l'Isle. Il lui fit suggérer l'idée d'une proclamation qui serait
distribuée aux Français par les armées coalisées; il en traça le plan
et en indiqua l'esprit. Blacas, naturellement, était l'intermédiaire
de ces négociations, auxquelles il semble bien d'ailleurs que le tsar
ne se prêtait que par considération pour lui, et pour convaincre
Louis XVIII de son bon vouloir en ce qui touchait la cause royale.
En réalité, ce bon vouloir n'existait pas. Alexandre croyait moins
que jamais à la possibilité d'une restauration. Ni lui ni ses
alliés n'avaient encore en vue le renversement de Napoléon. Son
renversement ne devint leur objectif qu'un peu plus tard. À cette
heure, ils ne cherchaient qu'à contenir ses vues ambitieuses, arrêter
sa marche et le contraindre à la paix, une paix fondée sur des
bases qu'ils auraient imposées. Louis XVIII ne tenait aucune place
dans leurs calculs. Tandis qu'il s'évertuait à leur prouver que la
pacification de l'Europe ne pouvait s'opérer sans lui, ils l'avaient
condamné, toujours prêts, et trop souvent non sans raison, à trouver
inexécutables les plans qu'il leur proposait. À toutes ses demandes,
celle de sa reconnaissance comme roi de France, celle de marcher à
la tête de leurs armées, ils persistaient à répondre par des refus.
Ils étaient résolus à lui tout refuser. C'est à cette résolution que
se heurtait incessamment Blacas, comme s'y heurtaient à Vienne et à
Londres les autres agents du roi.
Cependant, au commencement de 1807, il obtint que l'empereur, qui
devait passer par Mitau en se rendant à son armée, s'y arrêterait
pour conférer avec Louis XVIII. Le 30 mars, à sept heures du soir, il
arrivait, après s'être fait annoncer, dès le matin, par le gouverneur
de Courlande. À la poste, il trouva le duc d'Angoulême venu pour le
complimenter. Suivi du prince et d'un de ses aides de camp, le comte
Tolstoï, il se rendit au château. Au pied de l'escalier, il rencontra
le comte d'Avaray, qui le conduisit jusqu'à la pièce d'entrée du
premier étage, où se tenait le comte de l'Isle, empêché par la goutte
de descendre au-devant de l'empereur. Les deux souverains, s'étant
embrassés, s'enfermèrent dans le cabinet du roi, où ils restèrent
durant plus d'une heure. À l'issue de leur entretien, le tsar
consacra quelques instants à la reine et à la duchesse d'Angoulême;
il quitta Mitau le même soir.
Que s'étaient dit dans cette entrevue l'empereur, qui se considérait
comme l'arbitre des destinées de l'Europe, et le roi sans couronne?
Les lettres postérieurement échangées permettent de le conjecturer.
Louis XVIII demanda à être reconnu par Alexandre comme il l'avait été
par Paul Ier, et à marcher avec les monarques coalisés, son drapeau
déployé, afin qu'il fût prouvé que ce n'était pas une guerre de
conquête qu'ils faisaient à la France, mais qu'ils avaient seulement
en vue de la délivrer du joug de Napoléon, et de lui rendre son roi
légitime.
Il demanda également que le tsar poussât l'Angleterre à organiser
une expédition destinée à agir sur les côtes de Bretagne, expédition
qu'à ce même moment, le comte de La Chapelle et le comte de La Châtre
sollicitaient à Londres, et à laquelle le roi de Suède devait prêter
son concours. À propos de cette expédition, d'Avaray avait écrit à La
Châtre: «Poussez vigoureusement à la reconnaissance et à l'activité
du roi. C'est une chose qui ne peut être faite que d'accord entre
l'Angleterre et la Russie, et au moyen duquel celle-ci donnerait
l'exemple à l'autre. Le cabinet de Saint-Pétersbourg, éclairé par
le feu qui est à ses portes, semble entendre que nos raisons sont
les siennes. Mais, il tremble d'aborder nettement la question, et
je tremble qu'il ne perde l'occasion d'en saisir les avantages.
