«J'irai plus loin, ajoutait-il; j'ai cinquante ans passés et,

quoique ma santé ait jusqu'ici résisté à toutes les peines que j'ai

éprouvées, leur effet, pour être caché, n'en est pas moins réel,

et je ne me dissimule pas que le terme de mes jours ne peut être

reculé. Résigné à ce sort commun de tous les hommes, je ne peux,

sans frémir, envisager quel serait après moi celui de tout ce qui

m'est attaché. J'ai une femme âgée et infirme, une nièce ou plutôt

une fille, qui fait toute ma consolation, un neveu qui est à la fois

mon fils et mon gendre. J'ai aussi des amis, des serviteurs fidèles.

Votre Altesse Royale est bon ami, bon maître; mais Elle ne sait pas,

Elle ne saura jamais quel sentiment paternel on éprouve lorsque, au

sein de l'infortune, on se voit entouré, servi, aimé comme au temps

de la prospérité. Tous ne vivent que par mes faibles ressources, et

ma mort leur enlèvera tout moyen de subsistance. Cette idée fait

mon supplice de tous les instants; mais, je descendrais tranquille

au tombeau, si ce traitement fixe, que j'espère des soins de Votre

Altesse Royale, me survivait, si j'étais sûr que ceux pour qui je le

sollicite avec ardeur, bien plus que pour moi-même, et qui, pour la

plupart, sont des infirmes et des vieillards, le conservassent le

reste de leurs jours et ne trouvassent pas, pour prix du dévouement

qui les a attachés à ma vie errante et à mon sort, les horreurs de

la mendicité. Je sais et je sens vivement tout ce que la générosité

britannique fait déjà en faveur de mes fidèles serviteurs: évêques,

magistrats, officiers. Aussi, pour parler de moi et de ceux mêmes

qui sont plus directement attachés à ma personne, ou l'étaient déjà

à celle du roi mon frère, c'est à Votre Altesse Royale et à Elle

seule que je m'adresse. Elle servira un ami et, en sauvant du moins

de la misère qui les menace tant de victimes de la fidélité et de

l'honneur, elle arrachera au crime un nouveau triomphe. Il me suffit

d'indiquer à une âme noble et généreuse, un objet si touchant par

lui-même et si intéressant pour moi. Je terminerai donc en faisant

observer à Votre Altesse Royale, que le traitement que je désire pour

être réparti sur plus de cent cinquante têtes de tout état, de toutes

classes, est loin de représenter le revenu annuel que possédaient

en France plusieurs de ceux en faveur desquels je réclame auprès de

Votre Altesse Royale.»

Cette lettre et diverses notes qui l'accompagnaient furent adressées

au duc d'Orléans, le seul négociateur qu'il convînt au roi d'employer

en des affaires aussi délicates. Mais, lorsque le prince les reçut,

Fox était mourant; on ignorait à qui serait confié le ministère

des affaires étrangères qu'il avait dirigé. Les démarches du

duc d'Orléans se trouvaient donc suspendues, ou tout au moins,

singulièrement entravées. Il ne put être reçu par lord Grenville, qui

occupait la Trésorerie, et le prince de Galles, auquel il eût voulu

remettre la lettre du roi, se déroba: «Il était allé à des courses

quand je reçus les ordres de Votre Majesté. Sachant qu'il devait

en revenir au bout de trois jours, je me bornai à lui écrire, pour

m'assurer d'une audience aussitôt qu'il viendrait à Londres, et je

lui mandai que c'était pour m'acquitter d'ordres que Votre Majesté

venait de me donner à son égard. Le prince ne resta que vingt-quatre

heures à Londres, fort occupé d'affaires qui le concernent

personnellement, et fort peu disposé, je crois, à s'occuper d'autre

chose. Je n'ai donc pas pu le voir.»

Il est vrai que le prince de Galles chargea un des membres du

cabinet, lord Moira, un vieil ami de la maison de France, de

s'entretenir avec le duc d'Orléans, en attendant que lui-même pût

lui donner audience, et recevoir de ses mains la lettre de Louis

XVIII. Le duc d'Orléans se borna à parler à lord Moira des embarras

financiers du roi de France. «Je n'ai pas pu lui taire que ces

embarras étaient une honte pour tous les autres souverains, surtout

pour le plus riche.» Le ministre anglais souhaitait vivement venir

en aide au roi. Mais, ses collègues n'y étaient pas disposés au même

degré que lui, lord Grenville surtout, qui tenait les cordons de la

bourse «et s'effarouchait aisément des demandes de secours»; il ne le

cacha pas au duc d'Orléans: «Si l'affaire principale, écrivait encore

ce dernier, allait aussi bien que les compliments, je m'estimerais

bien heureux. Mais, malheureusement, je sens à chaque pas, que ce

n'est pas la même chose ... Il ne faut pas se le dissimuler: il y a

une insouciance bien affligeante sur ce qui nous concerne.»

Comme suite à cette triste constatation, il racontait qu'il avait dit

à lord Moira, que si le passage de Louis XVIII en Angleterre semblait

impossible, on pourrait tout au moins faciliter son établissement

en Suède. Il y serait auprès d'un souverain favorable à sa cause

et toujours prêt à le servir. «Cette idée n'a pas pris du tout,

continuait-il. On m'a observé que, d'un moment à l'autre, la Suède

pouvait devenir le théâtre d'une guerre.

