«En France, cette conduite des puissances a inspiré contre elles

une méfiance qu'on ne peut dire mal fondée, mais qui, cependant,

a des effets très funestes. De plus, les yeux ne pouvant percer à

travers le nuage qui enveloppe moi et les miens, on nous accuse de

tout abandonner, et cette injustice m'afflige profondément sans que

je puisse entièrement la condamner. Dieu seul voit les choses telles

qu'elles sont; les hommes ne peuvent juger que sur les apparences;

il en résulte cependant un découragement, une inertie qui, de plus

en plus, creusent l'abîme. Placé entre les deux partis, je leur crie

également: Vous vous trompez; mais, d'une part, ma voix n'est pas

entendue; de l'autre, elle n'est pas écoutée.

«Je sais bien que si je pouvais me montrer, me rapprocher seulement,

cela serait très utile; mais, les puissances n'y consentent pas,

parce que la chose leur paraît au moins superflue. Je sais également

qu'un mouvement en France leur ouvrirait les yeux; mais ce mouvement

ne s'opère pas, parce qu'on n'en ose même espérer le succès, d'après

l'opinion qu'on a des puissances et de moi-même: voilà le cercle

vicieux dont je parlais tout à l'heure.

«Quelles instructions puis-je donc donner? Quels pouvoirs puis-je

départir? Qui en revêtirai-je? On demande que je parle de nouveau.

À qui? Comment? En quel langage? J'oserai ici citer la parole de

l'Évangile: «Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent,

car, s'ils ne les écoutent pas, un mort ressusciterait qu'ils ne l'en

croiraient pas.» Pour suivre l'application, Moïse et les prophètes,

c'est ma déclaration du 2 décembre 1804. Le mort qui ressusciterait

serait une garantie nouvelle. Tout est renfermé dans ma déclaration.

S'agit-il d'un militaire? Conservation du grade, de l'emploi;

avancement proportionné aux services, abolition du règlement de 1781,

tout y est assuré. Veut-on aborder un administrateur? Son état sera

maintenu. À un homme du peuple? La conscription, cet impôt personnel,

le plus onéreux de tous, sera aboli. À ceux dont l'état n'est pas

spécifié dans la déclaration? Le plus simple raisonnement par

analogie suffit pour les satisfaire. Que je voulusse capter l'armée,

cela s'entendrait; mais, par quelle prédilection conserverais-je

ce juge, cet administrateur, tandis que je dépouillerais celui qui

exerce d'autres fonctions et qui aurait aussi bien mérité qu'eux?

À un nouveau propriétaire? Je me déclare le protecteur des droits

et des intérêts de tous. Un coupable enfin? Les poursuites sont

défendues, l'amnistie générale est solennellement annoncée, la porte

du repentir ouverte. Et sur tous ces points on ne peut douter de ma

bonne foi, puisque je ne fais que citer des instructions qui ont six

ans de date.

«Quelle plus ample instruction peut-on recevoir? Des pouvoirs sont

inutiles; le zèle suffit pour prêcher une pareille doctrine. Des

pouvoirs, d'ailleurs, ne peuvent se donner qu'à un très petit nombre

de personnes. Ma déclaration peut faire autant de missionnaires

qu'il faut en ce moment. Les pouvoirs enfin sont nécessaires pour

traiter,--nous n'en sommes pas là,--mais non pour convertir, et

c'est la conversion qu'il faut avoir pour objet. Si je me trouve

comme Henry IV dans le cas de racheter mon royaume, je donnerai des

pouvoirs à qui cela sera nécessaire; mais, actuellement, ce n'est pas

le cas d'en donner.»

Les pouvoirs que le roi refusait en 1806 à des serviteurs animés

de plus de zèle que de prudence, il les leur eût également refusés

en 1807, puisque cette fois, pas plus que l'année précédente, ils

n'auraient pu être utilisés. Mais, il n'en restait pas moins possédé

de l'incessante volonté de marcher vers le royaume, de se fixer plus

près des partisans qu'il y comptait encore et de s'assurer avec

eux des communications plus fréquentes et plus libres qu'elles ne

pouvaient l'être tant qu'il serait exilé au fond de la Courlande.

Il allait en Suède avec la quasi-certitude de ne faire qu'y passer,

mais décidé, en ce cas, à se jeter en Angleterre, ainsi qu'il en

nourrissait le dessein depuis son arrivée à Mitau.

