une méfiance qu'on ne peut dire mal fondée, mais qui, cependant,
a des effets très funestes. De plus, les yeux ne pouvant percer à
travers le nuage qui enveloppe moi et les miens, on nous accuse de
tout abandonner, et cette injustice m'afflige profondément sans que
je puisse entièrement la condamner. Dieu seul voit les choses telles
qu'elles sont; les hommes ne peuvent juger que sur les apparences;
il en résulte cependant un découragement, une inertie qui, de plus
en plus, creusent l'abîme. Placé entre les deux partis, je leur crie
également: Vous vous trompez; mais, d'une part, ma voix n'est pas
entendue; de l'autre, elle n'est pas écoutée.
«Je sais bien que si je pouvais me montrer, me rapprocher seulement,
cela serait très utile; mais, les puissances n'y consentent pas,
parce que la chose leur paraît au moins superflue. Je sais également
qu'un mouvement en France leur ouvrirait les yeux; mais ce mouvement
ne s'opère pas, parce qu'on n'en ose même espérer le succès, d'après
l'opinion qu'on a des puissances et de moi-même: voilà le cercle
vicieux dont je parlais tout à l'heure.
«Quelles instructions puis-je donc donner? Quels pouvoirs puis-je
départir? Qui en revêtirai-je? On demande que je parle de nouveau.
À qui? Comment? En quel langage? J'oserai ici citer la parole de
l'Évangile: «Ils ont Moïse et les prophètes; qu'ils les écoutent,
car, s'ils ne les écoutent pas, un mort ressusciterait qu'ils ne l'en
croiraient pas.» Pour suivre l'application, Moïse et les prophètes,
c'est ma déclaration du 2 décembre 1804. Le mort qui ressusciterait
serait une garantie nouvelle. Tout est renfermé dans ma déclaration.
S'agit-il d'un militaire? Conservation du grade, de l'emploi;
avancement proportionné aux services, abolition du règlement de 1781,
tout y est assuré. Veut-on aborder un administrateur? Son état sera
maintenu. À un homme du peuple? La conscription, cet impôt personnel,
le plus onéreux de tous, sera aboli. À ceux dont l'état n'est pas
spécifié dans la déclaration? Le plus simple raisonnement par
analogie suffit pour les satisfaire. Que je voulusse capter l'armée,
cela s'entendrait; mais, par quelle prédilection conserverais-je
ce juge, cet administrateur, tandis que je dépouillerais celui qui
exerce d'autres fonctions et qui aurait aussi bien mérité qu'eux?
À un nouveau propriétaire? Je me déclare le protecteur des droits
et des intérêts de tous. Un coupable enfin? Les poursuites sont
défendues, l'amnistie générale est solennellement annoncée, la porte
du repentir ouverte. Et sur tous ces points on ne peut douter de ma
bonne foi, puisque je ne fais que citer des instructions qui ont six
ans de date.
«Quelle plus ample instruction peut-on recevoir? Des pouvoirs sont
inutiles; le zèle suffit pour prêcher une pareille doctrine. Des
pouvoirs, d'ailleurs, ne peuvent se donner qu'à un très petit nombre
de personnes. Ma déclaration peut faire autant de missionnaires
qu'il faut en ce moment. Les pouvoirs enfin sont nécessaires pour
traiter,--nous n'en sommes pas là,--mais non pour convertir, et
c'est la conversion qu'il faut avoir pour objet. Si je me trouve
comme Henry IV dans le cas de racheter mon royaume, je donnerai des
pouvoirs à qui cela sera nécessaire; mais, actuellement, ce n'est pas
le cas d'en donner.»
Les pouvoirs que le roi refusait en 1806 à des serviteurs animés
de plus de zèle que de prudence, il les leur eût également refusés
en 1807, puisque cette fois, pas plus que l'année précédente, ils
n'auraient pu être utilisés. Mais, il n'en restait pas moins possédé
de l'incessante volonté de marcher vers le royaume, de se fixer plus
près des partisans qu'il y comptait encore et de s'assurer avec
eux des communications plus fréquentes et plus libres qu'elles ne
pouvaient l'être tant qu'il serait exilé au fond de la Courlande.
Il allait en Suède avec la quasi-certitude de ne faire qu'y passer,
mais décidé, en ce cas, à se jeter en Angleterre, ainsi qu'il en
nourrissait le dessein depuis son arrivée à Mitau.
