Cette lettre adressée, avec des instructions, au comte de La Châtre,

qui avait succédé au comte François d'Escars, comme représentant

de Louis XVIII en Angleterre, devait parvenir par ses soins à sa

destination. D'Avaray écrivait le même jour, 6 octobre, et par la

même voie, au baron d'Alderberg, ministre de Suède à Londres. Porteur

d'un billet d'introduction auprès de lui, signé de Gustave IV, et en

attendant de le lui remettre, il l'invitait «à appuyer avec chaleur

l'admission de M. le comte de l'Isle en Angleterre».

Le malheur fut que ces expéditions, qui devaient précéder le roi,

n'arrivèrent à Yarmouth qu'en même temps que lui, c'est-à-dire le

29 octobre. À Londres, on s'attendait, depuis plusieurs jours, à

voir paraître le roi de France sur quelque point de la côte. Le

gouvernement, bien qu'il ne fût averti que par de vagues indications,

avait fait préparer le château d'Holyrood à Édimbourg pour le

recevoir. Sur la demande du cabinet, dès le 25, le ministre de Suède

envoyait à Yarmouth, à l'adresse du commandant de la _Troja_, pour

être porté à son bord, dès que la frégate serait en vue, l'ordre

d'aller débarquer dans le port de Leith, en Écosse: tout y était

préparé pour la réception du roi de France. Ces instructions,

aggravées par une mesure générale relative aux étrangers, furent

opposées, dès le premier moment, à Louis XVIII. Lorsqu'il voulut

descendre à terre, le commandant du port vint lui déclarer qu'il ne

pouvait le lui permettre. Il protesta sans insister, et obtint du

commandant de la _Troja_ qu'il ne quitterait pas les eaux d'Yarmouth

avant que ne fût dissipé ce qu'il croyait être un malentendu.

À la même heure, le gouvernement anglais prenait connaissance de

la lettre écrite de Gothembourg par Louis XVIII à Georges III.

Les ministres s'émurent, convaincus que le prétendant entendait

se présenter en roi et résider à Londres, ce qui les eût mis en

minorité dans le parlement, s'ils l'eussent toléré. Un renseignement

de police vint ajouter à leur émotion. Le comte de La Châtre avait

loué, dans la capitale, une maison destinée au roi de France. Le

ministre de l'intérieur, lord Hawkesbury, l'un des signataires de

la paix d'Amiens, était hostile aux Bourbons, et son influence plus

prépondérante dans le cabinet que celle de Canning, qui passait pour

leur être favorable. Le duc de Portland pensait comme Canning. Mais,

son grand âge et ses infirmités l'éloignaient des affaires, et lord

Castlereagh se mourait. Les autres ministres étaient dans la main de

lord Hawkesbury. Il lui fut donc facile de leur faire partager la

malveillance qu'il ne dissimulait pas. Après une scène des plus vives

entre lui et Canning, le conseil décida, non seulement que le comte

de l'Isle ne serait pas autorisé à venir à Londres,--sur ce point,

tout le monde était d'accord,--mais encore qu'on ne lui permettrait

pas de débarquer à Yarmouth. La réponse du roi d'Angleterre au comte

de l'Isle, expédiée de Windsor, le 31, s'inspira de cette décision.

«Monsieur mon frère et cousin, ayant déjà appris, par des voies

indirectes, avant la lettre que Votre Majesté m'a écrite en date du

16 du courant, qu'elle comptait se rendre dans mes États, j'avais

donné des ordres pour que mon château, à Édimbourg, fût préparé pour

la réception de Votre Majesté, et pour celle de cette partie de la

famille royale par laquelle elle est accompagnée.

«Je ne doutais nullement que le but de Votre Majesté, en se rendant

dans mes États, était d'y chercher un asile que je me serais fait un

vrai plaisir de lui accorder. Mais, après la lecture de la lettre

de Votre Majesté, j'ai vu, avec une peine que je ne saurais lui

cacher, que l'objet, que Votre Majesté avait en vue, était d'entamer

des négociations politiques, desquelles il n'est pas possible, dans

la crise actuelle, de prévoir un résultat satisfaisant, et dont

l'apparence pourrait entraîner des suites embarrassantes et nuisibles.

