«Quelquefois, je me demande: Nos princes auraient-ils pris une autre

direction que celle d'Angleterre? Ballottés depuis si longtemps par

la politique versatile des puissances, auraient-ils pris le parti

d'enfoncer leur chapeau, et d'aller se jeter dans quelqu'une de leurs

provinces pour y tenter la fortune? La fin du mois de novembre eût

été une époque bien favorable, Buonaparte étant en Italie, la majeure

partie des troupes de ligne et les chefs les plus expérimentés

étant encore éloignés et dispersés dans les différentes parties du

continent. Dans pareilles circonstances, un débarquement de nos

princes, appuyé de forces suffisantes, devrait produire le meilleur

effet. _Audaces fortuna juvat._»

Les lettres qu'attendait La Fare n'étaient qu'égarées; il les reçut

un peu plus tard. Mais, il n'en allait pas toujours de même. Il

arrivait que les porteurs de dépêches, étant affiliés à la police

impériale, lui livraient les correspondances dont le transport leur

était confié. En 1813, à Dresde, un paquet de lettres expédiées de

Londres par le comte d'Artois à La Fare, afin d'être distribuées par

ses soins, est remis par le courrier au maréchal Davout qui l'envoie

au cabinet de l'empereur: «Celui dont je tiens mes renseignements,

écrit La Fare, a vu lui-même ce paquet à Dresde, sur la table du duc

de Bassano. La pièce la plus essentielle était une lettre de Monsieur

au prince royal de Suède (Bernadotte).»

On pourrait citer vingt exemples analogues, attestant un état de

choses que nous ne comprenons plus guère aujourd'hui, mais qui

donnait alors, à la privation de nouvelles comme aux séparations, un

caractère douloureux. Pendant la durée de son exil, Louis XVIII n'a

pas cessé d'en souffrir. À Mitau, il s'en plaignait et se désolait

«d'être au bout du monde». Il ne fut pas plus heureux en Angleterre,

quoique plus rapproché de la France. Le gouvernement anglais aurait

pu lui communiquer les informations qu'il recevait du dehors par ses

agents diplomatiques. Mais c'était un système de ne plus entretenir

de relations politiques avec le roi de France. On ne lui communiquait

rien[81]; il ne savait rien que par les papiers publics, dont les

dires étaient ordinairement erronés ou dénaturés. Les lettres que ses

représentants lui adressaient ne présentaient le plus souvent, quand

il les recevait, qu'un intérêt rétrospectif.

[Note 81: Il en était de même en Russie. De Maistre écrit: «Le

caractère général du gouvernement le porte à tout cacher.»]

Du reste, ses moyens d'informations s'étaient singulièrement

raréfiés, par suite de la dispersion des émigrés et du retour du

plus grand nombre en France. S'il n'avait eu à Vienne La Fare et

le marquis de Bonnay, et si Blacas, comme on va le voir, n'avait

entretenu une active correspondance avec le comte de Maistre, qui

résidait toujours à Saint-Pétersbourg, on n'aurait su à Hartwell que

par les gazettes et, très incomplètement, ce qui se passait dans le

nord de l'Europe où se jouait alors la fortune de la France. C'est

seulement de Saint-Pétersbourg et de Vienne qu'arrivaient au roi les

nouvelles qu'il avait intérêt à connaître.

Durant cette période, Napoléon est véritablement le maître du monde.

L'empereur Alexandre vit en paix avec lui; la Prusse lui est soumise;

l'Autriche lui donne pour compagne une de ses archiduchesses; ses

frères sont assis sur les trônes où régnèrent les Bourbons; lui-même

semble indestructible sur celui qu'il occupe et d'où il dicte ses

lois à l'Europe. Il faut une foi robuste pour croire que Louis XVIII

recouvrera ses États. Cette foi, ses partisans pour la plupart

l'ont perdue. Si lui-même s'y rattache encore avec une indomptable

ténacité, il ne peut méconnaître que personne ne croit plus à son

retour en France et qu'aux yeux des hommes d'État, qui prétendent

diriger la politique européenne, il n'est plus qu'un monarque

désaffecté. Il est vrai qu'ils se sont si souvent trompés, que le roi

peut croire qu'ils se trompent encore. Leur conviction et l'attitude

qu'elle leur dicte n'en sont pas moins bien faites pour assombrir son

âme, pour inspirer à tout ce qui l'entoure cet amer découragement,

qui, de 1807 à 1811, règne dans la petite cour d'Hartwell. Il a

désarmé les dévouements fragiles; mais, il rend plus méritoires ceux

que n'ont pas ébranlés tant de circonstances imprévues, fatales à la

cause des Bourbons.

