cause royale, son fils, le duc de Bourbon, n'était pas moins exalté
que ses cousins. Quant à Louis XVIII, la modération relative qui
semble avoir accompagné chez lui le réveil de ses espérances n'avait
pu tenir longtemps contre la fièvre qui, peu à peu, contaminait tout
le monde autour de lui. Il en subissait à son tour les effets. Dès le
mois de février, il était ressaisi du besoin d'entrer sans délai en
activité, et du désir impérieux de tirer parti des dispositions des
puissances, dont les résultats de la campagne de 1812, si douloureux
pour la nation française, avaient rendu inexorable l'inimitié contre
Napoléon. N'attendant rien de l'Angleterre, dont l'influence dans
le concert européen semblait à cette heure s'effacer devant celle
de l'empereur Alexandre; se défiant toujours de «cette Autriche qui
a épousé l'usurpateur pour restreindre l'usurpation», c'est vers la
Russie que de nouveau il tournait les yeux. Les armées moscovites
avaient infligé à celles du «Corse» si longtemps invaincu, de
sanglantes et irréparables défaites. Alexandre, devenu l'arbitre
de l'Europe, s'était déclaré l'irréconciliable ennemi de Napoléon,
et s'il voulait rétablir les Bourbons, il le pouvait. Louis XVIII
brûlait donc de nouveau de s'unir à lui et d'avoir une part du fruit
de ses victoires.
Afin de l'intéresser à sa cause, il venait de lui dépêcher un
émissaire, le comte Alexis de Noailles. Ce gentilhomme, jadis émigré
puis rentré en France, où son frère cadet, Alfred de Noailles,
rallié à l'Empire, servait en qualité d'officier[91], était revenu
en Angleterre pour se mettre aux ordres du roi, après avoir encouru
la disgrâce de Napoléon en propageant la bulle d'excommunication
lancée par Pie VII contre son persécuteur. Ayant, au cours de son
émigration, résidé dans les pays du Nord, il avait dû à cette
circonstance d'être désigné pour cette mission que Louis XVIII
considérait comme urgente. Après un rapide séjour en Suède, il arriva
à Saint-Pétersbourg revêtu du titre d'officier d'ordonnance du prince
royal (Bernadotte)[92]. Une lettre de Joseph de Maistre nous signale
sa présence dans cette capitale. Elle rend hommage à ses mérites,
mais ne fait aucune allusion aux affaires dont il était chargé. Il
semble bien d'ailleurs qu'il ait échoué dans ses démarches, bien
qu'elles fussent appuyées par divers émigrés qui se trouvaient alors
à Saint-Pétersbourg: le comte de Brion, le chevalier de Vernègues,
le marquis de La Maisonfort, et par le duc de Serra-Capriola,
l'ambassadeur de Naples à la cour de Russie.
[Note 91: Il était aide de camp de Berthier pendant la campagne de
Russie, et fut tué au passage de la Bérézina.]
[Note 92: C'est une lettre du comte de Brion à Blacas, qui nous
révèle cette particularité. D'autre part, le comte de Rochechouart,
qui avait pris du service en Russie et fit la campagne de France dans
l'état-major de l'empereur Alexandre, raconte dans ses mémoires,
qu'en 1814, Alexis de Noailles était officier d'ordonnance de
Bernadotte, en remplacement du fils de Mme de Staël, qui avait été
grièvement blessé en duel.]
Il vit les ministres russes Romanzoff et Armfelt, l'ambassadeur
d'Angleterre, lord Catheart, le colonel Rapatel, ancien aide de
camp de Moreau[93], à qui l'empereur avait demandé des plans et «qui
avait donné des notes sur les généraux de Bonaparte que l'on pouvait
gagner». Il fut aussi reçu par Alexandre, qui allait partir pour
rejoindre ses troupes. Il lui remit une lettre du duc d'Angoulême
demandant à être employé dans l'armée russe, sollicita pour le duc
d'Orléans l'autorisation de passer en Espagne et de marcher à la
tête des Espagnols, ce qui ne pouvait se faire que si l'Angleterre
y consentait et que si le tsar la déterminait à y consentir. Enfin,
il s'efforça de démontrer combien serait avantageuse aux Alliés la
formation en Angleterre et ailleurs de corps expéditionnaires que,
de concert avec les royalistes de l'intérieur, on jetterait, sous
le commandement des princes, sur les côtes de France, et dont les
prisonniers français détenus dans divers pays formeraient le noyau.