«Sous ce point de vue, je dois prier Votre Majesté de se rendre

au château d'Édimbourg comme étant le séjour le plus convenable à

la dignité de Votre Majesté, et le mieux fait, vu la distance de

Londres, pour écarter tous les inconvénients qui pourraient résulter

de l'opinion que l'arrivée de Votre Majesté dans mes États se

rapportait à une démarche politique.»

À bord de la _Troja_ cette déclaration, dont les formes courtoises

atténuaient à peine la dureté, causa déception et colère.

--Je ne peux pas aller à Édimbourg! s'écria Louis XVIII. J'ai un

établissement en Russie. Ma femme, ma nièce et mes serviteurs y sont

encore. Ce n'est pas pour en former un autre en Écosse que je l'ai

quitté. Si l'on ne veut pas laisser le comte de l'Isle débarquer ici,

il repassera sur-le-champ en Suède.

En dépit de ce langage, il n'était pas disposé à repartir;

il ne renonçait pas à vaincre la résistance inattendue qu'il

rencontrait. Par son ordre, d'Avaray écrivit à Canning. Mais,

au lieu de s'attacher à ôter tout prétexte à la malveillance de

lord Hawkesbury, il semble s'être plu à en créer de nouveaux en

insistant sur le caractère politique du voyage de son maître.

«L'ennemi le plus redoutable du perturbateur du monde» était sur les

côtes d'Angleterre. L'Angleterre refuserait-elle de le recevoir,

d'établir avec lui «un concert de résolution, de plan et d'action,

auquel pussent se rattacher les efforts de l'Europe gémissante,

et d'une grande nation opprimée sous le joug d'un tyran abhorré»?

Voudrait-elle repousser «cette ancre de salut» et blesser «la main

généreuse» qui venait l'offrir?

D'Avaray développait longuement cette thèse, et terminait en invitant

Canning «à ne pas perdre, pour la plus grande gloire du règne de

Georges III», pour la sienne propre, «le puissant avantage de la

sagesse du roi, de ses lumières, de ses vues généreuses et si bien

faites pour rattacher à l'héritier de Louis XVI, c'est-à-dire au

pacificateur futur de l'Europe, tous les intérêts et tous les

coeurs.» Ministre responsable d'un gouvernement représentatif,

Canning ne pouvait entrer dans ces vues, et encore moins les

discuter. Il se borna, dans sa réponse, à justifier la conduite du

cabinet, et, pour la solution du différend, à renvoyer d'Avaray au

ministre chargé du département de l'intérieur.

Ces incidents se prolongèrent durant deux jours, envenimés par

les polémiques des journaux. Le roi en attendait la fin à bord de

la _Troja_, tandis qu'à Londres, La Châtre se multipliait pour en

hâter la solution, courant en vain d'un ministre à l'autre, du

baron d'Alopeus, chargé d'affaires de Russie, au baron d'Alderberg,

représentant de la Suède. Loin d'être découragé par l'insuccès de

ses démarches, il était d'avis que le roi devait passer outre et

débarquer quand même. Une fois débarqué, on n'oserait l'expulser.

Il le lui disait en lui rendant compte de ses efforts pour vaincre

la résistance du gouvernement anglais: «Mais, ajoutait-il, il n'y a

plus rien à calculer quand on a le pied sur la brèche, il faut que

le corps y passe ... ou bien ... Je m'arrête; je me jette aux pieds

de Votre Majesté, et je la supplie d'arriver, quelque obstacle qu'on

veuille y apporter.»

D'après une version qui courut à Londres, le roi, docile à cet avis,

se serait fait conduire avec ses compagnons, par un canot de la

_Troja_, sur un point désert de la côte. Il y aurait débarqué sans

rencontrer personne que deux douaniers à qui il aurait dit:

--Je suis le roi de France; je voyage sous le nom de comte de l'Isle;

je vais à Londres.

