heureux de les rétablir en France, que nous ne désirons rien de plus,
mais que nous ne pouvons rien faire pour cela dans ce moment-ci.
Qu'ils laissent donc cette question entièrement entre nos mains!
Qu'ils restent tranquilles! Qu'ils ne se tourmentent et ne s'agitent
pas; surtout, qu'ils n'envoient personne et n'écrivent rien.
Le général Pozzo di Borgo, à qui Bouillé devait d'avoir été reçu par
Nesselrode, lui avait parlé le même langage, et même confié que les
souverains alliés proposeraient encore une fois la paix à Bonaparte
aux conditions les plus favorables, quoique convaincus «que ce maître
fou n'écouterait rien».
Ces deux propos présentaient beaucoup d'analogie avec ceux que
Bernadotte lui avait tenus. Ils révélaient trop clairement, de la
part des cours coalisées, la volonté de ne pas utiliser le roi de
France pour que Bouillé pût se flatter de l'espoir de la fléchir. Il
ne lui restait donc qu'à rentrer à Londres, où il arriva au mois de
février 1814.
XI
1814
À ce moment, Louis XVIII, par l'intermédiaire de Blacas, était en
communication constante avec Mme Moreau. À la mort de son mari,
elle avait assuré le roi de son indestructible dévouement. Elle le
lui prouvait maintenant, en lui communiquant les nouvelles que lui
envoyait du théâtre de la guerre le colonel Rapatel, l'ancien aide de
camp du général, resté à l'état-major de l'empereur de Russie[104].
Parmi ces nouvelles, il avait lu une lettre d'Alexandre, adressée, le
31 janvier, à Rapatel et au comte de Rochechouart, émigré français
attaché à ses armées, en réponse à une démarche qu'ils venaient de
faire auprès de lui, afin d'être autorisés à prendre le commandement
des royalistes qui, à l'entrée des Alliés en France, s'offriraient
pour combattre Napoléon.
[Note 104: La correspondance de Mme Moreau fut, durant ces journées
agitées, une précieuse source d'informations pour Louis XVIII, et
aide à comprendre la grâce qu'il lui fit, rentré à Paris, en décidant
qu'elle porterait désormais le titre de maréchale et jouirait des
avantages et des honneurs attachés à ce titre, justifié en outre,
aux yeux du roi, par celui de feld-maréchal, accordé par le tsar à
Moreau.]
«Je ne puis qu'applaudir aux sentiments que vous témoignez; mais,
il ne faut pas agir en enfants. J'ai déjà devant les yeux les
affreux résultats qui ont suivi la trop prompte déclaration des
peuples, et je ne me pardonnerais jamais de causer le malheur de
ceux qui pensent comme vous, et que le sort des armes peut faire
retomber dans les mains de Bonaparte. Je me suis cru obligé de
dire à tous ces messieurs qui se sont présentés à moi à ce sujet,
que j'approuverais et seconderais de tous mes efforts tous les
mouvements qui se feraient devant notre ligne; mais que je ne me
rendais responsable d'aucun de ceux qui s'exécuteraient sur nos
derrières, parce qu'une affaire perdue pourrait influencer sur la
paix, et peut-être l'amener. Si la Providence ne nous abandonne pas,
j'espère que nous gagnerons la première bataille. Je sais que le
voeu des Français est pour les Bourbons; mais je veux que la nation
en décide, afin de n'être jamais exposé à en recevoir un reproche.
Quant à vous, restez auprès de moi. Je saurai vous employer si nous
frappons le dernier coup; c'est alors que je vous permettrai de vous
répandre dans toute la France comme les apôtres de la belle cause
que vous désires servir, et que nous servirons ensemble. Jusqu'à
ce que l'occasion soit plus favorable pour elle, restez auprès de
moi, et quoique les princes n'aient pas, auprès de ma personne, de
meilleur ambassadeur que moi-même, je vous autorise l'un et l'autre
à en faire les fonctions, et à me faire connaître de suite tout ce
que vos compagnons voudront me demander; dites-leur que le fantôme
de Caulaincourt ne les effraye pas. Je ne veux point de paix avec
Bonaparte; mais je suis prêt à la faire avec la nation.»
