodiguait en pure perte au quartier général russe, les divers
émissaires chargés par Louis XVIII d'agir là ou ailleurs dans le
même but[99], n'étaient pas plus heureux. Le comte de Bruges, émigré
français, admis au camp des Alliés comme colonel au service de
l'Angleterre; Narbonne en Espagne, où il s'était rendu en revenant
de Suède; le comte de Trogoff, ancien officier de marine, émigré
lui aussi, envoyé en Autriche où il avait servi avec un grade
supérieur, se heurtaient au mot d'ordre que toutes les puissances
coalisées semblaient s'être donné: Ne pas employer les Bourbons.
Blacas lui-même, qui s'était réservé la tâche de rallier aux vues
de son maître le comte de Liéven, récemment arrivé à Londres en
qualité d'ambassadeur de Russie, entendait ce diplomate objecter à
ses demandes qu'il le sollicitait d'appuyer auprès de sa cour, des
arguments analogues à ceux qu'on opposait partout aux messagers
royaux. Sous un langage presque obséquieux envers Louis XVIII, le
comte de Liéven ne refusait pas l'appui qu'on lui demandait; mais
il prédisait que les requêtes qu'il s'agissait de faire aboutir
étaient condamnées d'avance. Les puissances ne pouvaient rien pour
les Bourbons tant qu'elles ne seraient pas en France. Moins sincère
que ne l'avait été Alexandre en recevant La Ferronnays, ou ignorant
les véritables desseins des Alliés, il déclarait que ce n'était pas
en France qu'ils voulaient porter la guerre, qu'ils ne souhaitaient
même pas d'y aller et que, lorsqu'ils auraient obligé Napoléon à
repasser le Rhin, ils seraient disposés à lui accorder la paix. C'est
uniquement l'Allemagne qu'ils défendaient contre ses entreprises.
[Note 99: Au même moment, d'autres émissaires partaient pour la
France, afin d'y disposer les esprits au prochain retour du roi. À
propos de l'un d'eux, le marquis de Chabannes, il y a lieu de citer
le trait suivant:
En 1793, ayant écrit au comte de Provence, alors à Hamm, pour lui
offrir ses services, il en avait reçu cette réponse datée du 10
février: «Je suis fort touché, monsieur, des nobles sentiments que
vous m'exprimez, et certes, quand le jour de la vengeance arrivera,
je compte sur vous pour m'y aider.
«LOUIS-STANISLAS-XAVIER.»
Chabannes avait pieusement conservé ce billet. Vingt ans plus tard,
le 28 octobre 1813, au moment de se jeter en France par ordre de
Louis XVIII, il le lui renvoyait après avoir écrit sous la signature
du prince: «Sire, votre fidèle sujet a cherché à répondre aux bontés
et à la confiance honorable que Votre Majesté a daigné lui témoigner.
S'il meurt pour vous servir, il prend la liberté de vous recommander
sa femme et ses enfants.
CHABANNES.»
Nous avons sous les yeux ce double et touchant autographe.]
Cette argumentation désolait Louis XVIII et Blacas. Celui-ci
considérait comme imprudente une telle politique, et il le confiait
à de Maistre. «Le Corse, qui ne pourrait défendre la France contre
le roi armé d'un sage manifeste, défendra encore l'Allemagne contre
les canons du prince de Smolensk. Et quand ils seraient maîtres
de l'empire germanique, les Russes ne se trouveraient que sur le
théâtre, où Souvaroff a vu borner sa victorieuse carrière. En un mot,
si je peux faire usage d'une figure que vous me passerez en faveur
de l'application et d'un vieux goût que vous m'avez reproché bien
des fois, Buonaparte qui a été _décavé_ en Russie ne peut perdre
son _tout_ qu'en France, et c'est là qu'un intérêt bien entendu le
forcerait à _jouir de son reste_.»