La frégate suédoise la _Troja_, sur laquelle on vient de le voir
s'embarquer à Liebau, le 3 septembre, n'était pas encore arrivée, le
15, à sa destination. Presque constamment battue des vents et des
flots, elle n'avait pas cessé de louvoyer. Une lettre de d'Avaray,
écrite à bord et destinée au duc d'Havré, resté à Mitau auprès de la
reine et de la duchesse d'Angoulême, nous donne sur cette traversée
orageuse d'attachants détails.
«Je voudrais m'arrêter à vous dire la réception faite au roi par
le lieutenant-colonel commandant Nordenankar, par ses officiers
et l'équipage, parler des hurrahs, des témoignages d'affection
de ces fidèles et braves Suédois; mais le vent souffle, il faut
marcher. Le temps était gros; bientôt tous, excepté à peu près le
roi et le duc de Gramont, vrai loup de mer, furent malades, et il
en fut ainsi jusqu'au surlendemain dimanche, qu'un ciel superbe, un
soleil brillant et chaud, un air agréable et frais remplaçant les
bourrasques, vinrent avec nous saluer notre maître. C'était le jour
de Saint-Louis à Mitau, et par conséquent à bord de la _Troja_. Notre
plus grand bien était de sentir, de penser et d'aimer avec la reine,
Mme la duchesse d'Angoulême et nos amis de Courlande. Après la messe,
nous étions assis sur le pont. Un météore éclatant, en présence même
du soleil, s'allume à notre droite et, filant du nord vers Stralsund
dans une ligne plus directe que celle que le vent nous permettait
de tenir, il avance une double tête de feu et prolonge sa queue
d'argent, en semblant nous dire: «C'est là que la constance, l'amitié
et l'honneur vont embrasser un frère.»
«La journée se passe ainsi; personne de nous ne manque à l'appel
du dîner; Monseigneur (le duc d'Angoulême), cependant, avait été
obligé de rester couché; mais, il était bien et prenait part ainsi à
la fête. Vers la fin du repas, Français et Suédois, confondus dans
la chambre et sur le pont, boivent à la santé du roi, aux cris des
matelots, puis à celle de notre jeune prince. Enfin, la journée était
si tranquille et le contentement tel, que Perronnet (valet de chambre
du roi) qui, la veille, faisait des pas de deux pouces porté sur six
jambes, avec une grimace à fendre le coeur, avait mis le soir habit
bas et sautait à la corde en faisant des croix de chevalier et des
doubles tours. Vains présages! En vérité, mon cher duc, je devrais
m'en tenir, et pour vous et pour moi, à dire avec Pierrot: «Tout à
coup le ciel s'obscurcit, le jour fait place à la nuit.» D'autant
mieux que, comme lui, j'étais, l'on peut dire, à fond de cale, si
ce n'est dans les angoisses de la peur, dans celles de la douleur,
des noires pensées, du cruel contraste, sans cesse présent à mon
imagination, entre ce que fait aujourd'hui l'aveugle fortune du
courage de mon maître, et ce qu'elle en pouvait faire au printemps,
le mettant également sous voile.
«Ce fut le lundi que commença la tourmente qui, durant une semaine
entière, ne nous a pas laissé deux heures de suite une apparence de
repos. Ce même jour, après avoir reconnu la Poméranie et le fort
de Colberg, nous étions parvenus en vue de Rugen. Le commandant
comptait d'abord mouiller, le 7; ensuite, le lendemain matin. Toutes
les précautions de prudence étaient convenues. Après les signaux
et l'appel fait d'un pilote côtier, Nordenankar, si le rapport
de celui-ci était favorable, se proposait d'envoyer à terre deux
officiers: l'un pour se rendre au quartier royal, à l'extrémité
de Rugen, en face de Stralsund; l'autre, pour rapporter à bord
l'assurance que la place tenait toujours, et que l'île n'était pas
occupée par les Français. Déjà le roi dont le calme et, Dieu merci,
la santé ont été imperturbables, amarré sur son siège, car la mer
commençait à être très forte, avait écrit à Sa Majesté Suédoise.
Les vents, une affreuse tempête sans aucune relâche, pendant trois
jours et trois nuits, renouvelée à deux reprises, puis des rafales
éclairées par un soleil lugubre et blanc, se succédant sans aucun
terme; des montagnes qui venaient enlever ou heurter le vaisseau, et
dont les cimes brisées retombaient en déluge; la Providence enfin,
dans son courroux, ou peut-être sa bonté, en ont décidé autrement.
