--Demandez au roi pourquoi ses démarches sont ouvertes, dignes et

nobles? Pourquoi il suit sa carrière avec énergie et constance?

Pourquoi il parle à Georges III le même langage qu'il tint à tous

les souverains et particulièrement à l'empereur Alexandre? Demandez

ensuite à vous-mêmes pourquoi vous êtes constamment timides et

mesquins? Pourquoi, avec niaiserie, vous vous efforcez d'établir que

l'héritier de Louis XVI quitte son asile, tout ce qui peut encore

adoucir et charmer ses malheurs, qu'il passe en Suède, confère avec

Gustave, arrive en Angleterre, et tout cela sans aucun but politique,

car c'est là le point de la difficulté et sur lequel nous ne pouvons

céder, puisque ce serait abandonner les communications directes

du roi avec les ministres; demandez-vous, dis-je, pourquoi vous

travaillez sans cesse à rabaisser jusqu'à votre niveau le sentiment

et l'opinion des peuples? Quant à moi, messieurs, mon but et, si

c'était un tort, ma passion je l'avoue, c'est la gloire de mon

maître, instrument nécessaire au salut de tous. La couronne, je le

sais, peut échapper à Louis XVIII; mais, sa mémoire et son nom seront

honorés. Servez votre pays comme je sers mon roi, et la paix sera

bientôt rendue au monde.

Il y avait beaucoup d'exaltation dans ce langage, et d'Avaray s'en

excusait en écrivant au duc d'Havré, auquel il faisait part de ces

vibrants entretiens, révélateurs de divisions funestes. Mais, elle

s'explique par tous les obstacles qui se dressaient devant le désir

du roi. Il aurait voulu causer avec lord Hawkesbury; mais, celui-ci

se dérobait à toute entrevue. Monsieur étant allé le solliciter au

nom de son frère, il lui opposait la volonté du roi d'Angleterre.

«Sa Majesté est d'avis que dans les circonstances actuelles, un tel

entretien ne peut avoir aucun résultat utile.» Une visite du duc

d'Orléans au prince de Galles n'amenait pas un meilleur résultat. Ce

prince avait d'abord promis d'aller «faire connaissance avec le roi».

Puis, il invoquait des raisons de santé pour ajourner l'exécution

de sa promesse. Plus Louis XVIII s'efforçait «d'établir avec le

ministère un accord ferme et permanent», et plus grandissait la

résistance à ses vues, même de la part de Canning. Au commencement

de décembre, il recevait de ce ministre deux lettres, dont les

formes respectueuses[79] n'atténuaient pas la netteté des arguments

qu'elles faisaient valoir. Elles détruisaient l'espérance que Louis

XVIII avait conservée jusque-là de voir se modifier l'attitude du

gouvernement anglais. Mais, il était résolu à ne pas retourner en

Russie; il ne se souciait pas d'aller de nouveau vivre dans un pays

dont le souverain venait de conclure une alliance avec Napoléon, et,

feinte ou volonté, semblait disposé à favoriser ses ambitions, à

partager ses sympathies et ses haines. Il ne voulait pas s'exposer

à être chassé une seconde fois; il préférait rester en Angleterre.

Mais, il comprenait maintenant qu'il n'y serait toléré qu'à la

condition de s'y faire oublier et de se tenir dans la retraite. Il

le comprenait d'autant mieux qu'il était averti que s'il quittait

Gosfield et n'allait pas à Édimbourg, il ne serait pas autorisé à

résider aux environs de Londres. On exigeait qu'il restât toujours

à cinquante milles au moins de la capitale. Si dure que fût cette

condition, il dut se résigner à la subir.

[Note 79: Il est remarquable que tandis que l'empereur Alexandre

s'obstinait à appeler Louis XVIII le comte de l'Isle, le prince de

Galles et les ministres anglais, en s'adressant à lui, écrivaient:

«Sire» et «Votre Majesté», et en parlant de lui: «Sa Majesté très

chrétienne.»]