Parmi ceux-là, il en est un auquel Louis XVIII attachait le plus

grand prix: celui du comte de Blacas, lequel ne le cédait en rien

à celui de d'Avaray. En ces temps où l'on en vit d'admirables, à

côté de lâches défaillances et d'abominables trahisons, Blacas

représente, par la manière dont il prodigua le sien, le type le

plus parfait de la constance dans l'affection, de la fidélité aux

devoirs volontaires que cette affection lui suggérait. Sa fidélité

ne fut égalée que par le désintéressement avec lequel elle s'exerça

pour le service du roi. Elle explique la confiance sans bornes,

qu'après avoir apprécié ses mérites, Louis XVIII accorda à ce jeune

homme dont d'Avaray, de qui il le tenait, s'était fait le garant

auprès de lui. On sait qu'à la veille de l'entrevue de Calmar,

il l'avait envoyé à Saint-Pétersbourg, et qu'il l'en rappela, en

1807, pour le charger d'une mission en Suède, où lui-même allait se

porter. En quittant ce pays pour passer en Angleterre, il demanda

à Blacas, comme une preuve nouvelle de dévouement, de retourner à

Saint-Pétersbourg. Sans doute, sa position y serait bien différente

de ce qu'elle était avant la paix. «Il y aura toute la différence de

l'empereur de Russie embrassant Louis XVIII à Mitau, au même empereur

embrassant Buonaparte à Tilsitt.» Mais le roi avait trop souffert, en

d'autres temps, de n'avoir pas un agent en Russie, pour recommencer

l'expérience, alors surtout qu'en prévision d'une rupture probable et

prochaine, entre les deux empereurs, il importait qu'il fût toujours

à même d'en tirer profit.

«Le comte de Blacas n'a proprement jamais été mon ministre accrédité;

mais, s'il ne l'était pas de droit, il l'était de fait, et il ne

faut plus qu'il le soit, même en apparence. Il faut sans doute

qu'il conserve ses liaisons avec les ministres étrangers, mais

qu'il évite, qu'il refuse même toute occasion de figurer parmi le

corps diplomatique. Il faut qu'il se ménage les moyens d'aborder

les ministres, mais jamais officiellement: une simple note dont les

agents de Buonaparte auraient connaissance, déterminerait peut-être

son renvoi. En un mot, le comte de Blacas ne doit être à l'extérieur

qu'un émigré auquel la bonté de l'empereur a, depuis trois ans,

permis d'habiter Pétersbourg et qui revient, après une absence, jouir

de cet avantage. Ce rôle, je le répète, est difficile à jouer; c'est

marcher sur des charbons à peine couverts d'une cendre trompeuse;

mais, si je ne connaissais pas la capacité du comte de Blacas, je ne

l'en chargerais pas.

«Les objets qu'il doit avoir en vue sont: 1º d'être aux aguets des

moindres circonstances pour saisir le moment de la rupture et tâcher

de faire donner à la guerre qui recommencera, la seule direction

raisonnable; 2º de veiller à mes intérêts pécuniaires et à empêcher,

ce qui au reste n'est pas très probable, qu'on ne reprenne l'idée

de m'ensevelir dans quelque trou comme Kiew; 3º enfin de se tenir

en mesure de parer les bottes qu'on ne manquera sûrement pas,

dans toutes les occasions et même sans occasions, de nous porter.

Prudence, discrétion, réserve, vigilance, voilà ses armes.»

Muni de ces instructions, Blacas rejoignit son poste, préparé aux

difficultés que le roi lui avait prédites, en lui conseillant les

moyens de les conjurer. À Saint-Pétersbourg, il retrouva Joseph de

Maistre, avec qui, durant leur brève séparation, il n'avait cessé de

correspondre. Lorsqu'on juin 1807, répondant à l'appel du roi, il

arrivait à Mitau, il y avait appris que l'abbé Edgeworth venait de

mourir en soignant les soldats français prisonniers en Courlande. La

nouvelle n'ayant été connue à Saint-Pétersbourg, qu'après son départ,

le comte de Maistre lui avait écrit aussitôt:

«Grand Dieu! quel événement chez votre auguste maître! quel vide

immense dans sa famille! L'abbé Edgeworth devait une fois faire

une entrée publique à Paris et illuminer la pourpre aujourd'hui

ternie par la nécessité. Tous nos projets nous échappent comme des

songes: tous les héros disparaissent. J'ai conservé tant que j'ai

pu l'espoir que les fidèles seraient appelés à rebâtir l'édifice;

mais, il me semble que de nouveaux ouvriers s'élancent dans la

profonde obscurité de l'avenir, et que Sa Majesté la Providence dit:

_Ecce! nova facio omnia_. Pour moi, je ne doute nullement de quelque

événement extraordinaire, mais de date indéchiffrable. En attendant,

mon cher comte, je ne me lasse pas d'admirer la divine bizarrerie

des événements. Le confesseur de Louis XVI, l'héroïque Edgeworth

mourant à Mitau, d'une contagion gagnée en confessant, en consolant,

en envoyant au ciel des soldats de Buonaparte, à côté de Louis XVIII.

Quel spectacle!»

Quelques mois plus tard, chargé par Blacas de faire réparer une

voiture, de Maistre lui rend compte de la commission dont il

s'est acquitté. Cette voiture lui rappelle de doux souvenirs

et lui inspirera d'amers regrets si son ami ne revient pas à

Saint-Pétersbourg. Il n'y montera jamais sans se rappeler le temps où

ils y montaient ensemble.

«Je ne m'accoutume point du tout à la perte d'un ami tel que vous.

Voilà le malheur des temps et de notre amitié en particulier: tous

les jours, on meurt pour quelqu'un en attendant qu'on meure pour

tout le monde. Je me dis bien que lorsque je fis votre connaissance

dans la loge de la princesse Corsini à Florence, il n'y avait guère

d'apparence que nous dussions un jour habiter la même maison et même

nous casser la tête ensemble à Pétersbourg, ce qui est cependant

arrivé, et qu'ainsi il ne faut désespérer de rien. Tout cela est bel

et bon; mais les années volent, les choses vont en empirant, et je

n'ose plus me flatter de vous revoir. C'est l'idée qui me saisit en

vous quittant. Venez la démentir, vous serez bien aimable. Mon cher

comte, tout est perdu fors l'honneur. Voici le moment prédit par

l'immortelle chanson de 1775:

«Les rois se croyant des abus

«Ne voudront plus l'être.

«C'est une chanson qui ne donne pas envie de rire, mais je m'arrête

de peur que vous ne me disiez: Que me chantez-vous là? Mon très cher

comte, je vous embrasse de tout mon coeur avec un sentiment profond

de tristesse et d'attachement. Conservez-moi votre souvenir et votre

amitié que j'aime comme vous savez. Quant à moi, je ne puis cesser

d'être à vous[82].»

[Note 82: La correspondance inédite de Joseph de Maistre avec le

comte de Blacas devant faire l'objet d'une publication spéciale, je

me borne ici à en donner de courts extraits.]

Blacas rentrait de Suède lorsque cette lettre lui parvint à Mitau.

On venait d'y apprendre que Napoléon et Alexandre s'étaient donné

rendez-vous à Tilsitt. Sa réponse au comte de Maistre se ressent du

désarroi que causait en Europe, en Angleterre surtout, et parmi les

émigrés, la nouvelle de cet événement précurseur de la paix.

«Ce ne sera qu'une tranquillité funeste et momentanée, une

tranquillité qui nous annoncera de nouveaux troubles, de nouveaux

malheurs, de nouvelles usurpations. Peut-être faut-il tout cela pour

nous ramener au seul ordre de choses qui puisse rendre le calme et

le bonheur au monde, car ce n'est pas seulement pour le bonheur de

la France qu'il faut lui rendre son légitime souverain; c'est pour

assurer celui de tous les peuples et pour raffermir tous les trônes.

Combien vos réflexions, vos idées, vos pensées sont justes, sages

et profondes! J'ai éprouvé une véritable jouissance à les mettre

sous les yeux du roi. Il vous a reconnu à tout ce que contient

votre lettre, et il me charge de vous le dire en vous renouvelant

l'assurance de tous les sentiments qu'il vous porte.

«Je ne peux pas calculer précisément encore l'instant de mon retour à

Pétersbourg. Il tient à des circonstances et à des affaires dont il

est impossible que je prévoie le terme. Mais, soyez certain, mon très

cher comte, qu'on se trouve trop bien dans votre voisinage pour ne

pas chercher à y revenir.»