L'empereur écouta, ne refusa rien, mais ne promit rien. Ce que
Noailles rapporta de plus clair de sa mission, ce fut le conseil de
ne pas demander aux puissances de proclamer le roi à leur entrée en
France; elles ne devaient être appelées qu'à le reconnaître, après
l'avoir mis en mesure d'être proclamé par ses propres sujets.
[Note 93: Il n'y a pas eu moins de huit officiers de ce nom, et de
la même famille, tous nés à Rennes, dans les armées de la République
et de l'Empire. Sept d'entre eux étaient les fils de Jean-Michel
Rapatel, chirurgien, professeur à l'École de chirurgie de cette
ville. Le plus illustre fut le lieutenant-général baron Rapatel,
pair de France sous Louis-Philippe, mort en 1852. Un de ses aînés,
Auguste-François-Marie, devint maréchal de camp, fut créé baron par
Louis XVIII et mourut en 1839.
Celui dont il est ici question était chef d'escadron, aide de camp
de Moreau; il fut mis en réforme en septembre 1804, après le procès
Cadoudal. Je n'ai pu établir à quelle époque il passa en Russie et
fut fait colonel au service impérial. Il était au quartier général
des Alliés en 1813, lorsque Moreau y parut; il reprit auprès de lui
ses fonctions d'aide de camp. Attaché, après la mort du général,
à l'état-major du tsar Alexandre, il fut tué, le 25 mars 1814, au
combat de La Fère-Champenoise pendant qu'il haranguait les héroïques
soldats du général Pacthod pour les décider à se rendre aux Russes,
qui menaçaient de les écraser.
Au même combat assistait, dans les rangs français, un de ses frères,
Prosper-Marie, capitaine d'artillerie. Tombé aux mains des Cosaques,
ils étaient en train de le dépouiller lorsqu'il parvint à se faire
reconnaître comme frère de l'aide de camp d'Alexandre et apprit sa
mort au moment où il demandait à être conduit auprès de lui. Il n'en
fut pas moins bien traité par les Russes. Retraité comme colonel
d'artillerie, il est mort en 1862.]
On doit croire que Louis XVIII avait prévu l'échec de la mission
confiée à Noailles; car, sans attendre son retour, il s'était décidé
à recommencer la tentative en la confiant à un autre mandataire,
le comte Auguste de La Ferronnays, attaché depuis longtemps à la
maison du duc de Berry. Pendant son séjour en Russie, La Ferronnays
y avait noué, en 1808, des rapports d'intimité et de confiance avec
le comte d'Armfelt, un des principaux conseillers d'Alexandre. Ils
duraient depuis, et lui avaient prouvé que cet homme d'État était
passionnément dévoué à la cause royale. En conséquence, à la faveur
de l'amitié qui les unissait, il trouverait en lui un appui pour
accomplir l'importante mission que le roi imposait à son dévouement.
Elle avait pour objet de renouveler les demandes dont Noailles avait
été chargé.
Nous les trouvons résumées dans une note émanée du cabinet du roi.
La Ferronnays devait négocier en vue d'obtenir: 1º la reconnaissance
des droits du roi pour rassurer les Français sur les desseins
des Alliés; 2º la formation de corps français avec les soldats
prisonniers; 3º une expédition dans l'ouest de la France avec ces
corps et des troupes russes sous le commandement de Louis XVIII; 4º
enfin, le mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, qui
embrasserait la religion catholique. Constatons sans plus attendre,
et pour n'y pas revenir, que ce dernier objet, paraît avoir été
abandonné par le négociateur. Il en parle à peine dans le rapport,
qu'à son retour à Londres, il rédigea pour rendre compte de sa
mission[94]. Il nous apprend seulement que la grande-duchesse n'est
pas belle, et qu'elle lui a demandé des nouvelles du duc de Berry.
[Note 94: Ce rapport, que j'ai retrouvé dans les papiers de Louis
XVIII, est partiellement reproduit dans les _Souvenirs_ du comte
de La Ferronnays, dont on doit la publication au marquis Costa de
Beauregard.]
