En supprimant, dans la vie du duc d'Orléans, un sujet de

préoccupations aussi propres à la remplir qu'elles étaient

cruelles, la mort de son frère le livrait à l'isolement, et allait

lui rendre plus pesante l'inaction à laquelle les circonstances

le condamnaient. Il semble alors le prévoir et ne vouloir pas

s'y résigner. Tout en lui révèle un ardent désir de combattre,

de témoigner avec éclat de son zèle pour la cause royale et, si

l'occasion lui en est actuellement refusée, de prouver que partout

où il le peut, il se solidarise avec les Bourbons. Ce désir le

conduit de Malte à Palerme, où le roi des Deux-Siciles et sa famille,

chassés de Naples, se sont de nouveau réfugiés. En y arrivant, au

commencement de juillet, il déclare aux souverains vaincus qu'il

vient se mettre à leur service, et il demande une place dans leur

armée.

Il insiste avec d'autant plus d'énergie pour l'obtenir, qu'admis dans

leur intimité, il a distingué leur plus jeune fille, la princesse

Marie-Amélie, alors âgée de vingt-huit ans, soeur de Marie-Christine

refusée, en 1800, au duc de Berry, et tante de Marie-Caroline

encore enfant, que ce prince épousera au lendemain de la seconde

restauration de Louis XVIII. Le duc d'Orléans connaissait déjà de

réputation Marie-Amélie; il a entendu vanter ses vertus, la maturité

de son esprit, sa grâce. En la voyant, il constate que ce qu'on lui

a dit d'elle est encore au-dessous de la vérité; il subit le charme

qu'elle exerce sur tous ceux qui l'approchent; il conçoit l'espoir de

lui plaire, d'en faire la compagne de sa vie, et, pour la convaincre

qu'il est digne d'elle, il se voue à la cause de ses parents. Ils

sont Bourbons eux aussi. En combattant pour eux, il acquerra de

nouveaux titres à la gratitude des Bourbons de France.

À ce moment, les tragiques incidents de la guerre d'Espagne, la

captivité des deux rois et des Infants, le soulèvement de la nation

espagnole contre la tyrannie et les usurpations de Napoléon, ont

décidé le souverain de Naples à envoyer dans ce pays son second fils,

le prince Léopold, pour y exercer l'autorité royale au nom de ses

cousins. Dans cet événement, le duc d'Orléans trouve l'occasion qu'il

cherchait. Sans prendre le temps de solliciter l'agrément de Louis

XVIII, ce dont il s'excusera, il demande à accompagner le prince

Léopold, et à servir dans les armées espagnoles «contre Buonaparte

et ses satellites». Mais, sa requête à peine connue à la cour de

Palerme, de toutes parts, dans l'entourage des souverains, s'élèvent

des protestations. Il apprend qu'on le calomnie auprès d'eux. Pour

entraver et paralyser son zèle, ses ennemis prétendent qu'après

fructidor il a cherché à devenir roi de France, et qu'il n'a pas

renoncé à ce dessein. Sa soumission à Louis XVIII est présentée comme

un acte d'hypocrisie. C'est la reine de Naples elle-même qui lui

fait part, «avec la franchise la plus noble,» des soupçons injurieux

dont il est l'objet. «Il ne m'a pas été difficile, écrit-il à Louis

XVIII, d'en effacer jusqu'à la moindre trace, car la grande âme de

Sa Majesté sicilienne sait triompher de ses préventions, quand elle

s'aperçoit qu'elles sont sans fondement. Cependant, en me rappelant

que _verba volant et scripta manent_, j'ai voulu remettre entre les

mains de la reine le témoignage écrit de ce que j'avais eu l'honneur

de lui dire verbalement.»

Ce témoignage écrit est daté de Palerme, le 6 juillet 1808.

«Madame, les bontés dont Votre Majesté vient de me combler, et la

franchise si noble et si digne d'elle, avec laquelle elle a daigné

me questionner sur un point relativement auquel il me tardait de

pouvoir lui manifester mes sentiments, me font espérer qu'elle me

pardonnera de l'importuner d'une lettre ou je puisse les répéter et

les constater de la manière la plus formelle, la plus positive et

la plus solennelle. Plus j'éprouve de satisfaction à profiter de

la permission que Votre Majesté a daigné m'accorder de la rendre

dépositaire des sentiments qui m'animent et dont j'ai fait profession

depuis longtemps, et plus je désire le faire par écrit et de manière

à défier toutes les insinuations de l'envie et de la calomnie, quel

que soit le succès de mes efforts ou le sort que la Providence me

destine. J'ose donc espérer que Votre Majesté me pardonnera de lui

parler de moi, autant que je vais être obligé de le faire pour

atteindre ce but.

