La mort de la reine et le séjour du roi de Suède, tels sont les

événements qui agitaient la cour d'Hartwell à la fin de 1810 et

au commencement de 1811, en y suscitant des difficultés dont les

plaintes de Blacas à d'Avaray, sans en préciser les causes, nous

révèlent le caractère irritant. «Ah! mon cher duc, combien je

ressens tous les jours davantage le regret de votre absence! Vous

nous manquez à tous les moments et dans toutes les occasions. Je

le croyais avant votre départ, et j'en ai acquis la malheureuse

certitude. La loyauté, la noblesse, la pureté de principes sont des

folies; le dévouement est une sottise, la fidélité et le respect une

vieille mode, l'intégrité une duperie, la franchise un mot vide de

sens et la religion un masque derrière lequel on peut tout faire.»

Que d'intrigues, de conflits, de déceptions trahissent ces plaintes!

Le duc d'Avaray, lorsqu'il les reçut, n'était plus en situation

de s'en émouvoir. Si, durant les premiers mois de son séjour à

Madère, il avait pu se faire illusion sur la gravité de son état

et croire à sa guérison, il ne le pouvait plus maintenant. La mort

le guettait; il le savait et, si proche de sa fin, il accueillait,

sans en concevoir de colère, les tristes échos qui lui arrivaient du

monde où lui-même avait vécu en proie à des tourments incessants et

meurtriers. Il n'avait plus de volonté que pour se préparer à bien

mourir.

Une relation manuscrite de son secrétaire le comte de Pradel nous

initie aux angoisses de ses derniers jours. Elle nous le montre

s'alitant, le 23 mai 1811, jour de l'Ascension, affaibli jusqu'à

l'épuisement par les crachements de sang, disputé en vain à la

maladie par ses médecins, offrant à Pradel et à «son fidèle Potin»,

qui lui prodiguent leurs soins, l'exemple d'un courage chevaleresque

et du plus rare sang-froid; dominant ses souffrances, encore qu'il

demande à Dieu de les abréger, pour dicter ses dispositions suprêmes

et remplir avec ferveur ses devoirs religieux; ne regrettant de

quitter la vie que parce qu'il meurt éloigné de son roi, dont le nom

erre sur ses lèvres jusque dans les affres d'une lente et douloureuse

agonie.

Le 4 juin, après avoir cherché dans ses papiers ceux qu'on devra

brûler quand il ne sera plus, il se fait relire la dernière lettre

qu'il a reçue du roi. Elle lui exprime l'espoir de le revoir bientôt.

«C'est dans le ciel, mon cher maître, écrit-il, que se fera cette

réunion si Dieu a pitié de moi.» Et comme s'il n'avait retrouvé de

forces que pour tracer cet adieu où passe une grande espérance, il ne

tarde pas à rendre l'âme[89].

[Note 89: Enterré dans l'église de Santa Luzia, à Madère, son corps

fut ramené en France en 1824.]

Dans la réponse éplorée que, le 13 juillet, Blacas adressait à

Pradel, on lit: «Les détails que vous me donnez ont déchiré mon

coeur, et la contrainte dans laquelle je suis vis-à-vis de mon maître

me met dans un état impossible à rendre. Oui, mon cher comte, je n'ai

pu lui apprendre encore la perte qu'il vient de faire. Un accès de

goutte, dont le roi est attaqué en ce moment, a fait décider par les

médecins que l'on ne pouvait annoncer à Sa Majesté la catastrophe

qui nous plonge dans une si grande affliction, sans l'exposer à une

révolution qui pourrait déplacer la goutte et en porter l'humeur

dans les parties où elle serait dangereuse. Je suis donc condamné au

silence. Voyez et jugez de mon état, de mon affreuse position.»

Plusieurs jours s'écoulèrent avant que la nouvelle pût être

communiquée à Louis XVIII. Au faisceau de ses poignantes infortunes,

elle en ajoutait une de plus et non la moins cruelle. Avec le plus

cher de ses compagnons d'exil, il perdait le plus dévoué. D'abord

accablé par le fatal événement qui le lui arrachait, il en resta

longtemps inconsolable. Il ne devait jamais oublier le serviteur

auquel il devait la vie, la liberté et les joies d'une amitié

désintéressée jusqu'à l'héroïsme. Du moins, à cette épreuve, il

y avait un dédommagement dont il sentait déjà le prix: d'Avaray

lui léguait Blacas[90]. Au moment où les tragiques péripéties des

campagnes de 1812 et de 1813, en ranimant ses espérances, vont lui

prouver qu'il a eu raison de ne jamais douter de la victoire de ses

droits héréditaires, il ne peut que se réjouir d'avoir, dans Blacas,

retrouvé un autre d'Avaray.

