Mais, si les malheurs du père paralysaient sa vieille ardeur pour la

cause royale, son fils, le duc de Bourbon, n'était pas moins exalté

que ses cousins. Quant à Louis XVIII, la modération relative qui

semble avoir accompagné chez lui le réveil de ses espérances n'avait

pu tenir longtemps contre la fièvre qui, peu à peu, contaminait tout

le monde autour de lui. Il en subissait à son tour les effets. Dès le

mois de février, il était ressaisi du besoin d'entrer sans délai en

activité, et du désir impérieux de tirer parti des dispositions des

puissances, dont les résultats de la campagne de 1812, si douloureux

pour la nation française, avaient rendu inexorable l'inimitié contre

Napoléon. N'attendant rien de l'Angleterre, dont l'influence dans

le concert européen semblait à cette heure s'effacer devant celle

de l'empereur Alexandre; se défiant toujours de «cette Autriche qui

a épousé l'usurpateur pour restreindre l'usurpation», c'est vers la

Russie que de nouveau il tournait les yeux. Les armées moscovites

avaient infligé à celles du «Corse» si longtemps invaincu, de

sanglantes et irréparables défaites. Alexandre, devenu l'arbitre

de l'Europe, s'était déclaré l'irréconciliable ennemi de Napoléon,

et s'il voulait rétablir les Bourbons, il le pouvait. Louis XVIII

brûlait donc de nouveau de s'unir à lui et d'avoir une part du fruit

de ses victoires.

Afin de l'intéresser à sa cause, il venait de lui dépêcher un

émissaire, le comte Alexis de Noailles. Ce gentilhomme, jadis émigré

puis rentré en France, où son frère cadet, Alfred de Noailles,

rallié à l'Empire, servait en qualité d'officier[91], était revenu

en Angleterre pour se mettre aux ordres du roi, après avoir encouru

la disgrâce de Napoléon en propageant la bulle d'excommunication

lancée par Pie VII contre son persécuteur. Ayant, au cours de son

émigration, résidé dans les pays du Nord, il avait dû à cette

circonstance d'être désigné pour cette mission que Louis XVIII

considérait comme urgente. Après un rapide séjour en Suède, il arriva

à Saint-Pétersbourg revêtu du titre d'officier d'ordonnance du prince

royal (Bernadotte)[92]. Une lettre de Joseph de Maistre nous signale

sa présence dans cette capitale. Elle rend hommage à ses mérites,

mais ne fait aucune allusion aux affaires dont il était chargé. Il

semble bien d'ailleurs qu'il ait échoué dans ses démarches, bien

qu'elles fussent appuyées par divers émigrés qui se trouvaient alors

à Saint-Pétersbourg: le comte de Brion, le chevalier de Vernègues,

le marquis de La Maisonfort, et par le duc de Serra-Capriola,

l'ambassadeur de Naples à la cour de Russie.

[Note 91: Il était aide de camp de Berthier pendant la campagne de

Russie, et fut tué au passage de la Bérézina.]

[Note 92: C'est une lettre du comte de Brion à Blacas, qui nous

révèle cette particularité. D'autre part, le comte de Rochechouart,

qui avait pris du service en Russie et fit la campagne de France dans

l'état-major de l'empereur Alexandre, raconte dans ses mémoires,

qu'en 1814, Alexis de Noailles était officier d'ordonnance de

Bernadotte, en remplacement du fils de Mme de Staël, qui avait été

grièvement blessé en duel.]

Il vit les ministres russes Romanzoff et Armfelt, l'ambassadeur

d'Angleterre, lord Catheart, le colonel Rapatel, ancien aide de

camp de Moreau[93], à qui l'empereur avait demandé des plans et «qui

avait donné des notes sur les généraux de Bonaparte que l'on pouvait

gagner». Il fut aussi reçu par Alexandre, qui allait partir pour

rejoindre ses troupes. Il lui remit une lettre du duc d'Angoulême

demandant à être employé dans l'armée russe, sollicita pour le duc

d'Orléans l'autorisation de passer en Espagne et de marcher à la

tête des Espagnols, ce qui ne pouvait se faire que si l'Angleterre

y consentait et que si le tsar la déterminait à y consentir. Enfin,

il s'efforça de démontrer combien serait avantageuse aux Alliés la

formation en Angleterre et ailleurs de corps expéditionnaires que,

de concert avec les royalistes de l'intérieur, on jetterait, sous

le commandement des princes, sur les côtes de France, et dont les

prisonniers français détenus dans divers pays formeraient le noyau.