La frégate suédoise la _Troja_, sur laquelle on vient de le voir

s'embarquer à Liebau, le 3 septembre, n'était pas encore arrivée, le

15, à sa destination. Presque constamment battue des vents et des

flots, elle n'avait pas cessé de louvoyer. Une lettre de d'Avaray,

écrite à bord et destinée au duc d'Havré, resté à Mitau auprès de la

reine et de la duchesse d'Angoulême, nous donne sur cette traversée

orageuse d'attachants détails.

«Je voudrais m'arrêter à vous dire la réception faite au roi par

le lieutenant-colonel commandant Nordenankar, par ses officiers

et l'équipage, parler des hurrahs, des témoignages d'affection

de ces fidèles et braves Suédois; mais le vent souffle, il faut

marcher. Le temps était gros; bientôt tous, excepté à peu près le

roi et le duc de Gramont, vrai loup de mer, furent malades, et il

en fut ainsi jusqu'au surlendemain dimanche, qu'un ciel superbe, un

soleil brillant et chaud, un air agréable et frais remplaçant les

bourrasques, vinrent avec nous saluer notre maître. C'était le jour

de Saint-Louis à Mitau, et par conséquent à bord de la _Troja_. Notre

plus grand bien était de sentir, de penser et d'aimer avec la reine,

Mme la duchesse d'Angoulême et nos amis de Courlande. Après la messe,

nous étions assis sur le pont. Un météore éclatant, en présence même

du soleil, s'allume à notre droite et, filant du nord vers Stralsund

dans une ligne plus directe que celle que le vent nous permettait

de tenir, il avance une double tête de feu et prolonge sa queue

d'argent, en semblant nous dire: «C'est là que la constance, l'amitié

et l'honneur vont embrasser un frère.»

«La journée se passe ainsi; personne de nous ne manque à l'appel

du dîner; Monseigneur (le duc d'Angoulême), cependant, avait été

obligé de rester couché; mais, il était bien et prenait part ainsi à

la fête. Vers la fin du repas, Français et Suédois, confondus dans

la chambre et sur le pont, boivent à la santé du roi, aux cris des

matelots, puis à celle de notre jeune prince. Enfin, la journée était

si tranquille et le contentement tel, que Perronnet (valet de chambre

du roi) qui, la veille, faisait des pas de deux pouces porté sur six

jambes, avec une grimace à fendre le coeur, avait mis le soir habit

bas et sautait à la corde en faisant des croix de chevalier et des

doubles tours. Vains présages! En vérité, mon cher duc, je devrais

m'en tenir, et pour vous et pour moi, à dire avec Pierrot: «Tout à

coup le ciel s'obscurcit, le jour fait place à la nuit.» D'autant

mieux que, comme lui, j'étais, l'on peut dire, à fond de cale, si

ce n'est dans les angoisses de la peur, dans celles de la douleur,

des noires pensées, du cruel contraste, sans cesse présent à mon

imagination, entre ce que fait aujourd'hui l'aveugle fortune du

courage de mon maître, et ce qu'elle en pouvait faire au printemps,

le mettant également sous voile.

«Ce fut le lundi que commença la tourmente qui, durant une semaine

entière, ne nous a pas laissé deux heures de suite une apparence de

repos. Ce même jour, après avoir reconnu la Poméranie et le fort

de Colberg, nous étions parvenus en vue de Rugen. Le commandant

comptait d'abord mouiller, le 7; ensuite, le lendemain matin. Toutes

les précautions de prudence étaient convenues. Après les signaux

et l'appel fait d'un pilote côtier, Nordenankar, si le rapport

de celui-ci était favorable, se proposait d'envoyer à terre deux

officiers: l'un pour se rendre au quartier royal, à l'extrémité

de Rugen, en face de Stralsund; l'autre, pour rapporter à bord

l'assurance que la place tenait toujours, et que l'île n'était pas

occupée par les Français. Déjà le roi dont le calme et, Dieu merci,

la santé ont été imperturbables, amarré sur son siège, car la mer

commençait à être très forte, avait écrit à Sa Majesté Suédoise.

Les vents, une affreuse tempête sans aucune relâche, pendant trois

jours et trois nuits, renouvelée à deux reprises, puis des rafales

éclairées par un soleil lugubre et blanc, se succédant sans aucun

terme; des montagnes qui venaient enlever ou heurter le vaisseau, et

dont les cimes brisées retombaient en déluge; la Providence enfin,

dans son courroux, ou peut-être sa bonté, en ont décidé autrement.

