--Dites à vos princes, quand vous les reverrez, que nous serions trop

heureux de les rétablir en France, que nous ne désirons rien de plus,

mais que nous ne pouvons rien faire pour cela dans ce moment-ci.

Qu'ils laissent donc cette question entièrement entre nos mains!

Qu'ils restent tranquilles! Qu'ils ne se tourmentent et ne s'agitent

pas; surtout, qu'ils n'envoient personne et n'écrivent rien.

Le général Pozzo di Borgo, à qui Bouillé devait d'avoir été reçu par

Nesselrode, lui avait parlé le même langage, et même confié que les

souverains alliés proposeraient encore une fois la paix à Bonaparte

aux conditions les plus favorables, quoique convaincus «que ce maître

fou n'écouterait rien».

Ces deux propos présentaient beaucoup d'analogie avec ceux que

Bernadotte lui avait tenus. Ils révélaient trop clairement, de la

part des cours coalisées, la volonté de ne pas utiliser le roi de

France pour que Bouillé pût se flatter de l'espoir de la fléchir. Il

ne lui restait donc qu'à rentrer à Londres, où il arriva au mois de

février 1814.

XI

1814

À ce moment, Louis XVIII, par l'intermédiaire de Blacas, était en

communication constante avec Mme Moreau. À la mort de son mari,

elle avait assuré le roi de son indestructible dévouement. Elle le

lui prouvait maintenant, en lui communiquant les nouvelles que lui

envoyait du théâtre de la guerre le colonel Rapatel, l'ancien aide de

camp du général, resté à l'état-major de l'empereur de Russie[104].

Parmi ces nouvelles, il avait lu une lettre d'Alexandre, adressée, le

31 janvier, à Rapatel et au comte de Rochechouart, émigré français

attaché à ses armées, en réponse à une démarche qu'ils venaient de

faire auprès de lui, afin d'être autorisés à prendre le commandement

des royalistes qui, à l'entrée des Alliés en France, s'offriraient

pour combattre Napoléon.

[Note 104: La correspondance de Mme Moreau fut, durant ces journées

agitées, une précieuse source d'informations pour Louis XVIII, et

aide à comprendre la grâce qu'il lui fit, rentré à Paris, en décidant

qu'elle porterait désormais le titre de maréchale et jouirait des

avantages et des honneurs attachés à ce titre, justifié en outre,

aux yeux du roi, par celui de feld-maréchal, accordé par le tsar à

Moreau.]

«Je ne puis qu'applaudir aux sentiments que vous témoignez; mais,

il ne faut pas agir en enfants. J'ai déjà devant les yeux les

affreux résultats qui ont suivi la trop prompte déclaration des

peuples, et je ne me pardonnerais jamais de causer le malheur de

ceux qui pensent comme vous, et que le sort des armes peut faire

retomber dans les mains de Bonaparte. Je me suis cru obligé de

dire à tous ces messieurs qui se sont présentés à moi à ce sujet,

que j'approuverais et seconderais de tous mes efforts tous les

mouvements qui se feraient devant notre ligne; mais que je ne me

rendais responsable d'aucun de ceux qui s'exécuteraient sur nos

derrières, parce qu'une affaire perdue pourrait influencer sur la

paix, et peut-être l'amener. Si la Providence ne nous abandonne pas,

j'espère que nous gagnerons la première bataille. Je sais que le

voeu des Français est pour les Bourbons; mais je veux que la nation

en décide, afin de n'être jamais exposé à en recevoir un reproche.

Quant à vous, restez auprès de moi. Je saurai vous employer si nous

frappons le dernier coup; c'est alors que je vous permettrai de vous

répandre dans toute la France comme les apôtres de la belle cause

que vous désires servir, et que nous servirons ensemble. Jusqu'à

ce que l'occasion soit plus favorable pour elle, restez auprès de

moi, et quoique les princes n'aient pas, auprès de ma personne, de

meilleur ambassadeur que moi-même, je vous autorise l'un et l'autre

à en faire les fonctions, et à me faire connaître de suite tout ce

que vos compagnons voudront me demander; dites-leur que le fantôme

de Caulaincourt ne les effraye pas. Je ne veux point de paix avec

Bonaparte; mais je suis prêt à la faire avec la nation.»