La correspondance à laquelle nous faisons ces emprunts, où d'un côté

passe le souffle du génie, où s'expriment de l'autre une haute raison

et de rares qualités de coeur, témoigne d'un attachement réciproque,

dont une séparation accidentelle ou définitive ne pouvait ébranler

la solidité. Pendant le second séjour de Blacas dans la capitale

russe, cet attachement fut pour lui, au cours des difficultés dans

lesquelles il se débattait, une consolation et un réconfort. Le

gouvernement russe était à cette heure uniquement soucieux de ne

pas déplaire à Napoléon, de le convaincre de sa bonne foi; il n'eût

pas souffert la présence du comte de Blacas à Saint-Pétersbourg,

si ce dernier avait encore prétendu au rôle d'agent autorisé de

Louis XVIII. Il devait donc s'appliquer, comme le lui dictaient ses

instructions, à ne paraître qu'un émigré toléré en Russie comme

tant d'autres. Par malheur, sous cette forme, sa fonction perdait

toute son utilité. N'en pouvant tirer profit, il n'en sentait que

les inconvénients, n'en obtenait que des déboires. Les ministres ne

le recevaient plus qu'à titre privé, par courtoisie; il n'eût rien

osé leur demander. Il redoutait d'être renvoyé, et ne pouvait plus

porter sa croix de Saint-Louis. Sans les amis qui lui étaient restés

fidèles, sans Joseph de Maistre, il n'aurait même pas été informé de

ce que le roi avait intérêt à savoir. En ces conditions, son séjour

dans la capitale russe devait lui devenir promptement intolérable.

Les lettres qu'il écrit alors à d'Avaray, passé en Angleterre avec

le roi, trahissent sa lassitude, son impatience de se retrouver

auprès d'eux, alors que dans la place qu'il occupe il ne peut plus

être utile. Il allègue qu'il n'a d'autres ressources que celles

qu'il tient de la bonté du roi, et qui sont insuffisantes. Il a

contracté des dettes; quand il les aura payées, il sera sans moyens

d'existence. Il désigne un personnage résidant à Saint-Pétersbourg,

qu'il juge apte à le remplacer. C'est un émigré, le comte Parseval de

Brion, lieutenant général en France, passé avec le grade de général

major au service de la Russie. Ce vieux soldat suffira à la tâche,

et Blacas demande à lui remettre ses pouvoirs. Ses voeux furent

enfin exaucés. En juillet 1808, il quittait la Russie, rejoignait, à

Gothembourg, la reine et la duchesse d'Angoulême, parties de Mitau

pour s'installer en Angleterre, où, peu après, il arrivait avec elles.

Ce fut avec satisfaction que le roi le vit revenir. Ne s'attendant

que trop à perdre d'Avaray ou tout au moins à le voir s'éloigner de

lui, Louis XVIII, docile à ses conseils, était déjà résolu à lui

donner Blacas pour successeur. En attendant, afin de s'attacher

celui-ci d'une manière définitive, il lui écrivait: «Mon désir et

mon intention sont, mon cher comte, dans des temps plus heureux, de

vous placer auprès de moi d'une manière convenable à votre nom et à

votre dévouement à ma personne. En attendant, je vous charge en chef

de régler et d'ordonner ma maison, en vous entendant avec le comte

de La Chapelle. Je sais que c'est moins vous donner un témoignage de

satisfaction que vous demander une nouvelle preuve d'attachement;

mais, j'aime à en recevoir de vous.»

Dans l'état modeste et précaire de la cour de France exilée, la

fonction qui venait d'être confiée à Blacas était assurément

au-dessous de ses mérites. Mais, de toutes celles dont il eût pu être

chargé, il n'en était pas de mieux faite pour le rapprocher du roi,

et permettre à celui-ci d'apprécier à sa valeur le conseiller nouveau

qu'il se donnait. Du reste, tant vaut l'homme, tant vaut la fonction,

et Blacas, en prenant possession de la sienne, y voyait le moyen, non

seulement de se consacrer plus activement encore que par le passé à

la cause de Louis XVIII, mais aussi de le mieux faire connaître. Il

le disait au comte de Maistre.