Enfin, tâchez d'emporter cette malheureuse négociation depuis si
longtemps sur le tapis, des dix-huit mille livres sterling. À peine
le roi a-t-il de quoi manger trois plats et porter un pourpoint
percé au coude. Mais, il n'a pas la plus petite ressource pour ses
relations et ses affaires. Je ne vois pas en quoi il peut être
utile à l'Europe, et particulièrement à l'Angleterre, que la France
et l'armée croient que le roi a abdiqué, et qu'il n'est pas plus
question de lui que de Jean de Vert. C'est pourtant là véritablement
le produit des entraves qui furent mises de toutes parts à la
publication du 2 décembre 1805 de notre égire contre des entreprises
très dangereuses. Ceci aura son explication.» Après l'entrevue avec
Alexandre, d'Avaray écrivait encore: «La cause royale et la personne
du roi ont obtenu des points de contact récents. L'empereur vient
de consentir à l'envoi d'un officier de confiance auprès du général
de Benningsen.» Cet officier était le chevalier de Rivière, dont la
mission ne présente aucun intérêt.
Du reste, dans son entrevue avec le roi, le tsar s'était dérobé à
tout engagement; il ne refusa rien, mais ne promit rien; et quand
le comte de l'Isle devint plus pressant, il se tira d'embarras
en annonçant l'arrivée prochaine d'un personnage investi de sa
confiance, qui serait chargé de traiter des nombreux détails que
soulevaient de telles demandes. Au cours de l'entretien, il exprima
la pensée que toute proclamation du roi devait être contresignée par
les princes de sa famille, la conformité de sentiments entre ses
parents et lui devant donner plus de poids à ses paroles. Le roi lui
communiqua la lettre qu'il avait reçue en 1805 du comte d'Artois, à
la suite de la déclaration de Calmar, et s'engagea à la publier dans
une édition nouvelle de cette déclaration, qu'il suppliait le tsar de
faire répandre dans l'armée française par les soldats russes.
Alexandre à peine parti, le roi lui écrivit lettres sur lettres à son
quartier général, pressant les solutions, réclamant le personnage
de confiance qu'on lui avait annoncé, harcelant l'empereur de ses
demandes, plein d'espoir dans leur succès, véritablement enivré par
un entretien où les deux interlocuteurs avaient parlé comme des
victorieux et non comme des vaincus. Son exaltation fût vite tombée,
s'il avait su quelle fâcheuse impression emportait Alexandre de sa
rencontre avec lui. Soit que le spectacle de cet exilé goutteux,
lourd, impropre à l'activité du champ de bataille, eût mal disposé
l'empereur, soit que la pauvreté de son hôte lui eût caché ses
mérites, il le jugea comme un homme médiocre, et le quitta convaincu
qu'il ne régnerait jamais.
Après son départ, le roi attendit vainement l'effet de leur
entrevue. L'opinion d'Alexandre était faite. Il avait quitté Mitau,
définitivement résolu à abandonner les Bourbons à eux-mêmes, à
ne favoriser en rien leurs projets. Quant à l'hospitalité qu'il
accordait au chef de leur maison, il entendait n'y rien changer,
le laisser libre d'en profiter ou d'y renoncer. Il ne considérait
plus Louis XVIII que comme l'épave d'une grandeur passée, à la
résurrection de laquelle il ne croyait plus, encore qu'il restât
disposé à l'environner des égards dus au malheur. Aussi, confiant
au général de Budberg le soin de répondre aux lettres du prétendant
par de banales formules de politesse, il cessa de s'occuper de lui.