Accessoirement à ces instructions écrites, accompagnées d'une lettre
du roi pour le tsar, il en reçut de verbales dont l'exécution était
subordonnée, aux circonstances et à ses propres appréciations. Dans
le cas où il se trouverait à même d'approcher le prince royal de
Suède, maréchal Bernadette, il devait s'attacher à l'intéresser
à la cause des Bourbons. Adopté par Charles XIII qui régnait à
Stockholm, et désigné par lui comme l'héritier de la couronne
aux applaudissements du peuple suédois, le nouveau prince royal,
oubliant sa naissance et sa nationalité, se disposait à entrer dans
la coalition et à conduire contre la France ses troupes mêlées aux
armées moscovites. En attendant, il faisait la guerre au Danemark.
Des informations envoyées de Suède à Louis XVIII par des émigrés
de marque, notamment par le duc de Piennes et par le comte, plus
tard duc de Narbonne, qui avait passé à Stralsund où se trouvait
Bernadotte, le présentaient, dès son changement de fortune, comme
animé des meilleures intentions envers les princes français.
Mais, depuis, elles semblaient s'être refroidies. Le prétexte
de ce refroidissement était tiré de la dernière proclamation de
Louis XVIII. Elle lui avait déplu, il ne le cachait pas. Il en
désapprouvait le fond et la forme, déclarait que l'effet, en France,
en serait déplorable, et regrettait ouvertement qu'avant de l'écrire,
le roi ne l'eût pas consulté. Mais, au dire de Narbonne, dont nous
avons sous les yeux une note confidentielle, l'ambiguïté de sa
conduite et de son langage était due à d'autres causes. Il trouvait
mauvais que Louis XVIII n'eût pas fait auprès de lui une démarche
directe, qui eût flatté son amour-propre en prouvant que le roi
recherchait son alliance et son appui.
«En outre, écrit Narbonne, il a reçu en dernier lieu des ouvertures
de France, apportées par un de ses généraux qui y était prisonnier
de guerre, et qui est censé s'être échappé. Il en a reçu d'abord de
Bonaparte lui-même, qui cherche à l'amadouer, en lui disant qu'il
ne peut trouver mauvais que, comme Suédois, il se soit armé pour la
défense des États suédois en Allemagne, mais qu'il n'a nullement
besoin pour cela de se joindre aux Russes, les ennemis naturels de
la Suède; lui faisant même entrevoir, dit-on, que si lui, Bonaparte,
venait à manquer, il serait l'homme le plus naturellement appelé
à la régence de l'empire. À ces cajoleries quelques propositions
plus précises étaient-elles jointes? C'est ce que je n'étais point
à portée de savoir. Mais Bonaparte et lui sont tellement ennemis
personnels, qu'on ne peut guère craindre que l'un se laisse séduire
ou tromper par l'autre.
«Des ouvertures d'une nature différente lui ont été faites en même
temps de l'intérieur, et c'est, je crois, le fait le plus important
qui soit venu à ma connaissance, d'autant qu'il est assez évident
qu'elles ont fait quelque impression sur lui. Des membres du Sénat,
et autres personnes actuellement en autorité en France, lui ont mandé
qu'ils ne voulaient plus de Bonaparte ni de sa race; que tout ce
qu'ils désiraient était de le déclarer, lui Bernadotte, régent du
royaume, et de reconnaître pour leur souverain l'homme qu'il leur
désignerait. Ces mêmes personnes lui ajoutaient de ne rien faire
en faveur des Bourbons, parce qu'ils n'en voulaient pas non plus.
Néanmoins, en montrant à M. de Montrichard[95] cette lettre, il lui
dit avec emphase:
[Note 95: Le général comte de Montrichard, émigré, qui avait pris du
service en Suède. Il faisait partie de l'état-major de Bernadotte et
était admis dans son intimité.]
«--Si j'acceptais une pareille offre, ce serait le _voeu national_
qui me guiderait; s'il était en faveur des Bourbons, je serais le
premier à les proclamer. Mais, je ne contrarierais pas le voeu
national.
«Ce voeu national, qui est à présent son cheval de bataille,
voudrait dire, en pareil cas, le parti qui satisferait le plus son
amour-propre, lequel est le grand mobile de sa conduite et le côté
faible par où il faudra toujours l'attaquer. Je n'oserais dire que
ces ouvertures ne lui aient point fait naître des idées d'ambition
personnelle, quoiqu'il ait bien des fois protesté que si on lui
offrait la couronne de France, il la refuserait. Mais il est Gascon;
il a l'accent de son pays, qui n'est pas en général l'accent de la
sincérité.
