événements qui agitaient la cour d'Hartwell à la fin de 1810 et
au commencement de 1811, en y suscitant des difficultés dont les
plaintes de Blacas à d'Avaray, sans en préciser les causes, nous
révèlent le caractère irritant. «Ah! mon cher duc, combien je
ressens tous les jours davantage le regret de votre absence! Vous
nous manquez à tous les moments et dans toutes les occasions. Je
le croyais avant votre départ, et j'en ai acquis la malheureuse
certitude. La loyauté, la noblesse, la pureté de principes sont des
folies; le dévouement est une sottise, la fidélité et le respect une
vieille mode, l'intégrité une duperie, la franchise un mot vide de
sens et la religion un masque derrière lequel on peut tout faire.»
Que d'intrigues, de conflits, de déceptions trahissent ces plaintes!
Le duc d'Avaray, lorsqu'il les reçut, n'était plus en situation
de s'en émouvoir. Si, durant les premiers mois de son séjour à
Madère, il avait pu se faire illusion sur la gravité de son état
et croire à sa guérison, il ne le pouvait plus maintenant. La mort
le guettait; il le savait et, si proche de sa fin, il accueillait,
sans en concevoir de colère, les tristes échos qui lui arrivaient du
monde où lui-même avait vécu en proie à des tourments incessants et
meurtriers. Il n'avait plus de volonté que pour se préparer à bien
mourir.
Une relation manuscrite de son secrétaire le comte de Pradel nous
initie aux angoisses de ses derniers jours. Elle nous le montre
s'alitant, le 23 mai 1811, jour de l'Ascension, affaibli jusqu'à
l'épuisement par les crachements de sang, disputé en vain à la
maladie par ses médecins, offrant à Pradel et à «son fidèle Potin»,
qui lui prodiguent leurs soins, l'exemple d'un courage chevaleresque
et du plus rare sang-froid; dominant ses souffrances, encore qu'il
demande à Dieu de les abréger, pour dicter ses dispositions suprêmes
et remplir avec ferveur ses devoirs religieux; ne regrettant de
quitter la vie que parce qu'il meurt éloigné de son roi, dont le nom
erre sur ses lèvres jusque dans les affres d'une lente et douloureuse
agonie.
Le 4 juin, après avoir cherché dans ses papiers ceux qu'on devra
brûler quand il ne sera plus, il se fait relire la dernière lettre
qu'il a reçue du roi. Elle lui exprime l'espoir de le revoir bientôt.
«C'est dans le ciel, mon cher maître, écrit-il, que se fera cette
réunion si Dieu a pitié de moi.» Et comme s'il n'avait retrouvé de
forces que pour tracer cet adieu où passe une grande espérance, il ne
tarde pas à rendre l'âme[89].
[Note 89: Enterré dans l'église de Santa Luzia, à Madère, son corps
fut ramené en France en 1824.]
Dans la réponse éplorée que, le 13 juillet, Blacas adressait à
Pradel, on lit: «Les détails que vous me donnez ont déchiré mon
coeur, et la contrainte dans laquelle je suis vis-à-vis de mon maître
me met dans un état impossible à rendre. Oui, mon cher comte, je n'ai
pu lui apprendre encore la perte qu'il vient de faire. Un accès de
goutte, dont le roi est attaqué en ce moment, a fait décider par les
médecins que l'on ne pouvait annoncer à Sa Majesté la catastrophe
qui nous plonge dans une si grande affliction, sans l'exposer à une
révolution qui pourrait déplacer la goutte et en porter l'humeur
dans les parties où elle serait dangereuse. Je suis donc condamné au
silence. Voyez et jugez de mon état, de mon affreuse position.»
Plusieurs jours s'écoulèrent avant que la nouvelle pût être
communiquée à Louis XVIII. Au faisceau de ses poignantes infortunes,
elle en ajoutait une de plus et non la moins cruelle. Avec le plus
cher de ses compagnons d'exil, il perdait le plus dévoué. D'abord
accablé par le fatal événement qui le lui arrachait, il en resta
longtemps inconsolable. Il ne devait jamais oublier le serviteur
auquel il devait la vie, la liberté et les joies d'une amitié
désintéressée jusqu'à l'héroïsme. Du moins, à cette épreuve, il
y avait un dédommagement dont il sentait déjà le prix: d'Avaray
lui léguait Blacas[90]. Au moment où les tragiques péripéties des
campagnes de 1812 et de 1813, en ranimant ses espérances, vont lui
prouver qu'il a eu raison de ne jamais douter de la victoire de ses
droits héréditaires, il ne peut que se réjouir d'avoir, dans Blacas,
retrouvé un autre d'Avaray.
