Espagne? Si l'on nous avait dit ici, pendant que nous étions à nous
apitoyer sur l'état des choses:--Dans six mois, votre ami Napoléon
perdra cinq ou six batailles de suite; on lui prendra quatre ou cinq
de ses généraux, on lui fera des prisonniers par cinq ou six mille.
Où est-ce que tout cela se passera? Nous aurions dit: En Pologne
ou en Allemagne. Les nations y auront vu clair. Les princes seront
d'accord, etc. etc. Alors si le prophète nous avait dit:--_Nieton_;
tout cela se fera par des paysans espagnols, n'est-ce pas, mon
cher comte, que nous aurions été bien ébahis? Que je regrette de
ne pouvoir parler de toutes ces merveilles avec vous! Au reste,
je tremble comme un roseau dans la crainte que toute cette belle
affaire ne finisse mal. Nous ne manquons pas, comme vous pouvez
bien l'imaginer, de gens qui nous prouvent par bons et beaux
raisonnements que l'Espagne doit nécessairement plier. J'aime à
croire tout le contraire. Je ne veux point trop me flatter; mais,
quant à la possibilité, j'y crois fermement; je vais même jusqu'à
la probabilité. Que de choses, monsieur le comte, peuvent naître de
cette Espagne!
«Vous serez tombé des nues en apprenant le voyage d'Erfurth. Ici,
tout s'est ébranlé pour l'empêcher; tout a été vain. Personne,
dit-on, n'a été plus éloquent que la grande-duchesse Marie (Weimar).
C'est que l'excellente dame en a tâté. L'empereur en est toujours
venu au grand mot:--J'ai donné ma parole. Mais voici qui est
remarquable, il a ajouté:--Je l'ai donnée quand il était heureux.
Je ne puis la retirer à présent qu'il est dans le malheur. Dans
ce dernier mot, je lus toutes les nouvelles d'Espagne que nous ne
savions point encore. J'espère cependant que ce voyage ne produira
pas tout le mal qu'on craignait.»
Les jours et les mois s'écoulent; les événements se succèdent,
imprévus, émouvants, vertigineux; Joseph de Maistre continue à les
commenter. Tout ce qu'il craint, tout ce qu'il espère, il le dit,
s'estimant heureux, à l'en croire, d'être là où il est, séjour qui
lui paraît délicieux quand il songe au reste de l'Europe, «ou, si
vous voulez, à l'Europe, car il n'est pas bien clair qu'ici nous y
soyons.»--«Dieu veuille que l'incendie ne vienne pas jusqu'à nous!
écrit-il en août 1809; en attendant, au moins, ce poste vaut mieux
que beaucoup d'autres. Que de belles choses a fait encore l'aimable
Corse depuis que nous nous sommes séparés!»
Le 24 décembre 1809, la note est plus sombre.
«Je dirai comme vous, cher et aimable ami: hélas! que vous dirai-je?
En effet, que peut-on dire au milieu de ce renversement universel
dont nous sommes les témoins et les victimes? Vous avez vu la
puissance autrichienne disparaître en trois mois, comme un brouillard
du matin. A-t-on jamais rien vu d'égal à six armées commandées par
six princes, tous grands généraux et tous d'accord; à cette invasion
de l'Italie, avant d'être sûr de rien en Allemagne; à cette armée
de Ratisbonne qui ne sait pas où est Buonaparte (vrai au pied de
la lettre) et qui est écrasée en un instant, pendant qu'une armée
de quarante mille hommes écoute tranquillement le canon de l'autre
côté du Danube et demande ce que c'est; à ce général qui laisse
traverser un fossé appelé Danube sans tirer un coup de fusil sur les
traverseurs, qui se retranche de l'autre côté et se laisse tourner,
etc., etc.? Enfin, mon cher comte, miracles, miracles et toujours
miracles. Il faut s'envelopper la tête comme César et laisser frapper.