Avant que Louis XVIII ne lût cette lettre, s'était répandue dans

Londres la nouvelle que les Alliés avaient franchi la frontière

française. C'était vrai, et, malgré la résistance héroïque qui a

immortalisé la campagne de France, ils avançaient rapidement vers

Paris. Il semblait donc que l'heure fût venue pour eux de tenir les

promesses qu'ils avaient faites, sous tant de formes diverses, aux

envoyés du roi. Rien ne décelait cependant qu'ils eussent le dessein

de les tenir. Leur mutisme augmentait l'impatience de Louis XVIII.

Les avis qu'il recevait de France la portaient bientôt à son comble.

Un jeune soldat anglais, fait prisonnier sur la frontière espagnole,

et qui était parvenu, grâce à la complicité des royalistes, à

s'évader d'Agen où il était interné, avait été chargé par eux de

supplier le roi de leur envoyer un prince pour se mettre à leur

tête. Tout le Midi, de Bordeaux à Pau, disaient-ils, était prêt à se

soulever et n'attendait qu'un signal.

D'autre part, Wellington, en entrant dans le Béarn, y avait été reçu

aux cris de: «Vivent les Bourbons! Nous voulons le sang d'Henri

IV!» Éclairé par cet accueil, il avait envoyé à Londres le duc de

Guiche qui marchait avec ses troupes, pour conseiller au prétendant

de faire partir pour Bordeaux Monsieur ou l'un de ses fils. Le roi

demandait alors au gouvernement anglais des passeports pour les

princes. D'abord, on les lui refusait. Ce n'est qu'après un long

débat qu'il les obtenait sous des noms supposés. Quand Bouillé rentra

à Londres, les princes venaient de partir avec les gentilshommes

de leur maison: le comte d'Artois pour le quartier général des

souverains, sous le nom de comte de Ponthieu; le duc d'Angoulême pour

Bordeaux, sous le nom de comte de Pradel, et le duc de Berry pour

Jersey et la Normandie, sous le nom de comte de Vierzon. Un courrier

avait été expédié au duc d'Orléans, à Païenne, pour l'inviter à se

rendre en Provence.

Pour compléter ces grandes mesures, le roi, faisant appel de

nouveau au dévouement de Bouillé, l'envoyait à Bernadotte à qui il

demandait de prendre, comme «généralissime», le commandement des

troupes françaises qui se prononceraient, pour la royauté. Il eût

voulu le nommer connétable ou lieutenant général du royaume. Mais

la qualité de lieutenant général appartenait au comte d'Artois, et

celle de connétable n'était pas compatible «avec l'adoption qui

place le prince royal sur les marches du trône de Suède». Au reste,

le titre de «généralissime» lui assurerait l'autorité nécessaire

«à l'exécution de ses nobles projets, sans annuler la marque de

confiance que Sa Majesté donne depuis si longtemps à un frère qui est

à la fois son ami le plus tendre et son serviteur le plus dévoué».

Enfin, Bouillé était chargé de déclarer «au futur libérateur de la

France» que le roi, jaloux de s'acquitter un jour d'une dette sacrée,

avait hâte de connaître à cet égard les désirs du prince royal pour

lui et pour les Français qui, «sous ses étendards, contribueraient à

la délivrance de leur patrie.»

Le roi, maintenant, n'attendait plus que la possibilité de partir

à son tour. «Ce ne sont plus les années que l'on compte avec la

résignation du malheur, écrivait Blacas à de Maistre; ce sont les

instants que l'on calcule avec les impatiences de l'espoir. Oui, mon

cher comte, _adhuc quadraginta dies!_ disons-nous, maintenant, avec

une assurance presque prophétique. Et cependant les banquets de

Ninive bravent encore, à Châtillon[105], le glaive exterminateur! et

cependant nous sommes condamnés à douter que les jours d'expiation

soient consommés.»

[Note 105: En ce moment, avait lieu à Châtillon la conférence

diplomatique où fut tenté un dernier et suprême effort en faveur de

la paix, et qui, faute de sincérité réciproque, n'aboutit qu'à une

rupture définitive entre Napoléon et les Alliés.]