[Note 90: Aussitôt après le départ de d'Avaray pour Madère, le

comte de Blacas avait pris à sa place la direction du cabinet du

roi. D'Avaray mort, il la conserva. Le roi se plut à laisser à

ces fonctions la forme qu'elles avaient toujours eue et jusqu'à

l'usage quotidien de la «cassette» dans laquelle, chaque matin, il

recevait la correspondance annotée par son secrétaire et la lui

renvoyait avec ses observations. On lit dans une lettre de Louis

XVIII à Blacas, postérieure à la mort de d'Avaray: «J'ai souvent vu

sur votre bureau une certaine cassette de maroquin. Mais, vous _ne

sçaves peut-être pas une chose_, c'est que j'en ai la clef dans ma

poche. Envoyez-la-moi vide; je la remplirai avec votre expédition

d'aujourd'hui; c'est la manière la plus commode quand vous ne pouvez

pas venir et que la chose demande réponse.»]

VIII

PENDANT LA CAMPAGNE DE RUSSIE

Pendant cette campagne, Joseph de Maistre tient Blacas au courant

des événements. Il lui transmet les nouvelles du théâtre de la

guerre dans la capitale russe, telles qu'il les apprend, les tenant

pour véridiques quand elles flattent ses espérances, négligeant

de signaler les exagérations qui en altèrent la vérité. Il les

accompagne de commentaires véhéments, qui s'inspirent de sa haine

contre Bonaparte, et qui ne permettraient pas aux Français de nos

jours de les lire sans que leur patriotisme protestât, s'ils ne

faisaient la part des malheurs qui avaient exalté au delà de la

raison les âmes des victimes, et les avaient fermées à la pitié.

Dans ces lettres, on retrouve l'écho des passions des émigrés et de

leurs inimitiés. Les propos y sont à la fois d'un satiriste dont le

spectacle de tant de calamités n'a pas refroidi la verve, et d'un

prophète qui se réjouit en constatant que ses prophéties se sont

réalisées et au delà. On peut regretter cet accent dans une telle

bouche. Mais, s'il était différent, ce ne serait plus l'accent de

Joseph de Maistre.

Au lendemain de l'incendie de Moscou, il écrit à Blacas:

«Mon cher comte, mon très cher comte, je vous écris dans un véritable

transport de joie: ou je me trompe infiniment, ou Buonaparte est

perdu. La raison ne sert plus à rien. Sa Majesté la Providence impose

silence à la logique humaine, et rien n'arrive que ce qui ne devait

pas arriver. Si nous avions fait notre devoir sur le Niémen, que

serait-il arrivé? On aurait fait la paix, car c'est ce que chacun

voulait sans oser l'avouer, et chaque chose serait demeurée à sa

place. Au lieu de cela, nous avons fait toutes les fautes qu'on peut

commettre à la guerre. Les Français ont pénétré dans la Russie.

Napoléon n'a pas douté de dicter la paix, appuyé de l'influence du

chancelier dont il était sûr. Il s'était jeté dans Moscou, bien

certain, dans ses idées, d'en sortir triomphant, un traité de paix à

la main. Qu'est-il arrivé, monsieur le comte? L'armée russe a fait

une retraite de quinze cents verstes, sans peur et sans reproche,

battant l'ennemi toutes les fois qu'elle se trouvait en contact

avec lui, et reculant, durant trois mois entiers, sans éprouver un

instant de découragement, et sans qu'il ait été possible aux Français

de pénétrer, de dissiper ou d'envelopper un seul de ces corps

disséminés, suivant l'aveu exprès du ministère russe, sur un espace

de huit cents verstes. Napoléon a parlé de liberté, on s'est moqué de

lui, et chaque paysan a mis de ses propres mains le feu à sa maison

en la quittant avant l'arrivée des Français. Après la sanglante

bataille de Borodino, il a volé sur la capitale, dans l'espoir que

les Russes, bien inférieurs en nombre, accepteraient une bataille

pour sauver la capitale. Point du tout; les Russes ont dit:--_Entrez,

mais point de paix._ Il est entré et il a incendié de sang-froid

cette immense capitale. On lui a dit:--_Brûlez, mais point de paix._»