Avant que Louis XVIII ne lût cette lettre, s'était répandue dans
Londres la nouvelle que les Alliés avaient franchi la frontière
française. C'était vrai, et, malgré la résistance héroïque qui a
immortalisé la campagne de France, ils avançaient rapidement vers
Paris. Il semblait donc que l'heure fût venue pour eux de tenir les
promesses qu'ils avaient faites, sous tant de formes diverses, aux
envoyés du roi. Rien ne décelait cependant qu'ils eussent le dessein
de les tenir. Leur mutisme augmentait l'impatience de Louis XVIII.
Les avis qu'il recevait de France la portaient bientôt à son comble.
Un jeune soldat anglais, fait prisonnier sur la frontière espagnole,
et qui était parvenu, grâce à la complicité des royalistes, à
s'évader d'Agen où il était interné, avait été chargé par eux de
supplier le roi de leur envoyer un prince pour se mettre à leur
tête. Tout le Midi, de Bordeaux à Pau, disaient-ils, était prêt à se
soulever et n'attendait qu'un signal.
D'autre part, Wellington, en entrant dans le Béarn, y avait été reçu
aux cris de: «Vivent les Bourbons! Nous voulons le sang d'Henri
IV!» Éclairé par cet accueil, il avait envoyé à Londres le duc de
Guiche qui marchait avec ses troupes, pour conseiller au prétendant
de faire partir pour Bordeaux Monsieur ou l'un de ses fils. Le roi
demandait alors au gouvernement anglais des passeports pour les
princes. D'abord, on les lui refusait. Ce n'est qu'après un long
débat qu'il les obtenait sous des noms supposés. Quand Bouillé rentra
à Londres, les princes venaient de partir avec les gentilshommes
de leur maison: le comte d'Artois pour le quartier général des
souverains, sous le nom de comte de Ponthieu; le duc d'Angoulême pour
Bordeaux, sous le nom de comte de Pradel, et le duc de Berry pour
Jersey et la Normandie, sous le nom de comte de Vierzon. Un courrier
avait été expédié au duc d'Orléans, à Païenne, pour l'inviter à se
rendre en Provence.
Pour compléter ces grandes mesures, le roi, faisant appel de
nouveau au dévouement de Bouillé, l'envoyait à Bernadotte à qui il
demandait de prendre, comme «généralissime», le commandement des
troupes françaises qui se prononceraient, pour la royauté. Il eût
voulu le nommer connétable ou lieutenant général du royaume. Mais
la qualité de lieutenant général appartenait au comte d'Artois, et
celle de connétable n'était pas compatible «avec l'adoption qui
place le prince royal sur les marches du trône de Suède». Au reste,
le titre de «généralissime» lui assurerait l'autorité nécessaire
«à l'exécution de ses nobles projets, sans annuler la marque de
confiance que Sa Majesté donne depuis si longtemps à un frère qui est
à la fois son ami le plus tendre et son serviteur le plus dévoué».
Enfin, Bouillé était chargé de déclarer «au futur libérateur de la
France» que le roi, jaloux de s'acquitter un jour d'une dette sacrée,
avait hâte de connaître à cet égard les désirs du prince royal pour
lui et pour les Français qui, «sous ses étendards, contribueraient à
la délivrance de leur patrie.»
Le roi, maintenant, n'attendait plus que la possibilité de partir
à son tour. «Ce ne sont plus les années que l'on compte avec la
résignation du malheur, écrivait Blacas à de Maistre; ce sont les
instants que l'on calcule avec les impatiences de l'espoir. Oui, mon
cher comte, _adhuc quadraginta dies!_ disons-nous, maintenant, avec
une assurance presque prophétique. Et cependant les banquets de
Ninive bravent encore, à Châtillon[105], le glaive exterminateur! et
cependant nous sommes condamnés à douter que les jours d'expiation
soient consommés.»
[Note 105: En ce moment, avait lieu à Châtillon la conférence
diplomatique où fut tenté un dernier et suprême effort en faveur de
la paix, et qui, faute de sincérité réciproque, n'aboutit qu'à une
rupture définitive entre Napoléon et les Alliés.]