D'autres soucis d'ailleurs l'absorbaient. En arrivant au quartier
général de l'armée russe, sur le Niémen, il avait pu juger par
lui-même d'une situation que, malgré l'évidence, le général de
Benningsen s'obstinait à ne pas croire désespérée, mais dont les
périls apparaissaient de toutes parts. Les opérations militaires qui
allaient s'accomplir constituaient un suprême va-tout, à l'approche
duquel Alexandre eut vite oublié le roi de Mitau.
Le duc d'Angoulême et le duc de Berry, qui brûlaient de faire
campagne dans ses armées, n'y furent pas admis, bien que le roi
l'eût sollicité pour eux, et cette déconvenue détruisit dans l'oeuf
le beau projet formé par d'Avaray, de demander pour le cadet des
deux frères la main de la grande-duchesse Anne, la plus jeune soeur
d'Alexandre, qu'un peu plus tard Napoléon songea, lui aussi, à
épouser. Le tsar ayant promis d'examiner la proposition du roi,
relative à la formation d'un corps de trente mille volontaires
recrutés parmi les prisonniers français, dont il prendrait le
commandement et qui opérerait en Vendée, Blacas avait été invité à
en entretenir le prince Czartorysky, qui était alors chancelier.
Pour le disposer à entrer dans les vues du roi, il imagina de lui
faire lire une histoire des guerres de Vendée, qui venait de
paraître, et qu'il avait annotée. Cette lecture, s'il faut en croire
de Maistre, convainquit le chancelier de l'excellence du projet; il
s'efforça de le faire aboutir. Mais il quitta le pouvoir avant d'y
avoir réussi, et Budberg, son successeur, ne voulut pas renouer la
négociation. Des espérances qu'avait données le tsar à Louis XVIII
dans leur entretien, une seule parut devoir se réaliser: celle d'une
proclamation royale qui serait répandue dans l'armée française.
Mais, quand des pourparlers on en vint à l'exécution, cette idée fut
abandonnée.
D'Avaray s'étant rendu peu après, à Saint-Pétersbourg, pour consulter
les médecins, chercha à utiliser son voyage au profit de la cause
royale. Il essaya de reprendre les affaires dont Blacas poursuivait
sans succès la solution. Il en entretint le chancelier, baron de
Budberg. Ordre avait été donné par le tsar à son ministre, de
répondre aux multiples requêtes du prétendant par de banales formules
de politesse. D'Avaray n'obtint rien de plus. Bientôt après, revenu
à Mitau, il apprenait que sa démarche, de quelque réserve qu'il
l'eût entourée, avait paru aussi déplacée qu'inopportune, et qu'on
l'accusait de ne suggérer au roi que des projets extravagants. Il ne
pardonna pas à Budberg de professer une telle opinion sur son compte.
Il lui pardonna d'autant moins, que peu de temps après, à propos de
la proclamation du roi, le chancelier affecta, dans sa correspondance
avec Mitau, de se passer du concours de d'Avaray. Dans un long
mémoire, l'ami du roi expose ses griefs, et se montre profondément
blessé du sans-façon avec lequel le chancelier de Russie l'avait
traité en cette circonstance.
Blacas dut à la bonne réputation dont il jouissait à
Saint-Pétersbourg, de n'avoir pas à souffrir de ces tiraillements. Il
y demeura, suivant avec anxiété les événements qui se déroulaient sur
le territoire de la Prusse, où, après la bataille d'Eylau, Français
d'un côté, Russes et Prussiens de l'autre étaient restés en présence.
Durant plusieurs mois, son rôle fut simplement un rôle d'informateur.
À l'affût des nouvelles qui arrivaient du théâtre de la guerre et
qu'il recueillait chez la duchesse de Wurtemberg, chez la princesse
de Tarente, chez la comtesse Strogonoff, à l'ambassade de Naples et
à la légation de Sardaigne, où de Maistre le recevait en ami, il les
transmettait à Mitau avec les commentaires auxquels elles donnaient
lieu.
