Enfin, jaloux d'envelopper cette autorisation d'une bonne grâce

éclatante et particulière, le roi envoyait à la future princesse de

Condé ce charmant billet: «Ma cousine (c'est, je crois, la première

fois que j'écris à _Mme la princesse de Monaco_, et, Dieu merci, ce

sera la dernière; ainsi, il faut bien employer le protocole dans

toute sa rigueur), je suis extrêmement sensible au remerciement que

vous me faites. Je n'ai pourtant fait, en cette circonstance, qu'user

de mon droit d'aînesse, et plût à Dieu que je l'employasse toujours

aussi agréablement. M. le prince de Condé sera, j'en suis bien sûr,

heureux par vous; vous le serez par lui et croyez, je vous prie, que

cette idée contribue d'avance, efficacement, à ce bonheur particulier

que vous voulez bien me souhaiter. Sur quoi je prie Dieu qu'il vous

ait, ma cousine, en sa sainte et digne garde.»

Quoique les services de Condé et son long dévouement méritassent ces

réponses, il en fut profondément touché et en remercia le roi avec

effusion. «Je sais depuis longtemps que Votre Majesté possède, plus

que personne, l'heureux talent de doubler le prix des grâces qu'Elle

se plaît à répandre, par la manière obligeante et flatteuse dont elle

veut bien les accorder. Mais, Elle n'en accordera jamais qui soient

plus vivement senties que celles que j'obtiens aujourd'hui, pour

moi personnellement, et pour la personne que j'ai tant de raisons

de chérir. Recevez-en, Sire, mes remerciements les plus sincères.

À tous les moments du jour, mon bonheur redoublera en disant à ma

femme: C'est au roi que nous le devons; elle le sentira comme moi,

et, malgré notre âge, nous éprouverons encore une jouissance, la plus

pure de toutes, en réunissant dans nos coeurs les deux sentiments les

plus doux pour des âmes honnêtes, une tendresse inaltérable et la

reconnaissance la mieux sentie. Tous mes désirs se bornent désormais

à vivre encore assez pour que ma femme (ou un boulet de canon) ne me

ferme les yeux que quand ils auront vu la fin des malheurs de Votre

Majesté.»

Le mariage fut célébré, la veille de la Noël, à minuit, dans la

chapelle de Wamstead house. Les quatre témoins seuls y assistaient.

Les deux enfants du prince de Condé, le duc de Bourbon et la

princesse Louise, qui vivait alors dans la retraite à Badney Hall,

comté de Norfolk, n'apprirent le mariage que le lendemain, par une

lettre qu'il leur avait écrite au moment de conduire à l'autel la

princesse de Monaco. Quant à celle-ci, il semble qu'elle n'ait

attendu que la régularisation d'une union qui ne tirait jusque-là sa

légitimité que de sa durée, pour subir les premières atteintes de la

bronchite chronique qui devait, à quatre ans de là, l'arracher à la

tendresse de son vieux compagnon. Pendant ces quatre années, c'est à

peine, si deux ou trois fois par an, elle se montre chez le roi ou

dans sa propre maison, et son mari paraît ne goûter de plaisir qu'à

partager son existence retirée.

V

L'AFFAIRE D'AVARAY-PUISAYE

Sur ces entrefaites, parmi les incidents de toutes sortes qui

remplissent la vie de Louis XVIII, en surgit un, au commencement de

1809, d'une exceptionnelle gravité. Le comte de Puisaye publiait ses

mémoires. Dans le sixième volume qui venait de paraître, se trouvait

une foudroyante attaque contre d'Avaray, sur lequel il s'efforçait

de se venger de la disgrâce qui, depuis Quiberon, faisait de lui,

aux regards du roi et des princes, un véritable paria. Il accusait

nettement «le favori»: 1º d'avoir voulu le faire assassiner; 2º

d'avoir cherché à détourner, à son profit personnel, les fonds

destinés par la Trésorerie anglaise aux opérations de Bretagne;

3º d'avoir intercepté des lettres adressées au roi; 4º et enfin,

d'avoir dénaturé les rapports relatifs à ces opérations. Il ajoutait

que les deux premiers chefs d'accusation étaient établis par des

écrits de la main de d'Avaray. Les journaux anglais ayant reproduit

ces diffamations, d'Avaray protesta publiquement. Il somma Puisaye

de produire ses preuves s'il en avait. «Je demanderai au roi la

permission de les lui soumettre,» déclara Puisaye dans un avis au

public. Alors d'Avaray écrivit à son maître; il le suppliait de ne

pas rejeter la demande de son accusateur, et de désigner quelques

personnes «dont les sentiments d'honneur et de délicatesse fussent

universellement reconnus» pour recevoir et examiner ces prétendues

preuves.