Quoique Blacas apportât encore quelque timidité dans l'expression
de ses espérances, il semblait bien, cette fois, qu'elles dussent
se réaliser. Avant que la lettre en laquelle il les confiait à de
Maistre fût arrivée à sa destination, on apprenait à Londres les
graves événements survenus à Paris, durant les trois premiers jours
d'avril: la déchéance de Napoléon, prononcée par le Sénat, et la
formation d'un gouvernement provisoire. Bien que le rappel des
Bourbons n'eût pas suivi ces mesures, elles apparaissaient comme
le prologue de leur rétablissement. Aux yeux des Anglais, Louis
XVIII cessait brusquement d'être le souverain proscrit auquel,
depuis six ans, ils prodiguaient les témoignages d'une commisération
respectueuse; il redevenait le roi, le roi de France, qui allait
demain rentrer en possession de sa couronne. C'est à ce titre
que maintenant, après avoir si longtemps paru l'oublier, ils lui
apportaient leurs hommages dans ce château d'Hartwell où, comme la
Belle au bois dormant, la vieille monarchie française sortait de
son long assoupissement; à ce titre aussi que le prince régent,
dans sa résidence de Carlton House, offrait à Louis XVIII une fête
somptueuse, à laquelle tenait à honneur d'assister tout ce qui
comptait dans la société britannique.
Cependant, le vote du Sénat français rendait inutile la démarche
qu'au même moment le comte de Bouillé, par ordre du roi, faisait
auprès de Bernadotte. S'il eût été possible à Louis XVIII d'arrêter
en chemin son envoyé, il se fût empressé de le rappeler. Mais Bouillé
avait doublé les étapes pour rejoindre le prince royal de Suède,
couru après lui de Nancy à Cologne, et, l'ayant enfin rencontré à
Kayserslautern, sur la route de Mayence, dans la matinée du 2 avril,
il s'était fait un devoir de lui remettre la lettre du roi. Ce n'est
qu'après la lui avoir remise, qu'en l'accompagnant à Bruxelles, il
avait appris les résolutions du Sénat français, et vu le comte
d'Artois partir pour Paris. Il en était réduit «à se désoler de la
fatalité» qui l'avait entraîné à s'acquitter de son message avant de
connaître les événements de la capitale. Il est toujours fâcheux,
lorsque des services d'un caractère louche ne peuvent être utilisés,
de les avoir sollicités.
Quant à Bernadotte, qu'on a vu si peu disposé à servir la cause des
Bourbons quand elle semblait condamnée, et se laisser dire, tout en
protestant de son dévouement pour eux, qu'il était digne de régner
à leur place, il affectait, maintenant qu'un vent favorable enflait
leur voile, d'avoir toujours défendu leurs intérêts et d'être prêt
à les défendre encore. La lettre que lui apportait Bouillé lui
fournissait une occasion de le déclarer à Louis XVIII lui-même. Il
s'empressa d'en profiter, ainsi qu'en fait foi le message qu'il lui
expédia de liège, le 4 avril 1814, en signant de son nom dynastique
«Charles-Jean».
«Sire, j'ai rencontré à Kayserslautern le comte de Bouillé, qui m'a
remis la lettre que Votre Majesté m'a fait l'honneur de m'écrire.
Je m'empresse d'y répondre et de vous assurer, Sire, qu'on ne peut
être plus sensible que je ne le suis, à la confiance que Votre
Majesté a placée en moi et à tous les témoignages qu'elle veut bien
m'en adresser elle-même ou m'en faire donner par M. de Bouillé. Je
me hâte de dépêcher M. Gré vers Votre Majesté pour lui en porter
mes remerciements, et pour lui dire que des circonstances sans
cesse renaissantes, mais toujours périlleuses pour la cause et pour
moi, ont pu seules retarder l'exécution d'un plan que je médite
depuis longtemps. Ce plan, Sire, formé selon mon coeur, se trouve
aujourd'hui fort de l'intérêt de ma politique et du besoin de mettre
un terme aux malheurs qui déchirent depuis tant d'années notre belle
mère patrie.
«J'ai eu de grandes obligations et de grands devoirs à remplir envers
la brave nation qui m'a appelé. J'ai reconnu l'impérieux besoin de
ne point heurter des idées peu conformes aux miennes. Mais, tout
en reconnaissant qu'un prince qui s'éloigne des vues générales des
hommes qu'il est appelé à gouverner un jour, s'expose à s'en voir
totalement abandonné, j'ai dû me soumettre à ce penchant de la nation
suédoise, sans cependant perdre de vue l'espérance d'aider à rétablir
en France les descendants du grand et bon Henri. J'ai, dès mon jeune
âge, approché son berceau; ce souvenir est bien propre à exalter
le coeur d'un Béarnais, et surtout d'un Béarnais devenu prince.