Après avoir, en louvoyant, tenu aussi longtemps que possible vers

cette hauteur, il a fallu céder, et notre brave capitaine déclarant

que, depuis vingt-cinq ans qu'il navigue sur la Baltique, il n'avait

jamais rien éprouvé de pareil, s'est éloigné avec dépit, laissant

bien loin en arrière l'île danoise de Bornholm, puis celle d'Oeland,

et se revoyant rechassé dans l'est jusqu'à moitié de l'espace que

nous avions franchi. Heureusement après tant de fatigues, nous

n'avons personne de vraiment malade. Les plus souffrants sont

Monseigneur et moi: quelques contusions, quelques légères blessures,

inévitable effet, pour des gens surtout qui n'ont pas le pied marin,

de la violence des secousses dans une mer dont les vagues une fois

révoltées s'entrechoquent de toute part. Mais ce qu'il y avait de

plus pénible n'était pas l'agitation. Oh! combien de fois n'ai-je pas

invoqué les bombes de Stralsund! Elles nous eussent paru, comparées à

notre situation, semblables à un berceau délicieux. Mais les bombes

même nous refusaient un abri.»

La tempête dura jusqu'au 13 septembre. Le 14, un calme plat y succéda

et se prolongea jusqu'au lendemain. À l'aube du 15, le vent se leva

de nouveau, mais sans violence. Malheureusement, il était à l'ouest,

éloignait les voyageurs de Stralsund où ils eussent voulu aborder,

croyant que Gustave IV s'y trouvait encore; il les poussait vers

Carlscrone. Ils durent se décider à y débarquer; la plupart d'entre

eux, le duc d'Angoulême notamment, succombaient à la fatigue et

souhaitaient d'être mis à terre. Le roi, d'autre part, avait hâte

de faire parvenir des nouvelles à Mitau. Ce fut une circonstance

heureuse; car, s'ils eussent abordé Stralsund, c'est par l'armée

française qu'ils y auraient été reçus. Cette place s'était rendue

avant de subir un bombardement, sous la condition que les troupes

qui la défendaient ne seraient pas prisonnières et qu'on leur

laisserait le temps de passer à Carlscrone. Leur transport, opéré

par une flottille suédoise, s'achevait quand la _Troja_ jeta l'ancre

devant cette ville.

En débarquant, dans la matinée du 16, Louis XVIII apprit des amiraux

qui vinrent le recevoir, que Gustave IV, tombé malade à Stralsund,

avait pu partir avant la capitulation et se faire conduire à

Carlscrone. Maintenant, il entrait en convalescence. Le roi chargea

aussitôt d'Avaray d'aller le complimenter. Lorsque d'Avaray se

présenta au quartier général, le convalescent montait en voiture avec

la reine et leur fille, la princesse Sophie. C'était sa première

sortie. Il n'y eut que quelques mots échangés. Mais, cette courte

entrevue permit à l'envoyé de Louis XVIII de constater la faiblesse

et le découragement du roi de Suède.

Les deux princes se virent le lendemain. Le duc d'Angoulême

accompagnait son oncle. Il avait été convenu que ce jour-là, on ne

s'entretiendrait pas d'affaires, et Louis XVIII se borna d'abord à

exprimer sa gratitude. «Mais, raconte encore d'Avaray, après les

témoignages d'une réciproque amitié, Gustave IV l'attaqua le premier

avec douleur, sur ses intérêts et l'avantage qui pouvait résulter,

dans de pareilles circonstances, de son passage en Angleterre, pour

y traiter lui-même avec le cabinet et tâcher de faire prendre une

meilleure direction aux efforts de cette puissance.» Ce conseil

était trop conforme aux dispositions de Louis XVIII pour qu'il ne

s'empressât pas d'y souscrire. Mais, en le lui donnant, le roi de

Suède ne s'inspirait pas moins de ses propres intérêts que de ceux

du prince qu'il traitait en ami. En dépit des honneurs qu'il lui

rendait, il considérait sa présence à Carlscrone, comme inopportune

et dangereuse. Il avait déjà pu se convaincre que ses sujets, pour la

plupart, blâmaient l'accueil qu'il faisait à un ennemi de Napoléon.