Le roi ne crut pas un instant à leur réalité. Il connaissait

d'Avaray; il avait apprécié son dévouement, ce dévouement que, loin

de l'affaiblir, les déceptions, les revers, une maladie incurable qui

s'était aggravée avec l'âge, les coups répétés du malheur semblaient

avoir fortifié en l'exaltant jusqu'à l'héroïsme. Depuis longtemps, il

avait saisi toutes les occasions de le proclamer. Les hommages qu'il

lui rendait tiennent une large place dans sa correspondance. Nous

les trouvons, en quelque sorte, résumés dans une annotation de sa

main, laquelle figure sur un état des traitements qu'il faisait à ses

serviteurs. Cet état, dressé en 1807, était destiné à l'empereur de

Russie, que le roi, en prévision de sa mort, suppliait de continuer

ces pensions. À côté du nom de d'Avaray, lequel, en sa qualité de

capitaine des gardes et de maréchal de camp, reçoit par an dix mille

livres, on lit:

«Je lui dois la vie et la liberté. Cette obligation de l'_homme_ est

la moindre de celles du _roi_ à son égard. Je n'ajoute qu'un seul

mot: il ne lui a manqué qu'un Henri IV pour faire revivre Sully. Il

est l'aîné d'une famille nombreuse et dévouée. Son père fut un des

députés à l'Assemblée, qui ont le plus marqué par leur fidélité. Un

de ses frères et un de ses beaux-frères sont morts au champ d'honneur

à Quiberon. Il fit ses premières armes au siège de Gibraltar; il fut

fait colonel à son retour, en récompense de sa conduite valeureuse,

particulièrement à l'affaire des batteries flottantes, où il se

trouva sur la plus exposée au feu de la place, sans que le devoir

l'eût appelé à cette périlleuse attaque. Il a abandonné quatre-vingt

mille livres de rente, auxquelles il était appelé en France, pour

s'attacher à mon malheureux sort. Sa santé est absolument détruite

par l'effet d'une cruelle maladie, fruit de ses fatigues, depuis

quinze ans qu'il est mon compagnon d'infortunes, de travaux et

d'exil.»

Sauf dans ses premières lignes, où il est visible qu'en comparant

d'Avaray à Sully, Louis XVIII a parlé surtout le langage d'une amitié

qui ne sait pas se contenir, cette note me dit que la vérité. Ce qui

est vrai notamment, c'est l'attestation qui s'y trouve, de ce que

coûtaient à d'Avaray les cruelles épreuves de l'exil, dont il avait

toujours tenu à prendre sa part. Une santé compromise par les rapides

progrès d'un mal ancien; des crises fréquentes qui, depuis plusieurs

années, rendaient inhabitables pour lui, durant l'hiver, les pays du

Nord et le condamnaient à des séjours périodiques en Italie; un lent

affaiblissement de ses facultés physiques, qui ne laissait d'activité

qu'à son esprit et à son coeur et le contraignait au repos: tel était

le fruit de sa longue et laborieuse fidélité à la maison de France.

L'opinion qu'avait le roi de son ami ne pouvait donc être ébranlée

par les accusations de Puisaye, pour lequel, depuis longtemps, il

ne professait que défiance et mépris[86]. Il prit violemment parti

pour l'accusé contre l'accusateur, et, loin de se prêter «à arranger

l'affaire», comme le conseillait le cabinet britannique, il entendit

lui donner le plus grand retentissement. Le 6 janvier 1809, au

reçu du livre accusateur, il avait écrit à d'Avaray: «J'ai reçu,

mon ami, votre lettre d'hier; je vous remercie d'avoir assez bonne

opinion de mon courage, pour m'envoyer vous-même l'affreux libelle

dirigé contre vous. Mais, le duc de Lorge me l'avait déjà apporté,

et je me suis mis tout de suite à le lire, car il est nécessaire de

connaître les productions de ses ennemis. C'est à dessein que je

dis ce mot. Les vôtres sont les miens, non seulement de Louis, mais

encore du roi. C'est l'être que de chercher à décrier l'homme qui,

par vingt années des plus signalés services, possède la plénitude de

ma confiance. J'ai donc lu avec dégoût, mépris et indignation ... Un

seul mot de ma part répondra à ces viles attaques ... Je vous déclare

duc et pair de France. Je vous attendrai cependant pour rendre, ainsi

que le commande ma propre dignité, cette détermination publique.