Instruit dès l'enfance des droits du peuple de ce pays, des lois et
des coutumes qui le liaient à ses souverains, j'ai souvent éprouvé
un noble orgueil en pensant que je pourrais un jour leur être utile.
Un motif si beau a contribué à me faire quitter les montagnes et les
forêts du Nord, et à me séparer d'un souverain qui a pour moi toute
la tendresse d'un père, et d'un fils qui fait toute mon espérance.
«M. de Bouillé a déjà dû rendre compte à Votre Majesté de tout ce
que je lui ai dit à mon retour de Nancy. J'ai éprouvé qu'il est des
situations dans la vie où ce qu'on désire le plus doit être ajourné,
soit pour sa propre conservation, soit pour l'intérêt de la cause
qu'on veut servir, et je l'ai chargé de dire à Monsieur, que Son
Altesse royale pouvait se rendre à mon quartier général lorsqu'elle
jugerait que l'occasion est favorable.
«En me remettant la lettre de Votre Majesté, M. de Bouillé m'a
communiqué les instructions qu'il a reçues; je l'ai chargé de lui
rendre compte que j'acceptais ce qu'elle m'offrait, et M. Gré, qui a
ma confiance et qui connaît mes sentiments, est chargé d'en réitérer
l'assurance à Votre Majesté.»
Lorsque Louis XVIII reçut ces tardives protestations, le concours du
prince royal de Suède ne lui était plus nécessaire. Les récits de
Narbonne, de La Ferronnays, de Bouillé, cités plus haut, autorisent
d'ailleurs à penser que c'était folie de l'avoir espéré. Ce n'est
pas la seule erreur de ce genre qu'ait commise Louis XVIII pendant
son séjour à l'étranger. Il avait eu foi dans Dumouriez, dans
Pichegru, dans Moreau, et les déceptions successives que rappellent
ces noms tristement fameux laisseraient, non moins que celle qu'il
devait à Bernadotte, planer un doute sur sa perspicacité si l'on
ne savait combien sont fragiles les espoirs qu'engendre l'exil,
et trompeurs les jugements à la faveur desquels ils naissent, se
développent et se formulent en résolutions. Du moins, à l'heure
où ses douloureuses aventures touchaient à leur dénouement, tout
contribuait à lui faire oublier ces déceptions cruelles. Il voyait
enfin le terme de ses malheurs, et se livrait à la joie d'entendre
retentir à ses oreilles, comme autrefois à celles de ses aïeux aux
beaux jours de Versailles, le cri: Vive le roi! Les vents favorables
qui soufflaient de France, comme pour lui en ouvrir le chemin, lui
portaient sur leurs ailes, avec l'appel des fidèles partisans de sa
cause, des effluves sains et bienfaisants, réparateurs de ses longues
infortunes. Le 19 avril, suivi du duc d'Havré, du comte d'Agoult
et du comte de Blacas, il s'embarquait à Douvres sur une frégate
anglaise, et le 25, à Calais, il mettait le pied sur le sol de sa
patrie, vingt-quatre ans après en être sorti, et sans avoir jamais
désespéré d'y revenir. Parti en fugitif, il y rentrait en roi.
Mais, durant ce long exil, que de deuils avaient déchiré son
âme! Sans parler des victimes de la Terreur, que de parents, que
d'amis laissés sur les chemins par lesquels il avait promené ses
infortunes: ses tantes, Mmes Adélaïde et Victoire, filles de Louis
XV; la comtesse de Marsan, celle qu'il appelait sa seconde mère; sa
soeur la reine de Sardaigne, sa belle-soeur la comtesse d'Artois,
la reine sa femme, ses cousins le duc de Montpensier et le comte de
Beaujolais, l'infortuné duc d'Enghien, son fidèle ami d'Avaray! Et
parmi ses partisans, comment compter ceux qui avaient payé de la vie
leur dévouement à sa cause: Charette, Cadoudal, Frotté et combien
d'autres, illustres ou obscurs, tombés en combattant pour lui! Ceux
qui survivaient, comme le comte d'Artois et Condé, avaient vieilli.