Quoique Blacas apportât encore quelque timidité dans l'expression

de ses espérances, il semblait bien, cette fois, qu'elles dussent

se réaliser. Avant que la lettre en laquelle il les confiait à de

Maistre fût arrivée à sa destination, on apprenait à Londres les

graves événements survenus à Paris, durant les trois premiers jours

d'avril: la déchéance de Napoléon, prononcée par le Sénat, et la

formation d'un gouvernement provisoire. Bien que le rappel des

Bourbons n'eût pas suivi ces mesures, elles apparaissaient comme

le prologue de leur rétablissement. Aux yeux des Anglais, Louis

XVIII cessait brusquement d'être le souverain proscrit auquel,

depuis six ans, ils prodiguaient les témoignages d'une commisération

respectueuse; il redevenait le roi, le roi de France, qui allait

demain rentrer en possession de sa couronne. C'est à ce titre

que maintenant, après avoir si longtemps paru l'oublier, ils lui

apportaient leurs hommages dans ce château d'Hartwell où, comme la

Belle au bois dormant, la vieille monarchie française sortait de

son long assoupissement; à ce titre aussi que le prince régent,

dans sa résidence de Carlton House, offrait à Louis XVIII une fête

somptueuse, à laquelle tenait à honneur d'assister tout ce qui

comptait dans la société britannique.

Cependant, le vote du Sénat français rendait inutile la démarche

qu'au même moment le comte de Bouillé, par ordre du roi, faisait

auprès de Bernadotte. S'il eût été possible à Louis XVIII d'arrêter

en chemin son envoyé, il se fût empressé de le rappeler. Mais Bouillé

avait doublé les étapes pour rejoindre le prince royal de Suède,

couru après lui de Nancy à Cologne, et, l'ayant enfin rencontré à

Kayserslautern, sur la route de Mayence, dans la matinée du 2 avril,

il s'était fait un devoir de lui remettre la lettre du roi. Ce n'est

qu'après la lui avoir remise, qu'en l'accompagnant à Bruxelles, il

avait appris les résolutions du Sénat français, et vu le comte

d'Artois partir pour Paris. Il en était réduit «à se désoler de la

fatalité» qui l'avait entraîné à s'acquitter de son message avant de

connaître les événements de la capitale. Il est toujours fâcheux,

lorsque des services d'un caractère louche ne peuvent être utilisés,

de les avoir sollicités.

Quant à Bernadotte, qu'on a vu si peu disposé à servir la cause des

Bourbons quand elle semblait condamnée, et se laisser dire, tout en

protestant de son dévouement pour eux, qu'il était digne de régner

à leur place, il affectait, maintenant qu'un vent favorable enflait

leur voile, d'avoir toujours défendu leurs intérêts et d'être prêt

à les défendre encore. La lettre que lui apportait Bouillé lui

fournissait une occasion de le déclarer à Louis XVIII lui-même. Il

s'empressa d'en profiter, ainsi qu'en fait foi le message qu'il lui

expédia de liège, le 4 avril 1814, en signant de son nom dynastique

«Charles-Jean».

«Sire, j'ai rencontré à Kayserslautern le comte de Bouillé, qui m'a

remis la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire.

Je m'empresse d'y répondre et de vous assurer, Sire, qu'on ne peut

être plus sensible que je ne le suis, à la confiance que Votre

Majesté a placée en moi et à tous les témoignages qu'elle veut bien

m'en adresser elle-même ou m'en faire donner par M. de Bouillé. Je

me hâte de dépêcher M. Gré vers Votre Majesté pour lui en porter

mes remerciements, et pour lui dire que des circonstances sans

cesse renaissantes, mais toujours périlleuses pour la cause et pour

moi, ont pu seules retarder l'exécution d'un plan que je médite

depuis longtemps. Ce plan, Sire, formé selon mon coeur, se trouve

aujourd'hui fort de l'intérêt de ma politique et du besoin de mettre

un terme aux malheurs qui déchirent depuis tant d'années notre belle

mère patrie.

«J'ai eu de grandes obligations et de grands devoirs à remplir envers

la brave nation qui m'a appelé. J'ai reconnu l'impérieux besoin de

ne point heurter des idées peu conformes aux miennes. Mais, tout

en reconnaissant qu'un prince qui s'éloigne des vues générales des

hommes qu'il est appelé à gouverner un jour, s'expose à s'en voir

totalement abandonné, j'ai dû me soumettre à ce penchant de la nation

suédoise, sans cependant perdre de vue l'espérance d'aider à rétablir

en France les descendants du grand et bon Henri. J'ai, dès mon jeune

âge, approché son berceau; ce souvenir est bien propre à exalter

le coeur d'un Béarnais, et surtout d'un Béarnais devenu prince.