«Je suis lié, madame, au roi de France mon aîné et mon maître, par

tous les serments qui peuvent lier un homme, par tous les devoirs

qui peuvent lier un prince. Je ne le suis pas moins par le sentiment

de ce que je me dois à moi-même, que par ma manière d'envisager ma

position, mes intérêts, et par le genre d'ambition dont je suis

animé. Je ne ferai pas ici de vaines protestations; mon objet est

pur, mes expressions seront simples. Jamais je ne porterai de

couronne, tant que le droit de ma naissance et l'ordre de succession

ne m'y appelleront pas; jamais je ne me souillerai en m'appropriant

ce qui appartient légitimement à un autre prince. Je me croirais

avili, dégradé, en m'abaissant à devenir le successeur de Buonaparte,

en me plaçant dans une situation que je méprise, que je ne pourrais

atteindre que par le parjure le plus scandaleux, et où je ne pourrais

espérer de me maintenir quelque temps que par la scélératesse et la

perfidie dont il nous a donné tant d'exemples.

«Mon ambition est d'un autre genre; j'aspire à l'honneur de

participer au renversement de son empire, à celui d'être un des

instruments dont la Providence se servira pour en délivrer l'espèce

humaine, pour rétablir sur le trône de nos ancêtres le roi mon aîné

et mon maître, et pour replacer sur leurs trônes tous les souverains

qu'il en a dépossédés. J'aspire peut-être plus encore: à l'honneur

d'être celui qui montre au monde que, quand on est ce que je suis, on

dédaigne, on méprise l'usurpation, et qu'il n'y a que des parvenus

sans naissance et sans âme qui s'emparent de ce que les circonstances

peuvent mettre à leur portée, mais que l'honneur leur défend de

s'approprier. La carrière des armes est la seule qui convienne à ma

naissance, à ma position, et, en un mot, à mes goûts. Mon devoir

s'accorde avec mon ambition pour me rendre avide de la parcourir, et

je n'ai point d'autre objet. Je serai doublement heureux d'y rentrer,

si elle m'est ouverte par les bontés de Votre Majesté et par celles

du roi son époux, et si mes faibles services peuvent jamais être de

quelque utilité à leur cause, j'ose dire à la nôtre et à celle de

tous les souverains, de tous les princes et de toute l'humanité.»

Cette lettre éloquente, dont les événements ultérieurs, si

regrettables qu'ils aient été, n'autorisent pas cependant à suspecter

la sincérité, eut raison des insinuations calomnieuses auxquelles

elle répondait, et le duc d'Orléans obtint d'accompagner en Espagne

le prince Léopold. Il l'annonça à Louis XVIII, en lui envoyant une

copie de sa protestation. Avec une chaleur de jeunesse, dont on ne

doit pas être surpris de voir son âme embrasée à cette époque de sa

vie, il ajoutait:

«Sire! puissé-je avoir bientôt le bonheur de combattre vos ennemis!

Puissé-je avoir le bonheur plus grand encore de participer à les

faire rentrer sous le gouvernement paternel, sous la protection

tutélaire de Votre Majesté! Je sais, Sire, que le rétablissement

de Votre Majesté est un des voeux les plus chers que forment Leurs

Majestés siciliennes, et que le prince Léopold est animé des

mêmes sentiments. Nous ne pouvons pas pénétrer les décrets de la

Providence et connaître le sort qui nous attend en Espagne; mais, je

ne vois qu'une alternative: ou l'Espagne succombera ou son triomphe

entraînera la chute de Buonaparte. Je ne serai qu'un militaire

espagnol tant que les circonstances ne seront pas de nature à

déployer avec avantage l'étendard de Votre Majesté; mais, nous ne

manquerons pas l'occasion, et si, avant que j'aie pu recevoir ses

ordres et ses instructions, nous pouvions déterminer l'armée de Murat

ou celle de Junot à tourner leurs armes contre l'usurpateur, si nous

pouvions franchir les Pyrénées et pénétrer en France, ce ne sera

jamais qu'au nom de Votre Majesté, proclamé à la face de l'univers,

et de manière à ce que, quel que soit notre sort, on puisse toujours

graver sur nos tombes: «_Ils ont péri pour leur roi, et pour délivrer

l'Europe de toutes les usurpations dont elle est souillée._»