Bientôt après, tout faisait prévoir que les voeux de Blacas ne
tarderaient pas à être exaucés et que la partie suprême se jouerait
sur le territoire français. Le 13 juillet, l'armée anglaise, qui
sous les ordres de Wellington opérait en Espagne, s'approchait
de la frontière. Des détachements isolés la franchissaient
accidentellement, sous prétexte de se procurer des vivres et du
fourrage. Louis XVIII s'inquiétait des exactions qu'ils pourraient
commettre. «J'aimerais presque autant qu'on allât planter les
Léopards sur les remparts de Bayonne, parce que ce serait une
démarche politique, bien mauvaise sans doute, mais qu'une autre
pourrait effacer, au lieu que l'effet de ce que je viens de détailler
doit être d'inspirer haine et méfiance contre ceux dont l'appui
est indispensable. Je voudrais donc au moins que le gouvernement
ordonnât, en ce cas, la discipline la plus exacte et punisse
sévèrement quiconque y aurait manqué.»
Entre temps, on apprenait à Londres que le pape Pie VII venait de
consentir à Napoléon un nouveau concordat, qui faisait de l'Église
la véritable vassale de l'Empire. On ignorait encore en quelles
circonstances quasi tragiques, la violence impériale avait arraché à
la faiblesse d'un vieillard captif ces concessions incroyables; on
croyait qu'il ne les avait faites qu'afin de rentrer en possession
de Rome. Cette nouvelle exaspérait Blacas, livrait son âme à
l'indignation et à la douleur.
«Le roi de Rome avait besoin d'une légitimation et d'une consécration
plus imposante que celle du serment offert par les sénateurs et les
préfets. Le successeur de saint Pierre rendra ce service; mais il
aura Rome! Il ouvrira au tyran qui vient de sacrifier à son ambition
un demi-million d'hommes, ce sanctuaire quo saint Ambroise ferma à
Théodose pour le massacre des Thessaloniciens; mais il aura Rome!...
Il sera pour la famille d'un monstre, unique obstacle au bonheur du
monde, le ministre d'une consécration nouvelle; mais il aura Rome!
Ah! mon cher comte, le coeur se serre tellement à cette pensée, qu'il
ne peut laisser échapper la conscience à des vérités que toutes
les forces ultramontaines ne parviendront jamais à écarter. Mais,
espérons plutôt que tout ce que disent les gazettes françaises est
faux, ou, du moins, attendons d'en être sûrs pour le croire.»
À ce cri de colère, de Maistre répond par «des duretés». «Ah! comme
vous traiteriez, et bien justement, un homme qui, en avouant qu'il
ne croit pas à telle ou telle pièce attribuée à votre maître, en
parlerait cependant pour regarder comme déjà faites je ne sais
combien de bassesses purement idéales! C'est cependant ce que vous
faites, mon cher comte, et c'est une assez curieuse chose d'entendre
un gentilhomme français raisonner ainsi, tandis qu'un luthérien,
M. de Rennenkampf, prouve ici par écrit que toute cette affaire
n'est qu'une absurde et atroce comédie, ce qui saute aux yeux.» Et
«ces duretés» que Blacas reproche affectueusement à son ami et dont
celui-ci s'excuse, sont le point de départ d'une longue discussion
théologique qui détourne un moment les deux correspondants de l'objet
accoutumé de leurs préoccupations.
X
MOREAU ET BERNADOTTE
On apprenait tout à coup à Londres, dans les premiers jours du mois
de septembre, la présence en Europe d'un homme depuis longtemps
oublié, le général Moreau. Après un séjour de plusieurs années en
Amérique, il s'était mis en route pour le continent, appelé par
l'empereur Alexandre, à l'instigation du colonel Rapatel, son ancien
aide de camp, arrivé, comme on l'a vu, à Saint-Pétersbourg. Mais
au lieu de venir en Angleterre, où l'attendait sa jeune femme qui
l'avait quitté dix mois avant, il était allé débarquer, le 1er août,
à Stralsund, en Suède, où le prince royal Bernadotte l'avait reçu
comme un ancien ami, entouré de soins et d'hommages et traité en
héros. De Stralsund, ce revenant s'était rendu à Prague. L'empereur
d'Autriche, rallié enfin à la coalition, s'y trouvait avec le tsar
Alexandre et le roi de Prusse. La guerre recommençait. La part que
venait de se décider à y prendre le monarque autrichien et l'adhésion
du Danemark, qui avait dû, en faisant sa paix avec la Suède,
promettre aux Alliés un contingent de dix mille hommes, dressaient
en face de Napoléon un faisceau de forces belligérantes auquel il
semblait difficile qu'il pût longtemps résister. Accueilli par les
souverains avec un empressement presque respectueux, Moreau leur
avait promis ses conseils pour la campagne qui se rouvrait.