Leurs plus belles années s'étaient écoulées dans les luttes et les
intrigues, les deuils et les larmes. Ils rentraient aigris par leurs
malheurs, et, à peine rentrés, leurs revendications allaient ébranler
ce trône dont ils poursuivaient, depuis vingt-cinq ans, le relèvement.
Les difficultés qu'elles devaient engendrer n'échappaient pas à Louis
XVIII. À la légitime joie que lui causait son retour en France, se
mêlaient déjà des préoccupations et des inquiétudes, comme s'il eût
prévu qu'en recevant des mains des Français sa couronne, il aurait à
lutter contre, son frère, contre la plupart de ceux qui revenaient
avec lui, contre cette politique des émigrés, trop longtemps et
jusqu'à ce jour la sienne, dont il ne mesura complètement l'inanité,
la folie et les périls qu'au moment de toucher le sol de son pays.
On raconte qu'à la veille de son départ d'Angleterre, recevant le duc
de Duras, et celui-ci se félicitant de voir la couronne bien rétablie
dans la maison de Bourbon, il lui répondit:
--Bien rétablie, cela dépend.
--L'intention du roi serait-elle de ne pas accepter la couronne?
--Je l'accepte, aurait repris Louis XVIII, et elle nous restera si je
survis à mon frère. Mais, si c'est lui qui me survit, je ne réponds
de rien[106].
[Note 106: C'est le comte de Bouillé, encore vivant en 1852, qui
racontait ce trait qu'il disait tenir du duc de Duras.]
* * * * *
Ici se clôt la triste épopée des émigrés durant leur long séjour
hors de France. Pour la première fois, elle est racontée en tous
ses détails. Elle l'est au pris d'un effort ininterrompu qui,
pendant vingt-cinq ans d'études, d'investigations, de recherches,
m'a fait vivre au milieu d'eux, appris à les connaître et associé à
leurs douloureuses aventures laborieusement reconstituées, avec un
impérieux et constant souci de vérité, dans un incessant déchaînement
d'émotions diverses et contradictoires.
Je dois confesser, en effet, que je n'ai pu écrire ce livre
révélateur, qui leur est entièrement consacré, sans me sentir
tour à tour indigné et apitoyé, indigné par les folles et parfois
criminelles tentatives de ces chevaliers errants, qui souvent
irritaient mon patriotisme et excitaient ma colère; apitoyé par
l'excès de leurs maux, ramené, par le tableau même que j'en
retraçais, à des idées d'indulgence, qui, malgré tout, subsistent en
moi au moment où j'écris ces dernières pages et m'obligent à répéter,
en les achevant, ce que je disais en les commençant, à savoir que
les émigrés furent plus malheureux que coupables et qu'ils n'ont
pas été les seuls coupables. C'est, du reste, la conclusion qui,
nécessairement, s'imposera à quiconque m'aura lu sans parti pris et
de bonne foi, à quiconque porte dans l'âme assez de justice pour
opposer au souvenir de leurs fautes celui de leurs parents incarcérés
et guillotinés, de leurs châteaux brûlés, de leurs biens confisqués
et de tous les excès révolutionnaires. De ces excès, sans doute, il
y a lieu de leur imputer trop souvent la responsabilité; mais, ils
en furent les victimes en des conditions dont le passé n'offre aucun
exemple, et à ce titre ils ont droit à la pitié.
Cette histoire, cependant, serait incomplète, encore que telle
qu'elle est elle forme un tout, si, après avoir montré les émigrés
sur la terre d'exil, en proie à toutes les tortures matérielles et
morales, victimes de leurs illusions, avides de réparations et de
vengeances, je ne les montrais rentrés dans leur patrie et redevenus
les maîtres dupes de leurs préjugés, de leur inexpérience, de leur
ignorance des changements politiques et sociaux, survenus au cours
de leur éloignement. L'année 1814, c'est l'émigration au pouvoir;
l'émigration luttant contre le régime nouveau sorti des entrailles
de la Révolution. Cette lutte, reprise et continuée après le second
retour des Bourbons, même quand les premiers acteurs ont quitté
la scène, car leurs idées y ont encore des représentants et des
défenseurs, se prolongera jusqu'en 1830; elle aura pour dénouement la
chute définitive de la légitimité. Mais, le récit de ses péripéties
en 1814, alors qu'elle est soutenue du côté royaliste par les hommes
qu'on vient de voir évoluer sur les nombreux théâtres où les émigrés
ont promené leurs fragiles espoirs et leurs âpres misères, est le
complément nécessaire de leur histoire, le chapitre final que je ne
désespère pas d'y ajouter un jour[107].