Le 13 novembre de cette fatale année 1812, c'est un chant de victoire

qu'entonne Joseph de Maistre:

«Vive le roi! Buonaparte n'a plus d'armée. Le maréchal prince

Koutousoff, tout en le faisant harceler par un fort détachement de

son armée et par les Cosaques, l'a coupé sur la route d'Orcha, et l'a

forcé d'accepter le 5 et le 6 de ce mois deux combats après lesquels

tout est dit. Vingt mille prisonniers et deux cents canons sont le

fruit de ces deux fameuses journées. On s'est battu entre Orcha et

Krasnoy, gouvernement de Smolensk; mais, cependant beaucoup plus près

de ce dernier endroit, je veux dire de Krasnoy. Les Russes ont fait

un immense butin; ils ont pris surtout l'équipage de messeigneurs les

maréchaux Davout et Ney, et jusqu'à leurs bâtons de commandement,

fort belle relique. Napoléon commandait avec eux, le 5, et n'a rien

oublié pour animer ses troupes. Il a passé, dit-on, la nuit du 5 au 6

au milieu d'un bataillon carré; mais, depuis ce moment, il a disparu.

Des vingt mille prisonniers, huit mille cinq cents ont mis bas les

armes, le 6. On fait monter le nombre des morts à quarante mille. Ney

est tué. Il y a douze généraux prisonniers. Le reste de l'armée s'est

éparpillé dans les bois, et ce qui échappera à la pique des Cosaques,

périra de faim et de froid.

«Les Français, dans les derniers temps, ont mangé de la chair

humaine. On en a trouvé dans la poche de plusieurs prisonniers. Le

général Korff en a vu trois qui en faisaient rôtir un autre. Il l'a

attesté dans une lettre qui est ici, et l'empereur le confirme.»

Le 24 décembre, veille de Noël, afin de prouver à Blacas qu'il

n'a pas assombri ses tableaux, de Maistre lui envoie la copie

d'une lettre qu'il a reçue de son fils. Ce jeune officier vient de

parcourir le théâtre des dernières batailles, et sous l'impression de

ces spectacles d'horreur, il le décrit d'une plume que font trembler

l'émotion et l'effroi: des cadavres en pourriture entassés dans des

maisons qu'a détruites l'incendie et dont les décombres sont retombés

sur eux; parmi ces centaines de morts, quelques vivants «dépouillés

jusqu'à la chemise, par quinze degrés de froid».

De Maistre complète ces détails affreux:

«Imaginez, mon cher comte, un désert de mille verstes, couvert de

neige, sans aucune trace d'habitation humaine; voilà la scène. Là,

l'humanité et la charité même sont impuissantes. Les Français ont

cessé même d'être sauvables, car si on las réchauffe, ils meurent; et

si on leur donne à manger, ils meurent encore. Un médecin français,

fait lui-même prisonnier, a dit que ce qu'on pourrait faire de mieux

serait de les fusiller. Nourris depuis si longtemps d'exécrables

aliments, ils exhalent une telle odeur qu'on ne peut les approcher de

dix pas, et que deux ou trois de ces malheureux suffisent pour rendre

une maison inhabitable.

«La multitude infinie des cadavres a donné de justes soucis au

gouvernement, qui a pris le parti de les faire brûler. Mais il faut

des forêts pour cette opération qui avance cependant. Je crains

encore plus le contact des vivants. Déjà, de plusieurs côtés se sont

déclarées des maladies d'un genre très mauvais. Dieu veuille qu'au

printemps, nous échappions à quelque funeste épidémie!

«Voilà donc la fin de cette misérable expédition qui devait river les

fers de tous les esclaves, et leur donner pour collègues le reste

des hommes libres du continent. En moins de trois mois, nous avons

vu se compléter la perte d'un demi-million d'hommes, de quinze cents

pièces d'artillerie, de sept à huit mille officiers et de trésors

incalculables. Les Français ont perdu tout ce qu'ils avaient apporté,

et tout ce qu'ils voulaient emporter. On m'a nommé un régiment de

Cosaques dont chaque soldat avait pour sa part quatre-vingt-quatre

ducats.