À ce moment, il venait d'accepter du marquis de Buckingham, auquel

il devait l'hospitalité de Gosfield, l'invitation d'aller avec

lui visiter un château que ce grand seigneur possédait à Stowe.

En y allant, il devait passer devant Wamstead house, résidence du

prince de Condé. Quoiqu'elle fût voisine de Londres, il se crut

libre de s'y arrêter durant quelques jours. Il eut soin cependant

de faire avertir de son intention le ministre de l'intérieur, lord

Hawkesbury, par le comte de La Châtre. Puis, sans attendre une

réponse qu'il n'avait pas demandée, il partit. Datée du 16 décembre,

elle lui fut envoyée, le 18, à Wamstead house, par La Châtre, à qui

elle était adressée. Elle respirait le plus vif mécontentement,

presque la colère. Lord Hawkesbury, dans son emportement, oubliait

que La Châtre avait droit au titre de comte, et Sa Majesté très

chrétienne n'était plus pour lui que le comte de l'Isle: «Monsieur,

j'ai communiqué à mes collègues la lettre que j'ai reçue de vous ce

matin. Mais, je n'ai pas jugé à propos de la mettre sous les yeux du

roi. L'intimation qu'elle contient de l'intention de M. le comte de

l'Isle de venir à Wamstead, nonobstant la règle qui a été établie

par Sa Majesté, a excité parmi nous la plus grande surprise et rend

nécessaire que je ne perde pas de temps à vous informer qu'il est

impossible à aucun département du gouvernement de Sa Majesté, de

recevoir aucune communication de vous ou de toute autre personne

autorisée à cet effet par M. le comte de l'Isle sur quelque sujet que

ce soit, aussi longtemps que M. le comte de l'Isle restera dans les

environs de Londres.» Le roi fut profondément blessé et humilié par

cet ultimatum. Il écrivit à Hawkesbury une lettre digne et froide.

Mais, il se soumit et ne resta quelques jours encore à Wamstead

house qu'afin d'y attendre que le marquis de Buckingham fût libre

de l'accompagner à Stowe. Le ministre ferma les yeux, mais non sans

déclarer que le roi d'Angleterre refusait de s'écarter de la règle

qu'il avait trouvé nécessaire d'établir.

II

DISSENTIMENTS ET CONFLITS

Ces incidents, déjà si cruels pour la dignité de Louis XVIII, furent

encore aggravés par les bavardages auxquels ils donnèrent lieu

dans l'entourage du comte d'Artois. On y blâmait tout à la fois le

départ du roi pour Wamstead house, avant d'avoir été autorisé à

ce déplacement, et la hâte qu'il mettait à obéir à l'ultimatum du

ministère. Sous ces propos que Monsieur eut le tort d'encourager

par ses propres critiques, se cachait mal le déplaisir que causait,

autour de lui, le dessein maintenant avoué par le roi, de rester en

Angleterre, et qu'on accusait d'Avaray de lui avoir suggéré. Le roi

dut intervenir pour les faire cesser. «Mon frère sentira comme vous,

écrivait-il à La Châtre, le 25 décembre, que mes déterminations,

quelles qu'elles soient, ne doivent pas devenir un sujet de

discussion.»

Mais, il n'était pas au bout de ses peines. Le lendemain, il recevait

de d'Avaray une lettre de plaintes et apprenait ainsi que, dans

cette querelle, son neveu le duc d'Angoulême avait pris parti contre

son ami. Celui-ci, tombé subitement malade à Londres, racontait

que, dans la matinée, le jeune prince, venu à son hôtel, lui avait

reproché d'avoir été l'inspirateur de ce voyage d'Angleterre, dont

les pénibles incidents s'ajoutaient à toutes les raisons qui lui

faisaient regretter le séjour de Mitau.

--Ce ne sont pas les intérêts du roi qui l'ont conduit ici, avait-il

affirmé. Il m'a trompé en me disant que son voyage n'avait pas

d'autre cause. C'est uniquement pour votre santé qu'il est venu dans

ce pays, et personne n'en doute plus aujourd'hui.