«... Je ne sais si c'est à M. le comte d'Avaray que j'écrivais un
jour: L'or ne saurait couper le fer. Je ne m'en dédis pas: voyez le
Tyrol! voyez l'Espagne! C'est une vérité qui ne doit certainement
pas humilier les souverains. Mais, je ne veux point m'embarquer dans
cette dissertation. L'édifice élevé par Buonaparte tombera sans
doute. Mais quand? Mais comment? Voilà le triste problème. Le plus
sûr est de compter sur une longue durée, car le monde entier est
modifié par cette épouvantable révolution, et des ouvrages de cette
espèce ne se défont pas en huit jours.
«Parmi tous ces miracles, le plus grand de tous ces miracles, c'est
l'inconcevable aveuglement des princes qui jamais n'ont vu comment il
fallait attaquer la révolution. Non seulement ils ont laissé égarer
les yeux des Français; non seulement ils n'ont jamais voulu les fixer
sur un objet unique; mais ils ont fini par prendre en aversion cet
objet unique, et, au lieu de l'élever de toutes leurs forces pour le
rendre visible au loin, ils n'ont rien oublié pour l'enterrer.»
Dans la même lettre, on lit ce post-scriptum:
«J'ai appris, mais sans détails, les changements qui se sont faits
chez vous. J'ai su que vous étiez chargé des fonctions les plus
honorables et les plus fatigantes. Tant pis pour vous, cher comte,
mais tant mieux pour votre maître. J'honore beaucoup la fidélité et
le dévouement de votre prédécesseur; mais, il était excessivement peu
fait pour les affaires que vous faites, vous, à merveille. Vous aurez
beaucoup de peine sans doute; mais cette peine est noble, honorable
et digne de vous.»
À la date où Joseph de Maistre se réjouissait de voir Blacas prendre
la direction des affaires du roi, la santé de d'Avaray l'avait
contraint au suprême sacrifice que, depuis un an, la présence à
ses côtés d'un collaborateur lui permettait de reculer, en lui
donnant l'illusion que, de la petite maison de Chelsea, d'où il
ne sortait plus qu'accidentellement, il était encore utile à son
maître. Effrayés par les progrès de la maladie qui ravageait son
corps épuisé, les médecins, non contents de lui ordonner le repos
le plus absolu, conseillaient en outre un climat moins pluvieux et
moins humide que celui d'Angleterre, plus chaud et plus salubre que
celui même d'Italie. C'est dans l'île de Madère qu'ils voulaient
voir le malade se fixer. De leur ordonnance, il n'acceptait encore
qu'un article, celui qui prescrivait le repos; il repoussait l'autre,
qui le condamnait à vivre loin du prince auquel il avait consacré
sa vie et auprès duquel il craignait de ne pouvoir revenir. Mais, à
quelques mois de là, le mal qui le minait, les conseils attristés de
son maître, ceux de Blacas, allaient avoir raison de sa résistance et
l'obliger à se soumettre aux prescriptions médicales.
Tout est déchirement dans son âme, à cette étape de sa vie qui sera
la dernière. Il faut quitter ce qu'il a le plus aimé, renoncer à être
le témoin du grand jour dont il n'a jamais désespéré et qui verra
Louis XVIII rentrer triomphant dans sa capitale, aux acclamations
de son peuple. Lorsqu'à la veille de son départ, le roi en larmes
le serre dans ses bras, d'Avaray qui fait effort pour contenir les
siennes, afin de ne pas dramatiser la tristesse de ses adieux,
pressent qu'il ne le reverra pas, et, dans un élan de coeur, il le
recommande au dévouement de Blacas.
Le 23 août 1810, après avoir attendu pendant toute une semaine les
vents favorables, il s'embarquait à Falmouth, accompagné d'un jeune
secrétaire, le comte de Pradel, dont, en peu de temps, il avait gagné
l'affection, et du vieux domestique qu'il appelait son «fidèle
Potin».--«Adieu, mon cher comte, mande-t-il à Blacas, au moment où
le navire va mettre à la voile. Je suis, avec le sentiment du plus
profond dévouement, aux pieds du roi et de son auguste famille.»