«... Je vous avais trompé sur la mort de Poniatowski et sur celle de

Ney. Mais, vous savez que ces sortes d'inconvénients sont inévitables

lorsqu'on écrit au moment même de l'arrivée des nouvelles. La loi

invariable de la révolution française s'accomplit toujours: _Les

Français sont écrasés, mais la France est exaltée; du reste, ils font

leurs affaires chez eux sans que les étrangers puissent s'en mêler_.

Si le Napoléon doit être égorgé, il le sera par eux.»

À un avenir prochain, que la suite des temps n'a pas désavoué, était

réservé de démentir la sinistre prédiction de Joseph de Maistre.

Dans Napoléon malheureux, il ne voyait à cette heure qu'un souverain

détesté de ses sujets, destiné à périr sous leurs coups, si la mort

ne le surprenait pas avant qu'il ne se retrouvât au milieu d'eux.

Il ne comprenait pas que la gloire de l'empereur, forte de ses

revers comme de ses triomphes, était devenue un patrimoine national,

et que pour la presque totalité des Français, pour ceux même qui

maudissaient ses ambitions, il ne faisait plus qu'un avec la patrie,

dont son nom était le symbole. La campagne de France, les Cent-Jours,

le Retour des Cendres, et, trente ans après sa mort, l'avènement de

son neveu allaient prouver la fidélité de la France au César, dont

les fautes ne pouvaient lui faire oublier les bienfaits, ni ce qu'il

avait ajouté au trésor de nos gloires.

Au fur et à mesure que les désastres de l'armée française en Russie

étaient mieux connus et apparaissaient dans toute leur tragique

horreur, les cervelles, en Angleterre, se surexcitaient. Dans les

défaites de Napoléon, les Anglais saluaient le prélude de sa fin. Us

la prédisaient avec enthousiasme pour une date prochaine, et quoique

le cabinet affectât, au moins dans sa conduite officielle, de n'être

pas convaincu que les événements qui se succédaient dussent avoir

pour conséquence la restauration des Bourbons, officieusement il n'en

niait pas la possibilité. Dans des conversations confidentielles,

il donnait à leur entourage, à eux-mêmes, des conseils en vue de

leur rentrée en France. C'est ainsi que lord Castlereagh se rendait

un jour chez le comte d'Artois afin de prêcher la modération, la

sagesse, et de dicter une déclaration propre à rassurer les Français

sur les intentions du roi. Celui-ci, averti de cette visite,

écrivait: «Il n'y a que trois partis à prendre: rétablir les choses

telles qu'elles étaient en 1787, accorder une liberté illimitée ou

l'accorder avec des restrictions. Le premier est impossible; le

second n'est pas permis; le troisième est dangereux parce qu'il l'est

toujours de poser, sans connaître le terrain, des limites qui peuvent

se trouver trop près ou trop loin. Le silence est donc le seul parti

raisonnable.»

Ce langage ne trahissait pas seulement des espérances. Il prouvait

que le roi commençait à les croire fondées, et leur réalisation

prochaine. C'était l'avis de ce qui restait encore d'émigrés à

Londres. Ils voyaient déjà la France se rouvrir pour eux. Ils y

rentreraient à la suite des armées étrangères, non assurés sans doute

de trouver en elles des instruments de restauration, mais, avec la

certitude qu'en dépit de leur mauvais vouloir pour les Bourbons, les

puissances auraient la main forcée par le peuple. Celui-ci, délivré

du joug impérial, rendu à lui-même, réclamerait et obtiendrait le

rétablissement de son souverain légitime.

Dans l'entourage immédiat du roi, où les lettres de Joseph de Maistre

étaient connues, cette surexcitation atteignait le comble. Louis

XVIII et Blacas étaient peut-être les seuls à se rendre compte

des difficultés susceptibles de retarder un dénouement heureux.

Blacas croyait au succès sans toutefois en préciser l'époque. Le

24 novembre, il écrivait à Joseph de Maistre: «Les événements se

succèdent avec une telle promptitude, que nous devons espérer de

voir enfin arriver ceux que nous attendons, et il faut convenir que

les succès des Russes, que la retraite forcée de Buonaparte, dont on

peut calculer les suites, que les avantages de lord Wellington, et

les mouvements de Paris, qui font si bien connaître les dispositions

de la France, doivent soutenir cet espoir. J'aime du moins à le

conserver, et à voir dans les opérations futures des armées russes,

les événements décisifs qui réduiront le Corse aux plus dangereuses

extrémités.»