Après avoir, en louvoyant, tenu aussi longtemps que possible vers
cette hauteur, il a fallu céder, et notre brave capitaine déclarant
que, depuis vingt-cinq ans qu'il navigue sur la Baltique, il n'avait
jamais rien éprouvé de pareil, s'est éloigné avec dépit, laissant
bien loin en arrière l'île danoise de Bornholm, puis celle d'Oeland,
et se revoyant rechassé dans l'est jusqu'à moitié de l'espace que
nous avions franchi. Heureusement après tant de fatigues, nous
n'avons personne de vraiment malade. Les plus souffrants sont
Monseigneur et moi: quelques contusions, quelques légères blessures,
inévitable effet, pour des gens surtout qui n'ont pas le pied marin,
de la violence des secousses dans une mer dont les vagues une fois
révoltées s'entrechoquent de toute part. Mais ce qu'il y avait de
plus pénible n'était pas l'agitation. Oh! combien de fois n'ai-je pas
invoqué les bombes de Stralsund! Elles nous eussent paru, comparées à
notre situation, semblables à un berceau délicieux. Mais les bombes
même nous refusaient un abri.»
La tempête dura jusqu'au 13 septembre. Le 14, un calme plat y succéda
et se prolongea jusqu'au lendemain. À l'aube du 15, le vent se leva
de nouveau, mais sans violence. Malheureusement, il était à l'ouest,
éloignait les voyageurs de Stralsund où ils eussent voulu aborder,
croyant que Gustave IV s'y trouvait encore; il les poussait vers
Carlscrone. Ils durent se décider à y débarquer; la plupart d'entre
eux, le duc d'Angoulême notamment, succombaient à la fatigue et
souhaitaient d'être mis à terre. Le roi, d'autre part, avait hâte
de faire parvenir des nouvelles à Mitau. Ce fut une circonstance
heureuse; car, s'ils eussent abordé Stralsund, c'est par l'armée
française qu'ils y auraient été reçus. Cette place s'était rendue
avant de subir un bombardement, sous la condition que les troupes
qui la défendaient ne seraient pas prisonnières et qu'on leur
laisserait le temps de passer à Carlscrone. Leur transport, opéré
par une flottille suédoise, s'achevait quand la _Troja_ jeta l'ancre
devant cette ville.
En débarquant, dans la matinée du 16, Louis XVIII apprit des amiraux
qui vinrent le recevoir, que Gustave IV, tombé malade à Stralsund,
avait pu partir avant la capitulation et se faire conduire à
Carlscrone. Maintenant, il entrait en convalescence. Le roi chargea
aussitôt d'Avaray d'aller le complimenter. Lorsque d'Avaray se
présenta au quartier général, le convalescent montait en voiture avec
la reine et leur fille, la princesse Sophie. C'était sa première
sortie. Il n'y eut que quelques mots échangés. Mais, cette courte
entrevue permit à l'envoyé de Louis XVIII de constater la faiblesse
et le découragement du roi de Suède.
Les deux princes se virent le lendemain. Le duc d'Angoulême
accompagnait son oncle. Il avait été convenu que ce jour-là, on ne
s'entretiendrait pas d'affaires, et Louis XVIII se borna d'abord à
exprimer sa gratitude. «Mais, raconte encore d'Avaray, après les
témoignages d'une réciproque amitié, Gustave IV l'attaqua le premier
avec douleur, sur ses intérêts et l'avantage qui pouvait résulter,
dans de pareilles circonstances, de son passage en Angleterre, pour
y traiter lui-même avec le cabinet et tâcher de faire prendre une
meilleure direction aux efforts de cette puissance.» Ce conseil
était trop conforme aux dispositions de Louis XVIII pour qu'il ne
s'empressât pas d'y souscrire. Mais, en le lui donnant, le roi de
Suède ne s'inspirait pas moins de ses propres intérêts que de ceux
du prince qu'il traitait en ami. En dépit des honneurs qu'il lui
rendait, il considérait sa présence à Carlscrone, comme inopportune
et dangereuse. Il avait déjà pu se convaincre que ses sujets, pour la
plupart, blâmaient l'accueil qu'il faisait à un ennemi de Napoléon.
Tout en lui prodiguant les plus touchantes attentions, il avait hâte
de le voir s'éloigner.