Douloureusement surpris de recevoir ce coup d'une telle main,

d'Avaray s'était contenté de répondre au duc d'Angoulême que ce

reproche était sans fondement.

--Si vous êtes en Angleterre, monseigneur, c'est que vous l'avez bien

voulu. Le roi ne comptait pas vous amener avec lui. Ce n'est qu'à vos

pressantes instances qu'il a cédé. Il n'a donc pu vous tromper.

Le prince soutenait son dire.

--Je vous dis ce que je pense; je le dirais au roi lui-même. Du

reste, je n'ai pas voulu vous faire de la peine, avait-il ajouté.

«Le roi ne pense pas sans doute, écrivait d'Avaray après avoir

raconté cette scène, que je puisse le servir étant traité ainsi

par le duc d'Angoulême.» Il demandait au roi de vouloir bien lui

permettre d'aller soigner sa santé loin de lui: «Mon coeur sera

toujours auprès de mon maître. Depuis plusieurs jours, j'étais

déterminé à demander au roi cette pénible grâce. La matinée qui vient

de se passer l'a rendue pour moi d'absolue nécessité. Je supplie

le roi d'être moins sensible à ma douleur qu'à l'expression du

dévouement et du profond respect de son fidèle serviteur.»

Le roi n'hésita pas à donner tort à son neveu. «Vous savez, mon

ami, disait-il à d'Avaray, que je désire plus que personne vous

voir respirer un air plus sain. Ainsi, je vous accorde avec une

grande satisfaction la permission que vous me demandez. Mais, c'est

uniquement le motif de votre santé, qui me détermine. Dans ce qui

vient de se passer, c'est moi et moi seul qui suis offensé, et je

sais ce que je me dois à moi-même.» Et, après avoir donné à d'Avaray

rendez-vous à Gosfield, le plus tôt possible, il terminait par un

chaleureux témoignage d'affection: «Adieu, mon ami; tant qu'un

souffle de vie animera mon existence, vous n'aurez pas d'ami plus

sincère que _Louis_.»

D'Avaray ne se hâta pas de se rendre à l'appel du roi, soit qu'il en

fût empêché par l'état de sa santé, soit qu'il jugeât nécessaire de

le laisser d'abord s'expliquer avec le duc d'Angoulême. À la suite de

cette explication, le prince se montra disposé à adresser à d'Avaray

un mot de regret. Mais, celui-ci refusa de se contenter de si peu.

«On me parle d'un mot de regret de la part de monseigneur le duc

d'Angoulême. Si ce regret est de m'avoir dit une chose offensante et

non méritée, je le répète avec ardeur, ce serait une insoutenable

présomption de ma part, que prétendre davantage: une seule expression

de bonté ainsi motivée, et je suis à ses pieds. Mais, si ce regret

est seulement, comme je le vois, celui de m'avoir fait de la peine en

me disant une chose dont Monseigneur ne veut pas se désister, cela

est absolument insuffisant, je ne dis pas pour moi, je ne dis même

pas pour le capitaine des gardes, mais pour celui que les bontés du

roi ont mis au premier rang dans sa confiance, et j'avoue qu'il m'est

impossible de comprendre comment je pourrais demeurer à mon poste,

avec honneur pour moi et le moindre avantage pour le service de Sa

Majesté, lorsque l'héritier du trône, l'époux de la fille de Louis

XVI, Monseigneur le duc d'Angoulême enfin, que tous les coeurs et les

intérêts fixent auprès du roi, croit cette honteuse inculpation sur

mon compte, véritable; car, avec cette prétendue domination dont on

m'insulte en ravalant d'ailleurs le caractère du roi, il n'est pas

douteux que Monseigneur n'aurait désormais aucun doute que le favori

qui, pour sa santé, a fait surmonter à son maître, en l'arrachant à

ses seules consolations, tant de travaux et de peines, ne soit prêt,

pour son plaisir, à le traîner, dans l'avilissement, à mille autres

sortes de souffrances.