Mais, je ne souffrirai pas un plus long délai.»

[Note 86: Déjà, en 1797, on peut voir, dans les lettres du roi à son

frère, ce qu'il pensait de Puisaye. Le 14 août de cette année, il

écrivait:

«La sagesse de Salomon a présidé à tes entretiens avec lui; mais,

c'est un gaillard aussi retors qu'il y en ait, et je me trompe

fort, ou il voudrait avoir, vis-à-vis de nous, le mérite du

désintéressement, et créer cependant une force de choses qui le fasse

retourner malgré nous en Bretagne. Il ne faut pas un grand effort de

pénétration pour augurer cela; il me suffit d'avoir lu des extraits

de lettres, qu'il m'a envoyés et que je t'envoie à mon tour, car

je le crois très capable de ne vouloir faire qu'à moi l'honneur de

correspondre arec lui. Il faut remédier à cela, et le remède est

bien simple: c'est de suivre la ligne que tu as tracée toi-même, d'y

faire marcher Puisaye: qu'il te rende les comptes qu'il peut avoir

encore à rendre, et qu'il ne renverse pas l'ordre hiérarchique en me

les rendant directement. Il est convenu de tout; ainsi, il ne peut

se plaindre de rien, et certes, les formes que tu sais employer ne

sont pas propres à lui donner des sujets de plaintes. Mais je te

recommande de le veiller comme du lait sur le feu, car il est le

diable.»]

Quant au conseil donné au roi d'accommoder l'affaire, à raison du

tort que de pareilles discussions font à la cause royale, il lui

arrache un cri de révolte: «Les discussions existeraient-elles, si

au lieu d'écouter un misérable dont les vêtements dégouttent du sang

de Quiberon et d'Auray, on eût écouté celui qui seul a le droit de

parler? Accommoder l'affaire! Sans doute, cela serait aisé, même

encore aujourd'hui, car les âmes de boue mordent sans colère. Mais,

si Léonidas eût écouté les propositions de Xerxès, on n'eût pas écrit

sur le rocher des Thermopyles: «Passant, va dire à Sparte que trois

cents de ses enfants sont «morts ici pour obéir à ses lois,» et

celles de l'honneur valent bien celles de Lycurgue.»

Ce langage, l'ardeur que mettait le roi à défendre d'Avaray,

donnaient à la querelle un caractère dramatique. Les royalistes se

divisaient et s'exaltaient. Le roi, supplié par d'Avaray, désigna

douze gentilshommes pour procéder à une enquête: MM. de Coigny,

de Vioménil, de Vaudreuil, de La Chapelle, de Lorge, d'Agoult, de

Rivière, de La Bourdonnaye, de Bourgblanc, d'Outremont, de Bruslart

et de Bar. Cette réunion, dans sa pensée, et il eut soin de le

préciser, ne pouvait pas être un tribunal. «Je n'ai point le droit

d'en ériger hors de France. Si j'étais rétabli sur mon trône,

j'ordonnerais à mon procureur général de poursuivre légalement

l'affaire. Un tribunal instruirait le procès et rendrait un jugement.

C'est ce que la réunion ne peut faire. Elle doit donc s'en tenir

à examiner et vérifier les pièces annoncées par M. de Puisaye et

à m'en rendre compte. Elle doit se borner à me dire: Les lettres

produites comme étant de la main de M. le duc d'Avaray _n'en sont

pas_ (dès lors tout tombe), ou bien: _Elles en sont_, et il résulte

de leur examen que M. le duc d'Avaray a donné l'ordre de faire

assassiner M. de Puisaye.»

Le 17 février, les commissaires se réunirent chez le comte de La

Châtre. Mais, Puisaye ne comparut pas. Une lettre apportée en

son nom vint déclarer qu'il n'était pas sujet français, qu'il ne

communiquerait ses papiers qu'à trois personnes, lorsque le roi

en aurait pris connaissance et décidé s'il ne s'y trouvait rien

de nature à le compromettre. D'ailleurs, Puisaye avouait n'avoir

pas encore ces pièces en mains: «C'est-à-dire, objecta quelqu'un,

qu'elles ne sont pas encore fabriquées.»