Si le comte d'Avaray avait abandonné la direction des affaires du
roi quelques années plus tôt, son départ eût été considéré parmi
les émigrés comme un événement d'importance. Ceux qui jalousaient
sa faveur et attribuaient, les uns à sa modération relative, les
autres à l'intransigeance de ses principes, l'échec des tentatives
royalistes depuis quinze ans, se fussent réjouis, tandis que ses
admirateurs auraient déploré l'effacement d'un conseiller qui, même
lorsqu'il s'était trompé, n'avait jamais eu en vue que l'intérêt de
son maître, et dont toute la conduite attestait le désintéressement.
Mais, au moment où il quitte la scène sans que l'on puisse espérer
ou craindre de l'y voir revenir, Louis XVIII n'est pas seulement
condamné à l'inaction par les circonstances qui semblent se liguer
pour lui fermer le chemin de son royaume, il l'est aussi, comme nous
l'avons dit, par les Cabinets européens qui ne croient pas plus
au rétablissement des Bourbons qu'ils ne le souhaitent. La pauvre
cour d'Hartwell est tombée dans un calme morne et mélancolique, où
l'on pourrait voir la preuve d'un renoncement total à d'anciennes
espérances, reconnues irréalisables, si l'on ne savait qu'en dépit de
malheurs accablants, Louis XVIII, a conservé sa foi dans le triomphe
de ses légitimes revendications. Le changement survenu dans son
conseil passe inaperçu, même en Angleterre, inaperçu à ce point, que
dix mois plus tard, le prince de Galles, récemment proclamé régent,
invitant les princes de la maison de France à une fête qu'il doit
donner au jour anniversaire de la naissance de son père, le roi
Georges III, fait porter une invitation au comte d'Avaray.
«Il s'est passé quelque chose de fort singulier, écrit Blacas à son
prédécesseur. M. le régent avait oublié que vous étiez à Madère et
avait chargé le général Hamond de vous chercher à Londres et ensuite
à Hartwell. Effectivement, ne vous ayant pas trouvé à Londres, il
est venu ici, vous a demandé. On a cru qu'il voulait parler du duc
d'Havré, et on l'a conduit chez lui ... On est venu aux explications,
et le fait a été éclairci.»
Cet incident, d'autres encore, non moins révélateurs que celui-ci de
l'indifférence et de l'oubli dont est l'objet la cour d'Hartwell,
ne permettent pas de s'étonner du caractère de la correspondance
de Blacas à cette époque. Les lettres qu'il écrit à de Maistre et
aux rares agents royalistes répandus à l'étranger, ne s'alimentent
guère que de discussions purement platoniques sur les événements, de
réflexions plus ou moins judicieuses sur les hommes ou les choses.
Le 4 mars 1810, lorsque commence à se répandre la nouvelle du
prochain mariage de Napoléon avec l'archiduchesse Marie-Louise, il
écrit à son illustre ami: «On nous menace d'un mariage qui me fait
frissonner. Une descendante de saint Louis! Une petite-fille de Louis
XIV! Mon sang se glace ... Personne ne lui rappellera-t-il que quand
on proposa à l'infante Charlotte d'épouser César Borgia, duc de
Valentinois, elle répondit:
«--Je ne veux pas épouser un sanguinaire, un assassin, infâme par sa
naissance, et plus infâme encore par ses forfaits.»
À propos de ce «fatal mariage», de Maistre écrira l'année suivante:
«Vous savez bien que le cuivre seul et l'étain seul ne peuvent faire
ni canon ni cloche, mais que les deux métaux réunis les font très
bien. Qui sait si un sang auguste, mais blanc et affaibli, mêlé à
l'écume rouge d'un brigand, ne pourrait pas former un souverain?