«Je ne crois point que la conscience de Monseigneur lui dise, et

encore moins que sa religion entende qu'un homme dévoué depuis vingt

ans; auquel, lorsqu'il s'agissait de lui fixer un inappréciable

bonheur dans cette carrière d'infortunes, il a plus d'une fois, de

sa main, exprimé sa reconnaissance; qu'il a vu, par trois fois,

malgré les médecins, se faire rapporter mourant en Pologne du fond

de l'Italie pour servir son maître, ne fût-ce que d'un dernier

souffle, dans des circonstances toujours plus malheureuses, ait pu

avoir la pensée de sacrifier l'intérêt du roi et celui de l'État,

celui non moins puissant d'une illustre et si constante amitié, à des

considérations personnelles et tellement pusillanimes. Il ne le croit

pas: n'a-t-il pas été témoin des conférences de Sa Majesté avec le

roi de Suède? Et, s'il était permis d'admettre un pareil aveuglement,

que penser d'un prince qu'on ne pourrait éclairer sur une opinion

qu'il devrait avoir tant besoin de perdre?

«Si notre malheur était tel, c'est avec plus de force et de

résolution que jamais, que je dirais: Il faut m'éloigner, car il ne

m'appartient pas de rester dans une sorte de lutte avec un prince

aussi près du trône, avec l'époux de celle que le roi appelle, avec

tant de sentiment et de raison, son ange consolateur, et qui bientôt,

dans ce conflit, et sans que je puisse m'en plaindre, aurait perdu

pour moi toute bienveillance. Je le répète donc avec douleur,--mais,

mon cher maître, c'est en invoquant mon devoir et mon dévouement

pour vous:--si monseigneur le duc d'Angoulême ne m'exprime pas _sa

peine de m'avoir affligé injustement_ (ce que, dans aucun cas, il

n'appartient au roi de lui prescrire), je prie Sa Majesté de vouloir

bien m'accorder un congé de trois mois, à la suite duquel je me

renfermerai dans les devoirs de ma place.»

Nous avons insisté à dessein sur cet incident parce qu'il met

en lumière l'hostilité qui, depuis si longtemps, existait entre

l'émigration de Londres, toute dévouée au comte d'Artois, et les

gentilshommes qui s'étaient groupés autour de son frère. Pour

quelques-uns de ceux-ci, d'Avaray était un objet de jalousie et

d'animadversion, mais pas au même degré que de la part de l'entourage

de Monsieur, sourdement irrité de ne pouvoir, autant qu'il le

prétendait, diriger le parti royaliste, et de sentir à tout instant

ses prétentions entravées par la volonté du roi, dont d'Avaray était

l'interprète.

Un rapport sans signature, dont l'auteur, qui le destinait à

Louis XVIII, nous est inconnu, constate qu'à ce moment la coterie

des émigrés de Londres s'agitait et se dépensait en de multiples

intrigues, dont, fort heureusement, les rivalités intimes qui s'y

étaient déchaînées atténuaient le danger. Chacun entendait diriger,

blâmait les tentatives en vue desquelles il n'avait pas été consulté,

n'attachait de prix qu'aux siennes, et, souvent, poussait l'esprit

de révolte jusqu'à méconnaître les ordres du roi, en alléguant que,

si loin de la France, il ne pouvait se prononcer sur les mesures à

prendre à l'effet d'y rendre plus prochain son retour.

Parmi ces agitateurs plus ou moins en opposition avec Louis XVIII,

encore qu'ils évitassent de le laisser paraître, ce rapport désignait

le comte de Puisaye, le comte d'Antraigues, le chevalier de Bruslard,

l'abbé de Guillevic et le comte de Bar, anciens chouans; Bertrand

de Molleville, jadis ministre de Louis XVI; le représentant Henry

La Rivière, proscrit au 18 fructidor; le libraire Fauche-Borrel, le

metteur en scène de l'affaire Condé-Pichegru et de l'intrigue Barras.