[Note 90: Aussitôt après le départ de d'Avaray pour Madère, le
comte de Blacas avait pris à sa place la direction du cabinet du
roi. D'Avaray mort, il la conserva. Le roi se plut à laisser à
ces fonctions la forme qu'elles avaient toujours eue et jusqu'à
l'usage quotidien de la «cassette» dans laquelle, chaque matin, il
recevait la correspondance annotée par son secrétaire et la lui
renvoyait avec ses observations. On lit dans une lettre de Louis
XVIII à Blacas, postérieure à la mort de d'Avaray: «J'ai souvent vu
sur votre bureau une certaine cassette de maroquin. Mais, vous _ne
sçaves peut-être pas une chose_, c'est que j'en ai la clef dans ma
poche. Envoyez-la-moi vide; je la remplirai avec votre expédition
d'aujourd'hui; c'est la manière la plus commode quand vous ne pouvez
pas venir et que la chose demande réponse.»]
VIII
PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE
Pendant cette campagne, Joseph de Maistre tient Blacas au courant
des événements. Il lui transmet les nouvelles du théâtre de la
guerre dans la capitale russe, telles qu'il les apprend, les tenant
pour véridiques quand elles flattent ses espérances, négligeant
de signaler les exagérations qui en altèrent la vérité. Il les
accompagne de commentaires véhéments, qui s'inspirent de sa haine
contre Bonaparte, et qui ne permettraient pas aux Français de nos
jours de les lire sans que leur patriotisme protestât, s'ils ne
faisaient la part des malheurs qui avaient exalté au delà de la
raison les âmes des victimes, et les avaient fermées à la pitié.
Dans ces lettres, on retrouve l'écho des passions des émigrés et de
leurs inimitiés. Les propos y sont à la fois d'un satiriste dont le
spectacle de tant de calamités n'a pas refroidi la verve, et d'un
prophète qui se réjouit en constatant que ses prophéties se sont
réalisées et au delà. On peut regretter cet accent dans une telle
bouche. Mais, s'il était différent, ce ne serait plus l'accent de
Joseph de Maistre.
Au lendemain de l'incendie de Moscou, il écrit à Blacas:
«Mon cher comte, mon très cher comte, je vous écris dans un véritable
transport de joie: ou je me trompe infiniment, ou Buonaparte est
perdu. La raison ne sert plus à rien. Sa Majesté la Providence impose
silence à la logique humaine, et rien n'arrive que ce qui ne devait
pas arriver. Si nous avions fait notre devoir sur le Niémen, que
serait-il arrivé? On aurait fait la paix, car c'est ce que chacun
voulait sans oser l'avouer, et chaque chose serait demeurée à sa
place. Au lieu de cela, nous avons fait toutes les fautes qu'on peut
commettre à la guerre. Les Français ont pénétré dans la Russie.