Voilà la pensée qui m'a souvent assailli depuis la déplorable
victoire remportée sur la souveraineté européenne par le terrible
usurpateur.»
Le 9 avril 1811, Blacas engage de Maistre à travailler au
rétablissement des liaisons qui n'auraient jamais dû cesser d'exister
entre la Russie et l'Angleterre, et l'invite à en parler au comte de
Romanzoff. «La Russie n'a rien ici à rendre ou à demander. Il en est
de même de l'Angleterre, qui donnera à la Russie tous les subsides
dont elle aura besoin, pour une guerre qui sera la conséquence de
la paix, si elle consent à renouveler un traité de commerce qui a
subsisté vingt années à l'avantage des deux pays, et l'on peut dire
que ces vingt années ont été l'époque la plus florissante de la
Russie.»
Un peu plus tard, à propos des malheurs de la Papauté, de Maistre,
dans une lettre à Blacas, a parlé avec irrévérence des quatre
fameuses propositions gallicanes de 1682, «le plus misérable chiffon
de toute l'histoire ecclésiastique.»--«Je cache votre lettre aux
regards de Bossuet dont le portrait est dans ma chambre, lui
répond Blacas. Mais, où avez-vous vu le repentir et le désaveu de
Louis XIV?» Et un débat s'engage qui donne lieu à de longues et
intéressantes missives sans rapport avec les affaires politiques du
roi, que la force majeure relègue à l'arrière-plan.
Elles tiennent encore moins de place dans les lettres que Blacas
envoie à «son cher duc d'Avaray». Le sachant écrasé par la maladie et
par la douloureuse séparation qui en est la suite, il l'entretient
le moins qu'il peut de ce qui pourrait l'attrister, l'assombrir, et
cherche surtout à le distraire en multipliant les détails sur les
faits et gestes des princes et des personnes de leur société: Le roi
a eu un douloureux accès de goutte.--Monsieur et le duc de Berry sont
allés chasser chez lord Seveton.--Melchior de Polignac est venu faire
signer par le roi le contrat de son mariage avec Mlle Le Vasseur de
la Touche, nièce d'Édouard Dillon. Le père du marié est toujours en
Russie. La goutte l'a mis dans un état affreux. La comtesse Diane
est sourde à ne pas entendre un coup de canon.--Mmes de Narbonne et
de Damas sont aux bains de mer.--Le duc de Grammont a eu la jaunisse
à son retour des eaux.--Les gazettes avaient annoncé la mort de
l'émigré comte de Langeron, général au service de la Russie. La
nouvelle était fausse.--Le duc de Queensberry, qui vient de mourir,
a laissé quelque chose à toutes ses connaissances. Mlle de Dortans,
petite-fille d'un Hamilton, a eu mille livres sterling, ce qui est
peu. Mais, on a tenu tant de propos sur les dames auxquelles il a
laissé, qu'elle est très aise de n'avoir pas eu davantage.--Le roi a
visité le château de Warwick et la ville de Manchester. Il est revenu
enchanté de son voyage.
Et au milieu de ces détails qui relèvent de la chronique mondaine
et ne sont intéressants que parce qu'ils nous initient à la vie
des rares émigrés restés en Angleterre avec la famille royale,
cette piquante observation qui nous révèle en Blacas le souci de
l'étiquette: «L'archevêque de Reims doit me donner une lettre
pour vous. À propos de lui, vous m'en avez adressé une que je
lui ai remise, sur l'adresse de laquelle était: _à Monseigneur
l'Archevêque_, etc. Il aurait trouvé très naturel que vous lui
eussiez écrit à _Monsieur l'Archevêque_. Dans le fait, si ce n'est
pour vous, c'est pour vos pairs que vous vous devez de ne pas donner
du _Monseigneur_ aux évêques, ni dans les lettres, ni sur le couvert.