L'empereur écouta, ne refusa rien, mais ne promit rien. Ce que

Noailles rapporta de plus clair de sa mission, ce fut le conseil de

ne pas demander aux puissances de proclamer le roi à leur entrée en

France; elles ne devaient être appelées qu'à le reconnaître, après

l'avoir mis en mesure d'être proclamé par ses propres sujets.

[Note 93: Il n'y a pas eu moins de huit officiers de ce nom, et de

la même famille, tous nés à Rennes, dans les armées de la République

et de l'Empire. Sept d'entre eux étaient les fils de Jean-Michel

Rapatel, chirurgien, professeur à l'École de chirurgie de cette

ville. Le plus illustre fut le lieutenant-général baron Rapatel,

pair de France sous Louis-Philippe, mort en 1852. Un de ses aînés,

Auguste-François-Marie, devint maréchal de camp, fut créé baron par

Louis XVIII et mourut en 1839.

Celui dont il est ici question était chef d'escadron, aide de camp

de Moreau; il fut mis en réforme en septembre 1804, après le procès

Cadoudal. Je n'ai pu établir à quelle époque il passa en Russie et

fut fait colonel au service impérial. Il était au quartier général

des Alliés en 1813, lorsque Moreau y parut; il reprit auprès de lui

ses fonctions d'aide de camp. Attaché, après la mort du général,

à l'état-major du tsar Alexandre, il fut tué, le 25 mars 1814, au

combat de La Fère-Champenoise pendant qu'il haranguait les héroïques

soldats du général Pacthod pour les décider à se rendre aux Russes,

qui menaçaient de les écraser.

Au même combat assistait, dans les rangs français, un de ses frères,

Prosper-Marie, capitaine d'artillerie. Tombé aux mains des Cosaques,

ils étaient en train de le dépouiller lorsqu'il parvint à se faire

reconnaître comme frère de l'aide de camp d'Alexandre et apprit sa

mort au moment où il demandait à être conduit auprès de lui. Il n'en

fut pas moins bien traité par les Russes. Retraité comme colonel

d'artillerie, il est mort en 1862.]

On doit croire que Louis XVIII avait prévu l'échec de la mission

confiée à Noailles; car, sans attendre son retour, il s'était décidé

à recommencer la tentative en la confiant à un autre mandataire,

le comte Auguste de La Ferronnays, attaché depuis longtemps à la

maison du duc de Berry. Pendant son séjour en Russie, La Ferronnays

y avait noué, en 1808, des rapports d'intimité et de confiance avec

le comte d'Armfelt, un des principaux conseillers d'Alexandre. Ils

duraient depuis, et lui avaient prouvé que cet homme d'État était

passionnément dévoué à la cause royale. En conséquence, à la faveur

de l'amitié qui les unissait, il trouverait en lui un appui pour

accomplir l'importante mission que le roi imposait à son dévouement.

Elle avait pour objet de renouveler les demandes dont Noailles avait

été chargé.

Nous les trouvons résumées dans une note émanée du cabinet du roi.

La Ferronnays devait négocier en vue d'obtenir: 1º la reconnaissance

des droits du roi pour rassurer les Français sur les desseins

des Alliés; 2º la formation de corps français avec les soldats

prisonniers; 3º une expédition dans l'ouest de la France avec ces

corps et des troupes russes sous le commandement de Louis XVIII; 4º

enfin, le mariage du duc de Berry avec la grande-duchesse Anne, qui

embrasserait la religion catholique. Constatons sans plus attendre,

et pour n'y pas revenir, que ce dernier objet, paraît avoir été

abandonné par le négociateur. Il en parle à peine dans le rapport,

qu'à son retour à Londres, il rédigea pour rendre compte de sa

mission[94]. Il nous apprend seulement que la grande-duchesse n'est

pas belle, et qu'elle lui a demandé des nouvelles du duc de Berry.

[Note 94: Ce rapport, que j'ai retrouvé dans les papiers de Louis

XVIII, est partiellement reproduit dans les _Souvenirs_ du comte

de La Ferronnays, dont on doit la publication au marquis Costa de

Beauregard.]