La vérité est moins romanesque, et tout à l'honneur du duc

d'Orléans. En apprenant les difficultés qui s'opposaient au

débarquement du roi, il avait couru chez le prince de Galles,

sollicité et obtenu qu'il s'entremît auprès des ministres, pour

laisser Louis XVIII descendre à Yarmouth, en promettant en son nom

qu'il ne paraîtrait pas à Londres. Ce premier point gagné, il s'était

mis à la recherche d'une résidence provisoire qui ne fût ni trop près

ni trop loin de la capitale. Le marquis de Buckingham, «connu par sa

généreuse hospitalité envers les Français fidèles,» avait offert sa

maison de Gosfield, dans le comté d'Essex, à environ quarante-cinq

milles de Londres. Les ministres, ayant adhéré à ses arrangements, ne

s'étaient alors occupés que de faire au comte de l'Isle un accueil

digne de l'Angleterre et de lui, et des ordres étaient envoyés en

conséquence à Yarmouth.

Dans la matinée du 1er novembre, le comte de La Châtre y apportait

ces heureuses nouvelles. Monté à bord de la _Troja_, il y trouva

le roi, son neveu et les Français réunis autour d'eux, en train de

fêter, avec les officiers suédois, l'anniversaire de la naissance

de Gustave IV. Après lui, se présentèrent les autorités maritimes,

l'amiral Russell, et enfin, dans l'après-midi, Monsieur, le duc

d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon.

--Parmi tant de jours malheureux, murmurait d'Avaray en voyant les

princes se serrer autour du roi, il n'en faut qu'un pareil pour

fermer bien des blessures.

Le débarquement du comte de l'Isle et son départ pour Gosfield

avaient été fixés au lendemain. Dès le matin, d'Avaray le quitta pour

se rendre à Londres. Il y allait, au nom de son maître, voir Canning,

car le roi ne désespérait pas d'être autorisé à se rapprocher de la

capitale. Quoiqu'il eût pris un engagement contraire, il ne renonçait

pas à s'en faire délier. D'Avaray emportait deux lettres, l'une pour

Georges III, l'autre pour son ministre. Vis-à-vis du souverain, Louis

XVIII affectait une soumission qui n'était pas dans son coeur.

«Monsieur mon frère et cousin, je ne puis laisser passer le premier

moment où je mets pied à terre dans les États de Votre Majesté,

sans la remercier de l'accueil qu'y reçoit le comte de l'Isle. Je

prononce exprès ce nom, parce que je n'en veux ni n'en prétends un

autre dans ces circonstances, ainsi que Votre Majesté en a pu juger

par les démarches faites en même temps que ma lettre du 16 octobre

lui a été remise. Un jour viendra, j'en ai le ferme espoir, où,

avec l'appui de Votre Majesté et de sa généreuse nation, je pourrai

prendre publiquement le titre qui m'appartient; mais ce jour n'est

pas venu, et en l'attendant il m'est à la fois doux et d'un bien

favorable augure d'avoir un sentiment de reconnaissance à exprimer à

Votre Majesté.»

Vis-à-vis de Canning, le roi se montrait moins réservé, plus sincère,

tout en déclarant qu'en Angleterre, il ne voulait être que le comte

de l'Isle. Il ajoutait qu'il n'était pas venu y chercher un asile,

mais avec la persuasion que de l'entente de Louis XVIII et de Georges

III, devait résulter le salut de l'Europe. Or, cette entente ne

pouvait s'établir de loin; il fallait donc qu'il fût à la portée des

ministres, à Londres ou aux environs. Rien à ses yeux n'y pouvait

mettre empêchement; car si la présence du roi de France, présenté

comme tel, offrait des inconvénients, celle du comte de l'Isle n'en

offrait aucun dans la généreuse Angleterre.

LIVRE QUINZIÈME

LES DERNIÈRES ANNÉES DE L'ÉMIGRATION

I

LE ROI S'INSTALLE À GOSFIELD

Le 2 novembre, Louis XVIII débarquait à Yarmouth. L'amiral Russell

s'était réservé l'honneur de venir le chercher dans son canot et de

le conduire à terre, où l'attendaient le comte d'Artois, le duc de

Berry, le duc d'Orléans, le prince de Condé et le duc de Bourbon. Il

partit aussitôt avec eux pour Gosfield. Ce que fut ce court voyage,

c'est lui-même qui le raconte le surlendemain dans une lettre à

d'Avaray, qu'on a vu s'éloigner de lui pour se rendre à Londres.