Je tâcherai de me procurer un petit protocole du style employé par
les ducs dans certaines occasions, pour vous l'envoyer. Le roi me
remettra une lettre pour vous, et j'en attends du duc d'Havré.»
VII
MORT DE LA REINE ET DU DUC D'AVARAY
Le 18 novembre, la correspondance prend subitement un ton plus grave.
La lettre que Blacas écrit ce jour-là au duc d'Avaray lui annonce la
mort de la reine, qui a succombé, le 12, à une hydropisie, «suite
de la maladie noire dont elle était attaquée depuis si longtemps.»
Obligée de s'aliter le 5, dès le lendemain elle s'est sentie perdue.
Elle a demandé à se confesser et à recevoir les derniers sacrements.
L'archevêque de Reims les lui a administrés en présence du roi,
de la duchesse d'Angoulême et de toute la maison. Le 8, le comte
d'Artois informé de l'état de la reine est arrivé à Hartwell, et,
successivement, ses deux fils qu'on est allé prévenir chez lord Moira
où il étaient à la chasse, le prince et la princesse de Condé, le duc
de Bourbon. Le 10, la malade s'est trouvée si mal, qu'elle a demandé
à l'archevêque de lui réciter les prières des agonisants. Blacas, qui
donne à d'Avaray ces détails, continue ainsi:
«Elle appela ensuite auprès de son lit le roi, qui, depuis quatre
jours, ne quittait pas un instant la chambre de la reine, pour le
remercier, dans les termes les plus touchants, de tous les soins,
de toutes les attentions qu'il n'avait cessé d'avoir pour elle, et
elle lui fit ensuite des excuses pour les chagrins, pour les peines
qu'elle avait pu lui causer, le priant de les lui pardonner et de
croire que son coeur n'avait été pour rien dans ce qu'elle avait pu
faire qui l'eût affligé. Elle fit après cela approcher Madame et
Monseigneur; elle les bénit de la manière la plus tendre et la plus
attendrissante, leur souhaitant tous les bonheurs qu'ils méritaient
en leur disant:
«--Mes enfants, car je vous ai toujours regardés comme tels,
continuez à vivre comme vous le faites; soyez résignés aux volontés
de Dieu et soumis aux ordres du roi. Recevez ce dernier avis avec ma
bénédiction.
«La reine, ayant appelé ensuite M. le duc de Berry, l'engagea à
changer de conduite, en lui faisant, sur celle qu'il tenait et sur
celle qu'il devrait tenir, une exhortation vraiment admirable. Enfin
Sa Majesté, s'adressant à Monsieur, lui parla de la fin prochaine
qu'elle allait faire.
«--Je vais paraître devant Dieu, lui dit-elle; j'ai un terrible
compte à lui rendre de mes actions; je redoute sa justice; mais je
compte sur sa miséricorde.
«Dans la journée, elle fit au duc d'Havré des excuses pour tous les
moments d'impatience qu'elle avait eus contre lui, et parla dans le
même sens à presque tous ses gens et avec une telle bonté, une telle
sensibilité, que je les ai tous vu fondre en larmes et qu'il n'existe
personne dans la maison qui ne regrette sincèrement, et qui ne pleure
encore cette excellente princesse, qui n'a été véritablement connue
et appréciée qu'au dernier moment.
«La veille de sa mort, elle disait à Madame qui lui rendait les soins
les plus assidus:
«--Mon coeur, ne m'aimez pas autant. Et elle l'engageait à aller
se reposer en lui disant:--Si je me trouve plus mal, je vous ferai
appeler. Soyez tranquille, vous me reverrez encore.
«Le 10, à quatre heures après-midi, elle fit prier le roi de se
retirer, ne voulant pas qu'il fût témoin du triste spectacle
qu'allait lui causer sa mort. Cependant, vers le soir, elle se
trouva un peu soulagée; elle fut mieux la journée de dimanche; celle
du lundi fut si bonne, qu'elle donna quelque espoir et que le médecin
croyait qu'elle pourrait du moins vivre encore plusieurs semaines.