Accessoirement à ces instructions écrites, accompagnées d'une lettre

du roi pour le tsar, il en reçut de verbales dont l'exécution était

subordonnée, aux circonstances et à ses propres appréciations. Dans

le cas où il se trouverait à même d'approcher le prince royal de

Suède, maréchal Bernadette, il devait s'attacher à l'intéresser

à la cause des Bourbons. Adopté par Charles XIII qui régnait à

Stockholm, et désigné par lui comme l'héritier de la couronne

aux applaudissements du peuple suédois, le nouveau prince royal,

oubliant sa naissance et sa nationalité, se disposait à entrer dans

la coalition et à conduire contre la France ses troupes mêlées aux

armées moscovites. En attendant, il faisait la guerre au Danemark.

Des informations envoyées de Suède à Louis XVIII par des émigrés

de marque, notamment par le duc de Piennes et par le comte, plus

tard duc de Narbonne, qui avait passé à Stralsund où se trouvait

Bernadotte, le présentaient, dès son changement de fortune, comme

animé des meilleures intentions envers les princes français.

Mais, depuis, elles semblaient s'être refroidies. Le prétexte

de ce refroidissement était tiré de la dernière proclamation de

Louis XVIII. Elle lui avait déplu, il ne le cachait pas. Il en

désapprouvait le fond et la forme, déclarait que l'effet, en France,

en serait déplorable, et regrettait ouvertement qu'avant de l'écrire,

le roi ne l'eût pas consulté. Mais, au dire de Narbonne, dont nous

avons sous les yeux une note confidentielle, l'ambiguïté de sa

conduite et de son langage était due à d'autres causes. Il trouvait

mauvais que Louis XVIII n'eût pas fait auprès de lui une démarche

directe, qui eût flatté son amour-propre en prouvant que le roi

recherchait son alliance et son appui.

«En outre, écrit Narbonne, il a reçu en dernier lieu des ouvertures

de France, apportées par un de ses généraux qui y était prisonnier

de guerre, et qui est censé s'être échappé. Il en a reçu d'abord de

Bonaparte lui-même, qui cherche à l'amadouer, en lui disant qu'il

ne peut trouver mauvais que, comme Suédois, il se soit armé pour la

défense des États suédois en Allemagne, mais qu'il n'a nullement

besoin pour cela de se joindre aux Russes, les ennemis naturels de

la Suède; lui faisant même entrevoir, dit-on, que si lui, Bonaparte,

venait à manquer, il serait l'homme le plus naturellement appelé

à la régence de l'empire. À ces cajoleries quelques propositions

plus précises étaient-elles jointes? C'est ce que je n'étais point

à portée de savoir. Mais Bonaparte et lui sont tellement ennemis

personnels, qu'on ne peut guère craindre que l'un se laisse séduire

ou tromper par l'autre.

«Des ouvertures d'une nature différente lui ont été faites en même

temps de l'intérieur, et c'est, je crois, le fait le plus important

qui soit venu à ma connaissance, d'autant qu'il est assez évident

qu'elles ont fait quelque impression sur lui. Des membres du Sénat,

et autres personnes actuellement en autorité en France, lui ont mandé

qu'ils ne voulaient plus de Bonaparte ni de sa race; que tout ce

qu'ils désiraient était de le déclarer, lui Bernadotte, régent du

royaume, et de reconnaître pour leur souverain l'homme qu'il leur

désignerait. Ces mêmes personnes lui ajoutaient de ne rien faire

en faveur des Bourbons, parce qu'ils n'en voulaient pas non plus.

Néanmoins, en montrant à M. de Montrichard[95] cette lettre, il lui

dit avec emphase:

[Note 95: Le général comte de Montrichard, émigré, qui avait pris du

service en Suède. Il faisait partie de l'état-major de Bernadotte et

était admis dans son intimité.]

«--Si j'acceptais une pareille offre, ce serait le _voeu national_

qui me guiderait; s'il était en faveur des Bourbons, je serais le

premier à les proclamer. Mais, je ne contrarierais pas le voeu

national.

«Ce voeu national, qui est à présent son cheval de bataille,

voudrait dire, en pareil cas, le parti qui satisferait le plus son

amour-propre, lequel est le grand mobile de sa conduite et le côté

faible par où il faudra toujours l'attaquer. Je n'oserais dire que

ces ouvertures ne lui aient point fait naître des idées d'ambition

personnelle, quoiqu'il ait bien des fois protesté que si on lui

offrait la couronne de France, il la refuserait. Mais il est Gascon;

il a l'accent de son pays, qui n'est pas en général l'accent de la

sincérité.