Une conférence nouvelle eut lieu le surlendemain. D'Avaray et M. de
Wetterstedt, le premier ministre suédois, y assistaient. Gustave
IV s'était assis entre le roi et le duc d'Angoulême. «Il était
bien défait, mais son visage et tout son extérieur n'annonçaient
plus qu'un convalescent échappé aux portes de la mort. Je fis
alors lecture au roi de différentes pièces, telles que la lettre
de l'empereur de Russie au roi, pour lui transmettre l'ouverture
relative au passage de Sa Majesté de Suède, et celle du roi à
l'empereur, qui motive son voyage. Je donnai successivement toutes
les explications nécessaires, notre maître lui-même y ajoutant les
siennes.
«Dans cette lecture, lorsqu'il était question de quelques objets, ou
qu'il se présentait quelques expressions méritées, qui ramenaient
Gustave IV à son noble caractère, ou touchaient les cordes sensibles
de son âme, son visage abattu devenait animé, et, pour un instant,
les traces de la maladie faisaient place à celles de la satisfaction
et de l'espoir d'un meilleur avenir. On traita ensuite d'une manière
définitive les moyens les plus prompts pour assurer la célérité et
le secret du passage de Sa Majesté et de Monseigneur en Angleterre,
Gustave IV se faisant honneur de déclarer que, dans des dépêches à
Pétersbourg et à Londres, il en avait donné le conseil. J'en avais
proposé les bases dans ma note remise à M. de Wetterstedt qui désira,
pour le secret même, que le nouvel embarquement se fît à Gothembourg,
tandis que le roi se transporterait à la petite ville du gouvernement
de Toukoping, située sur la route d'Helsingborg à Stockholm, et qui
se trouve à la fois à portée du nouveau point d'embarquement et
pouvant paraître choisie pour faciliter les rapports avec Sa Majesté
Suédoise, que ses affaires et sa santé appelaient à Helsingfors.
«La reine était venue avec la jeune princesse Sophie. Nous fîmes tous
notre cour à Leurs Majestés, qui nous traitèrent avec beaucoup de
distinction et, à leur exemple, tout ce qui composait leur suite. En
sortant de chez le roi, tous les détails furent convenus avec M. le
baron de Wetterstedt. Comme il s'agissait surtout du secret à l'égard
de l'Angleterre et de ses agents, on prit les précautions de prudence
pour que M. Pierrepont, envoyé de Sa Majesté Britannique, ne pût être
informé de la résolution prise, de manière à en prévenir sa cour. Sa
Majesté Suédoise partit ce jour même pour Helsingfors.
«Le roi, étant resté à Carlscrone, y attendit le duc de Piennes que
Gustave IV avait désigné, avec une centaine de soldats français
réunis par ce prince, pour faire la garde de notre maître dans l'île
de Rugen. Sa Majesté revit avec une vive satisfaction ce fidèle
serviteur. Enfin, après avoir visité le port, les chantiers, les
formes qui, par leur nature, taillées ou construites dans le roc,
sont un objet de très grande curiosité; après avoir été rendre
hommage à l'âge, au mérite et l'on peut dire à la Suède, dans la
personne de l'amiral Chapman, vieillard de quatre-vingt-six ans,
célèbre par la profondeur de ses connaissances, et qu'on regarde
comme le père de la marine suédoise, le roi, sans pouvoir empêcher
les autorités militaires et civiles de lui rendre tous les honneurs
dus à son rang, a quitté Carlscrone le 26 septembre pour se rendre à
Toukoping.
«Quant à la frégate, elle avait déjà mis à la voile conformément
aux ordres de Sa Majesté Suédoise. Je m'étais entendu à cet égard
avec l'amiral Puke, commandant du port. Ce brave officier, décoré
du Grand Ordre de l'Épée, l'est en même temps de celui du Mérite,
acquis vaillamment au service de Louis XVI. Il a été, dans cette
circonstance, rempli de zèle pour celui de notre auguste maître.»
Ce que d'Avaray ne dit pas dans ce récit, mais ce que nous révèle
sa correspondance, c'est qu'au moment de quitter Carlscrone, le duc
d'Angoulême sollicita du roi l'autorisation de ne pas le suivre
immédiatement en Angleterre. Il ne jugeait pas que sa présence y fût
utile. Il eût préféré retourner à Mitau, où il avait laissé sa jeune
femme. Quelque légitimes que fussent les raisons qu'il faisait valoir
à l'appui de sa demande, le roi refusa d'y accéder. Il voulait, en se
présentant au gouvernement anglais, avoir auprès de lui l'héritier
présomptif de la couronne. Pour tempérer la rigueur de son refus,
il lui promit que, s'il se fixait en Angleterre, il le chargerait
d'aller chercher à Mitau les princesses et de les lui ramener.