Cette profession de foi rédigée et expédiée, le duc d'Orléans prépara

son départ. Il devait s'embarquer avec le prince Léopold aussitôt

que les pourparlers engagés par le roi de Naples avec l'Angleterre,

pour obtenir la reconnaissance de son fils comme régent d'Espagne,

auraient abouti. Mais l'Angleterre, à qui le projet ne souriait pas,

fit traîner la négociation, ajourna ses réponses et souleva tant

de difficultés que, finalement, le projet dut être abandonné, au

moment même où une lettre de Louis XVIII apportait au duc d'Orléans

une approbation pleine et entière de sa conduite. Cruellement déçu,

il ne renonça pas cependant à passer en Espagne, et, pour s'y faire

recevoir, il mit en oeuvre toutes les influences dont il disposait

auprès des patriotes de ce pays.

Entre temps, des circonstances heureuses lui apportaient d'amples

dédommagements. Sa mère et sa soeur, desquelles il était séparé

depuis tant d'années, purent le rejoindre à Palerme, et son mariage

avec la princesse Marie-Amélie suivit de près cette réunion[83].

Enfin, au lendemain de son mariage, dans le courant de mai 1810, il

recueillait le fruit de ses démarches en Espagne. Le Conseil suprême

de régence, siégeant à Cadix, au nom de Ferdinand VII, l'appelait au

commandement de l'armée espagnole en Catalogne, et lui envoyait une

frégate, la _Venganza_, pour l'y transporter.

[Note 83: La duchesse d'Orléans avait fait un séjour de plusieurs

années en Espagne, durant lequel elle eut à subir de très cruelles

épreuves. Le conventionnel Rouzet, qu'elle avait connu sous la

Terreur, à la prison des Carmes, où il était détenu, l'avait suivie

dans cet exil, auquel le Directoire l'avait contrainte. Créé comte

de Folmon par le roi d'Espagne, il se dévoua à elle, l'accompagna à

Mahon lorsque l'occupation de la péninsule par les Français l'obligea

à en sortir. Il alla avec elle à Palerme et après 1814, rentrés en

France, ils ne se quittèrent plus. Dans une lettre au roi, écrite de

Mahon, au moment où elle va passer en Sicile, elle lui recommande

chaleureusement «le galant homme qui a fait tant de sacrifices,

s'est si courageusement exposé à tant de dangers pour faire preuve

de sa fidélité à ses légitimes souverains, et pour la seconder dans

la si pénible situation où elle s'est trouvée». M. G. Lenôtre, dans

son ouvrage: _Vieilles maisons, vieux papiers_ (première série),

a consacré quelques pages à ce très pur et très touchant roman

d'amitié.]

«Je ne crains pas de confier au coeur paternel de Votre Majesté,

écrivait-il à son royal cousin, combien il m'est douloureux de

m'éloigner de Leurs Majestés siciliennes, dont les bontés pour moi

sont si grandes; de ma mère et de ma soeur sitôt après leur réunion;

de ma femme, qui a tellement fait mon bonheur pendant le temps si

court que j'ai passé avec elle, que son absence va m'être bien

pénible; enfin, de l'enfant dont bientôt elle me rendra père, et à

la naissance duquel il m'eût été si doux d'assister; mais, balancer

à partir me serait absolument impossible, et, quels que soient

les sentiments de douleur dont mon coeur est rempli, je pars avec

satisfaction.

«Il y a déjà deux ans, Sire, que dans une lettre dont Votre Majesté

m'honora, Elle daigna exprimer le voeu que je fusse admis à servir,

avec la magnanime nation espagnole, la cause de son monarque

infortuné et la cause de Votre Majesté. J'ose me flatter que de

nouvelles espérances pourront renaître quand la France et les armées

françaises verront le premier prince de votre sang commander une

armée aux frontières; et si la Providence m'accorde des succès,

j'espère, Sire, contribuer, non seulement au rétablissement du roi

Ferdinand VII sur son trône, mais encore à celui de Votre Majesté sur

le sien. C'est à cette gloire, la plus belle de toutes pour moi, que

j'aspire sous la protection du ciel[84].»