«En tout, quand il parle de nos princes, son refrain est toujours
de dire qu'il est extrêmement disposé à servir leur cause, mais que
le moment n'est pas venu; que, pour le présent, il faut qu'ils se
tiennent tranquilles; qu'on doit d'abord chasser les Français de
l'Allemagne; que, quand il serait sur les bords du Rhin avec une
armée, il parlerait, et qu'on pourrait s'en rapporter à lui sur la
proclamation à faire en pareil cas. Il faut convenir que, jusqu'à
présent, il ne prend pas la route du Rhin bien promptement. Mais,
je dois ajouter que toutes les personnes dont j'ai pu connaître
l'opinion semblent s'accorder à dire que ce n'est pas le moment de
le presser à cet égard. Même un homme qui m'a parlé du roi et des
princes d'une manière qui m'a réellement fait plaisir, et que je sais
être le seul homme qui a osé soutenir et justifier la déclaration
du roi, M. Thornton, le ministre d'Angleterre, m'a dit qu'il leur
conseillerait extrêmement de ne point tourmenter dans ce moment-ci le
prince royal, d'attendre un moment plus favorable, et où il aurait
moins d'affaires pressantes sur les bras.»
À l'appui du conseil indirect qu'il donnait dans les dernières
lignes de la citation qu'on vient de lire, Narbonne invoquait
l'opinion du comte de Montrichard, lequel ne cessait de répéter à
Narbonne, que rien en ce moment ne déplairait plus à Bernadotte que
l'envoi d'un agent royaliste.
--Votre présence même n'est pas bien vue ici, ajoutait «ce digne et
loyal militaire». On raconte de tous côtés que vous êtes un agent du
roi. Le prince royal vous croit chargé d'une mission auprès de lui,
et c'en est assez pour le mécontenter. Il est obligé de garder des
ménagements avec la nation suédoise, et ne peut permettre à un agent
des Bourbons de résider à son quartier général. Je ne saurais trop
vous engager à quitter Stralsund. Allez où vous voudrez; mais ne
restez pas ici.
Narbonne protestait, affirmait qu'il n'avait aucune mission, qu'il
n'était à Stralsund que par hasard; qu'en s'y arrêtant, il ignorait
que le prince royal s'y trouvait. Mais, Stralsund était alors le
rendez-vous d'hommes d'État de toutes les parties de l'Europe, à
la grande satisfaction de Bernadotte, «qui jouissait de voir son
quartier général devenir le centre où tout aboutissait.» Les bonnes
relations de Narbonne avec la cour d'Hartwell étaient trop connues
pour qu'il pût dissimuler son caractère d'agent du roi, et au bout de
quelques jours, redoutant d'être expulsé, il se décidait à retourner
en Angleterre.
Lorsque, au commencement de juin, après s'être longtemps arrêté en
route, il remit à Louis XVIII la note d'où sont tirés les détails qui
précèdent, La Ferronnays, parti le 26 février, venait de débarquer
à Harwick, de retour de son voyage en Suède et en Russie. Il avait
fait cette longue course plus rapidement que Narbonne n'avait fait
la sienne. Mais il n'en rapportait pas de meilleurs résultats. À
Stockholm, sa première étape, il s'était heurté aux difficultés qui
viennent d'être exposées. Plus persévérant que Narbonne, il s'était
efforcé de les surmonter. Cet effort ne lui avait valu que d'en subir
plus durement le contre-coup.
Le duc de Piennes, rencontré en chemin, eût voulu qu'il ne s'adressât
qu'au comte de Montrichard pour obtenir une audience de Bernadotte.
Il le lui conseilla fortement, par des raisons que lui suggérait
une connaissance approfondie de la cour suédoise, des intrigues dont
elle était le théâtre, et des personnages qui en étaient l'âme. La
Ferronnays eut le tort,--et il l'avoue dans sa relation,--de ne pas
tenir compte de cet avis. Indépendamment de Montrichard, il sollicita
les bons offices de Thornton, le ministre d'Angleterre, qu'il savait
dévoué aux intérêts de Louis XVIII; de M. de Vitterstedt, membre du
cabinet suédois; de M. de Camps, le familier de Bernadotte; de Mme
de Staël, venue à Stockholm pour voir son fils attaché à l'armée
suédoise. Partout, il reçut des encouragements et d'aimables paroles.