Le duc d'Angoulême se résigna. Mais, convaincu que le refus avait été
dicté au roi par le comte d'Avaray, il conçut contre celui-ci une
sourde rancune. Il parvint à la dissimuler, mais non à en oublier la
cause. À Hartwell, quelques semaines plus tard, il ne put en contenir
l'éclat, ce qui donna lieu à un incident pénible pour le roi et pour
d'Avaray. La résolution de Louis XVIII de quitter Mitau ne plaisait
pas à tout le monde dans son entourage. À une existence bien humble,
sans doute, mais du moins assurée et paisible, elle en substituait
une, incertaine et grosse de dangers. La reine l'avait critiquée, et
ses critiques avaient trouvé des échos jusque dans la domesticité.
C'était, disaient les mécontents, «un plongeon dans l'inconnu,» et
tous se trouvaient d'accord pour en imputer la responsabilité à
d'Avaray, «à qui le roi ne savait rien refuser.» Leur mécontentement
envenimait les jalousies, depuis longtemps suscitées contre lui par
la faveur dont il jouissait auprès de Louis XVIII. Il ne les ignorait
pas; il en souffrait cruellement. Mais, soutenu par la confiance
de son maître, il bravait la calomnie et ne s'inspirait que de sa
volonté de le bien servir. Il avait non pas suggéré, mais approuvé le
voyage en Angleterre, qu'il considérait comme un trait de génie de la
part du roi. Faisant allusion aux difficultés qui existaient alors
entre ce pays et la Russie, il disait avec enthousiasme:
--Nous serons les anges pacificateurs entre la Russie et
l'Angleterre; voilà le rôle qu'il nous convient de jouer. Le roi ne
peut pas renoncer gratuitement à son asile de Russie. L'essentiel
est de voir de ses propres yeux comment se traitent ses affaires en
Angleterre.
Pour ne pas perdre la possibilité de recouvrer cet asile, s'il en
était besoin, il importait de ménager la Russie, de ne pas blesser
le tsar, en lui laissant croire que l'on abandonnait ses États avec
l'espoir de n'y pas revenir. Aussi Louis XVIII tint-il, avant de
quitter la Suède, à écrire à Alexandre pour lui annoncer, non ses
intentions, mais celles qu'il jugeait utile de feindre. «Je vais
entreprendre cette nouvelle course, lui mandait-il, sans savoir ce
qui peut précisément en résulter, puisque mes affaires sont, à bien
des égards, à la disposition du gouvernement anglais, qui, jusqu'à
cette époque, tout en manifestant de bonnes intentions, a presque
toujours employé et soldé des gens auxquels je n'accordais aucune
confiance, et ainsi, faute d'avoir voulu s'entendre directement avec
moi, prolongé bien plutôt que hâté le terme des communs malheurs ...
Maintenant, mon seul regret est de voir différer l'instant de mon
retour. Les gages que moi et mon neveu laissons en Courlande sont
un sûr garant de mon empressement à venir partager avec les miens
l'amitié et les bienfaits de Votre Majesté impériale.»
X
L'ARRIVÉE EN ANGLETERRE
Le 2 octobre, après un voyage durant lequel la sollicitude du roi de
Suède lui avait assuré autant d'égards, d'attentions et d'hommages
que s'il eût été en possession de sa couronne, Louis XVIII arrivait
à Gothembourg, où la _Troja_ l'attendait. Là, une surprise heureuse
lui était réservée. Le duc de Berry venait d'y débarquer. Parti
d'Angleterre, alors qu'on n'y savait pas encore que son oncle avait
quitté Mitau, il allait en Courlande pour y passer quelque temps
auprès de la famille royale. Voulant profiter de son voyage pour se
présenter au roi de Suède, il avait fait escale à Gothembourg, sans
se douter que Louis XVIII et le duc d'Angoulême y étaient annoncés.
Cette rencontre imprévue embellit pour les trois princes leur séjour
dans cette ville.