Instruit dès l'enfance des droits du peuple de ce pays, des lois et

des coutumes qui le liaient à ses souverains, j'ai souvent éprouvé

un noble orgueil en pensant que je pourrais un jour leur être utile.

Un motif si beau a contribué à me faire quitter les montagnes et les

forêts du Nord, et à me séparer d'un souverain qui a pour moi toute

la tendresse d'un père, et d'un fils qui fait toute mon espérance.

«M. de Bouillé a déjà dû rendre compte à Votre Majesté de tout ce

que je lui ai dit à mon retour de Nancy. J'ai éprouvé qu'il est des

situations dans la vie où ce qu'on désire le plus doit être ajourné,

soit pour sa propre conservation, soit pour l'intérêt de la cause

qu'on veut servir, et je l'ai chargé de dire à Monsieur, que Son

Altesse royale pouvait se rendre à mon quartier général lorsqu'elle

jugerait que l'occasion est favorable.

«En me remettant la lettre de Votre Majesté, M. de Bouillé m'a

communiqué les instructions qu'il a reçues; je l'ai chargé de lui

rendre compte que j'acceptais ce qu'elle m'offrait, et M. Gré, qui a

ma confiance et qui connaît mes sentiments, est chargé d'en réitérer

l'assurance à Votre Majesté.»

Lorsque Louis XVIII reçut ces tardives protestations, le concours du

prince royal de Suède ne lui était plus nécessaire. Les récits de

Narbonne, de La Ferronnays, de Bouillé, cités plus haut, autorisent

d'ailleurs à penser que c'était folie de l'avoir espéré. Ce n'est

pas la seule erreur de ce genre qu'ait commise Louis XVIII pendant

son séjour à l'étranger. Il avait eu foi dans Dumouriez, dans

Pichegru, dans Moreau, et les déceptions successives que rappellent

ces noms tristement fameux laisseraient, non moins que celle qu'il

devait à Bernadotte, planer un doute sur sa perspicacité si l'on

ne savait combien sont fragiles les espoirs qu'engendre l'exil,

et trompeurs les jugements à la faveur desquels ils naissent, se

développent et se formulent en résolutions. Du moins, à l'heure

où ses douloureuses aventures touchaient à leur dénouement, tout

contribuait à lui faire oublier ces déceptions cruelles. Il voyait

enfin le terme de ses malheurs, et se livrait à la joie d'entendre

retentir à ses oreilles, comme autrefois à celles de ses aïeux aux

beaux jours de Versailles, le cri: Vive le roi! Les vents favorables

qui soufflaient de France, comme pour lui en ouvrir le chemin, lui

portaient sur leurs ailes, avec l'appel des fidèles partisans de sa

cause, des effluves sains et bienfaisants, réparateurs de ses longues

infortunes. Le 19 avril, suivi du duc d'Havré, du comte d'Agoult

et du comte de Blacas, il s'embarquait à Douvres sur une frégate

anglaise, et le 25, à Calais, il mettait le pied sur le sol de sa

patrie, vingt-quatre ans après en être sorti, et sans avoir jamais

désespéré d'y revenir. Parti en fugitif, il y rentrait en roi.

Mais, durant ce long exil, que de deuils avaient déchiré son

âme! Sans parler des victimes de la Terreur, que de parents, que

d'amis laissés sur les chemins par lesquels il avait promené ses

infortunes: ses tantes, Mmes Adélaïde et Victoire, filles de Louis

XV; la comtesse de Marsan, celle qu'il appelait sa seconde mère; sa

soeur la reine de Sardaigne, sa belle-soeur la comtesse d'Artois,

la reine sa femme, ses cousins le duc de Montpensier et le comte de

Beaujolais, l'infortuné duc d'Enghien, son fidèle ami d'Avaray! Et

parmi ses partisans, comment compter ceux qui avaient payé de la vie

leur dévouement à sa cause: Charette, Cadoudal, Frotté et combien

d'autres, illustres ou obscurs, tombés en combattant pour lui! Ceux

qui survivaient, comme le comte d'Artois et Condé, avaient vieilli.