«Oui, mon cher comte, c'est moi, indigne, qui suis chargé, comme

vous dites, de l'emploi du monde le plus honorable. Mais, combien

ne serait-il pas au-dessus de mes forces et de mes moyens, si ceux

de mon maître ne suppléaient pas à tout ce qui me manque! Je m'en

aperçois tous les jours, à tous les moments, et je puis dire que

je jouis, en voyant que sa tête froide, son esprit juste et droit,

son jugement sain, son éloquence naturelle, ses connaissances

profondes, sa facilité pour tout, son indulgence et sa bonté infinie

le mettront, dans quelque circonstance qu'il se trouve, plus en

mesure qu'homme au monde de conduire les affaires, de tout diriger

et de ramener les esprits. Mais, il faut qu'on le sache; il faut

que personne n'en doute, et ce doit être ma principale occupation,

car c'est pervertir l'ordre des choses que de laisser attribuer les

résolutions aux sujets, et les déférences au souverain. C'est à la

tête seule qu'il appartient de délibérer et de résoudre, et toutes

les fonctions des autres membres ne consistent que dans l'exécution

des ordres qui leur sont donnés. Ce principe sera toujours le mien,

et plût à Dieu que, dans tous les temps, il eût été à l'ordre du

jour.»

D'Avaray eût signé cette profession de foi, lui qui n'avait jamais

admis que les résolutions du roi pussent être discutées, et s'était

toujours appliqué à lui en attribuer l'honneur, bien que, souvent,

il les lui eût suggérées. Son successeur ne ferait pas autrement,

et rien ne serait changé dans les principes apportés jusque-là à la

conduite des affaires. C'était l'opinion générale parmi les émigrés.

Ils n'en furent pas moins satisfaits d'apprendre que le roi s'était

choisi un nouveau collaborateur. Mais, cette satisfaction tenait

tout autant qu'au choix lui-même, à la retraite de d'Avaray qu'il

faisait prévoir. Joseph de Maistre, dans une lettre au chevalier de

Rossi, ministre des affaires étrangères en Sardaigne, nous donne

l'explication de ce double sentiment: «D'Avaray est détesté de

tout ce qui se mêle des affaires du roi, parce que jamais le roi

ne résistera à une idée de son ami, et ne voudra supposer qu'il se

trompe ... Blacas est le seul qui le défende, secondé par la duchesse

d'Angoulême.» Il ajoute, ce qui fait honneur à Blacas non moins qu'à

d'Avaray, «qu'ils sont peut-être les seuls qui aiment le roi pour le

roi, sans ambition et sans limites.» Mais s'il les juge égaux par les

sentiments, il attribue à Blacas la supériorité des talents: «Il est

né homme d'État et ambassadeur.»

Les mérites auxquels Joseph de Maistre rend cet hommage n'empêchèrent

pas Blacas, à peine entré en fonctions, de susciter les mêmes

jalousies que d'Avaray. Il est vrai que le roi le défendait comme il

avait défendu son ami. Il lui disait «qu'il faut dédaigner les sots,

et continuer à conduire son fiacre», et, dans une circonstance où

Blacas s'était offensé jusqu'à vouloir donner sa démission, d'une

remontrance du comte d'Artois, aussi déplacée qu'injuste, il lui

écrivait, en réponse à ses plaintes:

«J'ai reçu votre lettre, mon cher comte. Elle m'a navré le coeur de

plus d'une façon. Mais, trouvez bon que ce ne soit pas le roi qui

y réponde. Il sent trop le besoin qu'il a de vous, non seulement

relativement à la légère marque de confiance qu'il vous a donnée

depuis peu, mais pour d'autres objets plus importants. C'est le comte

de l'Isle, dont vous connaissez l'amitié, qui va vous parler.

«Je conçois, je partage votre sensibilité à une opinion aussi peu

fondée que douloureuse à voir prendre de soi. Mais, cette opinion

a été manifestée dans un premier mouvement. Croyez qu'elle ne

soutiendra pas la réflexion, et que mon frère ne peut se persuader

longtemps que le comte de Blacas soit capable de duplicité envers qui

que ce soit au monde, bien moins envers lui. C'est ce qu'il aurait

senti dès l'entretien que vous avez eu ensemble. Mais, il n'était

pas de sang-froid. Il y sera, lorsque je lui parlerai, et je prends

d'avance du plaisir à panser la plaie qu'il vous a faite.