«Vous serez étonné, mon ami, de recevoir sitôt de mes nouvelles, et

surtout une aussi longue épître, car j'en ai beaucoup à raconter;

mais, ne sachant ni quand je vous verrai ici, ni même si les

commissions que je vous ai données vous laisseront la possibilité d'y

venir avant d'avoir été à Londres, je ne veux pas aggraver le tort

de vous avoir privé des jouissances que mon coeur a éprouvées depuis

deux jours, et, au contraire, je tâcherai de le réparer en vous

faisant un récit que je m'en vais envoyer à Colchester, où je suis

trop sûr que cette lettre arrivera avant vous.

«À peine étais-je monté en voiture, à Yarmouth, avec mon frère, le

duc d'Angoulême et M. le prince de Condé, que, d'un groupe nombreux

et me regardant d'un air d'intérêt véritable, se fit entendre:

«--C'est le roi de France, c'est Louis XVIII, c'est le frère de Louis

XVI.

«Voilà, me suis-je dit, le peuple anglais; ni le manteau de

l'incognito, ni celui du malheur, bien autrement épais, ne peuvent

lui cacher l'objet d'un sentiment généreux. Voilà, me dis-je encore,

la mesure dans laquelle je veux être ici: comte de l'Isle pour la

politique, roi de France pour le coeur.

«Après ce premier hommage que je me plais à rendre à l'Angleterre,

il faut ajouter que je n'ai pas trouvé à voyager les facilités

ordinaires. Le retour des officiers employés à l'expédition de

Copenhague avait encombré la route, et les soins obligeants du bon

M. Brooke, chargé de m'accompagner, ne pouvaient l'emporter sur une

pareille concurrence. Nos chevaux doublèrent le premier stage; mais,

arrivés à Wrentham, à dix-huit milles d'Yarmouth, nous en manquâmes

tout à fait, et M. Brooke, lui-même, ne put repartir qu'au moment de

notre arrivée. Cependant, comme l'auberge est très petite et qu'il

n'était pas encore nuit, je résolus de ne pas rester là et je le

priai de nous faire préparer notre gîte à Yoxford, à douze milles de

là, renonçant à arriver à Woodbridge, qui est beaucoup plus loin. Ce

contretemps était désagréable; mais, le proverbe: À quelque chose

malheur est bon, ne tarda pas à se vérifier.

«Durant l'attente, M. le prince de Condé sortit un moment, et rentra,

appelant mon neveu pour l'aider à comprendre ce que lui disaient deux

hommes qui étaient à la porte. Mon neveu y courut aussitôt; nous le

suivîmes, mon frère et moi, et bientôt le plus âgé des deux Anglais

parla avec tant de chaleur et de sensibilité, que M. le prince de

Condé, le comprenant, me nomma à lui. Aussitôt, l'autre, m'adressant

la parole dans sa langue:

«--Je vous prie, me dit-il, de nous compter parmi ceux de ma nation

qui souhaitent le plus ardemment vous voir établi sur votre trône.

«Mon neveu voulut lui servir d'interprète, mais ne le laissant pas

commencer:

«--_Sir_, dis-je dans mon mauvais anglais, le même qui me servit si

bien autrefois pour me tirer de prison, _the language of the heart

is understood by every body; perhaps my mind can hardly explain

your words; but my heart conceives and feels perfectly well your

meaning_[74].

[Note 74: «Monsieur, le langage du coeur est compris par chacun;

peut-être mon esprit expliquerait difficilement vos paroles; mais mon

coeur conçoit et sent parfaitement le sens.»]

«Il me présenta alors sa fille, qui était accourue pour me voir, et

son fils qui est un _clergyman_. Je fis souhait à l'une d'un mari et

à l'autre d'un évêché, et puissé-je leur porter bonheur à tous. Je

suis bien aise, au surplus, de consigner ici le nom de cet excellent

homme; il s'appelle sir Thomas Gooch. Enfin, les chevaux attelés,

nous repartîmes et arrivâmes à Yoxford sur les huit heures.

«Nous achevions à peine de souper, que nous vîmes arriver M. Bagot,

sous-secrétaire d'État, et M. Ross, secrétaire particulier de M.