Dans la situation faite à Louis XVIII par le dédaigneux oubli où le
laissaient les Alliés, l'arrivée de Moreau constituait un événement
heureux. Par des lettres d'Amérique, reçues l'année précédente, à
Hartwell[100], et signées du royaliste Hyde de Neuville, l'un des
entreprenants acteurs des conspirations de 1800, il savait que
Moreau était disposé à servir la cause des Bourbons. «Dites à Louis
XVIII, lui avait fait mander le général, que vous connaissez un bon
républicain qui, désormais, servira sa cause avec plus de fidélité
que beaucoup de gens qui se disaient autrefois royalistes. Depuis que
les républicains se font esclaves, c'est auprès des rois sages qu'il
faut aller chercher la liberté.» Louis XVIII, dès ce moment, croyait
donc pouvoir compter sur Moreau.
[Note 100: Elles étaient adressées à d'Avaray dont, en 1813, la mort,
survenue en 1811, était encore ignorée en Amérique. Blacas les ouvrit
et les communiqua au roi.]
Il le croyait, maintenant, d'autant mieux qu'une lettre datée de
Stralsund, le 10 août 1813, et adressée à Londres au comte de
Bouillé[101], montrait Moreau, à son arrivée en Europe, toujours
animé des sentiments qu'il avait manifestés à Hyde de Neuville,
l'année précédente, «tout rempli des plus nobles pensées, tout à sa
patrie pour la délivrer et lui donner une constitution honorable sous
là domination de la famille royale.»
[Note 101: Le comte de Bouillé était le parent éloigné du général
marquis de Bouillé, qui avait été mêlé au drame de Varennes.]
«Le prince de Suède lui a fait une réception royale, disait cette
lettre, l'a logé chez lui, a tenu sa cour chez le général, et
lui était au milieu de tous ces cordons, de ces titres et de ces
Excellences, les deux bras pendants, avec son petit frac et son air
négligé, regardant, remerciant et rougissant au moindre mot d'éloge.
Il a enivré ici jusqu'au peuple. Hier, au dîner du prince royal, nous
avons manqué d'être écrasés tant on se pressait pour le voir. Il ne
s'en apercevait pas. Il est parti pour le quartier général russe, ne
veut revenir qu'aide de camp de l'empereur.
«--Je ne dois rien commander, dit-il; mais, dire ce que je sais et,
s'ils veulent, il sera battu.
«Il me disait:
«--C'est nous qui devons réparer les maux que nous avons faits, afin
qu'on ne se venge pas sur nous.
«Il a son plan pour entrer en France; tout est fondé sur dix ans
de méditation. Deux Français vont commander la croisade: l'un est
Suédois; l'autre est à nous et pour toujours, un des plus grands
capitaines de son siècle et un des hommes les plus modérés et les
plus modestes que je connaisse.
«--Je deviendrai, disait-il, postillon comme le prince Eugène; je
courrai sans cesse d'un roi à l'autre pour les accorder; je voyagerai
les nuits et me battrai le jour.
«Et tout cela se dit avec un air de paix et de modestie, qui
enchante. Ce trésor nous est arrivé d'Amérique en trente jours. Le
vent est bon, mon cher ami!»
Communiquée par le comte de Bouillé à Louis XVIII, cette lettre
enthousiaste lui suggéra l'idée d'envoyer auprès de Moreau un
homme de confiance chargé de se concerter avec lui sur les moyens
à prendre, pour faire bénéficier la cause royale de ses heureuses
dispositions. Il y avait alors à Londres un vieil émigré qui jadis
l'avait connu. Il se nommait Bascher de Boisgely. C'est à lui que
Blacas recourut pour interroger Moreau et recevoir ses conseils.
Afin de faciliter l'accomplissement de sa mission, il lui remit
un questionnaire auquel le général devait répondre. Ses réponses
traceraient au roi sa conduite.
«Quelles sont les idées du général Moreau sur l'opinion actuelle de
la France et sur les moyens de mettre en action le mécontentement qui
y règne?