Mais, partout aussi, on lui donna à entendre que Bernadotte ne le
recevrait pas. Les motifs de ce refus étaient ceux qu'on avait
invoqués pour contraindre Narbonne à quitter le quartier général.
Son insistance lui attira de la part de Camps la plus cruelle
algarade. Dans leur dernière entrevue, ce personnage, après avoir
exprimé les regrets du prince royal et critiqué très vivement la
proclamation de Louis XVIII, s'emporta tout à coup, reprocha aux
Bourbons «la dévotion excessive et intolérante des uns, le scandaleux
libertinage des autres», les fautes qui leur avaient fait perdre
la couronne et les empêchaient de la reconquérir, l'aveuglement
qui les retenait dans le même état d'esprit que lorsqu'ils avaient
émigré. Ils ne pouvaient rien offrir ni promettre à la France. Ils
n'avaient pas même de décorations à donner, si ce n'est la croix
de Saint-Louis, «ordre banal et avili, ordre militaire donné à des
valets de chambre[96], à des gens qui n'ont porté de leur vie ni
uniforme ni épée.»
[Note 96: Allusion à Cléry, l'ancien domestique de Louis XVI, à qui
Louis XVIII avait accordé la croix de Saint-Louis.]
--Si jamais vous rentrez en France, monsieur, dit Camps en finissant,
il faut vous défaire de vos ridicules et antiques préjugés; il faut
apprendre une autre langue, laisser tout tel que vous le trouverez,
et ne faire de réformes que sur vous-mêmes.
La Ferronnays n'était pas venu chercher cette humiliante leçon. Il en
fut mortifié. Peut-être allait-il y répondre. Mais son interlocuteur
ne lui en laissa pas le temps et, changeant de ton, en revint à un
langage moins acerbe. Le prince royal n'oubliait pas qu'il était
né sujet des anciens rois de France. En sa qualité de Béarnais, il
serait heureux et fier de rendre la couronne aux descendants d'Henri
IV. Il y travaillerait avec plaisir. Mais, son premier devoir était
de s'occuper avant tout des intérêts de la Suède. Quand il s'en
serait acquitté, il verrait ce qu'il pourrait faire pour les Bourbons.
Après cette douche, La Ferronnays n'avait plus qu'à quitter Stockholm
pour continuer son voyage, «convaincu, dit-il, que l'unique intention
de Bernadotte, dans cette guerre, est de la faire au Danemark et
de conquérir, s'il le peut, la Norvège.» Le 29 mars, il était à
Saint-Pétersbourg. Il avait jugé bon de s'y montrer, bien que
l'empereur Alexandre en fût parti pour se rendre à son armée en
route vers le Rhin. Il espérait s'y procurer les moyens d'arriver au
quartier général de ce prince. Les émigrés qui résidaient dans la
capitale unirent leurs efforts à ceux du comte d'Armfelt, du duc de
Serra-Capriola, de la comtesse Tolstoï, pour le faire bien venir du
comte de Romanzoff. Celui-ci lui joua avec une incomparable maestria
la comédie du plus entier dévouement aux Bourbons[97], le fit dîner
avec les ministres et les membres du corps diplomatique, voulut le
présenter aux deux impératrices, la veuve de Paul Ier et l'épouse
d'Alexandre, et lui offrit un courrier pour faciliter son voyage au
quartier général.
[Note 97: S'il faut en croire les rumeurs qui couraient alors à
Saint-Pétersbourg, le comte de Romanzoff, qu'on a vu à Coblentz
embrasser avec ardeur la cause des Bourbons, conseillait à son
maître de se réconcilier avec Napoléon, duquel il disait que seul il
pourrait donner l'Orient à la Russie.]
Jusque-là, le comte de La Ferronnays n'avait eu qu'à se louer de
l'accueil qui lui était fait. Mais lorsque, après une course de trois
jours, il débarqua à Dresde, tout changea. La plus grande confusion
régnait dans cette ville, où se trouvait le roi de Prusse et où
le tsar était attendu. On venait d'y apprendre la mort du général
Koutousoff, le retour subit de Napoléon à son armée; on croyait à
l'imminence d'une grande bataille autour de Leipzig.