Tout en lui prodiguant les plus touchantes attentions, il avait hâte

de le voir s'éloigner.

Une conférence nouvelle eut lieu le surlendemain. D'Avaray et M. de

Wetterstedt, le premier ministre suédois, y assistaient. Gustave

IV s'était assis entre le roi et le duc d'Angoulême. «Il était

bien défait, mais son visage et tout son extérieur n'annonçaient

plus qu'un convalescent échappé aux portes de la mort. Je fis

alors lecture au roi de différentes pièces, telles que la lettre

de l'empereur de Russie au roi, pour lui transmettre l'ouverture

relative au passage de Sa Majesté de Suède, et celle du roi à

l'empereur, qui motive son voyage. Je donnai successivement toutes

les explications nécessaires, notre maître lui-même y ajoutant les

siennes.

«Dans cette lecture, lorsqu'il était question de quelques objets, ou

qu'il se présentait quelques expressions méritées, qui ramenaient

Gustave IV à son noble caractère, ou touchaient les cordes sensibles

de son âme, son visage abattu devenait animé, et, pour un instant,

les traces de la maladie faisaient place à celles de la satisfaction

et de l'espoir d'un meilleur avenir. On traita ensuite d'une manière

définitive les moyens les plus prompts pour assurer la célérité et

le secret du passage de Sa Majesté et de Monseigneur en Angleterre,

Gustave IV se faisant honneur de déclarer que, dans des dépêches à

Pétersbourg et à Londres, il en avait donné le conseil. J'en avais

proposé les bases dans ma note remise à M. de Wetterstedt qui désira,

pour le secret même, que le nouvel embarquement se fît à Gothembourg,

tandis que le roi se transporterait à la petite ville du gouvernement

de Toukoping, située sur la route d'Helsingborg à Stockholm, et qui

se trouve à la fois à portée du nouveau point d'embarquement et

pouvant paraître choisie pour faciliter les rapports avec Sa Majesté

Suédoise, que ses affaires et sa santé appelaient à Helsingfors.

«La reine était venue avec la jeune princesse Sophie. Nous fîmes tous

notre cour à Leurs Majestés, qui nous traitèrent avec beaucoup de

distinction et, à leur exemple, tout ce qui composait leur suite. En

sortant de chez le roi, tous les détails furent convenus avec M. le

baron de Wetterstedt. Comme il s'agissait surtout du secret à l'égard

de l'Angleterre et de ses agents, on prit les précautions de prudence

pour que M. Pierrepont, envoyé de Sa Majesté Britannique, ne pût être

informé de la résolution prise, de manière à en prévenir sa cour. Sa

Majesté Suédoise partit ce jour même pour Helsingfors.

«Le roi, étant resté à Carlscrone, y attendit le duc de Piennes que

Gustave IV avait désigné, avec une centaine de soldats français

réunis par ce prince, pour faire la garde de notre maître dans l'île

de Rugen. Sa Majesté revit avec une vive satisfaction ce fidèle

serviteur. Enfin, après avoir visité le port, les chantiers, les

formes qui, par leur nature, taillées ou construites dans le roc,

sont un objet de très grande curiosité; après avoir été rendre

hommage à l'âge, au mérite et l'on peut dire à la Suède, dans la

personne de l'amiral Chapman, vieillard de quatre-vingt-six ans,

célèbre par la profondeur de ses connaissances, et qu'on regarde

comme le père de la marine suédoise, le roi, sans pouvoir empêcher

les autorités militaires et civiles de lui rendre tous les honneurs

dus à son rang, a quitté Carlscrone le 26 septembre pour se rendre à

Toukoping.

«Quant à la frégate, elle avait déjà mis à la voile conformément

aux ordres de Sa Majesté Suédoise. Je m'étais entendu à cet égard

avec l'amiral Puke, commandant du port. Ce brave officier, décoré

du Grand Ordre de l'Épée, l'est en même temps de celui du Mérite,

acquis vaillamment au service de Louis XVI. Il a été, dans cette

circonstance, rempli de zèle pour celui de notre auguste maître.»