[Note 84: Cette lettre, écrite à Bagacia, près de Palerme, fut

transmise, le 9 juin, à d'Avaray, par la jeune duchesse d'Orléans.

Elle lui écrivait: «Le duc d'Orléans, mon cher époux, au moment de

partir pour l'Espagne où il a été appelé par le Conseil de régence

pour prendre le commandement de l'armée de Catalogne, n'a pas eu le

temps, monsieur le duc de vous adresser l'incluse pour Sa Majesté

le roi et de vous faire tous ses compliments. Il m'a laissé cette

commission qui m'a été bien agréable, me procurant l'occasion de vous

exprimer toute l'estime que j'ai pour celui qui a donné des preuves

si éclatantes de son attachement pour son auguste maître. Je vous

prie, en présentant cette lettre à Sa Majesté le roi de lui offrir

les respectueux hommages de celle qui, souffrant les peines les

plus cruelles en se voyant séparée du meilleur des époux, ne cesse

de former les voeux les plus ardents pour que cet époux puisse, en

partageant la gloire des braves Espagnols, contribuer au bonheur de

Sa Majesté, ce qui est toujours l'objet de ses désirs. Je suis, avec

toute la considération, votre affectionnée,--MARIE-AMÉLIE.»]

Le 22 juin, après une course en Catalogne où il ne fit que passer, le

duc d'Orléans arrivait à Cadix pour se mettre aux ordres du Conseil

de régence. «Ma réception à Tarragone, écrivait-il encore au roi,

celle qui m'est faite ici, et la manière dont on veut bien m'y voir,

sont une preuve de plus de l'attachement de la nation espagnole au

sang de ses rois. Votre Majesté, le digne chef des Bourbons, en sera

touchée et en jouira. Pour moi que cet honorable appel du Conseil

suprême de régence va mettre à portée de prendre part aux efforts

par lesquels cette nation loyale et généreuse étonne l'Europe depuis

plus de deux ans, j'ambitionne la gloire de n'être surpassé par aucun

Espagnol dans le dévouement pour une si belle cause, et puissé-je,

Sire, en remplissant les vues de ce gouvernement, et faisant une

guerre à mort à Buonaparte, contribuer enfin au rétablissement des

rois légitimes, rétablissement sans lequel je suis bien convaincu

qu'il ne peut y avoir ni paix, ni repos pour les peuples.»

Louis XVIII ne pouvait n'être pas touché par ce langage, et, bien

qu'on doive supposer qu'il regrettait que le commandement attribué

au duc d'Orléans n'eût pas été offert au duc d'Angoulême ou au duc

de Berry, dont il réclamait en vain, depuis deux ans, l'admission

dans l'armée espagnole, il n'hésita pas à féliciter son cousin d'être

enfin parvenu en Espagne:

«Je vous y vois avec autant de satisfaction que de confiance. Vous

ne perdrez jamais de vue, j'en suis bien certain, que ce n'est pas

seulement la généreuse nation qui vous a fait un appel si flatteur,

ni le monarque infortuné auquel tant de liens vous attachent que vous

êtes destiné à servir, mais votre propre pays, le souverain, l'oncle

qui vous chérit, et que me frayer le chemin de la France, soit

directement, soit par l'Espagne, est le but auquel doivent tenter

tous vos efforts.

«Cette lettre, ajoutait le roi en post-scriptum, n'ayant pu partir

aussitôt que je le croyais, j'ai eu le temps de recevoir la vôtre du

12 mai. Tous les sentiments que j'ai essayé de rendre dans celle-ci,

vous les exprimez bien mieux que moi. Aussi, je ne saurais vous dire

à quel point j'en suis touché. Je le suis surtout en voyant tous les

sacrifices que vous faites à la gloire. Continuez; c'est ainsi qu'on

y parvient.»