Parfois aussi, quoique rarement, c'est par les ministres impériaux
eux-mêmes qu'elles lui étaient communiquées ou qu'il apprenait ce
qu'ils en pensaient, ce qu'en pensait l'empereur. Au lendemain de la
bataille d'Austerlitz[72], ayant rencontré dans un salon le prince
Adam Czartorysky, celui-ci lui avait dit:
--Vous devez être bien accablé par les derniers événements?
--Nous sommes, depuis longtemps, accoutumés aux revers, répondit
Blacas. Nous avons gémi en silence sur des malheurs que nous avions
prévus, quand nous avons vu recommencer la guerre sans qu'il fût
question du roi. Mais nous ne nous laissons pas abattre; nous
conservons nos espérances. Notre maître nous donne l'exemple du
courage.
[Note 72: Plusieurs émigrés, officiers dans l'armée russe,
assistaient à cette bataille, et notamment le comte de Langeron,
Emmanuel de Saint-Priest et son frère, le comte de Rastignac, le
baron de Damas, M. de Boissaison, M. de Villerot qui fut tué, et les
deux fils de la princesse de Broglie-Revel, dont l'aîné fut blessé à
mort.
Leur mère était en Russie. Le tsar lui écrivit pour lui annoncer la
mort de son fils et pour rendre hommage à la valeur de celui qui
survivait. Mais cet éloge ne la consola pas. Toute à sa douleur, elle
disait à Blacas:
--Il a emporté tout mon bonheur. Je l'eusse sacrifié pour le roi.
Mais, c'est inutilement qu'il a péri.]
Il aurait pu envelopper dans le même éloge l'empereur Alexandre
qui, lui aussi, conservait l'espoir de vaincre. Cet espoir, partagé
par ses sujets, les disposait à transformer en victoires immenses
les combats douteux, ou même les défaites de leurs armes. Il en
fut ainsi de la bataille d'Eylau, à la suite de laquelle on alla
jusqu'à raconter que plusieurs maréchaux de France avaient été tués
ou blessés, et «que le Corse n'avait dû son salut qu'à la vitesse de
son cheval». De ce que le général de Benningsen, placé à la tête des
troupes alliées, n'avait pas été écrasé, les Russes tiraient cette
conclusion que l'armée de Napoléon serait mise en déroute au premier
choc qui se produirait. En juin 1807, la bataille de Friedland vint
infliger à ces espérances un éclatant et sanglant démenti. Elle
livrait toute la Prusse à Napoléon, et contraignait Alexandre à
déposer les armes. C'était pour les patriotes russes une déception
aussi cruelle qu'inattendue. Elle ne le fut pas moins pour les
émigrés, dont elle paralysait de nouveau les projets.
--Notre cause est perdue, avouait le duc de Richelieu.
Aussi, comprendra-t-on de quelle joie s'emplit le coeur de Louis
XVIII, lorsque, à l'improviste, au mois de juin 1807, s'offrit à
lui, sous la forme la plus inattendue, l'occasion de quitter cette
triste capitale de Courlande, qu'en 1804 il n'avait acceptée comme
refuge que faute de mieux, et, ainsi qu'il le disait, comme on
accepte un lit à l'Hôtel-Dieu. Cette occasion était un appel que lui
adressait le roi de Suède. Gustave IV, en guerre avec la France,
dans le but de reconquérir ses possessions d'Allemagne, avait dû
à l'énergique résistance de ses sujets poméraniens, assiégés dans
Stralsund, d'obtenir un armistice durant lequel il s'était mis en
état de reprendre les hostilités. Maintenant, il voulait le rompre,
recommencer à combattre, et, ayant imaginé de former avec les émigrés
et les Français prisonniers en Russie, qui voudraient se réunir à
lui, un corps expéditionnaire, destiné à marcher contre Napoléon, il
invitait Louis XVIII à se rendre auprès de lui, pour aviser ensemble
aux moyens de recruter et d'utiliser cette petite armée, dont une
centaine de volontaires, réunis en Suède par le duc de Piennes,
formait déjà le noyau. Une telle invitation entrait trop bien dans
les vues de celui à qui elle s'adressait pour qu'il ne l'acceptât
pas. Il l'accepta «avec joie et reconnaissance», d'autant plus
empressé à y souscrire, qu'elle lui était transmise par l'empereur de
Russie, et «de la manière la plus amicale», ce qui devait lui faire
croire que ce souverain approuverait son adhésion.