Mais la nuit fut très mauvaise, et le matin à sept heures, quand le
roi se rendit chez elle, elle lui dit:
«--C'en est fait; je finis.
«Cependant les médecins trouvèrent qu'elle reprenait des forces et
engagèrent le roi à se promener un moment dans le parc après la
messe. Sa Majesté sortit effectivement; mais, à peine était-elle
hors du château, que l'état de la reine empira au point qu'on fut
chercher le roi, et qu'elle n'existait plus quand il rentra dans son
appartement. Monsieur, qui était auprès de son lit, lui a fermé les
yeux. Le roi voulut encore entrer dans la chambre de la reine; Mme
de Narbonne put seule l'en empêcher en lui parlant des dernières
volontés de son auguste épouse. Il se rendit à la chapelle, pénétré
d'une douleur aussi vivement sentie que difficile à exprimer.»
Quelques instants après, sur les instances de son frère et de sa
nièce, le roi «dans un état d'accablement et de douleur impossible à
décrire,» suivi de toute sa famille, du duc de Grammont et du comte
de Blacas, quittait Hartwell pour se rendre à Wimbledon, où le prince
de Condé lui offrait sa maison. Le duc d'Havré restait à Hartwell,
chargé de tout régler et de tout ordonner en vue des funérailles.
Elles eurent lieu à Londres, en grand apparat, la semaine suivante.
Le corps de la reine avait été exposé en chambre ardente trois
jours durant. Elle fut inhumée provisoirement à Westminster, et
devait y rester jusqu'au jour prochain où elle serait transportée
en Sardaigne, conformément à sa volonté[88]. «Le chagrin du roi est
toujours le même, écrit encore Blacas. Rien ne peut le distraire. Il
est obligé de prendre de l'éther tous les soirs pour pouvoir reposer.
Il est changé d'une manière effrayante, et je ne puis vous dire, mon
cher duc, combien je suis inquiet, tourmenté et malheureux de l'état
de notre cher maître. L'impression que lui ont faite les derniers
moments de la reine est incroyable.»
[Note 88: La pompe onéreuse donnée à ces funérailles fut généralement
blâmée en Angleterre. Les ministres ne voulurent payer qu'une part
des frais qu'elles avaient occasionnés, et, à la suite de débats
pénibles, celle qui restait au compte de Louis XVIII s'éleva encore à
plus de mille livres sterling.]
Le roi était depuis trente-six heures à Wimbledon, lorsque, dans
la matinée du 14 novembre, on y apprit à l'improviste l'arrivée à
Yarmouth du roi de Suède. Chassé de ses États par une révolution
militaire qui l'avait contraint d'abdiquer en faveur de son oncle,
jadis régent du royaume, pendant sa minorité, Gustave IV venait,
sous le nom de comte de Gottorp, demander asile à l'Angleterre. Sur
l'ordre de Louis XVIII, Blacas partit sur-le-champ pour aller offrir
ses services à ce nouveau proscrit qui, au temps de sa puissance et
à l'exemple de son père, avait embrassé avec ardeur la cause des
Bourbons. Il le rencontra au château de Braxted près Colchester, où
une respectueuse hospitalité lui avait été offerte.
--Je ne doute pas, Sire, lui dit-il, que la cour de Saint-James ne
fasse pour Votre Majesté ce qu'elle a fait pour le roi de France.
Mais, en attendant, tout ce qui est à mon maître est à la disposition
de Votre Majesté, et tous les Français fidèles sont à vos ordres.
Le roi lui sauta au cou et l'embrassa les larmes aux yeux, en le
remerciant d'avoir prévenu ses désirs. Il n'en avait d'autre que de
se rendre auprès de Louis XVIII et d'accepter un asile chez lui.