Leurs plus belles années s'étaient écoulées dans les luttes et les

intrigues, les deuils et les larmes. Ils rentraient aigris par leurs

malheurs, et, à peine rentrés, leurs revendications allaient ébranler

ce trône dont ils poursuivaient, depuis vingt-cinq ans, le relèvement.

Les difficultés qu'elles devaient engendrer n'échappaient pas à Louis

XVIII. À la légitime joie que lui causait son retour en France, se

mêlaient déjà des préoccupations et des inquiétudes, comme s'il eût

prévu qu'en recevant des mains des Français sa couronne, il aurait à

lutter contre, son frère, contre la plupart de ceux qui revenaient

avec lui, contre cette politique des émigrés, trop longtemps et

jusqu'à ce jour la sienne, dont il ne mesura complètement l'inanité,

la folie et les périls qu'au moment de toucher le sol de son pays.

On raconte qu'à la veille de son départ d'Angleterre, recevant le duc

de Duras, et celui-ci se félicitant de voir la couronne bien rétablie

dans la maison de Bourbon, il lui répondit:

--Bien rétablie, cela dépend.

--L'intention du roi serait-elle de ne pas accepter la couronne?

--Je l'accepte, aurait repris Louis XVIII, et elle nous restera si je

survis à mon frère. Mais, si c'est lui qui me survit, je ne réponds

de rien[106].

[Note 106: C'est le comte de Bouillé, encore vivant en 1852, qui

racontait ce trait qu'il disait tenir du duc de Duras.]

* * * * *

Ici se clôt la triste épopée des émigrés durant leur long séjour

hors de France. Pour la première fois, elle est racontée en tous

ses détails. Elle l'est au pris d'un effort ininterrompu qui,

pendant vingt-cinq ans d'études, d'investigations, de recherches,

m'a fait vivre au milieu d'eux, appris à les connaître et associé à

leurs douloureuses aventures laborieusement reconstituées, avec un

impérieux et constant souci de vérité, dans un incessant déchaînement

d'émotions diverses et contradictoires.

Je dois confesser, en effet, que je n'ai pu écrire ce livre

révélateur, qui leur est entièrement consacré, sans me sentir

tour à tour indigné et apitoyé, indigné par les folles et parfois

criminelles tentatives de ces chevaliers errants, qui souvent

irritaient mon patriotisme et excitaient ma colère; apitoyé par

l'excès de leurs maux, ramené, par le tableau même que j'en

retraçais, à des idées d'indulgence, qui, malgré tout, subsistent en

moi au moment où j'écris ces dernières pages et m'obligent à répéter,

en les achevant, ce que je disais en les commençant, à savoir que

les émigrés furent plus malheureux que coupables et qu'ils n'ont

pas été les seuls coupables. C'est, du reste, la conclusion qui,

nécessairement, s'imposera à quiconque m'aura lu sans parti pris et

de bonne foi, à quiconque porte dans l'âme assez de justice pour

opposer au souvenir de leurs fautes celui de leurs parents incarcérés

et guillotinés, de leurs châteaux brûlés, de leurs biens confisqués

et de tous les excès révolutionnaires. De ces excès, sans doute, il

y a lieu de leur imputer trop souvent la responsabilité; mais, ils

en furent les victimes en des conditions dont le passé n'offre aucun

exemple, et à ce titre ils ont droit à la pitié.

Cette histoire, cependant, serait incomplète, encore que telle

qu'elle est elle forme un tout, si, après avoir montré les émigrés

sur la terre d'exil, en proie à toutes les tortures matérielles et

morales, victimes de leurs illusions, avides de réparations et de

vengeances, je ne les montrais rentrés dans leur patrie et redevenus

les maîtres dupes de leurs préjugés, de leur inexpérience, de leur

ignorance des changements politiques et sociaux, survenus au cours

de leur éloignement. L'année 1814, c'est l'émigration au pouvoir;

l'émigration luttant contre le régime nouveau sorti des entrailles

de la Révolution. Cette lutte, reprise et continuée après le second

retour des Bourbons, même quand les premiers acteurs ont quitté

la scène, car leurs idées y ont encore des représentants et des

défenseurs, se prolongera jusqu'en 1830; elle aura pour dénouement la

chute définitive de la légitimité. Mais, le récit de ses péripéties

en 1814, alors qu'elle est soutenue du côté royaliste par les hommes

qu'on vient de voir évoluer sur les nombreux théâtres où les émigrés

ont promené leurs fragiles espoirs et leurs âpres misères, est le

complément nécessaire de leur histoire, le chapitre final que je ne

désespère pas d'y ajouter un jour[107].