Dans ce désarroi, le représentant d'un monarque sans couronne ne
pouvait se flatter d'exciter l'intérêt ni d'obtenir des faveurs. Le
comte Tolstoï et lord Catheart, l'ambassadeur anglais qui avait suivi
le tsar au quartier général, l'accueillirent plus que froidement.
Ils lui déclarèrent ne pouvoir rien pour lui. Le comte de Nesselrode
le reçut à sa porte et lui dit d'un ton presque insolent que les
affaires dont l'empereur était occupé ne lui laisseraient pas le
temps de le recevoir ni de lire ses lettres. L'intervention d'un
autre fonctionnaire, le comte d'Anstett, et celle d'un émigré, le
comte de Bruges, plus connu des Prussiens que La Ferronnays ne
l'était des Russes, eurent raison, au moins dans l'apparence, de
ces rigueurs humiliantes. L'envoyé du roi revit Nesselrode, en fut
mieux reçu cette fois que la première et, finalement, obtint de
l'empereur l'audience qu'il sollicitait. Il en eut même deux. Dans
la première, il remit la lettre de Louis XVIII[98] et exposa l'objet
de sa mission; dans la seconde, il entendit la réponse à sa demande.
Quoique enveloppée de bonne grâce et d'aimables paroles, elle était
négative sur tous les points. Le tsar avait le regret, quelque
intérêt qu'il portât «au comte de l'Isle», de ne pouvoir lui donner
satisfaction. Le moment n'était pas encore venu de le mettre en
activité, ni lui ni les princes. Les alliés avaient d'ailleurs trop
besoin de ménager la cour d'Autriche pour s'exposer à la blesser en
prenant parti pour les Bourbons.
[Note 98: À cette époque, les journaux anglais publièrent un pressant
appel de Louis XVIII au tsar, en faveur des prisonniers français
faits pendant la campagne de Russie: «Que m'importe, disait-il,
sous quels drapeaux ils ont marché! Ils sont malheureux, je ne
vois plus en eux que mes enfants. Je les recommande aux bontés de
Votre Majesté Impériale. Qu'Elle veuille bien considérer tout ce
qu'ils ont déjà souffert! Qu'Elle daigne adoucir la rigueur de leurs
maux! Qu'ils sentent enfin que leur vainqueur est l'ami de leur
père. Votre Majesté Impériale ne saurait me donner une preuve plus
touchante de ses sentiments pour moi!» Cette lettre, qu'on essaya de
répandre en France, porte la date du 2 février 1813. Mais je n'ai pu
découvrir par qui elle fut remise au tsar. La Ferronnays, qui partit
d'Angleterre peu de jours après qu'elle eut été écrite, n'en parle
pas dans sa relation.]
--Si nous parvenons, ajouta Alexandre, à jeter Bonaparte de l'autre
côté du Rhin et qu'alors, comme je n'en doute pas, il se manifeste
en France quelque mouvement en faveur du roi, croyez que je saurai
profiter du moment et faire entendre à l'Autriche que mon seul
but ayant été de rendre la liberté aux nations, le voeu du peuple
français qui réclame ses anciens maîtres rend nul tout engagement qui
irait contre un voeu aussi juste. Mais il faut de la patience, une
grande circonspection et le plus profond secret.
Ainsi, c'était toujours même chanson. En 1813 comme en 1793, on
opposait aux démarches des Bourbons des refus plus ou moins déguisés,
qui les rendaient douloureusement humiliantes pour leurs envoyés
et sous lesquels ils trouvaient toujours la main de l'Autriche. La
Ferronnays dut feindre de croire à la sincérité du langage impérial.
Peut-être même y ajouta-t-il foi, puisqu'il osa demander la faveur de
rester au quartier général. Mais, là encore, il échoua. La présence
d'un agent de Louis XVIII auprès des alliés, était actuellement
impossible. Cependant, les dernières paroles de l'empereur, sincères
ou non, lui rendirent un peu d'espoir. Alexandre lui promit de le
rappeler, dès que les circonstances le permettraient, et de faire
appuyer auprès du gouvernement britannique les demandes que le comte
de l'Isle jugerait utile de lui adresser. À peine est-il besoin
d'ajouter que cette double promesse fut oubliée et que le tsar, ne
l'ayant faite que du bout des lèvres, négligea de la tenir.
De ce pénible voyage, La Ferronnays me rapporta qu'une lettre
autographe d'Alexandre au «comte de l'Isle», encore moins explicite
que les réponses verbales qui lui avaient été faites.