«Je puis cependant me tromper. Si ce malheur m'arrive, je ne vous

tiendrai plus le langage de l'amitié; mais, par de nouvelles marques

d'estime, le roi vous prouvera qu'il ne veut pas perdre vos services,

et le chevalier français ne l'abandonnera pas. Adieu, mon cher comte,

vous êtes bien sûr de mon amitié pour vous.»

Ainsi, entre les hommes qu'il aimait et le comte d'Artois, le roi

était, à tout instant, obligé d'intervenir pour les protéger contre

les intrigues du prince et de son entourage; et cette obligation

était incessamment pour lui un sujet de peines. Quant à Blacas,

assuré de l'affectueuse confiance de son maître, il n'opposa plus que

dédain à ces intrigues. Comme le lui conseillait le roi, il «continua

à conduire son fiacre».

IV

ÉVÉNEMENTS DE FAMILLE

À la même époque, la présence du roi en Angleterre contribuait à

resserrer les liens qui s'étaient renoués entre lui et ses parents

de la branche cadette. Heureux d'avoir revu le duc d'Orléans qu'il

n'avait connu qu'enfant, et de découvrir dans ce jeune prince,

dont les circonstances le faisaient l'obligé, un homme spirituel,

séduisant, mûri par le malheur et attaché à ses devoirs, il ne

perdait aucune occasion de lui prouver son estime. Dans leurs

entretiens, il évitait toute allusion aux erreurs passées, à

Philippe-Égalité, aux souvenirs qui eussent pu jeter une ombre sur

la joie que causaient à son cousin et à lui-même les témoignages de

leur affection réciproque. Reconnaissance et soumission d'un côté,

oubli et confiance de l'autre, tel est à cette époque le caractère

de leurs relations. De nouveau, le roi fait appel au zèle du duc

d'Orléans; pour être admis à voir le prince de Galles et les divers

membres de la famille royale d'Angleterre, il ne veut pas d'autre

intermédiaire que lui. Le duc d'Orléans s'emploie activement et

avec succès à lui assurer les satisfactions qui lui sont à coeur.

Il facilite l'installation du roi à Gosfield d'abord, à Hartwell

ensuite; il parvient à lui faire accorder ce traitement fixe, qu'on

lui avait refusé lorsqu'il résidait en Russie, et qui devait assurer

son existence et celle de ses serviteurs.

Brusquement, le duc d'Orléans dut se dérober aux douceurs de

l'intimité royale. La santé chancelante de son plus jeune frère, le

seul qui lui restât, s'était progressivement altérée. Atteint du même

mal que le duc de Montpensier, le comte de Beaujolais ne pouvait

plus sans péril pour ses jours vivre en Angleterre. Les médecins

l'envoyaient à Malte. Le duc d'Orléans, n'osant le laisser partir

seul, s'était décidé à l'accompagner. «Puissiez-vous en revenir

satisfait! lui mandait le roi, le 28 mars 1808; c'est le voeu de

celui à qui chaque circonstance pénible fait sentir de plus en plus

qu'il n'est pas seulement l'ami, mais le père de sa famille.»

Ce voeu ne devait pas être exaucé, et deux mois plus tard, une

lettre déchirante, datée de Malte, apportait au roi la douloureuse

nouvelle de la mort du comte de Beaujolais. «Sire, je n'ai plus de

frères; je viens de perdre celui qui me restait, et qui m'était si

cher!... Le coeur paternel de Votre Majesté partagera trop bien la

douleur qui m'accable pour ne pas me pardonner le désordre de cette

lettre. J'avais un prêtre tout prêt, ne sachant que trop bien combien

cette horrible maladie est trompeuse, et il a reçu l'absolution et

l'extrême-onction à l'édification générale! J'ai assisté à cette

cruelle cérémonie, et il m'a tenu la main jusqu'au dernier moment.

«Je me suis retiré à la campagne; mais, j'ai pris toutes les

précautions nécessaires pour que tout se passât convenablement.

L'abbé de Savoie, le digne prêtre que je veux nommer à Votre Majesté,

est resté auprès de lui, et sir Alexandre Boile, le gouverneur de

Malte (dont je ne puis assez me louer), veut bien se charger du

reste. Il sera déposé dans la chapelle de France de l'église de

Saint-Jean, l'ancienne église de l'Ordre et sépulture des Grands

Maîtres, et je n'ai aucun doute que ces tristes cérémonies ne soient

conduites très convenablement.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 41 / 48 段