«En tout, quand il parle de nos princes, son refrain est toujours

de dire qu'il est extrêmement disposé à servir leur cause, mais que

le moment n'est pas venu; que, pour le présent, il faut qu'ils se

tiennent tranquilles; qu'on doit d'abord chasser les Français de

l'Allemagne; que, quand il serait sur les bords du Rhin avec une

armée, il parlerait, et qu'on pourrait s'en rapporter à lui sur la

proclamation à faire en pareil cas. Il faut convenir que, jusqu'à

présent, il ne prend pas la route du Rhin bien promptement. Mais,

je dois ajouter que toutes les personnes dont j'ai pu connaître

l'opinion semblent s'accorder à dire que ce n'est pas le moment de

le presser à cet égard. Même un homme qui m'a parlé du roi et des

princes d'une manière qui m'a réellement fait plaisir, et que je sais

être le seul homme qui a osé soutenir et justifier la déclaration

du roi, M. Thornton, le ministre d'Angleterre, m'a dit qu'il leur

conseillerait extrêmement de ne point tourmenter dans ce moment-ci le

prince royal, d'attendre un moment plus favorable, et où il aurait

moins d'affaires pressantes sur les bras.»

À l'appui du conseil indirect qu'il donnait dans les dernières

lignes de la citation qu'on vient de lire, Narbonne invoquait

l'opinion du comte de Montrichard, lequel ne cessait de répéter à

Narbonne, que rien en ce moment ne déplairait plus à Bernadotte que

l'envoi d'un agent royaliste.

--Votre présence même n'est pas bien vue ici, ajoutait «ce digne et

loyal militaire». On raconte de tous côtés que vous êtes un agent du

roi. Le prince royal vous croit chargé d'une mission auprès de lui,

et c'en est assez pour le mécontenter. Il est obligé de garder des

ménagements avec la nation suédoise, et ne peut permettre à un agent

des Bourbons de résider à son quartier général. Je ne saurais trop

vous engager à quitter Stralsund. Allez où vous voudrez; mais ne

restez pas ici.

Narbonne protestait, affirmait qu'il n'avait aucune mission, qu'il

n'était à Stralsund que par hasard; qu'en s'y arrêtant, il ignorait

que le prince royal s'y trouvait. Mais, Stralsund était alors le

rendez-vous d'hommes d'État de toutes les parties de l'Europe, à

la grande satisfaction de Bernadotte, «qui jouissait de voir son

quartier général devenir le centre où tout aboutissait.» Les bonnes

relations de Narbonne avec la cour d'Hartwell étaient trop connues

pour qu'il pût dissimuler son caractère d'agent du roi, et au bout de

quelques jours, redoutant d'être expulsé, il se décidait à retourner

en Angleterre.

Lorsque, au commencement de juin, après s'être longtemps arrêté en

route, il remit à Louis XVIII la note d'où sont tirés les détails qui

précèdent, La Ferronnays, parti le 26 février, venait de débarquer

à Harwick, de retour de son voyage en Suède et en Russie. Il avait

fait cette longue course plus rapidement que Narbonne n'avait fait

la sienne. Mais il n'en rapportait pas de meilleurs résultats. À

Stockholm, sa première étape, il s'était heurté aux difficultés qui

viennent d'être exposées. Plus persévérant que Narbonne, il s'était

efforcé de les surmonter. Cet effort ne lui avait valu que d'en subir

plus durement le contre-coup.

Le duc de Piennes, rencontré en chemin, eût voulu qu'il ne s'adressât

qu'au comte de Montrichard pour obtenir une audience de Bernadotte.

Il le lui conseilla fortement, par des raisons que lui suggérait

une connaissance approfondie de la cour suédoise, des intrigues dont

elle était le théâtre, et des personnages qui en étaient l'âme. La

Ferronnays eut le tort,--et il l'avoue dans sa relation,--de ne pas

tenir compte de cet avis. Indépendamment de Montrichard, il sollicita

les bons offices de Thornton, le ministre d'Angleterre, qu'il savait

dévoué aux intérêts de Louis XVIII; de M. de Vitterstedt, membre du

cabinet suédois; de M. de Camps, le familier de Bernadotte; de Mme

de Staël, venue à Stockholm pour voir son fils attaché à l'armée

suédoise. Partout, il reçut des encouragements et d'aimables paroles.