Napoléon n'a pas douté de dicter la paix, appuyé de l'influence du
chancelier dont il était sûr. Il s'était jeté dans Moscou, bien
certain, dans ses idées, d'en sortir triomphant, un traité de paix à
la main. Qu'est-il arrivé, monsieur le comte? L'armée russe a fait
une retraite de quinze cents verstes, sans peur et sans reproche,
battant l'ennemi toutes les fois qu'elle se trouvait en contact
avec lui, et reculant, durant trois mois entiers, sans éprouver un
instant de découragement, et sans qu'il ait été possible aux Français
de pénétrer, de dissiper ou d'envelopper un seul de ces corps
disséminés, suivant l'aveu exprès du ministère russe, sur un espace
de huit cents verstes. Napoléon a parlé de liberté, on s'est moqué de
lui, et chaque paysan a mis de ses propres mains le feu à sa maison
en la quittant avant l'arrivée des Français. Après la sanglante
bataille de Borodino, il a volé sur la capitale, dans l'espoir que
les Russes, bien inférieurs en nombre, accepteraient une bataille
pour sauver la capitale. Point du tout; les Russes ont dit:--_Entrez,
mais point de paix._ Il est entré et il a incendié de sang-froid
cette immense capitale. On lui a dit:--_Brûlez, mais point de paix._»
Le 13 novembre de cette fatale année 1812, c'est un chant de victoire
qu'entonne Joseph de Maistre:
«Vive le roi! Buonaparte n'a plus d'armée. Le maréchal prince
Koutousoff, tout en le faisant harceler par un fort détachement de
son armée et par les Cosaques, l'a coupé sur la route d'Orcha, et l'a
forcé d'accepter le 5 et le 6 de ce mois deux combats après lesquels
tout est dit. Vingt mille prisonniers et deux cents canons sont le
fruit de ces deux fameuses journées. On s'est battu entre Orcha et
Krasnoy, gouvernement de Smolensk; mais, cependant beaucoup plus près
de ce dernier endroit, je veux dire de Krasnoy. Les Russes ont fait
un immense butin; ils ont pris surtout l'équipage de messeigneurs les
maréchaux Davout et Ney, et jusqu'à leurs bâtons de commandement,
fort belle relique. Napoléon commandait avec eux, le 5, et n'a rien
oublié pour animer ses troupes. Il a passé, dit-on, la nuit du 5 au 6
au milieu d'un bataillon carré; mais, depuis ce moment, il a disparu.
Des vingt mille prisonniers, huit mille cinq cents ont mis bas les
armes, le 6. On fait monter le nombre des morts à quarante mille. Ney
est tué. Il y a douze généraux prisonniers. Le reste de l'armée s'est
éparpillé dans les bois, et ce qui échappera à la pique des Cosaques,
périra de faim et de froid.
«Les Français, dans les derniers temps, ont mangé de la chair
humaine. On en a trouvé dans la poche de plusieurs prisonniers. Le
général Korff en a vu trois qui en faisaient rôtir un autre. Il l'a
attesté dans une lettre qui est ici, et l'empereur le confirme.»
Le 24 décembre, veille de Noël, afin de prouver à Blacas qu'il
n'a pas assombri ses tableaux, de Maistre lui envoie la copie
d'une lettre qu'il a reçue de son fils. Ce jeune officier vient de
parcourir le théâtre des dernières batailles, et sous l'impression de
ces spectacles d'horreur, il le décrit d'une plume que font trembler
l'émotion et l'effroi: des cadavres en pourriture entassés dans des
maisons qu'a détruites l'incendie et dont les décombres sont retombés
sur eux; parmi ces centaines de morts, quelques vivants «dépouillés
jusqu'à la chemise, par quinze degrés de froid».
De Maistre complète ces détails affreux:
«Imaginez, mon cher comte, un désert de mille verstes, couvert de
neige, sans aucune trace d'habitation humaine; voilà la scène. Là,
l'humanité et la charité même sont impuissantes. Les Français ont
cessé même d'être sauvables, car si on las réchauffe, ils meurent; et
si on leur donne à manger, ils meurent encore. Un médecin français,
fait lui-même prisonnier, a dit que ce qu'on pourrait faire de mieux
serait de les fusiller. Nourris depuis si longtemps d'exécrables
aliments, ils exhalent une telle odeur qu'on ne peut les approcher de
dix pas, et que deux ou trois de ces malheureux suffisent pour rendre
une maison inhabitable.
«La multitude infinie des cadavres a donné de justes soucis au
gouvernement, qui a pris le parti de les faire brûler. Mais il faut
des forêts pour cette opération qui avance cependant. Je crains
encore plus le contact des vivants. Déjà, de plusieurs côtés se sont
déclarées des maladies d'un genre très mauvais. Dieu veuille qu'au
printemps, nous échappions à quelque funeste épidémie!
«Voilà donc la fin de cette misérable expédition qui devait river les
fers de tous les esclaves, et leur donner pour collègues le reste
des hommes libres du continent. En moins de trois mois, nous avons
vu se compléter la perte d'un demi-million d'hommes, de quinze cents
pièces d'artillerie, de sept à huit mille officiers et de trésors
incalculables. Les Français ont perdu tout ce qu'ils avaient apporté,
et tout ce qu'ils voulaient emporter. On m'a nommé un régiment de
Cosaques dont chaque soldat avait pour sa part quatre-vingt-quatre
ducats.