Cet écrit n'exprimait pas toute la pensée de Louis XVIII; mais, nous

pouvons la saisir dans une note qu'il envoyait au duc d'Orléans

quelques semaines plus tard. Il ne lui suffisait pas que son cousin

eût été appelé en Espagne; il eût voulu y être appelé lui-même. Au

commencement de 1810, un agent espagnol, M. de Cevallos, étant venu

à Londres, il lui avait envoyé d'Avaray pour le conjurer d'user de

toute son influence sur ses compatriotes révoltés contre Napoléon,

pour les déterminer à admettre dans leurs rangs le roi de France.

--Je ne veux être pour eux qu'un soldat de plus, avait-il chargé

d'Avaray de dire en son nom à Cevallos. Mais, ce soldat peut devenir

leur plus puissant allié. En attendant, son zèle sera toujours le

même. Je me serais jeté avec joie dans Saragosse, la veille du jour

où cette illustre et malheureuse ville a succombé sous le nombre des

assaillants. De même, on me trouvera toujours prêt à voler, moi le

premier et tous les miens ensuite, partout où nous serons appelés par

les fidèles et valeureux sujets de Ferdinand VII.

L'Angleterre avait fait échouer la démarche de d'Avaray. Mais, Louis

XVIII s'était obstiné dans son dessein, et, quand il sut le duc

d'Orléans à Cadix, il s'empressa de le lui confier, en lui demandant

d'en seconder l'exécution. Malheureusement, lorsque les instructions

qu'il lui adressait à cet effet arrivèrent au prince, l'Angleterre,

qui persistait dans sa volonté de ne pas mettre en activité les

Bourbons de France, et qui redoutait peut-être que le duc d'Orléans,

à la faveur de la popularité qui lui semblait promise, ne se fit

proclamer régent d'Espagne, avait exigé son départ. Il s'apprêtait

à retourner à Palerme où, jusqu'en 1814, il allait vivre inactif et

oublié. Il lui était, dès lors, impossible de se prêter à ce que le

roi attendait de lui.

Le mariage du duc d'Orléans n'est pas le seul qui eut lieu vers la

même époque dans la famille royale. Il y avait alors trente-huit

ans que le prince de Condé vivait publiquement avec la princesse

de Monaco. Elle n'avait pas cessé, durant ce temps, de partager

ses périls, ses peines et ses rares joies; pour lui venir en aide

dans les jours de détresse, elle avait sacrifié sa fortune; en un

mot, ne le quittant jamais, elle s'était montrée en toute occasion

tendrement dévouée. Sur la foi de l'Almanach de Gotha, on les croyait

mariés depuis 1798, et leur existence était, en effet, celle d'époux

étroitement unis[85]. Mais, la bénédiction religieuse, sans qu'on

puisse s'expliquer pourquoi ils ne l'avaient pas demandée, manquait à

leur union. À la fin de 1808, alors qu'ils étaient, depuis plusieurs

années, installés à Wamstead house, ils résolurent de la régulariser.

L'autorisation du roi étant nécessaire, le prince de Condé lui

écrivit le 17 décembre, pour la solliciter.

[Note 85: Trompé par l'Almanach de Gotha et par les dires du marquis

de Bouthillier dans ses Mémoires inédits, j'ai fixé, dans la première

édition du premier volume de cette histoire, à l'année 1798 la date

de leur mariage. Comme on le voit ici, il n'eut lieu qu'en décembre

1808. Pour tout ce qui a trait à leur longue liaison, on lira avec

fruit l'attachante étude que le marquis de Ségur a consacrée à la

princesse de Monaco dans son livre: _la Dernière des Condé_. Il y

donne quelques fragments des lettres que j'ai cru devoir reproduire

_in extenso_.]

«J'avais, de plus, disait-il dans une longue lettre, une permission

à demander à Votre Majesté. Elle me tient au coeur _depuis

longtemps_, et j'ose espérer qu'Elle me l'accordera sans peine. Mais,

j'ose demander à Votre Majesté, avec les plus vives instances, le

plus absolu secret pour la chose, jusqu'à ce qu'elle s'effectue, ce

qui _ne sera pas long_, dès que j'aurai obtenu une réponse favorable

de Votre Majesté. Votre Majesté sait sentir, et cela m'épargne la

nécessité de tout préambule.