[Note 107: Je dois, en achevant ces récits, exprimer ma
reconnaissance à M. le duc de Blacas, de qui je tiens tant de
documents de haut prix, qui forment le principal mérite de mon livre
et m'ont puissamment aidé à lui imprimer l'accent de la vérité.
Il m'a ouvert ses archives avec une libéralité bienveillante qui
l'honore et honore, dans ma personne, la science historique. Grâce
à lui, j'ai pu réaliser le voeu qu'en 1801, se croyant proche de la
mort, le comte d'Avaray exprimait à l'abbé Edgeworth, confident de
ses dernières volontés. Il souhaitait un ouvrage «dont les lettres du
roi formeraient pour ainsi dire les bases, et auxquelles les siennes
et les notes éparses dans ses papiers serviraient de commentaires.»
Cet ouvrage est fait aujourd'hui. Le comte d'Avaray l'eût conçu dans
un autre esprit que moi. Mais, j'ose dire qu'il n'eût pu mettre plus
de conscience et d'impartialité que je n'en ai mis dans le mien.]
TABLE DES MATIÈRES
LIVRE ONZIÈME
LA COUR DE MITAU EN 1800
I.--L'Église et la Royauté 1
II.--Les divisions de l'épiscopat 12
III.--La rentrée des évêques 16
IV.--Les préliminaires du Concordat 25
V.--Les princes d'Orléans en Angleterre 33
VI.--Réconciliés 43
VII.--Les dissentiments entre le roi et son frère 57
VIII.--Aggravation des conflits 67
IX.--Querelles apaisées 81
X.--Négociations en vue d'un mariage 95
XI.--Misères de prince 104
XII.--Le duc de Berry et les Bourbons de Naples 114
LIVRE DOUZIÈME
LOUIS XVIII ET PAUL Ier
I.--L'abbé Edgeworth et le comte de Caraman à
Saint-Pétersbourg. 139
II.--Le voyage du général Dumouriez 139
III.--Bonaparte et Paul Ier 150
IV.--Fin du rôle de Dumouriez 166
V.--L'expédition de Willot 175
VI.--Willot à Vienne et au camp autrichien 186
VII.--Le coup de grâce 192
VIII.--Le roi chassé de Mitan 199
IX.--De Mitau à Varsovie 210
X.--Les dessous de l'expulsion du roi 210
LIVRE TREIZIÈME
VARSOVIE
I.--La maladie du comte d'Avaray 233
II.--La détresse financière 243
III.--Au lendemain du Concordat 256
IV.--Échec des projets matrimoniaux du duc de Berry 268
V.--Querelles de famille 283
VI.--Une tentative de Bonaparte 294
VII.--Un roman d'amour 300
VIII.--À la veille de la proclamation de l'Empire 310
IX.--Le départ de Varsovie 326
LIVRE QUATORZIÈME
AVANT ET APRÈS L'ENTREVUE DE CALMAR
I.--Le roi sur les chemins 336
II.--À Blankenfeld 348
III.--L'entrevue de Calmar 353
IV.--En route pour Mitau 364
V.--La déclaration du roi 373
VI.--La mission du duc d'Orléans 381
VII.--Négociation avortée 389
VIII.--Le second séjour à Mitau 401
IX.--Chez le roi de Suède 413
X.--L'arrivée en Angleterre 425
LIVRE QUINZIÈME
LES DERNIÈRES ANNÉES DE L'ÉMIGRATION
I.--Le roi s'installe à Gosfield 433
II.--Dissentiments et conflits 441
III.--Le successeur de d'Avaray 448
IV.--Événements de famille 460
V.--L'affaire d'Avaray-Puisaye 473
VI.--Joseph de Maistre 482
VII.--Mort de la reine et du duc d'Avaray 489
VIII.--Pendant la campagne de Russie 496
IX.--Envoyés de Louis XVIII en Suède et en Russie 504
X.--Moreau et Bernadotte 519
XI.--1814 527