Il allait se mettre en route quand il apprit le résultat de la
bataille de Friedland. Redoutant que le roi de Suède n'eût renoncé à
ses plans, il suspendit son départ. Mais, pressé d'être fixé sur ce
qu'il devait espérer ou craindre, il résolut d'envoyer un émissaire
à Calscrone, port suédois sur la Baltique, où Gustave IV lui avait
donné rendez-vous. Le comte de Blacas, mandé d'urgence à Mitau, reçut
de lui cette mission de confiance. En arrivant à Calscrone, il y fut
salué par la nouvelle de la paix conclue, le 8 juillet, à Tilsitt,
entre la Russie et la France. Il devait croire qu'il n'y avait
plus rien à attendre du monarque suédois. Mais ses craintes furent
heureusement trompées. Rentré à Mitau, au mois d'août, après avoir
longuement conféré avec Gustave IV, il apprenait à Louis XVIII que le
roi de Suède persévérait dans ses desseins. La réussite en était si
peu vraisemblable, qu'il semble impossible que le prétendant ait pu
y croire. Il n'hésita pas cependant à quitter Mitau, en y laissant
la reine et la duchesse d'Angoulême et après avoir écrit au tsar
pour lui annoncer son départ et son prochain retour, quoique, dès ce
moment, il fût hanté par le désir de passer en Angleterre.
En cette circonstance, Alexandre,--et ce ne serait pas la seule où on
l'aurait vu jouer double jeu,--se montre à nous avec deux visages.
Le 31 mai, il transmet à Louis XVIII l'invitation de Gustave IV,
sans songer à le mettre en garde contre les graves inconvénients
qu'elle présente, et le 22 août suivant, lorsqu'il apprend que le
roi se prépare à quitter Mitau pour se rendre à Stockholm, il le
désapprouve. Il est vrai qu'entre ces deux dates, lui-même s'est
rencontré à Tilsitt avec Napoléon, et qu'ils se sont réconciliés.
Mais, il a négligé de conseiller à Louis XVIII de décliner l'appel
du roi de Suède, conseil que le roi de France n'aurait pas manqué de
suivre s'il avait pu prévoir qu'il serait désavoué. Quoi qu'il en
soit, à cette date du 22 août, le tsar fait appeler Lesseps, chargé
d'affaires de Napoléon à Saint-Pétersbourg, et lui tient ce langage
pour qu'il soit répété à Paris:
--En mai dernier, lorsque je faisais la guerre à la France, le roi de
Suède m'écrivit pour m'engager à déterminer le comte de l'Isle à se
rendre à Stockholm. Je me bornai à envoyer cette lettre à Mitau, sans
lui donner aucun conseil, et en le laissant maître de faire ce qu'il
voudrait. Je ne me suis plus occupé de lui parce que je le reconnus,
surtout lorsque j'eus occasion de le voir et de causer avec lui, pour
l'homme le plus nul et le plus insignifiant en Europe. J'en parlai
sur ce ton à l'empereur Napoléon, qui le connaissait sous ce même
rapport. Tranquille sur ce point, je n'y pensais plus, lorsque hier
je reçus un courrier de mon gouverneur de Mitau, qui m'annonçait
que le comte de l'Isle se disposait à s'embarquer pour la Suède.