«Quel serait, à cet effet, le langage le plus propre à concilier tous
les sentiments, à calmer toutes les craintes, à encourager toutes les
espérances?
«Quel moyen peut-on entrevoir de former, soit en France, soit hors de
France, un noyau d'armée française sous les ordres du général Moreau?
Serait-il capable d'armer, dès à présent, contre Buonaparte, les
prisonniers de guerre qui se trouvent en Allemagne, ou en Russie, ou
en Angleterre?
«Dans l'une ou l'autre de ces suppositions, la présence d'un prince
de la maison de France serait sans doute indispensablement nécessaire
à cette armée. Son arrivée préalable aux armées coalisées, ne
serait-elle pas regardée par le général Moreau comme d'une haute
importance et d'un intérêt majeur?
«Quel serait le plan que le général Moreau regarderait comme le plus
avantageux, pour faire occuper par une armée royale une portion du
territoire français, et quel point choisirait-il de préférence pour
une semblable expédition, dans le cas où l'on pût rassembler les
moyens de l'entreprendre?
«Quelle idée se forme-t-il des résultats probables de la guerre
présente, soit en Allemagne, soit dans la Péninsule, relativement à
la situation intérieure et extérieure de la France?
«En un mot, il ne sera rien négligé de tout ce qui peut faire
connaître au roi l'opinion d'un homme auquel Sa Majesté désire
confier les pouvoirs les plus étendus et les plus nécessaires au
succès d'une entreprise dans laquelle le général Moreau se promet,
sans doute, de recueillir la plus grande gloire qui puisse être
offerte à la plus noble ambition.»
Sous la signature de Blacas, dont ce questionnaire était revêtu,
le roi avait écrit de sa main: «En approuvant les présentes
instructions, je saisis avec empressement l'occasion de donner
moi-même au général Moreau un nouveau témoignage de l'estime et de la
confiance qu'il me connaît pour lui depuis longtemps.--LOUIS.»
Lorsque Bascher de Boisgely quitta Londres, le 12 septembre, pour se
rendre au quartier général des Alliés, ou il devait trouver Moreau,
il y avait déjà quinze jours que ce malheureux n'existait plus. Le 27
août, à la bataille de Dresde, un boulet lui avait brisé les jambes.
Transporté aux ambulances de Lauen, il y expirait, le 2 septembre,
sans avoir compris, semble-t-il, ce qu'offrait d'odieux sa présence
parmi les armées qui se préparaient à envahir sa patrie et pourquoi
sa mort tragique apparaîtrait à jamais comme un châtiment mérité.
L'envoyé du roi n'apprit ces nouvelles, qui coupaient court à sa
mission, qu'après s'être mis en chemin.
Elles étaient déjà parvenues à Londres. Le colonel Rapatel, aide de
camp du général, avait annoncé à Mme Moreau son malheur. Dans une
première lettre, il lui disait: «Le général a perdu ses deux jambes;
mais sa tête nous reste.» Dans la seconde, il lui apprenait qu'elle
était veuve. Elle recevait en même temps, par l'entremise de Blacas,
les condoléances du roi, à qui elle allait, dès ce moment, témoigner,
en toute occasion, sa gratitude et son zèle pour sa cause.
Louis XVIII considéra la mort de Moreau comme un réel malheur[102].
Mais, en constatant que Bernadotte avait encouragé les projets du
général, il en revint, malgré l'échec de ses tentatives précédentes,
à l'idée de recourir à lui. À cet effet, il lui envoya le comte de
Bouillé. Plus heureux que les précédents négociateurs, Bouillé put
arriver jusqu'au prince royal de Suède, qui assiégeait Davout dans
Hambourg. Les circonstances étaient changées, la lutte finale contre
Napoléon résolument engagée. Bernadotte ne se croyait plus obligé de
refuser sa porte à un agent secret des Bourbons. Il reçut Bouillé
avec une bienveillance marquée, eut avec lui plusieurs conversations,
le décora de l'ordre de l'Étoile polaire. Mais il se borna à lui
répéter ce qu'il avait dit aux autres envoyés du roi, et Bouillé
n'osa pousser ses demandes à fond.