Canning, chargés par les ministres de me complimenter, et de m'offrir

toute espèce d'assistance pour ma route, soit à Holyrood house,

soit à Gosfield. Je les priai de bien remercier les ministres de

Sa Majesté, et de leur dire que j'allais m'établir provisoirement

à Gosfield. Ils m'exprimèrent ensuite leurs regrets d'être arrivés

trop tard à Yarmouth pour m'y voir; effectivement, nous les avions

rencontrés dans la ville même, et l'on m'a dit qu'ils avaient

réprimandé les autorités de ne m'avoir pas rendu les honneurs

auxquels, vous le savez, mon ami, je suis très aise d'être échappé,

car ils n'auraient point du tout été d'accord avec la mesure dans

laquelle nous voulons être.

«Hier, il fut impossible de partir d'Yoxford avant dix heures du

matin (_first stage_). J'entrai dans une maison. À peine y étais-je,

qu'un gentleman, nommé M. Lynn, aborda mon frère, et, en assez bon

français, lui demanda si le roi de France était à Yarmouth.

«--Non, répondit Monsieur; il est dans cette maison.

«Aussitôt M. Lynn alla chercher un portrait du roi mon frère,

pour en comparer les traits avec les miens, et ayant probablement

répandu la nouvelle de mon arrivée, la place fut bientôt couverte de

curieux qui, tous, avaient l'air de l'intérêt. Comme nous allions

repartir, M. Lynn vint avec son frère, qui a fait plusieurs voyages

aux Indes, et portant la parole pour lui, m'offrit du vin de Madère,

que j'acceptai de bon coeur. Enfin, comme nous montions en voiture,

M. Lynn cria le premier hurra, et fut _cheerfully_ imité par toute

l'assistance.

«Arrivés à Colchester à cinq heures et demie, je fus invité de si

bonne grâce à prendre quelques rafraîchissements, que je ne pus m'y

refuser. On me conduisit dans une fort belle salle où nous nous mîmes

à table. Bientôt, tout fut plein de monde, et surtout de femmes

très jolies et très bien mises. Vous pensez bien, vous à qui le mot

_gallantry_ peut être si justement appliqué sous les deux acceptions,

qu'en pareille compagnie, l'excellent _luncheon_ qu'on nous avait

servi fut la moindre de mes occupations. Aussi, après avoir mangé

un morceau, pour ne pas désobliger ceux qui me l'offraient de si

bon coeur, je me levai et je m'approchai des dames. Celle auprès

de laquelle je me trouvais tenait par la main un enfant de cinq à

six ans, qui me dit aussitôt en français: «Vive le roi!» _I shook

heartily hand with him_[75]. Pendant ce temps, il s'était formé un

cercle autour de moi. Oh! que je me suis su mauvais gré de ne m'être

pas familiarisé à parler anglais! Quelle opinion, me dis-je, ces

dames vont-elles prendre de la galanterie française? Cette idée me

rendit le courage, et m'adressant à toutes ensemble:

«--_If any one of these ladies could understand French ..._[76].

[Note 75: Je lui serrai affectueusement la main.]

[Note 76: «Si une de ces dames comprenait le français ...»]

«Là, je fus interrompu par un _chorus_ général qui m'en indiquait une

(bien jolie par parenthèse). Elle se défendit en très bon français,

et avec cette grâce modeste, apanage des Anglaises, et me prouva

ainsi que je n'avais plus besoin d'estropier sa langue. Je me

félicitai d'avoir un pareil interprète; puis, je la priai d'exprimer

à toutes les autres combien je me trouvais heureux d'un si aimable

entourage, mais, surtout, combien j'étais touché de l'empressement et

de l'intérêt qu'on me témoignait. En sortant, nous fûmes pour ainsi

dire portés jusqu'à la voiture, et lorsqu'enfin nous partîmes, la

foule, qui était très grande, _cheered us with three hurrahs_[77].

Bon peuple! me disais-je, peuple hospitalier! Puisses-tu rester

toujours le même!

[Note 77: Nous a acclamés par trois hurrahs.]