Mais, partout aussi, on lui donna à entendre que Bernadotte ne le

recevrait pas. Les motifs de ce refus étaient ceux qu'on avait

invoqués pour contraindre Narbonne à quitter le quartier général.

Son insistance lui attira de la part de Camps la plus cruelle

algarade. Dans leur dernière entrevue, ce personnage, après avoir

exprimé les regrets du prince royal et critiqué très vivement la

proclamation de Louis XVIII, s'emporta tout à coup, reprocha aux

Bourbons «la dévotion excessive et intolérante des uns, le scandaleux

libertinage des autres», les fautes qui leur avaient fait perdre

la couronne et les empêchaient de la reconquérir, l'aveuglement

qui les retenait dans le même état d'esprit que lorsqu'ils avaient

émigré. Ils ne pouvaient rien offrir ni promettre à la France. Ils

n'avaient pas même de décorations à donner, si ce n'est la croix

de Saint-Louis, «ordre banal et avili, ordre militaire donné à des

valets de chambre[96], à des gens qui n'ont porté de leur vie ni

uniforme ni épée.»

[Note 96: Allusion à Cléry, l'ancien domestique de Louis XVI, à qui

Louis XVIII avait accordé la croix de Saint-Louis.]

--Si jamais vous rentrez en France, monsieur, dit Camps en finissant,

il faut vous défaire de vos ridicules et antiques préjugés; il faut

apprendre une autre langue, laisser tout tel que vous le trouverez,

et ne faire de réformes que sur vous-mêmes.

La Ferronnays n'était pas venu chercher cette humiliante leçon. Il en

fut mortifié. Peut-être allait-il y répondre. Mais son interlocuteur

ne lui en laissa pas le temps et, changeant de ton, en revint à un

langage moins acerbe. Le prince royal n'oubliait pas qu'il était

né sujet des anciens rois de France. En sa qualité de Béarnais, il

serait heureux et fier de rendre la couronne aux descendants d'Henri

IV. Il y travaillerait avec plaisir. Mais, son premier devoir était

de s'occuper avant tout des intérêts de la Suède. Quand il s'en

serait acquitté, il verrait ce qu'il pourrait faire pour les Bourbons.

Après cette douche, La Ferronnays n'avait plus qu'à quitter Stockholm

pour continuer son voyage, «convaincu, dit-il, que l'unique intention

de Bernadotte, dans cette guerre, est de la faire au Danemark et

de conquérir, s'il le peut, la Norvège.» Le 29 mars, il était à

Saint-Pétersbourg. Il avait jugé bon de s'y montrer, bien que

l'empereur Alexandre en fût parti pour se rendre à son armée en

route vers le Rhin. Il espérait s'y procurer les moyens d'arriver au

quartier général de ce prince. Les émigrés qui résidaient dans la

capitale unirent leurs efforts à ceux du comte d'Armfelt, du duc de

Serra-Capriola, de la comtesse Tolstoï, pour le faire bien venir du

comte de Romanzoff. Celui-ci lui joua avec une incomparable maestria

la comédie du plus entier dévouement aux Bourbons[97], le fit dîner

avec les ministres et les membres du corps diplomatique, voulut le

présenter aux deux impératrices, la veuve de Paul Ier et l'épouse

d'Alexandre, et lui offrit un courrier pour faciliter son voyage au

quartier général.

[Note 97: S'il faut en croire les rumeurs qui couraient alors à

Saint-Pétersbourg, le comte de Romanzoff, qu'on a vu à Coblentz

embrasser avec ardeur la cause des Bourbons, conseillait à son

maître de se réconcilier avec Napoléon, duquel il disait que seul il

pourrait donner l'Orient à la Russie.]

Jusque-là, le comte de La Ferronnays n'avait eu qu'à se louer de

l'accueil qui lui était fait. Mais lorsque, après une course de trois

jours, il débarqua à Dresde, tout changea. La plus grande confusion

régnait dans cette ville, où se trouvait le roi de Prusse et où

le tsar était attendu. On venait d'y apprendre la mort du général

Koutousoff, le retour subit de Napoléon à son armée; on croyait à

l'imminence d'une grande bataille autour de Leipzig.