Mais le comte d'Artois et ses fils, le duc de Berry surtout, auraient

voulu partir sur-le-champ pour se rendre au quartier général des

alliés; ils conseillaient au roi de se mettre en route, lui aussi,

pour le continent, en emmenant les prisonniers français internés en

Angleterre, à l'aide desquels, en dépit des sanglants souvenirs de

Quiberon, ils prétendaient former le noyau d'une armée royaliste. Les

nouvelles qui se succédaient, sans qu'on pût du reste en affirmer

l'authenticité,--la capture du prince Eugène de Beauharnais, la

mort de Napoléon, d'autres aussi peu exactes,--enfiévraient leur

impatience, dont le roi s'appliquait à modérer les excès. «La

nouvelle est certes fort probable, écrivait-il à Blacas, à propos

du prétendu trépas de l'empereur; mais, comme ni vous, ni moi n'y

croyons, gardons-nous de la répandre.»

Le 20 décembre, Blacas s'étant rendu à Londres pour quelques jours,

il l'invitait à prêcher la sagesse. «Toutes les têtes fermentent,

et je n'en suis pas surpris; car malgré ses cheveux gris, la

mienne en a aussi sa part. L'un voudrait qu'avec les équipages

des Russes, je passasse _illico_ en France; l'autre, que me fiant

aux seuls prisonniers, je débarquasse à leur tête. Au travers de

tout cela, je regrette qu'au lieu d'équipages qui, dit-on, font

au besoin le service de terre, mais qui ne sont pas pour cela de

véritables troupes, il ne soit pas arrivé trente mille hommes qui

le soient; alors on aurait beau jeu, et on ne l'a pas en ce moment,

tout favorable qu'il est. Préparons donc, je l'ai déjà dit, cette

expédition; voilà à quoi nous devons travailler, tant ici qu'à

Pétersbourg, parce qu'encore une fois, pour danser il faut des

violons. Vous verrez mardi mon frère, vous verrez le duc de Berry,

bien plus chaud que lui, vous verrez peut-être le duc d'Angoulême qui

ne l'est pas moins que son frère, restez dans cette ligne avec eux.

«Il est un point, cependant, sur lequel je crois devoir céder au cri

général. Mon frère vous communiquera une note que j'ai rédigée, et

qui n'est, sauf ce que les circonstances ont amené, qu'un extrait

de la déclaration de 1804. Je pense qu'on pourrait essayer de les

répandre toutes deux, l'une pour ceux qui n'aiment pas les longues

lectures, l'autre pour ceux qui n'en sont pas effrayés.

«Je ne demande pas mieux que de croire à la capture de M. de

Beauharnais; mais, je suis tout à fait incrédule sur la mort

du Corse: un tel événement serait, je ne sais comme, répandu

sur-le-champ partout. Je lisais l'autre jour, dans Tite-Live, que

trois jours après la défaite de Persée, on en parlait à Rome, tandis

que les envoyés de Paul-Émile n'y arrivèrent que le treizième jour;

la nouvelle était sans doute importante; mais, celle-ci le serait

bien autrement. Adieu.»

Blacas, on l'a vu, ne se hâtait pas de chanter victoire, et,

lorsqu'il s'efforçait de contenir l'ardeur irréfléchie et les

enthousiasmes prématurés, il obéissait tout autant à sa propre

impulsion qu'aux ordres du roi. Il restait encore convaincu que la

victoire n'était ni aussi prochaine, ni aussi facile à remporter

qu'on le croyait autour de lui. Il y voyait des obstacles, et il en

faisait l'aveu à son infatigable correspondant, Joseph de Maistre; il

ajoutait:

«Par quel admirable coup d'autorité Sa Majesté la Providence vient

de briser, avec les décombres de Moscou, ces fameuses murailles de

granit que le choc des armées les plus formidables avait trouvées

inébranlables! La rapidité de vos récits m'a rendu encore plus

frappant le tableau de cette heureuse révolution.