Ce que d'Avaray ne dit pas dans ce récit, mais ce que nous révèle

sa correspondance, c'est qu'au moment de quitter Carlscrone, le duc

d'Angoulême sollicita du roi l'autorisation de ne pas le suivre

immédiatement en Angleterre. Il ne jugeait pas que sa présence y fût

utile. Il eût préféré retourner à Mitau, où il avait laissé sa jeune

femme. Quelque légitimes que fussent les raisons qu'il faisait valoir

à l'appui de sa demande, le roi refusa d'y accéder. Il voulait, en se

présentant au gouvernement anglais, avoir auprès de lui l'héritier

présomptif de la couronne. Pour tempérer la rigueur de son refus,

il lui promit que, s'il se fixait en Angleterre, il le chargerait

d'aller chercher à Mitau les princesses et de les lui ramener.

Le duc d'Angoulême se résigna. Mais, convaincu que le refus avait été

dicté au roi par le comte d'Avaray, il conçut contre celui-ci une

sourde rancune. Il parvint à la dissimuler, mais non à en oublier la

cause. À Hartwell, quelques semaines plus tard, il ne put en contenir

l'éclat, ce qui donna lieu à un incident pénible pour le roi et pour

d'Avaray. La résolution de Louis XVIII de quitter Mitau ne plaisait

pas à tout le monde dans son entourage. À une existence bien humble,

sans doute, mais du moins assurée et paisible, elle en substituait

une, incertaine et grosse de dangers. La reine l'avait critiquée, et

ses critiques avaient trouvé des échos jusque dans la domesticité.

C'était, disaient les mécontents, «un plongeon dans l'inconnu,» et

tous se trouvaient d'accord pour en imputer la responsabilité à

d'Avaray, «à qui le roi ne savait rien refuser.» Leur mécontentement

envenimait les jalousies, depuis longtemps suscitées contre lui par

la faveur dont il jouissait auprès de Louis XVIII. Il ne les ignorait

pas; il en souffrait cruellement. Mais, soutenu par la confiance

de son maître, il bravait la calomnie et ne s'inspirait que de sa

volonté de le bien servir. Il avait non pas suggéré, mais approuvé le

voyage en Angleterre, qu'il considérait comme un trait de génie de la

part du roi. Faisant allusion aux difficultés qui existaient alors

entre ce pays et la Russie, il disait avec enthousiasme:

--Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et

l'Angleterre; voilà le rôle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne

peut pas renoncer gratuitement à son asile de Russie. L'essentiel

est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en

Angleterre.

Pour ne pas perdre la possibilité de recouvrer cet asile, s'il en

était besoin, il importait de ménager la Russie, de ne pas blesser

le tsar, en lui laissant croire que l'on abandonnait ses États avec

l'espoir de n'y pas revenir. Aussi Louis XVIII tint-il, avant de

quitter la Suède, à écrire à Alexandre pour lui annoncer, non ses

intentions, mais celles qu'il jugeait utile de feindre. «Je vais

entreprendre cette nouvelle course, lui mandait-il, sans savoir ce

qui peut précisément en résulter, puisque mes affaires sont, à bien

des égards, à la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'à

cette époque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque

toujours employé et soldé des gens auxquels je n'accordais aucune

confiance, et ainsi, faute d'avoir voulu s'entendre directement avec

moi, prolongé bien plutôt que hâté le terme des communs malheurs ...

Maintenant, mon seul regret est de voir différer l'instant de mon

retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Courlande sont

un sûr garant de mon empressement à venir partager avec les miens

l'amitié et les bienfaits de Votre Majesté impériale.»

X

L'ARRIVÉE EN ANGLETERRE

Le 2 octobre, après un voyage durant lequel la sollicitude du roi de

Suède lui avait assuré autant d'égards, d'attentions et d'hommages

que s'il eût été en possession de sa couronne, Louis XVIII arrivait

à Gothembourg, où la _Troja_ l'attendait. Là, une surprise heureuse

lui était réservée. Le duc de Berry venait d'y débarquer. Parti

d'Angleterre, alors qu'on n'y savait pas encore que son oncle avait

quitté Mitau, il allait en Courlande pour y passer quelque temps

auprès de la famille royale. Voulant profiter de son voyage pour se

présenter au roi de Suède, il avait fait escale à Gothembourg, sans

se douter que Louis XVIII et le duc d'Angoulême y étaient annoncés.

Cette rencontre imprévue embellit pour les trois princes leur séjour

dans cette ville.