Cette fois, le roi laissa éclater sa colère:

--C'est à moi désormais, s'écria-t-il, de prendre les résolutions que

je croirai devoir adopter dans ma sagesse, envers un homme qui, me

déclarant qu'il n'est plus mon sujet, prétend fixer la mesure de ma

confiance à l'égard de ceux, qui se font gloire de l'être.

Cependant, sur les conseils des ministres anglais et sur les

instances de d'Avaray, il consentit à réduire à trois membres la

commission d'enquête. Le duc de Lorge, le comte de La Bourdonnaye

et M. de Bourgblanc se transportèrent chez Puisaye. Ce dernier leur

adjoignit le comte de Jarnac. L'enquête eut lieu. Puisaye, ayant

produit une pièce grave, fut invité à la porter au roi et la lui

soumit. D'Avaray était présent. Il lui fut facile de prouver que sa

signature avait été contrefaite. Puisaye dut se retirer, couvert de

confusion. Le roi chargea, le 1er mars, le comte de La Châtre d'aller

rendre compte de l'incident au marquis de Wellesley, membre du

cabinet anglais:

«Que ce ministre sache que M. de Puisaye a été convaincu, devant

les princes de ma famille, devant moi, et en présence des personnes

les plus recommandables de l'émigration, d'avoir produit un faux à

l'appui des calomnies les plus criminelles contre le duc d'Avaray

et contre moi-même, et, qu'en conséquence, je l'ai fait rayer de

la liste des officiers généraux à mon service. Je désire que vous

profitiez de la circonstance pour voir, d'une manière précise, les

moyens que le gouvernement a pris pour arrêter désormais les libelles

scandaleux que ce scélérat fait annuellement paraître. Ne manquez

pas surtout d'informer le ministre du rôle que M. d'Antraigues a

joué dans cette affaire, afin qu'il puisse juger de la confiance que

mérite un pareil homme. Enfin, vous n'oublierez pas de répéter au

marquis de Wellesley, que mes dispositions ne varieront jamais; que

je considère les intérêts de son pays comme inséparables de ceux de

la France, et conséquemment, des miens propres, et que je ne puis

penser, sans d'amers regrets, qu'on n'ait jamais voulu m'entendre

et particulièrement, en dernier lieu, au sujet de l'Espagne et des

moyens puissants qu'offrait cette crise toute nouvelle pour attaquer

enfin et terrasser la Révolution.»

Non content d'avoir fourni à son ami une occasion de se justifier

en petit comité, le roi voulut revêtir cette justification de plus

de solennité, en déférant l'affaire à son conseil de famille. Il

le convoqua pour le 24 mars. À ce moment, la santé déjà si fragile

de d'Avaray était menacée de nouveau et plus gravement qu'elle ne

l'avait été. Il commençait à comprendre que son zèle serait désormais

insuffisant pour la tâche à laquelle il le consacrait depuis si

longtemps. Sans même attendre que les commissaires désignés par le

roi, pour se prononcer sur les prétendus griefs de Puisaye, eussent

rendu la sentence qui en démontrait la fausseté, il se décida à la

retraite. De Londres où il s'était établi pour mieux tenir tête

à Puisaye, il fit part de son désir à Louis XVIII. Celui-ci ne

s'attendait que trop à cette demande, à laquelle l'avaient préparé

des conversations antérieures. Sa réponse, datée d'Hartwell, le 24

mars, démontre cependant qu'il ne désespérait, pas de voir d'Avaray

revenir auprès de lui.

«Je sors, mon ami, de mon conseil de famille, composé de mon frère,

de mes neveux, de M. le prince de Condé et de M. le duc de Bourbon.