«... Je vous avais trompé sur la mort de Poniatowski et sur celle de
Ney. Mais, vous savez que ces sortes d'inconvénients sont inévitables
lorsqu'on écrit au moment même de l'arrivée des nouvelles. La loi
invariable de la révolution française s'accomplit toujours: _Les
Français sont écrasés, mais la France est exaltée; du reste, ils font
leurs affaires chez eux sans que les étrangers puissent s'en mêler_.
Si le Napoléon doit être égorgé, il le sera par eux.»
À un avenir prochain, que la suite des temps n'a pas désavoué, était
réservé de démentir la sinistre prédiction de Joseph de Maistre.
Dans Napoléon malheureux, il ne voyait à cette heure qu'un souverain
détesté de ses sujets, destiné à périr sous leurs coups, si la mort
ne le surprenait pas avant qu'il ne se retrouvât au milieu d'eux.
Il ne comprenait pas que la gloire de l'empereur, forte de ses
revers comme de ses triomphes, était devenue un patrimoine national,
et que pour la presque totalité des Français, pour ceux même qui
maudissaient ses ambitions, il ne faisait plus qu'un avec la patrie,
dont son nom était le symbole. La campagne de France, les Cent-Jours,
le Retour des Cendres, et, trente ans après sa mort, l'avènement de
son neveu allaient prouver la fidélité de la France au César, dont
les fautes ne pouvaient lui faire oublier les bienfaits, ni ce qu'il
avait ajouté au trésor de nos gloires.
Au fur et à mesure que les désastres de l'armée française en Russie
étaient mieux connus et apparaissaient dans toute leur tragique
horreur, les cervelles, en Angleterre, se surexcitaient. Dans les
défaites de Napoléon, les Anglais saluaient le prélude de sa fin. Us
la prédisaient avec enthousiasme pour une date prochaine, et quoique
le cabinet affectât, au moins dans sa conduite officielle, de n'être
pas convaincu que les événements qui se succédaient dussent avoir
pour conséquence la restauration des Bourbons, officieusement il n'en
niait pas la possibilité. Dans des conversations confidentielles,
il donnait à leur entourage, à eux-mêmes, des conseils en vue de
leur rentrée en France. C'est ainsi que lord Castlereagh se rendait
un jour chez le comte d'Artois afin de prêcher la modération, la
sagesse, et de dicter une déclaration propre à rassurer les Français
sur les intentions du roi. Celui-ci, averti de cette visite,
écrivait: «Il n'y a que trois partis à prendre: rétablir les choses
telles qu'elles étaient en 1787, accorder une liberté illimitée ou
l'accorder avec des restrictions. Le premier est impossible; le
second n'est pas permis; le troisième est dangereux parce qu'il l'est
toujours de poser, sans connaître le terrain, des limites qui peuvent
se trouver trop près ou trop loin. Le silence est donc le seul parti
raisonnable.»
Ce langage ne trahissait pas seulement des espérances. Il prouvait
que le roi commençait à les croire fondées, et leur réalisation
prochaine. C'était l'avis de ce qui restait encore d'émigrés à
Londres. Ils voyaient déjà la France se rouvrir pour eux. Ils y
rentreraient à la suite des armées étrangères, non assurés sans doute
de trouver en elles des instruments de restauration, mais, avec la
certitude qu'en dépit de leur mauvais vouloir pour les Bourbons, les
puissances auraient la main forcée par le peuple. Celui-ci, délivré
du joug impérial, rendu à lui-même, réclamerait et obtiendrait le
rétablissement de son souverain légitime.
Dans l'entourage immédiat du roi, où les lettres de Joseph de Maistre
étaient connues, cette surexcitation atteignait le comble. Louis
XVIII et Blacas étaient peut-être les seuls à se rendre compte
des difficultés susceptibles de retarder un dénouement heureux.
Blacas croyait au succès sans toutefois en préciser l'époque. Le
24 novembre, il écrivait à Joseph de Maistre: «Les événements se
succèdent avec une telle promptitude, que nous devons espérer de
voir enfin arriver ceux que nous attendons, et il faut convenir que
les succès des Russes, que la retraite forcée de Buonaparte, dont on
peut calculer les suites, que les avantages de lord Wellington, et
les mouvements de Paris, qui font si bien connaître les dispositions
de la France, doivent soutenir cet espoir. J'aime du moins à le
conserver, et à voir dans les opérations futures des armées russes,
les événements décisifs qui réduiront le Corse aux plus dangereuses
extrémités.»