«Je viens donc au fait, et la grâce que je demande à Votre Majesté,

c'est de me permettre d'épouser la veuve d'un prince souverain, duc

et pair de votre royaume, la princesse douairière de Monaco. Notre

bonheur mutuel y est attaché. Mais, il n'échappera pas à Votre

Majesté, que cette union est trop convenable, de part et d'autre,

pour que les deux parties contractantes aient l'air d'en rougir, en

tenant ce mariage secret, et en faisant croire que Votre Majesté n'y

a consenti qu'à regret. J'ose donc la supplier, si elle y consent,

de vouloir bien spécifier dans la réponse dont elle m'honorera,

qu'Elle consent, avec grand plaisir, à l'union de son cousin le

prince de Condé et de sa cousine la princesse douairière de Monaco,

et que son intention est, sans aucun doute, que, du moment de la

célébration, elle jouisse du _rang_ et de tous les droits, honneurs

et prérogatives, dont toutes les princesses du sang ont toujours joui

ou dû jouir. Si Votre Majesté veut y ajouter quelques mots marquants

de ces bontés que Votre Majesté a déjà témoignés avec tant de grâce

à la princesse, elle en sera bien respectueusement et bien vivement

reconnaissante ainsi que moi.

«Si Votre Majesté fait notre bonheur, j'ai l'honneur de la prévenir

que notre intention (la seule qui convienne à notre âge) est

que le mariage se fasse dans une chambre et sans la plus petite

cérémonie d'invitation. Tout sera prêt et conclu trois ou quatre

jours après que j'aurai reçu la permission de Votre Majesté; par

conséquent, _cela ne passera pas la semaine de Noël_. Si, par

hasard, on représentait à Votre Majesté ma démarche comme une

retraite du service de sa cause, je désavoue d'avance cette fausse

interprétation, car je suis prêt à partir, dès le lendemain, soit

pour l'Espagne, soit pour tout autre endroit (sans en excepter la

France) où il plaira à Votre Majesté de m'envoyer, ou de me mettre à

sa suite. Je ne serais pas digne de celle que j'épouse, si je pouvais

balancer un moment à remplir ce devoir.

«Je soumets à Votre Majesté, comme de raison, l'extrême désir que

j'ai de satisfaire mon coeur tendre, reconnaissant, et qui ne s'est

jamais démenti depuis quarante-cinq ans. La permission que je

sollicite en ce moment redoublera, s'il est possible, l'attachement

sans bornes et le profond respect que Votre Majesté me connaît pour

Elle.--LOUIS-JOSEPH DE BOURBON.»

À cette lettre noble et touchante, qu'appuyaient auprès du roi les

éminents services que, depuis son avènement, lui avait rendus le

prince de Condé, il ne pouvait ne pas répondre par une adhésion sans

réticences. Il la lui envoya dès le lendemain.

«J'approuve, mon cher cousin; je félicite; je vous charge

spécialement d'en faire mon compliment à la princesse. Nous étions

cousins par l'usage, nous le serons en réalité, et j'en aurai

d'autant plus de satisfaction à lui en donner le nom. Vous ne serez

pas surpris que je fasse mon thème en deux façons; c'est votre

parent, c'est l'ami du nouveau ménage qui parle ici tout à son aise;

mais, c'est _le roi_ qui consent au mariage, et il devait prendre un

ton plus grave.

«Vous terminez votre lettre par une protestation dont je suis fort

touché, mais qui était en vérité bien superflue. Certes, tant que

vous existerez, je ne compterai pas moins sur votre bras que sur

votre coeur; c'est tout dire, et si nous sommes assez heureux pour

voir la fin de notre inaction, je suis bien certain que _Mme la

princesse de Condé_ attachera votre cuirasse, non sans émotion, mais

d'une main assurée.»

À ces protestations affectueuses était jointe la formule du

consentement: «Je consens avec grand plaisir à l'union de mon cousin

le prince de Condé avec ma cousine la princesse douairière de Monaco,

et mon intention formelle est que, du moment de la célébration, elle

jouisse du rang et de tous les droits, honneurs et prérogatives dont

toutes les princesses du sang ont toujours joui ou dû jouir. Je ne

puis m'empêcher d'ajouter ici que ce mariage m'est d'autant plus

agréable, que j'y vois pour les deux époux, la source d'un bonheur

bien mérité par d'éclatants services et par une inaltérable pureté de

principes.--LOUIS.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 42 / 48 段