--Je croirai avoir retrouvé une famille. Je suis seul et n'ai pour
toute suite qu'un domestique. Une chambre me suffira, et auprès
du roi, je serai heureux. Je ne puis d'ailleurs gêner personne,
maintenant que je ne suis plus que le comte de Gottorp. Je veux
être traité comme tel; j'ai renoncé à la Suède et aux Suédois, que
je tiens pour indignes de moi depuis qu'ils ont laissé les rebelles
porter la main sur ma personne, sans qu'aucun d'eux ait élevé la voix
en ma faveur ni tiré l'épée pour me défendre.
Blacas reste auprès du roi de Suède durant cette journée. Le
lendemain, arrive un envoyé du gouvernement britannique. Il a pour
mission d'empêcher Gustave IV de se rendre à Londres, et proteste
lorsqu'il apprend que le voyageur accepte l'hospitalité de Louis
XVIII. Leur réunion fera croire à des projets que l'Angleterre ne
saurait approuver. Le roi s'emporte; il déclare que s'il ne doit pas
être libre de ses volontés, il repartira pour le continent. Blacas
le calme et obtient de lui qu'il attendra à Braxted le résultat des
démarches qui vont être faites auprès des ministres anglais. Tout
s'arrange enfin; les ministres cèdent et consentent à la réunion des
deux princes.
«Le 23, au matin, il arrive à Wimbledon, seul, dans un post-chaise à
deux chevaux, n'ayant pour suite que son sabre et pour escorte deux
pistolets, car le domestique qui est à présent toute sa maison ne
vient que longtemps après lui. Notre maître était entouré de toute
sa famille, et le roi de Suède semblait se croire au milieu de la
sienne. Depuis lors, il a toujours été de même, plein d'attention
pour tout le monde, parlant toujours avec noblesse, avec dignité,
froid, mais touché des moindres soins ... Il est venu de Wimbledon
ici (Hartwell) avec le roi. Il occupe la chambre bleue; mais,
l'appartement de la reine va être préparé pour lui. Je vais tâcher
de me procurer un cheval de selle, parce que je sais qu'il aime à
monter à cheval; et comme également il aime la musique, j'ai demandé
à Londres un piano forte. Je crains, malgré nos soins, qu'il ne reste
pas très longtemps en Angleterre. Le climat lui déplaît, et les
premières difficultés qu'il a éprouvées lui avaient donné beaucoup
d'humeur. Il a refusé le traitement que le gouvernement lui a offert,
ainsi qu'un appartement dans le château d'Hampton-Court, qui lui a
été proposé.»
Gustave IV passa trois mois à Hartwell, et peut-être se fût-il
décidé, malgré tout, à se fixer en Angleterre, s'il n'eût constaté,
à divers traits, que le gouvernement souhaitait qu'il abrégeât son
séjour. «Tout le monde est pour lui d'une injustice atroce,» disait
Blacas. On essayait de le faire passer pour fou, et les témoignages
de respect et d'affection qu'on lui prodiguait à Hartwell ne le
consolaient pas «des procédés inqualifiables» dont il était l'objet
de la part du gouvernement. Ils le décidèrent à partir. À la fin de
mars, il s'embarquait à Yarmouth, poursuivi jusqu'au bout, par le
mauvais vouloir des Anglais. Louis XVIII eût voulu qu'un gentilhomme
français, le comte de La Ferronnays, accompagnât le royal voyageur
sur le continent. Mais, le gouvernement anglais s'y opposa, ne
voulant le laisser s'embarquer qu'en compagnie du seul domestique
avec lequel il était arrivé. Sur sa demande, le roi de France lui en
avait cédé un au départ duquel on s'opposa aussi et qui ne parvint
à l'accompagner qu'en se cachant à bord, avec la complicité du
capitaine et en ne se montrant que lorsque le navire eut gagné la
pleine mer.