«... Combien je sens plus que jamais, mon cher comte, le besoin que

j'aurais de me retrouver auprès de vous! Vos lumières, vos sages

avis suppléeraient à tout ce qui me manque. Il faudrait un homme

d'un génie supérieur, à la place que j'occupe, et je le cherche

inutilement.... Aidez-moi de vos idées, de votre esprit, de vos

conseils.»

De la réponse de Joseph de Maistre à l'appel de Blacas, nous n'avons

à retenir que son refus à la demande d'un projet de déclaration,

qui lui était adressée: «Malgré mon dévouement à la cause et aux

personnes, _je demeure immobile et ma plume glacée_.» Et pour motiver

ce refus, il rappelait ce qui s'était passé quelques années avant.

D'Avaray lui avait alors envoyé de Mitau un projet de manifeste, en

l'autorisant «à couper, à tailler, à changer, à ajouter». Il s'était

mis à l'oeuvre aussitôt. Mais, pas une seule de ses corrections

n'avait été maintenue, «et nous différâmes si capitalement que tout

aurait fort bien pu finir par une brouillerie si nous n'avions été

invinciblement retenus par le même zèle et les mêmes intentions.»

À ce malheureux essai avait survécu en lui une répugnance à peu

près invincible, à se mêler de ces sortes d'affaires, «d'autant

que celles qui concernent la souveraineté ne ressemblent point aux

autres. L'expérience m'a appris que les souverains ont une manière

d'apercevoir les choses toute différente de la nôtre, et quoique, en

leur qualité d'hommes, ils puissent se tromper tout comme nous, je

crois cependant que le cas est infiniment plus rare que ne le pense

assez souvent notre impertinence. Je crois beaucoup à l'instinct

royal (je dis ainsi; dites autrement si vous voulez). Aussi, l'une

des idées auxquelles je tiens le plus fortement, c'est qu'il faut

bien, lorsqu'on y est appelé, avertir loyalement l'inclination des

princes de prendre garde à elle; mais, qu'il ne faut jamais lui faire

la plus légère violence, quand même on le peut.»

IX

LES ENVOYÉS DE LOUIS XVIII EN SUÈDE ET EN RUSSIE

Lorsque Blacas reçut cette réponse, en date du 2 avril 1813, le

souffle belliqueux dont on a vu le comte d'Artois et ses fils

embrasés passait sur la cour d'Hartwell. Si le prince de Condé ne

s'associait pas à ces ardeurs, c'est qu'il venait d'être cruellement

frappé par la mort de sa femme. Elle était morte le 28 mars, à

Wimbledon, où elle fut inhumée. «Ah! ma chère fille, écrivait Condé

à la princesse Louise, quelle horrible perte vient d'éprouver votre

malheureux père! J'ai perdu hier ma plus tendre amie qui, pendant

cinquante ans, avait fait le bonheur de ma vie. J'espère que vous

lui donnerez quelque regret, car je peux bien vous répondre que vous

n'avez jamais eu qu'à vous louer d'elle pour tout ce qui pouvait vous

plaire et vous intéresser. Je vous épargnerai des détails qui sont

déchirants pour des âmes sensibles. Mais, je puis vous certifier que,

bien avant d'être en danger, elle a demandé ses sacrements avec une

ardeur de foi et de religion, qui vous aurait édifiée, et qu'elle

les a reçus avec la dévotion la plus ferme et la plus touchante.

C'est ce qui me porte plus que jamais, ma chère fille, à exécuter

plus tôt que plus tard le projet que j'avais toujours eu de vous

aller voir ce printemps, et je crois ne pouvoir mieux prendre mon

temps, qu'en allant mêler mes prières aux vôtres dans la semaine

sainte; mandez-moi promptement si je peux trouver un asile chez votre

portier, ou dans un village très _prochain_ de votre séjour, le

samedi de la semaine sainte de la Passion, pour y passer la semaine

jusqu'au lundi de Pâques. Si cela ne se peut pas, je prendrai

un autre arrangement. Répondez-moi tout de suite, et plaignez ma

chère fille, le plus malheureux des princes, des époux et des

grands-pères.» La lettre que Condé écrit à son fils n'est pas moins

désespérée: «Tout, tout est perdu pour moi; et l'abondance de mes

larmes, ne me permet plus que d'avoir à les verser dans le sein d'un

fils, qui me fut toujours cher, et qui me le devient encore davantage

par l'excès de mes malheurs.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 45 / 48 段