Le duc de Berry ne se remit en route pour la Courlande qu'au moment

ou son oncle et son frère allaient s'embarquer. Mais, les vents qui

favorisaient sa marche étaient contraires à celle du bâtiment où le

roi avait déjà pris passage, et l'empêchèrent de mettre à la voile.

Ils duraient encore le 16 octobre. Ce jour-là, le roi fut prévenu que

ses projets s'étaient ébruités à Londres. Il apprenait en même temps

que le _Packet Boat_, qui faisait entre la Suède et l'Angleterre

un service régulier, allait partir. Il se décida à lui confier une

lettre qu'il avait écrite au souverain britannique, mais qu'il

aurait voulu ne lui envoyer qu'en arrivant dans ses États ...

«Monsieur mon frère et cousin, lui disait-il, je viens chez Votre

Majesté lui demander et me mettre à portée de concerter avec elle

les moyens d'aller en personne délivrer mes sujets de l'oppression,

arracher l'héritage de mes pères des mains de l'usurpateur, et rendre

la paix à l'Europe. J'y viens avec mon neveu le duc d'Angoulême, sous

la sauvegarde du généreux Gustave IV, l'ami fidèle de Votre Majesté,

et je puis dire le mien. Je n'observe pas de forme parce que le temps

presse, et que j'ai la certitude de servir Votre Majesté en lui

fournissant un allié puissant. Cet allié, ce n'est pas ma personne,

c'est le roi de France.

«Dans le principe de la Révolution, les Français ont cru combattre

pour la liberté et pour la patrie; cette enivrante illusion est

détruite. Qu'importent à la France l'anéantissement de la Prusse,

des victoires en Pologne et jusque sur les confins de l'empire

russe? Mais, Buonaparte l'épuise en promettant toujours la paix, et

les triomphes achetés au prix du sang des victimes qui croient la

conquérir, ne font que river leurs propres fers, et souiller jusqu'au

nom de roi en plantant partout les rejetons d'une race impure. Ces

vérités sont senties; mais, le tyran sait leur opposer une crainte

non moins active. En dénaturant les intentions des souverains et

particulièrement celles de Votre Majesté, il sait encore populariser

au gré de sa fureur et de son ambition, la guerre qu'il fait à la

Grande-Bretagne. Il faut lui arracher le masque; il faut que la

vérité pénètre.

«Cependant, je dois le dire, Votre Majesté seule ne la ferait pas

écouter; toute sacrée qu'est sa parole, elle a besoin d'un garant;

en peut-elle trouver un meilleur que le frère et l'héritier de Louis

XVI s'écriant: «Français, je vous atteste que les intentions de

Georges III sont aussi désintéressées que son caractère personnel est

magnanime!» Cependant, un tel langage, je ne puis le tenir qu'avec

la sanction de Votre Majesté. Ce sont les paroles mêmes que j'aurai

entendues que je dois répéter à mon peuple.

«Dans ce concert entre nous, l'avantage sans doute est grand de mon

côté; j'en espère mon sceptre, et, ce qui est bien plus pour moi, le

bonheur de la France. Mais l'Europe, que Votre Majesté veut délivrer,

y trouve aussi le sien, une paix solide parce que celle-là sera

équitable. Les traités de Campo-Formio, de Lunéville, d'Amiens, de

Presbourg ne lui ont point donné la tranquillité; la paix de Tilsitt

ne la donnera pas davantage. Bien plus les succès du Corse, poussés

au dernier terme, procureraient-ils le repos infâme de la servitude?

Non, les fers engendrent la haine et, tôt ou tard, de ses fers même,

la haine se forge des armes, et ainsi, les sanglantes calamités du

monde seraient sans fin. L'équité (on n'aurait jamais dû l'attendre

de Buonaparte ni de tout autre né d'un ordre de choses incompatible

avec elle), l'équité seule peut donc être la base d'une véritable

tranquillité.

«Enfin, Votre Majesté et son généreux peuple, en participant au

grand bienfait de la paix, y joindront, outre la gloire de n'avoir

pas fléchi devant l'idole, celle d'être les auteurs de la commune

félicité. Les résolutions doivent être à la fois sages et hardies.

Elles offrent sans doute moins de chances favorables qu'à l'époque

de Pultusck et de Preussch-Eylau; mais elles laissent peu de choix,

et, pour le déterminer, il n'y a pas un instant à perdre. Heureux

encore les rois qui trouvent un moyen de salut dans ce que leur dicte

l'honneur!»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 38 / 48 段