Dans ce désarroi, le représentant d'un monarque sans couronne ne

pouvait se flatter d'exciter l'intérêt ni d'obtenir des faveurs. Le

comte Tolstoï et lord Catheart, l'ambassadeur anglais qui avait suivi

le tsar au quartier général, l'accueillirent plus que froidement.

Ils lui déclarèrent ne pouvoir rien pour lui. Le comte de Nesselrode

le reçut à sa porte et lui dit d'un ton presque insolent que les

affaires dont l'empereur était occupé ne lui laisseraient pas le

temps de le recevoir ni de lire ses lettres. L'intervention d'un

autre fonctionnaire, le comte d'Anstett, et celle d'un émigré, le

comte de Bruges, plus connu des Prussiens que La Ferronnays ne

l'était des Russes, eurent raison, au moins dans l'apparence, de

ces rigueurs humiliantes. L'envoyé du roi revit Nesselrode, en fut

mieux reçu cette fois que la première et, finalement, obtint de

l'empereur l'audience qu'il sollicitait. Il en eut même deux. Dans

la première, il remit la lettre de Louis XVIII[98] et exposa l'objet

de sa mission; dans la seconde, il entendit la réponse à sa demande.

Quoique enveloppée de bonne grâce et d'aimables paroles, elle était

négative sur tous les points. Le tsar avait le regret, quelque

intérêt qu'il portât «au comte de l'Isle», de ne pouvoir lui donner

satisfaction. Le moment n'était pas encore venu de le mettre en

activité, ni lui ni les princes. Les alliés avaient d'ailleurs trop

besoin de ménager la cour d'Autriche pour s'exposer à la blesser en

prenant parti pour les Bourbons.

[Note 98: À cette époque, les journaux anglais publièrent un pressant

appel de Louis XVIII au tsar, en faveur des prisonniers français

faits pendant la campagne de Russie: «Que m'importe, disait-il,

sous quels drapeaux ils ont marché! Ils sont malheureux, je ne

vois plus en eux que mes enfants. Je les recommande aux bontés de

Votre Majesté Impériale. Qu'Elle veuille bien considérer tout ce

qu'ils ont déjà souffert! Qu'Elle daigne adoucir la rigueur de leurs

maux! Qu'ils sentent enfin que leur vainqueur est l'ami de leur

père. Votre Majesté Impériale ne saurait me donner une preuve plus

touchante de ses sentiments pour moi!» Cette lettre, qu'on essaya de

répandre en France, porte la date du 2 février 1813. Mais je n'ai pu

découvrir par qui elle fut remise au tsar. La Ferronnays, qui partit

d'Angleterre peu de jours après qu'elle eut été écrite, n'en parle

pas dans sa relation.]

--Si nous parvenons, ajouta Alexandre, à jeter Bonaparte de l'autre

côté du Rhin et qu'alors, comme je n'en doute pas, il se manifeste

en France quelque mouvement en faveur du roi, croyez que je saurai

profiter du moment et faire entendre à l'Autriche que mon seul

but ayant été de rendre la liberté aux nations, le voeu du peuple

français qui réclame ses anciens maîtres rend nul tout engagement qui

irait contre un voeu aussi juste. Mais il faut de la patience, une

grande circonspection et le plus profond secret.

Ainsi, c'était toujours même chanson. En 1813 comme en 1793, on

opposait aux démarches des Bourbons des refus plus ou moins déguisés,

qui les rendaient douloureusement humiliantes pour leurs envoyés

et sous lesquels ils trouvaient toujours la main de l'Autriche. La

Ferronnays dut feindre de croire à la sincérité du langage impérial.

Peut-être même y ajouta-t-il foi, puisqu'il osa demander la faveur de

rester au quartier général. Mais, là encore, il échoua. La présence

d'un agent de Louis XVIII auprès des alliés, était actuellement

impossible. Cependant, les dernières paroles de l'empereur, sincères

ou non, lui rendirent un peu d'espoir. Alexandre lui promit de le

rappeler, dès que les circonstances le permettraient, et de faire

appuyer auprès du gouvernement britannique les demandes que le comte

de l'Isle jugerait utile de lui adresser. À peine est-il besoin

d'ajouter que cette double promesse fut oubliée et que le tsar, ne

l'ayant faite que du bout des lèvres, négligea de la tenir.

De ce pénible voyage, La Ferronnays me rapporta qu'une lettre

autographe d'Alexandre au «comte de l'Isle», encore moins explicite

que les réponses verbales qui lui avaient été faites.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 46 / 48 段