J'ai aussitôt répondu qu'il n'était pas mon prisonnier, que je lui
avais offert l'hospitalité chez moi, et que, si elle lui devenait
à charge, il était libre de la chercher ailleurs. D'après cela, je
crois qu'il s'en ira. Mais, je n'y suis pour rien. Le comte de l'Isle
m'a sollicité plusieurs fois de le reconnaître comme roi; mais, je
m'y suis constamment refusé, persuadé que jamais il ne montera sur le
trône.
L'avenir réservait à la prédiction de l'empereur Alexandre un
solennel démenti. Louis XVIII devait régner, et c'est parce qu'il
ne cessa jamais de croire à son retour en France qu'on le voit
constamment s'agiter, et trop souvent avec plus de volonté que
d'adresse, pour en hâter l'époque. Et quoi qu'on pense de cette
activité qui ne se lasse pas, il faut bien reconnaître qu'elle
témoigne, à son honneur, de son indomptable confiance dans ce qu'il
appelle «ses imprescriptibles droits». Cette confiance, qu'aucune
épreuve ne parvint à affaiblir, animait son âme en 1807 aussi bien
que dans les années précédentes, qui, cependant, ne lui avaient
apporté que peines et déceptions. C'est d'elle que s'inspirait
sa conduite, lorsque, à la fin du mois d'août, il s'embarquait à
Liebau pour la Suède, sur une frégate que Gustave IV avait mise à sa
disposition.
IX
CHEZ LE ROI DE SUÈDE
Si Louis XVIII, lorsque au mois de juin il avait reçu l'appel
du roi de Suède, était en droit de concevoir des espérances, au
mois d'août, au moment où il quittait la Russie pour se rendre à
Stockholm, il ne pouvait plus se faire illusion quant aux chances qui
lui restaient de les voir se réaliser. Au mois de juin, la Russie
et la Prusse étaient en guerre avec la France. Gustave IV, menacé
dans la Poméranie suédoise, par une armée française, qui assiégeait
Stralsund, leur avait demandé secours. En appelant à lui Louis XVIII,
il lui offrait une possibilité de se rouvrir son royaume. Au mois
d'août, la situation n'était plus la même. Les monarques russe et
prussien avaient conclu la paix avec Napoléon. Le souverain suédois,
réduit à ses seules forces, ne songeait qu'à se défendre et non à
attaquer. De sa réunion avec le roi de France, celui-ci ne pouvait se
flatter de tirer des avantages décisifs. Si donc il persévérait dans
son dessein de partir, c'est surtout parce qu'en quittant Mitau, il
se rapprocherait de la France, but qu'il avait constamment poursuivi.
Nous avons sous les yeux une note rédigée par lui, qui est, à cet
égard, singulièrement instructive. Datée du 22 mars 1806, elle expose
les raisons pour lesquelles, à cette époque, il refusait des pouvoirs
à des royalistes qui croyaient le moment propice pour fomenter parmi
les Français des soulèvements contre le gouvernement impérial. Elle
constitue un fidèle résumé de ses décevantes aventures, qui, s'il eût
écrit ses mémoires, y aurait certainement figuré. Elle est aussi un
témoignage saisissant de l'activité qu'il avait déployée jusque-là
pour se mettre, en se rapprochant d'eux, en rapport avec ses sujets.
«Depuis ma sortie de France, le 21 juin 1791, je n'ai pas fait un pas
qui n'ait tendu à m'en rapprocher, ou du moins à me tenir le plus à
portée possible de mon malheureux peuple égaré. Je me suis d'abord
établi à Coblentz, à deux petites journées des frontières, jusqu'au
commencement de la campagne de 1792. Après cette campagne, obligé de
passer le Rhin, je pris pour asile la petite ville de Hamm, sur la
Lyppe; j'y suis resté jusqu'à ce que le voeu des Toulonnais m'appelât
chez eux. En arrivant à Turin, d'où je comptais aller m'embarquer à
Gênes, j'appris l'évacuation de Toulon. Je restai à Turin.