Le duc de Berry ne se remit en route pour la Courlande qu'au moment
ou son oncle et son frère allaient s'embarquer. Mais, les vents qui
favorisaient sa marche étaient contraires à celle du bâtiment où le
roi avait déjà pris passage, et l'empêchèrent de mettre à la voile.
Ils duraient encore le 16 octobre. Ce jour-là, le roi fut prévenu que
ses projets s'étaient ébruités à Londres. Il apprenait en même temps
que le _Packet Boat_, qui faisait entre la Suède et l'Angleterre
un service régulier, allait partir. Il se décida à lui confier une
lettre qu'il avait écrite au souverain britannique, mais qu'il
aurait voulu ne lui envoyer qu'en arrivant dans ses États ...
«Monsieur mon frère et cousin, lui disait-il, je viens chez Votre
Majesté lui demander et me mettre à portée de concerter avec elle
les moyens d'aller en personne délivrer mes sujets de l'oppression,
arracher l'héritage de mes pères des mains de l'usurpateur, et rendre
la paix à l'Europe. J'y viens avec mon neveu le duc d'Angoulême, sous
la sauvegarde du généreux Gustave IV, l'ami fidèle de Votre Majesté,
et je puis dire le mien. Je n'observe pas de forme parce que le temps
presse, et que j'ai la certitude de servir Votre Majesté en lui
fournissant un allié puissant. Cet allié, ce n'est pas ma personne,
c'est le roi de France.
«Dans le principe de la Révolution, les Français ont cru combattre
pour la liberté et pour la patrie; cette enivrante illusion est
détruite. Qu'importent à la France l'anéantissement de la Prusse,
des victoires en Pologne et jusque sur les confins de l'empire
russe? Mais, Buonaparte l'épuise en promettant toujours la paix, et
les triomphes achetés au prix du sang des victimes qui croient la
conquérir, ne font que river leurs propres fers, et souiller jusqu'au
nom de roi en plantant partout les rejetons d'une race impure. Ces
vérités sont senties; mais, le tyran sait leur opposer une crainte
non moins active. En dénaturant les intentions des souverains et
particulièrement celles de Votre Majesté, il sait encore populariser
au gré de sa fureur et de son ambition, la guerre qu'il fait à la
Grande-Bretagne. Il faut lui arracher le masque; il faut que la
vérité pénètre.
«Cependant, je dois le dire, Votre Majesté seule ne la ferait pas
écouter; toute sacrée qu'est sa parole, elle a besoin d'un garant;
en peut-elle trouver un meilleur que le frère et l'héritier de Louis
XVI s'écriant: «Français, je vous atteste que les intentions de
Georges III sont aussi désintéressées que son caractère personnel est
magnanime!» Cependant, un tel langage, je ne puis le tenir qu'avec
la sanction de Votre Majesté. Ce sont les paroles mêmes que j'aurai
entendues que je dois répéter à mon peuple.
«Dans ce concert entre nous, l'avantage sans doute est grand de mon
côté; j'en espère mon sceptre, et, ce qui est bien plus pour moi, le
bonheur de la France. Mais l'Europe, que Votre Majesté veut délivrer,
y trouve aussi le sien, une paix solide parce que celle-là sera
équitable. Les traités de Campo-Formio, de Lunéville, d'Amiens, de
Presbourg ne lui ont point donné la tranquillité; la paix de Tilsitt
ne la donnera pas davantage. Bien plus les succès du Corse, poussés
au dernier terme, procureraient-ils le repos infâme de la servitude?
Non, les fers engendrent la haine et, tôt ou tard, de ses fers même,
la haine se forge des armes, et ainsi, les sanglantes calamités du
monde seraient sans fin. L'équité (on n'aurait jamais dû l'attendre
de Buonaparte ni de tout autre né d'un ordre de choses incompatible
avec elle), l'équité seule peut donc être la base d'une véritable
tranquillité.
«Enfin, Votre Majesté et son généreux peuple, en participant au
grand bienfait de la paix, y joindront, outre la gloire de n'avoir
pas fléchi devant l'idole, celle d'être les auteurs de la commune
félicité. Les résolutions doivent être à la fois sages et hardies.
Elles offrent sans doute moins de chances favorables qu'à l'époque
de Pultusck et de Preussch-Eylau; mais elles laissent peu de choix,
et, pour le déterminer, il n'y a pas un instant à perdre. Heureux
encore les rois qui trouvent un moyen de salut dans ce que leur dicte
l'honneur!»