Comme vous le savez, j'y avais appelé MM. l'archevêque de Reims,

le duc d'Havré, le comte d'Escars, de Barentin, le comte de La

Chapelle, le comte de Blacas et d'Outremont. Ce dernier a lu le

rapport de l'examen, fait par mes ordres, des papiers produits

par M. de Puisaye, et, avec la sagacité qui lui appartient, il a

démontré, jusqu'à la dernière évidence, l'imposture et l'absurdité

des inculpations articulées contre vous et contre moi-même. Chacun

des membres, à commencer par mon frère, a déclaré que ce rapport

ne faisait que le confirmer dans l'opinion qu'il a de vous et

dans l'estime qu'il vous porte. J'ai ensuite ajouté qu'ayant, dès

le principe, prononcé la mienne, je n'avais aucun besoin de ce

témoignage pour asseoir mon jugement; mais, que l'amitié qui existe

entre nous, faisant qu'en moi le roi devait se défier de l'homme,

j'avais cru nécessaire de m'entourer des lumières de ceux qui, à

juste titre, méritent le mieux ma confiance; que pleinement satisfait

de ce que je venais d'entendre, et voulant que vous en fussiez

informé d'une manière aussi honorable que les circonstances peuvent

le permettre, je chargeais M. de Barentin, ancien garde des sceaux,

et d'Outremont (qui vous portent cette lettre), d'aller vous exprimer

le sentiment unanime et le mien propre.

«Dès que les trois commissaires auront rédigé le résumé qui doit

fixer définitivement l'opinion publique sur cette criminelle affaire,

et en attendant des temps plus heureux, où un jugement légal pourra

donner un grand exemple, je ferai passer le dit résumé aux ministres

de Sa Majesté britannique, afin d'obtenir leur assentiment à une

publication qui nous est à tous deux également nécessaire. Ce

résumé et le procès-verbal de vérification vous seront remis. Je

n'ai pas besoin de vous dire qu'en terminant, j'ai ordonné, avec

l'applaudissement général, au comte de La Chapelle, de rayer M.

de Puisaye de mon état militaire. De plus, j'ai déclaré que mon

intention était que mes fidèles sujets ne répondissent désormais

que par le plus profond mépris, aux écrits que ce lâche imposteur

pourrait publier.

«Maintenant, mon ami, je répondrai à la demande que vous m'avez faite

de prendre du repos en vous préparant aux remèdes que les médecins

vous ordonnent. Je ne ressens que trop vivement le déplorable état

dans lequel votre santé est réduite après tant de souffrances; mais

j'ai dû attendre encore, avant de vous satisfaire, que son résultat

ne soit plus un secret pour personne; il ne faut pas donner pâture à

la malignité.

«Depuis le 21 juin 1791, combien d'années de tourments, de travaux

communs, de chagrins partagés nous ont rendus l'un à l'autre

nécessaires! Soignez-vous, conservez-moi un ami si précieux; je n'ai

pas besoin d'ajouter que je ne vous laisserai pas perdre de vue

un instant que votre charge et ma juste confiance vous donnent un

double devoir à remplir auprès de moi. Tout ce que je vous demande

pour le moment, c'est d'attendre une quinzaine de jours, ayant

indispensablement besoin de votre présence, pour bien mettre au

courant les serviteurs que je me propose d'employer dans mon cabinet.

Adieu, mon ami, je vous attends avec impatience.»

Tel fut, pour Louis XVIII, le plus grave événement de cette année

1809. Accessoirement à cet incident, s'en produirait un autre qui

rappela douloureusement au monarque proscrit, qu'il vivait sur une

terre étrangère, dépouillé de toute puissance. «Je vous déclare duc

et pair de France,» avait-il écrit à d'Avaray, dans son ardeur à

le couvrir de sa protection. Le cabinet britannique s'émut. Déjà,

il avait refusé au comte de l'Isle le droit de créer publiquement

des chevaliers du Saint-Esprit. Il n'entendait pas davantage lui

laisser créer des ducs. Ce sont là privilèges du pouvoir royal, et,

ce pouvoir, le prince ne l'exerçait pas. Le roi chargea La Châtre

de rappeler que la dignité conférée à d'Avaray l'avait été en 1798;

qu'elle ne constituait donc pas une création, mais une prise de

possession. «Paul Ier ne s'étant pas borné à donner au roi de France

un asile dans ses États, mais lui ayant de plus accordé ce qu'en

terme de droit public j'appelle un territoire, le premier usage que

j'en fis fut de créer d'Avaray duc et pair, en asseyant son duché sur

la terre aujourd'hui lieu du noble exil de ses respectables parents,

à laquelle j'espère un jour donner tout l'éclat que ma propre dignité

comporte. Sa modestie m'arracha la promesse de n'en pas parler

jusqu'à des temps plus heureux; mais, l'infâme Puisaye m'en a dégagé,

et je déclare aujourd'hui ce que j'ai fait, il y a dix ans.»