[Note 107: Je dois, en achevant ces récits, exprimer ma

reconnaissance à M. le duc de Blacas, de qui je tiens tant de

documents de haut prix, qui forment le principal mérite de mon livre

et m'ont puissamment aidé à lui imprimer l'accent de la vérité.

Il m'a ouvert ses archives avec une libéralité bienveillante qui

l'honore et honore, dans ma personne, la science historique. Grâce

à lui, j'ai pu réaliser le voeu qu'en 1801, se croyant proche de la

mort, le comte d'Avaray exprimait à l'abbé Edgeworth, confident de

ses dernières volontés. Il souhaitait un ouvrage «dont les lettres du

roi formeraient pour ainsi dire les bases, et auxquelles les siennes

et les notes éparses dans ses papiers serviraient de commentaires.»

Cet ouvrage est fait aujourd'hui. Le comte d'Avaray l'eût conçu dans

un autre esprit que moi. Mais, j'ose dire qu'il n'eût pu mettre plus

de conscience et d'impartialité que je n'en ai mis dans le mien.]

TABLE DES MATIÈRES

LIVRE ONZIÈME

LA COUR DE MITAU EN 1800

I.--L'Église et la Royauté 1

II.--Les divisions de l'épiscopat 12

III.--La rentrée des évêques 16

IV.--Les préliminaires du Concordat 25

V.--Les princes d'Orléans en Angleterre 33

VI.--Réconciliés 43

VII.--Les dissentiments entre le roi et son frère 57

VIII.--Aggravation des conflits 67

IX.--Querelles apaisées 81

X.--Négociations en vue d'un mariage 95

XI.--Misères de prince 104

XII.--Le duc de Berry et les Bourbons de Naples 114

LIVRE DOUZIÈME

LOUIS XVIII ET PAUL Ier

I.--L'abbé Edgeworth et le comte de Caraman à

Saint-Pétersbourg. 139

II.--Le voyage du général Dumouriez 139

III.--Bonaparte et Paul Ier 150

IV.--Fin du rôle de Dumouriez 166

V.--L'expédition de Willot 175

VI.--Willot à Vienne et au camp autrichien 186

VII.--Le coup de grâce 192

VIII.--Le roi chassé de Mitan 199

IX.--De Mitau à Varsovie 210

X.--Les dessous de l'expulsion du roi 210

LIVRE TREIZIÈME

VARSOVIE

I.--La maladie du comte d'Avaray 233

II.--La détresse financière 243

III.--Au lendemain du Concordat 256

IV.--Échec des projets matrimoniaux du duc de Berry 268

V.--Querelles de famille 283

VI.--Une tentative de Bonaparte 294

VII.--Un roman d'amour 300

VIII.--À la veille de la proclamation de l'Empire 310

IX.--Le départ de Varsovie 326

LIVRE QUATORZIÈME

AVANT ET APRÈS L'ENTREVUE DE CALMAR

I.--Le roi sur les chemins 336

II.--À Blankenfeld 348

III.--L'entrevue de Calmar 353

IV.--En route pour Mitau 364

V.--La déclaration du roi 373

VI.--La mission du duc d'Orléans 381

VII.--Négociation avortée 389

VIII.--Le second séjour à Mitau 401

IX.--Chez le roi de Suède 413

X.--L'arrivée en Angleterre 425

LIVRE QUINZIÈME

LES DERNIÈRES ANNÉES DE L'ÉMIGRATION

I.--Le roi s'installe à Gosfield 433

II.--Dissentiments et conflits 441

III.--Le successeur de d'Avaray 448

IV.--Événements de famille 460

V.--L'affaire d'Avaray-Puisaye 473

VI.--Joseph de Maistre 482

VII.--Mort de la reine et du duc d'Avaray 489

VIII.--Pendant la campagne de Russie 496

IX.--Envoyés de Louis XVIII en Suède et en Russie 504

X.--Moreau et Bernadotte 519

XI.--1814 527

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 48 / 48 段