«En disant cela, des comparaisons pénibles me faisaient éprouver

une sorte de serrement de coeur; mais, l'espoir de recevoir un jour

de l'amour dû à un bon père, l'accueil qui m'était fait par la

générosité, me remonta bientôt. Enfin, nous arrivâmes ici sur les

huit heures et demie, le coeur satisfait et l'appétit prêt à l'être,

car nous eûmes un très bon souper, quoique, par un oubli de mon

frère, nous ne fussions pas attendus. Mais l'hospitalité anglaise

avait tout prévu. Lord Charles Ainsley, dont la maison est voisine

de Gosfield, partage tous les sentiments de mes respectables hôtes,

qui, en ce moment, sont à Stowe. Il sut multiplier les attentions les

plus délicates. Combien je regrette de ne pouvoir vous donner copie

de la lettre pleine de sensibilité, de grâce et de noblesse que lady

Ainsley avait écrite à la _housekeeper_ du château, en lui faisant

envoi de tout ce qu'elle imagina pouvoir m'être agréable! Ici, M.

Brooke nous quitta, et ce _truly good natured man_[78], des soins

duquel nous avons eu tant à nous louer, versa encore des larmes en se

séparant de nous. Tel est le récit exact de mon voyage.

[Note 78: Homme véritablement aimable.]

«Adieu, mon ami; c'est aujourd'hui la Saint-Charles. Je regrette

bien que vous ne soyez pas là pour boire ensemble à la santé de mon

frère, avec du bon vin de M. Lynn; mais, comme vous m'en donnez un si

constant exemple, le devoir d'abord, et le plaisir après. Adieu. _God

bless you._»

La satisfaction dont témoigne ce récit fut de courte durée. Des

difficultés nouvelles suivirent de près l'arrivée du roi à Gosfield.

Ce fut, d'abord, le retour imprévu de d'Avaray auprès de lui. Ce

fidèle serviteur revenait victime de son dévouement à la cause de son

maître. Il n'avait pu obtenir l'autorisation de résider à Londres,

«autorisation qui est une affaire de forme, une sorte de passeport

nécessaire et qui jamais n'est refusé, pas même aux gens suspects

et aux espions dont la ville est pavée.» La raison du refus, c'est

qu'on le soupçonnait de ne venir dans la capitale que dans un but

politique. Le bureau des étrangers avait accordé le permis aux

diverses personnes arrivées avec le roi; d'Avaray seul en avait été

excepté. Il s'était réclamé de Canning; mais Canning était absent,

et il se voyait contraint d'attendre que ce ministre reprît ses

fonctions.

Ce qui l'irritait et l'affligeait le plus, c'est que dans

l'entourage de Monsieur, auquel il s'était adressé pour faire lever

l'interdiction, il n'avait trouvé que mauvais vouloir. La présence

du roi et celle de son ami déplaisaient à la plupart des émigrés

réunis à Londres. Ils voyaient avec dépit l'autorité du roi menacer

celle de son frère. Ils voulaient bien que Louis XVIII allât se

fixer à Édimbourg; mais, ils n'entendaient pas qu'il résidât dans

la capitale. Devinant que d'Avaray n'y venait, en son nom, que pour

obtenir le droit d'y résider, ils étaient plutôt disposés à entraver

ses démarches qu'à les seconder. «C'est un enfer, écrivait-il au duc

d'Havré; ... on ne sait qui vous trompe, qui vous caresse ou vous

assassine ... L'exil d'Édimbourg serait à la convenance de bien du

monde ... C'est un criminel besoin de certaines gens, de tenir le

roi éloigné et étranger à ses affaires ... On lui a fait son lit à

Gosfield, à quarante-cinq milles de Londres, dans l'intention de lui

faire passer ainsi l'hiver, en lui souhaitant un bon voyage aussitôt

que faire se pourra.» Mais la volonté du roi déjouerait le piège.

Qu'avait-il voulu? Venir en Angleterre. Eh bien, il y était.

Le retour de Canning, au bout de peu de jours, permit à d'Avaray

de séjourner à Londres. Mais, ce fut sans profit pour les intérêts

confiés à son dévouement. On le voit se plaindre d'être accablé de

peines, de travail, de pourparlers «avec des gens qui se dévorent».

Malgré tout, il ne se lassait pas, tenait tête aux frondeurs.

--Pourquoi être venu en Angleterre sans prévenir personne?

demandaient-ils.

Et lui de répondre:

--Parce que la moindre négociation préalable eût apporté un

invincible obstacle à l'admission du roi.

--Mais, la lettre au roi d'Angleterre est une démarche de trop

d'éclat, reprenaient les frondeurs. Il fallait prendre un biais, ne

pas avouer un but politique.

Alors il éclatait, s'écriait fièrement:

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 39 / 48 段