[Note 102: Ce n'était pas l'opinion générale. De Maistre écrivait
à Blacas: «Il faudrait au reste, mon cher comte, pour savoir si et
jusqu'à quel point cette mort est un malheur, savoir précisément
quelle sorte d'esprit animait cet homme. Il s'est toujours montré
très faible par le caractère, et, dans les grandes aventures,
c'est le caractère qui agit bien plus que les talents.» Le comte
de Brion, au lendemain des obsèques de Moreau qui eurent lieu à
Saint-Pétersbourg et auxquelles il refusa d'assister pour «ne pas
sanctionner les honneurs rendus à sa cendre, par la présence d'un
serviteur fidèle au maître», émettait, sous une forme bien autrement
sévère, la même opinion. «Il n'a point cessé d'être pour moi le
Moreau qui a combattu pour Robespierre et pour Danton. Quelles
étaient ses intentions dans cette dernière et éclatante circonstance?
Je les ignore; je ne les pénètre pas. Je doute qu'elles eussent pour
but le rétablissement du souverain légitime.» Moreau fut enterré dans
l'église catholique de Saint-Pétersbourg. Son compatriote, le Père
Rosaven, jésuite, prononça son oraison funèbre. «Le gouvernement
russe, dit encore le comte de Brion, n'avait invité personne à la
cérémonie; y a assisté qui avait voulu: le chancelier et tous les
ministres de l'empereur. Des ministres étrangers, il n'y eut que
celui d'Amérique et le comte de Maistre.»]
«Je crois, mandait-il, le 27 novembre, à Blacas, que si le roi
jugeait à propos de faire auprès du prince une démarche franche et
ouverte, je pourrais risquer à m'en charger. Mais, le montent n'est
peut-être pas encore assez favorable pour cela. Il faut que le
prince soit débarrassé de la besogne qui l'occupe dans ce moment-ci
et que ses drapeaux flottent sur les murs de Hambourg, avant qu'il
puisse être libre d'agir sur d'autres points.»
Un mois plus tard, ayant revu Bernadette à Kiel, après une course
au quartier général russe, il fut accueilli avec plus d'effusion
encore que la première fois. «Il a poussé l'affabilité jusqu'au point
de m'embrasser.» Rendant compte de ses entretiens, il envoyait à
Hartwell de piquantes observations sur Bernadotte et son entourage.
«Nos conversations ont entièrement roulé sur sa haine contre
Buonaparte, sa résolution de renverser l'usurpateur (il ne se sert
plus que de ce terme en parlant de lui), son désir de servir les
Bourbons, si la France les redemande, son opinion personnelle qu'il
n'y a qu'eux qui doivent y régner. Mais, cette dernière pensée est
encore tellement délayée dans ses raisonnements et des hypothèses à
l'infini, qu'il faudrait vous écrire un volume pour vous en rendre
compte, et qu'il me serait même alors bien difficile de le faire
exactement. Ce n'est point une conversation, que l'on a avec lui;
c'est un discours que l'on écoute. Peu d'hommes parlent mieux. Son
éloquence est forte et possède une grâce séduisante à laquelle il est
difficile de résister. Il a aussi au suprême degré le talent de se
faire aimer de tous ceux qui l'entourent. Un tel homme pourrait faire
beaucoup pour le roi et pour le bonheur de la France, si on parvenait
à le mettre exactement dans la bonne route et à l'y maintenir.
«J'oserai dire qu'il veut marcher au vrai but, mais qu'il ne chemine
encore que par des sentiers incertains. Ses idées de gloire sont
sublimes; il s'en fait une aussi juste que brillante de celle qui
deviendrait son partage, s'il rétablissait la monarchie d'Henri IV.
Son coeur est plein de sensibilité et d'honneur. Mais, comme je vous
l'ai déjà dit, mille pensées, mille projets divers lui passent par la
tête. Il voudrait ci, il voudrait ça ...
«Il a auprès de lui, et la chose est assez singulière, quatre
personnes confidentielles, qui sont absolument les antipodes les
unes des autres; M. de Camps, homme d'esprit, son premier aide de
camp, son frère de lait, son camarade d'enfance, et M. de Shelegel,
son secrétaire politique, nous détestent. M. Gré, son compatriote,
son vieil ami, celui qui, le premier, lui mit un uniforme sur le
corps en lui disant qu'il le faisait maréchal de France, et qui
lui sert maintenant de secrétaire particulier, ainsi qu'un M.