Quelques-uns de ces personnages, plus ou moins compromis dans des

aventures antérieures, vivaient d'expédients, menaient une existence

sans dignité.

À propos de Dumouriez, le rapport disait: «Il faut à cet homme,

quoique vieux, une femme qui le mène par le bout du nez. Celle

qui est aujourd'hui en possession de cette charge, est une Mme de

Saint-Martin. M. de Saint-Martin est un Piémontais qui trouve cet

arrangement très convenable, et, dans ce tripotage, existe un fils

Saint-Martin, aussi jacobin qu'on puisse l'être. Mme de Saint-Martin

était, à Rastadt, la maîtresse du représentant; à Hambourg, la

maîtresse de l'abbé de Lageard qui, voulant rentrer en France, sut

saisir l'occasion de s'en débarrasser en faveur de Dumouriez, auprès

duquel elle succéda à la soeur de Rivarol (Mme de Beauvert), qui

voulait également rentrer[80]. Si Dumouriez est avide d'argent, c'est

pour elle ou pour le manger, car sa moralité a toujours été celle

d'un flibustier.»

[Note 80: Les relations avouées de Mme de Saint-Martin avec l'abbé de

Lageard, alors employé dans les bureaux de Talleyrand, aux Affaires

étrangères, permettent de penser qu'elle était en rapport avec la

police de Fouché.]

Dans ce milieu, d'Avaray était détesté. On doit croire, par

conséquent, que le conflit qui venait d'éclater entre lui et le

duc d'Angoulême y fut colporté, exagéré, travesti, et l'on n'a

aucune peine à comprendre que, las d'être l'objet des calomnies qui

s'y donnaient librement cours, il ait ardemment voulu s'éloigner

pour quelque temps. Son absence, d'ailleurs, ne fut pas longue, et

bientôt, à peu près rétabli, il vint reprendre sa place auprès du

roi. À ce moment, le duc d'Angoulême partait pour Mitau, afin d'en

ramener en Angleterre sa femme et la reine, ainsi que le personnel

de leurs maisons. Il est probable que son absence facilita la

reprise, par d'Avaray, des fonctions qu'il remplissait auprès du roi.

Mais, malgré l'éclatante protection dont le couvrait celui-ci, les

préventions dont il était l'objet ne désarmaient pas, et jusqu'à son

départ pour Madère, en 1810, il eut fréquemment à en souffrir, même

de la part du comte d'Artois. Le roi n'en souffrait pas moins que

lui, et les incidents qui viennent d'être racontés ajoutèrent à ses

préoccupations et à ses peines.

Ce ne furent pas les seules que lui valut son établissement en

Angleterre. Lorsqu'au mois de juillet 1808, sous la conduite du

duc d'Angoulême, la reine et sa nièce, suivies de toute la petite

colonie de Mitau, composée d'environ quatre-vingts personnes,

arrivèrent à Gothembourg, afin de s'embarquer sur l'_Euryalus_,

frégate anglaise, mise à leur disposition par le gouvernement, pour

les transporter à Yarmouth, on leur opposa un ordre de l'Amirauté,

enjoignant au commandant de ne prendre à bord que vingt passagers,

maîtres ou valets. Cette mesure, dont la courtoisie de l'amiral James

Saumarez atténua finalement la rigueur, donna lieu, entre le roi et

les ministres, quand elle fut connue à Londres, à des négociations

irritantes.

L'archevêque de Reims, Mmes de Luxembourg, de Damas, de Narbonne,

le duc d'Havré, le comte de Blacas, furent au moment de ne pouvoir

partir avec les princesses. «Sûrement, écrivait le duc d'Angoulême

à l'amiral, la suite de notre roi, de notre reine et de nous est

nombreuse. Mais, il faut penser que nous n'avons pas de patrie et

que nous vivons comme un peuple nomade, emportant tout ce que nous

avons avec nous, quand nous changeons de pays.» Ainsi, jusqu'au bout,

depuis son arrivée sur les côtes britanniques, tout avait été pour

le roi humiliations et déceptions. Pour les lui faire oublier, il ne

fallut pas moins que la joie qu'il goûta au mois d'août, en voyant

enfin, après tant d'aventures, sa famille réunie autour de lui dans

la mélancolique demeure de Gosfield.