Lord Liverpool, avec qui la négociation s'était ouverte sur ce sujet,

n'accepta pas l'explication. Vainement, La Châtre observa qu'en se

refusant au désir du roi, le gouvernement britannique aurait l'air

de se déclarer contre lui en faveur de Puisaye; lord Liverpool refusa

de reconnaître le nouveau titre de d'Avaray. «Le résultat de votre

conversation avec lord Liverpool me peine et me blesse sans doute

infiniment, mais ne me surprend en aucune façon. Ce n'est pas le

premier procédé de cette espèce que j'éprouve ici. Il n'y a rien de

plus à faire.» Dès ce jour, d'ailleurs, pour tous les royalistes,

l'ami du roi, malgré le cabinet britannique, n'en fut pas moins duc

d'Avaray et traité comme tel.

Si le gouvernement anglais se montrait intraitable toutes les fois

que Louis XVIII tentait de faire acte de roi, il n'en était pas de

même lorsqu'il s'agissait d'assurer son existence matérielle, et

les refus, que presque toujours on opposait d'abord à ses demandes

d'argent, ne tenaient pas devant des prières nouvelles. Au moment

même où le cabinet venait de contester au monarque sans couronne

le droit de décerner à ses sujets des honneurs et des titres, il

cédait sur la question de son traitement. Elle était en litige depuis

l'arrivée du roi. L'Angleterre, lasse de venir en aide aux émigrés,

marchandait ses secours. Le roi criait misère; il se voyait contraint

de supprimer les pensions accordées par lui à d'anciens et dévoués

serviteurs. Avant de s'y résigner, il envoyait son frère à lord

Hawkesbury. Le comte d'Artois ne parvenait pas à apitoyer le ministre

anglais sur le sort du comte de l'Isle. Mais, ce dernier ne se

tenait pas pour battu. Le 18 mai 1808, il adressait au gouvernement

une requête dans laquelle il rappelait, d'après Mme de Sévigné, les

secours accordés par Louis XIV au roi Jacques II, et réclamait la

réciprocité[87]. À force de persistance et d'obsession, il obtenait

enfin un subside annuel de six mille livres sterling: «Ce que c'est

que de nous, pourtant! écrivait-il le 18 juin 1809. L'objet en

question avait été d'abord estimé dix-sept mille cinq cents livres

sterling, puis dix mille, puis sept mille, et je suis bien aise d'en

avoir six mille. C'est que tout est comparaison et que six valent

mieux que cinq.»

[Note 87: «Lundi, 10 janvier 1689 ... À Saint-Germain où elle

(Éléonore d'Est, épouse de Jacques II) se trouva toute servie comme

la reine, de toutes sortes de hardes, parmi lesquelles était une

cassette très riche avec six mille louis d'or.

«Hier ... le roi envoya dix mille louis d'or au roi d'Angleterre.»

«Lundi, 17 janvier 1689 ... Ils (Jacques II et sa femme) n'ont voulu

que cinquante mille francs par mois et ont réglé leur vie sur ce pied.

«Mercredi, 26 janvier 1689 ... Les Majestés n'ont accepté de tout

ce que le roi voulait leur donner que cinquante mille francs et ne

veulent point vivre comme des rois.»]

Ce traitement et celui de la Russie formaient alors le total des

ressources du roi. C'était suffisant pour vivre, mais non pour

indemniser ses agents de l'intérieur, dont les rangs, de jour en

jour, s'éclaircissaient. Il fallut se résoudre à n'en plus avoir, et

nul sacrifice ne pouvait lui être plus cruel que cette impossibilité

d'entretenir des relations avec son royaume.

VI

JOSEPH DE MAISTRE

À peine installé auprès du roi, Blacas avait repris sa correspondance

avec Joseph de Maistre. Par là, seulement, il pouvait recevoir des

informations de quelque intérêt. Il suffira de brefs emprunts à

ces lettres fiévreuses et vibrantes, pour faire comprendre avec

quelle impatience elles étaient attendues par Louis XVIII, avec

quelle avidité il les lisait. Le 8 octobre 1808, c'est de la guerre

d'Espagne que de Maistre entretient Blacas et de l'entrevue d'Erfurth.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 43 / 48 段