«Quatre mois après, le roi de Sardaigne mon beau-père, en raison même
de mes instances pour rejoindre son armée, m'obligea de quitter
le Piémont. Le duc de Parme mon cousin, ne put me garder chez lui;
j'allai m'établir à Vérone. Déjà, je sollicitais avec une constante
et inutile chaleur, de l'Espagne et de l'Angleterre, mon passage à
la Vendée. Au bout de deux ans, le sénat me chasse; alors, malgré
l'opposition formelle de l'Autriche, j'allai joindre sur le Rhin le
corps de Condé. N'ayant point, comme mon cousin le prince de Condé
et ses braves gentilshommes, d'engagement personnel avec l'empereur
d'Allemagne, exposé d'ailleurs à des désagréments continuels,
lorsque la retraite fut ordonnée sur le Danube, et que je ne vis
plus les montagnes d'Alsace, je m'éloignai. Je n'étais pas venu dans
l'intention de verser au coeur de l'Allemagne le sang français,
pour des intérêts étrangers. Assassiné en chemin[73], j'allai à
Blanckenberg, dans le duché de Brunswick.
[Note 73: Allusion à l'attentat dont il fut l'objet en 1796, à
Dillingen. Voir tome Ier, p. 375.]
«Après le 18 fructidor, le Directoire exigea du roi de Prusse de
me faire renvoyer. J'essayai en vain d'obtenir un asile en Saxe.
Alors, ne pouvant rester en Allemagne, j'acceptai avec douleur
l'offre généreuse que me fit Paul Ier, d'aller résider à Mitau. Il
m'en chassa au bout de trois ans, et le roi de Prusse me toléra à
Varsovie. J'essayai inutilement d'obtenir, dans les États de ce
prince, un séjour plus rapproché de la France. J'ai quitté Varsovie
pour aller en Suède conférer avec mon frère sur l'acte qu'il était
de mon devoir d'opposer à l'usurpation ouverte de Buonaparte, et,
pendant mon séjour à Calmar, le roi de Prusse m'interdit le retour
dans ses États. Il a donc fallu accepter les offres réitérées de
l'empereur Alexandre et rentrer en Russie. Voilà mon itinéraire
depuis quinze ans; ma correspondance fait foi de mes efforts, sans
cesse et infructueusement renouvelés auprès de toutes les puissances,
pour que moi et les miens puissions prendre une part active à la
guerre.
«Cette esquisse n'est pas consolante, mais elle est nécessaire à
présenter à ceux qui désirent avec tant de raison mon rapprochement
et mon activité. Les efforts les plus infatigables furent renouvelés
à cet effet un an avant le début de cette désastreuse campagne, et,
en ce moment même, je suis en état de prouver que je travaille au
même objet.
«Depuis le commencement de la Révolution, tout, en France et au
dehors, tourne sur un cercle vicieux; chez l'étranger, beaucoup
d'esprits imbus des idées philosophiques ont aimé, aiment peut-être
encore, la révolution; presque tous l'ont crue populaire et par
conséquent indestructible; mais, comme en même temps, on voyait
bien qu'elle désorganisait tout, on s'est flatté que dans cet état
de désordre, il serait facile de faire des conquêtes, et cette idée
n'est pas encore totalement effacée, témoin le dernier traité entre
les puissances (qui, soit dit en passant, rappelle assez bien la
peau de l'ours); cette double erreur est la source de la conduite
constamment tenue à mon égard. On croit, d'une part, qu'il n'y a plus
rien à faire pour moi; de l'autre, on craint, en me mettant en avant,
et de compromettre si l'on ne réussit pas, et de nuire, si l'on
réussit, à des projets ambitieux ultérieurs. Je suis très sûr que
l'empereur de Russie n'a point de tels projets; mais, tout me prouve
qu'il partage l'autre erreur, et cela suffit pour qu'il agisse envers
moi comme les autres souverains.