Une imprudence de son frère, dont celui-ci essaya de rejeter la

responsabilité sur d'Avaray, vint rendre plus difficile la situation

du roi vis-à-vis du ministère. Les nouvelles arrivées d'Espagne

avaient annoncé l'abdication de Charles IV et l'avènement de Joseph.

En les recevant, le roi adressa à Canning une note, dans laquelle il

insistait pour que le roi de Naples, en sa qualité de Bourbon, fût

nommé régent d'Espagne et reconnu, sous ce titre, par les puissances.

Cette note devait rester secrète. Toutefois, désirant la communiquer

au prince de Castel-Cicala, ambassadeur des Deux-Siciles à Londres,

il chargea son frère de cette communication. Monsieur était lui-même

en instances auprès du cabinet britannique, pour se faire envoyer en

Espagne avec ses fils ou au moins avec l'un d'eux. Il agissait dans

le même sens auprès des délégués des Juntes royalistes, récemment

débarqués à Londres pour solliciter des secours en faveur des

insurrections qui se propageaient en Espagne.

À peine en possession de la note du roi, qu'il ne devait communiquer

qu'à l'ambassadeur napolitain, il s'empressa de leur en donner

connaissance, et prenant prétexte de la communication qui en avait

été faite à Canning par d'Avaray, au nom de Louis XVIII, il la leur

présenta comme ayant reçu l'approbation du ministère. Ce trait de

légèreté provoqua, dans le gouvernement, une protestation énergique.

De leur côté, les envoyés espagnols écartèrent avec dédain les offres

du comte d'Artois et refusèrent la régence du roi de Naples, lequel,

d'ailleurs, n'avait pas été consulté. Louis XVIII, très mortifié par

cet incident, essaya d'en conjurer les suites en envoyant au peuple

espagnol une proclamation qu'il ne soumit aux ministres qu'après

qu'elle fut partie. Elle lui valut un nouveau désaveu de leur part,

dans lequel était rappelée avec acrimonie la conduite du comte

d'Artois vis-à-vis des délégués des Juntes. Le roi et son frère

eurent à ce sujet une discussion assez vive. Mais bien plus grave

fut celle qui eut lieu ensuite, entre le comte d'Artois et d'Avaray

auquel le prince, lui imputant ses propres torts, reprocha «de mal

conduire les affaires».

--Je connais ce pays-ci, ajouta-t-il; il faut montrer confiance au

gouvernement; au lieu de cela, vous les heurtez, et c'est ainsi qu'on

gâte tout.

D'Avaray se rebiffa, déclara qu'il n'avait jamais eu en vue que la

gloire de son maître. Ce qu'il avait fait en cette circonstance,

il était prêt à le refaire, et si Monsieur le considérait comme un

conseiller dangereux, il le suppliait d'agir auprès du roi pour

qu'il fût déchargé du fardeau qui l'accablait. L'incident n'eut pas

de suites. Mais il laissa d'Avaray plus découragé, plus aigri, plus

irrité, parce qu'il sentait monter autour de lui plus de jalousie,

d'injustice et de malveillance.