Plantier, également Béarnais, qui a été émigré, criblé de blessures
au service de la bonne cause, et qui porte continuellement sa croix
de Saint-Louis, attachée sur son coeur, à sa bretelle; ces deux
derniers, dis-je, sont au contraire, s'il était possible de se
servir pour une pareille vertu d'un pareil terme, des bourbonnistes
exagérés. Aucun des quatre n'exerce sur le prince royal une influence
assez décidée pour lui faire changer d'avis, lorsqu'une fois il a
pris son parti; mais, comme ils vivent dans son intérieur le plus
intime, surtout M. de Camps, et qu'ils lui disent tout ce qu'ils
veulent dans leur patois, ils ne laissent pas que d'avoir beaucoup
d'empire sur ses incertitudes, et de les fixer quelquefois. Le
premier a plus d'esprit que l'autre; mais, celui-ci a peut-être plus
de finesse. Voici donc les deux, hommes entre lesquels l'opinion et
le voeu du prince royal, au sujet du rétablissement de la maison de
Bourbon, sont continuellement ballottés. Mais, un grand point de
gagné déjà, c'est que tout est d'accord pour la chute du tyran, et
pour l'expulsion hors de France de tout ce qui est Corse, ou tient à
la famille du Corse.»
--Je vous déclare, avait dit Bernadette en présence de plusieurs
personnes, à en croire Bouillé, que Napoléon ne régnera plus, ni lui,
ni le roi de Rome, m'entendez-vous? Et vous croyez peut-être que j'ai
l'ambition de me mettre à leur place; non, messieurs, vous seriez
dans une grande erreur; ce n'est pas moi, c'est un autre que j'y
mettrai.
«Je tenais ceci du général Tattenborn, qui était présent et qui me
le dit en sortant du conseil, écrivait Bouillé. Depuis, le prince me
l'a confirmé lui-même. Il me semble qu'il ne pouvait guère s'exprimer
plus clairement et plus correctement.»
Dans la même lettre, après avoir fulminé contre Mme de Staël qu'il
accusait d'envoyer de Londres, au prince royal, les plus détestables
conseils, et de tenir sur les Bourbons des propos odieux[103],
Bouillé racontait qu'au quartier général russe, où il s'était rendu
pour remettre à l'empereur une lettre du prince de Condé, il avait
vu le comte de Nesselrode; il répétait les paroles que le ministre
d'Alexandre lui avait adressées:
[Note 103: D'après Bouillé, Mme de Staël écrivait de Londres à de
Camps: «Il y a ici deux partis dans la famille de Bourbon, celui des
vieux et celui des jeunes. Les premiers, c'est-à-dire le prétendant
et son frère, ne veulent de la monarchie qu'autant qu'ils pourront en
jouir, avec tous les préjuges de l'ancien régime dans leur arrogante
perfection. La France se déshonorerait si elle les rappelait à ces
conditions. Monsieur est de tous celui qui se donne le plus de
mouvement. Ils paraissent avoir un parti assez considérable dans
le ministère, et le prince Régent se prononce entièrement en leur
faveur. Mais, s'ils n'y prennent garde, ils feront le plus grand
tort aux ministres et soulèveront toute l'opposition contre eux. Ils
s'imaginent avoir beaucoup de partisans dans le midi de la France,
tandis qu'ils en ont à peine quelques-uns.»
En constatant que cette «plume perfide ne traçait de choses un peu
flatteuses que sur le duc de Berry, à qui elle voulait bien accorder
de la vivacité, de l'ardeur et des moyens», Bouillé s'écriait: «Cette
malheureuse n'est donc pas encore contente de tout le mal que son
père a fait à la France et à la maison de Bourbon! Elle veut être sa
digne fille en tout. Méfiez-vous-en donc beaucoup, et si la chose
n'est pas d'une répugnance trop insurmontable, cherchez à la gagner.
Elle se vante aussi que les princes l'ont essayé. Si c'était vrai, on
aurait bien mal réussi.»]