Mais le comte d'Artois et ses fils, le duc de Berry surtout, auraient
voulu partir sur-le-champ pour se rendre au quartier général des
alliés; ils conseillaient au roi de se mettre en route, lui aussi,
pour le continent, en emmenant les prisonniers français internés en
Angleterre, à l'aide desquels, en dépit des sanglants souvenirs de
Quiberon, ils prétendaient former le noyau d'une armée royaliste. Les
nouvelles qui se succédaient, sans qu'on pût du reste en affirmer
l'authenticité,--la capture du prince Eugène de Beauharnais, la
mort de Napoléon, d'autres aussi peu exactes,--enfiévraient leur
impatience, dont le roi s'appliquait à modérer les excès. «La
nouvelle est certes fort probable, écrivait-il à Blacas, à propos
du prétendu trépas de l'empereur; mais, comme ni vous, ni moi n'y
croyons, gardons-nous de la répandre.»
Le 20 décembre, Blacas s'étant rendu à Londres pour quelques jours,
il l'invitait à prêcher la sagesse. «Toutes les têtes fermentent,
et je n'en suis pas surpris; car malgré ses cheveux gris, la
mienne en a aussi sa part. L'un voudrait qu'avec les équipages
des Russes, je passasse _illico_ en France; l'autre, que me fiant
aux seuls prisonniers, je débarquasse à leur tête. Au travers de
tout cela, je regrette qu'au lieu d'équipages qui, dit-on, font
au besoin le service de terre, mais qui ne sont pas pour cela de
véritables troupes, il ne soit pas arrivé trente mille hommes qui
le soient; alors on aurait beau jeu, et on ne l'a pas en ce moment,
tout favorable qu'il est. Préparons donc, je l'ai déjà dit, cette
expédition; voilà à quoi nous devons travailler, tant ici qu'à
Pétersbourg, parce qu'encore une fois, pour danser il faut des
violons. Vous verrez mardi mon frère, vous verrez le duc de Berry,
bien plus chaud que lui, vous verrez peut-être le duc d'Angoulême qui
ne l'est pas moins que son frère, restez dans cette ligne avec eux.
«Il est un point, cependant, sur lequel je crois devoir céder au cri
général. Mon frère vous communiquera une note que j'ai rédigée, et
qui n'est, sauf ce que les circonstances ont amené, qu'un extrait
de la déclaration de 1804. Je pense qu'on pourrait essayer de les
répandre toutes deux, l'une pour ceux qui n'aiment pas les longues
lectures, l'autre pour ceux qui n'en sont pas effrayés.
«Je ne demande pas mieux que de croire à la capture de M. de
Beauharnais; mais, je suis tout à fait incrédule sur la mort
du Corse: un tel événement serait, je ne sais comme, répandu
sur-le-champ partout. Je lisais l'autre jour, dans Tite-Live, que
trois jours après la défaite de Persée, on en parlait à Rome, tandis
que les envoyés de Paul-Émile n'y arrivèrent que le treizième jour;
la nouvelle était sans doute importante; mais, celle-ci le serait
bien autrement. Adieu.»
Blacas, on l'a vu, ne se hâtait pas de chanter victoire, et,
lorsqu'il s'efforçait de contenir l'ardeur irréfléchie et les
enthousiasmes prématurés, il obéissait tout autant à sa propre
impulsion qu'aux ordres du roi. Il restait encore convaincu que la
victoire n'était ni aussi prochaine, ni aussi facile à remporter
qu'on le croyait autour de lui. Il y voyait des obstacles, et il en
faisait l'aveu à son infatigable correspondant, Joseph de Maistre; il
ajoutait:
«Par quel admirable coup d'autorité Sa Majesté la Providence vient
de briser, avec les décombres de Moscou, ces fameuses murailles de
granit que le choc des armées les plus formidables avait trouvées
inébranlables! La rapidité de vos récits m'a rendu encore plus
frappant le tableau de cette heureuse révolution.