III

LE SUCCESSEUR DE D'AVARAY

C'est au milieu de ces agitations que, quelques mois après l'arrivée

du roi en Angleterre, s'écoule sa vie. Au chagrin qu'elles lui

causent, vient s'ajouter le sentiment de son impuissance. En

débarquant à Yarmouth, il nourrissait l'espoir que, rapproché de son

royaume et réuni à son frère le comte d'Artois, à ses cousins, le

duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon, il pourrait

travailler plus efficacement pour sa cause. Mais bientôt il se

voit, comme aux étapes antérieures de sa vie errante, condamné à

l'inaction. À l'exemple des puissances européennes liguées contre

Napoléon, le gouvernement britannique s'obstine à le tenir éloigné

de leurs entreprises communes. Installé d'abord à Gosfield, puis en

1809, à Hartwell, «vieux château sombre et humide,» à douze lieues de

Londres, loué à un riche propriétaire M. Lee, l'exilé allait y être

réduit jusqu'à sa rentrée en France à une vie obscure et morose: tel

un homme que ses contemporains ont oublié, ou dont ils croient la

carrière terminée. Quelques courses chez les châtelains des environs,

des stations périodiques à Bath où il ira, tous les ans, prendre les

eaux, de rares voyages d'agrément couperont seul l'uniformité de son

existence. La reine, le duc et la duchesse d'Angoulême, un petit

groupe de serviteurs fidèles la partageront avec lui; les visites de

son frère et de ses cousins en constitueront l'unique distraction.

Quant à la politique, et encore qu'il ne cesse pas d'en suivre les

mouvements et les variations, elle ne lui apportera, pendant les

premières années de son séjour en Angleterre, que déceptions et

sujets de découragement.

Ce dont il souffre surtout, c'est la difficulté des communications,

non seulement entre la France et les pays étrangers, mais encore

entre les pays étrangers eux-mêmes. Cette difficulté grandit au fur

et à mesure que s'étend en Europe l'action des armées françaises.

Là où elles passent, le service des diligences, celui des postes

sont supprimés ou suspendus. Dans les pays qu'elles ont conquis et

que Napoléon gouverne directement par ses préfets ou indirectement

par les rois qu'il a créés, et qui ne sont à ses yeux que des

fonctionnaires, une police à l'image de la sienne exerce une

surveillance soupçonneuse sur les lettres et les voyageurs. Pour s'y

dérober, les courriers sont contraints à de longs détours. S'ils sont

obligés de recourir à la navigation, c'est pire encore. Les glaces

dans les mers du Nord, les vents contraires, les calmes plats, les

tempêtes, autant d'obstacles qui retardent la mise à la voile des

navires ou entravent leur marche. Tel voyageur qui comptait rester

quinze jours en route, n'est pas encore, au bout de trois mois,

arrivé au terme de son voyage. Toutes les correspondances subissent

des retards; souvent elles n'arrivent pas, soient qu'elles aient été

saisies, soient qu'elles s'égarent. La Châtre, à Londres, constate en

gémissant que «sur sept lettres, six n'arrivent pas».

À Vienne, en octobre 1807, le représentant de Louis XVIII, La Fare,

évêque de Nancy, est averti que le roi et le duc d'Angoulême se sont

embarqués à Gothembourg en Suède, pour passer en Angleterre. Le 11

décembre, il est sans nouvelles de leur traversée et ne sait ce

qu'ils sont devenus, bien qu'en débarquant à Yarmouth, le roi lui ait

fait écrire. Il confie ses inquiétudes au comte de Blacas, qui est

alors en Russie.

«Je ne sais si, à Pétersbourg, vous êtes mieux instruit que je ne

le suis ici sur ce qui concerne le voyage de notre maître et des

princes. Mes dernières nouvelles sont du 14 octobre, de Gothembourg,

lorsqu'on se préparait à mettre à la voile. Depuis, et voilà

bientôt deux mois, aucune nouvelle d'aucun côté sur le voyage ni le

débarquement de ces augustes voyageurs. Les papiers publics donnent

des nouvelles de Londres et d'Angleterre jusqu'au 12 novembre, et

il n'y est fait aucune mention d'un objet aussi intéressant pour

l'Europe entière qu'il l'est pour nous. Buonaparte aurait-il fait

défendre à tous les journalistes de rien articuler sur ce fait,

capable de réveiller l'attention et l'intérêt des Français et de

ranimer la foi endormie?

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 40 / 48 段