«... Combien je sens plus que jamais, mon cher comte, le besoin que
j'aurais de me retrouver auprès de vous! Vos lumières, vos sages
avis suppléeraient à tout ce qui me manque. Il faudrait un homme
d'un génie supérieur, à la place que j'occupe, et je le cherche
inutilement.... Aidez-moi de vos idées, de votre esprit, de vos
conseils.»
De la réponse de Joseph de Maistre à l'appel de Blacas, nous n'avons
à retenir que son refus à la demande d'un projet de déclaration,
qui lui était adressée: «Malgré mon dévouement à la cause et aux
personnes, _je demeure immobile et ma plume glacée_.» Et pour motiver
ce refus, il rappelait ce qui s'était passé quelques années avant.
D'Avaray lui avait alors envoyé de Mitau un projet de manifeste, en
l'autorisant «à couper, à tailler, à changer, à ajouter». Il s'était
mis à l'oeuvre aussitôt. Mais, pas une seule de ses corrections
n'avait été maintenue, «et nous différâmes si capitalement que tout
aurait fort bien pu finir par une brouillerie si nous n'avions été
invinciblement retenus par le même zèle et les mêmes intentions.»
À ce malheureux essai avait survécu en lui une répugnance à peu
près invincible, à se mêler de ces sortes d'affaires, «d'autant
que celles qui concernent la souveraineté ne ressemblent point aux
autres. L'expérience m'a appris que les souverains ont une manière
d'apercevoir les choses toute différente de la nôtre, et quoique, en
leur qualité d'hommes, ils puissent se tromper tout comme nous, je
crois cependant que le cas est infiniment plus rare que ne le pense
assez souvent notre impertinence. Je crois beaucoup à l'instinct
royal (je dis ainsi; dites autrement si vous voulez). Aussi, l'une
des idées auxquelles je tiens le plus fortement, c'est qu'il faut
bien, lorsqu'on y est appelé, avertir loyalement l'inclination des
princes de prendre garde à elle; mais, qu'il ne faut jamais lui faire
la plus légère violence, quand même on le peut.»
IX
LES ENVOYÉS DE LOUIS XVIII EN SUÈDE ET EN RUSSIE
Lorsque Blacas reçut cette réponse, en date du 2 avril 1813, le
souffle belliqueux dont on a vu le comte d'Artois et ses fils
embrasés passait sur la cour d'Hartwell. Si le prince de Condé ne
s'associait pas à ces ardeurs, c'est qu'il venait d'être cruellement
frappé par la mort de sa femme. Elle était morte le 28 mars, à
Wimbledon, où elle fut inhumée. «Ah! ma chère fille, écrivait Condé
à la princesse Louise, quelle horrible perte vient d'éprouver votre
malheureux père! J'ai perdu hier ma plus tendre amie qui, pendant
cinquante ans, avait fait le bonheur de ma vie. J'espère que vous
lui donnerez quelque regret, car je peux bien vous répondre que vous
n'avez jamais eu qu'à vous louer d'elle pour tout ce qui pouvait vous
plaire et vous intéresser. Je vous épargnerai des détails qui sont
déchirants pour des âmes sensibles. Mais, je puis vous certifier que,
bien avant d'être en danger, elle a demandé ses sacrements avec une
ardeur de foi et de religion, qui vous aurait édifiée, et qu'elle
les a reçus avec la dévotion la plus ferme et la plus touchante.
C'est ce qui me porte plus que jamais, ma chère fille, à exécuter
plus tôt que plus tard le projet que j'avais toujours eu de vous
aller voir ce printemps, et je crois ne pouvoir mieux prendre mon
temps, qu'en allant mêler mes prières aux vôtres dans la semaine
sainte; mandez-moi promptement si je peux trouver un asile chez votre
portier, ou dans un village très _prochain_ de votre séjour, le
samedi de la semaine sainte de la Passion, pour y passer la semaine
jusqu'au lundi de Pâques. Si cela ne se peut pas, je prendrai
un autre arrangement. Répondez-moi tout de suite, et plaignez ma
chère fille, le plus malheureux des princes, des époux et des
grands-pères.» La lettre que Condé écrit à son fils n'est pas moins
désespérée: «Tout, tout est perdu pour moi; et l'abondance de mes
larmes, ne me permet plus que d'avoir à les verser dans le sein d'un
fils, qui me fut toujours cher, et qui me le devient encore davantage
par l'excès de mes malheurs.»