«--Qu'importe? ai-je dit. Les deux cousins ont toujours été en très

bons termes; ils la feraient ensemble; cela aurait très bonne grâce

et ne pourrait produire qu'un bon effet.

«Je suis entré dans quelques détails sur les avantages que pourrait

avoir la présence d'un certain personnage dans ces parages-là. Mais,

je vous le dis à regret, on est froid sur tout.»

C'est au comte d'Avaray que le duc d'Orléans adressait, en août

1806, ces libres et pénibles confidences. Vis-à-vis du roi, il

n'osait trahir son découragement avant d'avoir épuisé les moyens

de persuasion auprès des ministres anglais et du prince de Galles.

Ce dernier ne se pressant pas de rentrer à Londres, il alla le

chercher à Brighton, où il passait l'été. Il le trouva «très occupé

des revues, des dîners et des bals, de son jour de naissance, et

surtout de certaines affaires de son intérieur». Il put cependant lui

remettre la lettre du roi, lui arracher la promesse d'y répondre et

celle de s'efforcer d'obtenir du gouvernement un secours annuel, dans

la forme indiquée par le roi. «Il m'a dit qu'il espérait y réussir.

Lord Moira, qui se trouvait aussi à Brighton, m'a de nouveau assuré

de son zèle à seconder les efforts du prince; il m'a donné quelque

espérance de succès.»

Ce ne fut qu'au bout de plusieurs mois, en janvier 1807, que cette

espérance parut devoir se réaliser. Mis enfin à même d'entretenir

lord Grenville de la détresse du roi, de ses incessantes angoisses

pour ses serviteurs et pour lui-même, le duc d'Orléans la décrivit

dans les termes les plus poignants, les plus propres à émouvoir son

interlocuteur, portant tout son effort sur ce point et négligeant, à

dessein, de parler de l'établissement du roi en Angleterre.

--Si je ne suivais que ma propre impulsion, répondit lord Grenville,

la demande du roi serait immédiatement exaucée, et je serais honteux

que ce ne soit pas sur-le-champ, si Sa Majesté ne savait pas que les

formes du pays et les grandes exigences du moment me forcent à ne

prendre aucun parti sans y avoir mûrement réfléchi. Mais, assurez-la

de mon désir de faire, à cet égard, tout ce qui dépendra de moi. Je

vais m'en occuper sans délai.

Dans la lettre qui nous fait connaître ces détails, le duc

d'Orléans ne semble pas avoir été frappé par ce que présentait

de contradictoire avec ses démarches précédentes la nécessité

qu'invoquait lord Grenville, de réfléchir à une demande dont il était

saisi depuis si longtemps, et sur l'opportunité de laquelle il avait

pu se former à loisir une conviction. «J'espère obtenir de lord

Grenville lui-même, mandait le prince à d'Avaray, ce à quoi je n'ai

pas encore pu réussir, et l'ensemble et le ton de la conversation

m'ont fait grand plaisir.» Mais, il se trompait. Le gouvernement

britannique n'était pas plus disposé à accorder un revenu fixe au

souverain proscrit qu'à tolérer sa présence en Angleterre.

Du reste, à ce moment, diverses causes contraignirent le duc

d'Orléans à suspendre ses démarches. Ce fut d'abord l'état de santé

du prince de Galles. Tombé malade, il dépérissait. Bien qu'il dût

vivre longtemps encore et succéder à son père, il se croyait perdu

«et ne voulait plus se mêler de rien». Le duc d'Orléans se voyait

donc privé, pour ses démarches, d'un appui sur lequel, bien qu'il

n'en eût encore tiré qu'un maigre profit, il n'avait pas cessé de

compter. Ce fut ensuite la retraite de lord Grenville. Le duc de

Portland lui succédait comme premier lord de la Trésorerie, et,

quoique plus favorable que lui à la cause des Bourbons, son avènement

au pouvoir n'en réduisait pas moins à néant la négociation ouverte

avec son prédécesseur; elle était à recommencer, et, absorbé par

d'autres soins, il ne se pressait pas de s'y prêter. Ce fut enfin

la mort du duc de Montpensier, frère cadet du duc d'Orléans, qui le

détourna, durant plusieurs semaines, de la mission qu'il tenait de la

confiance du roi.

Ne voulant laisser à personne le soin d'apprendre son malheur au chef

de sa maison, c'est de la chambre même où son frère venait d'expirer

qu'il le lui annonça, le 18 mai 1807: «Sire, accablé d'une des plus

vives et des plus profondes douleurs que je pouvais éprouver, je

m'empresse de remplir envers Votre Majesté, le triste devoir de

l'informer de la perte que j'ai faite ce matin. Son coeur m'est trop

bien connu, j'ai reçu trop de marques de sa bonté, pour n'être pas

certain qu'Elle daignera me pardonner ce que je puis avoir omis dans

cette lettre. Je compte sur vos bontés, Sire, et que vous daignerez

accueillir l'hommage de mon profond respect et de mon entier

dévouement.»

Le 14 juillet, avant même d'avoir reçu cette lettre émouvante, le

roi, à qui la nouvelle était déjà parvenue, s'empressait d'écrire

à son cousin et de s'associer à sa douleur avec une effusion toute

paternelle. Il lui demandait aussi de le fixer sur l'état de son plus

jeune frère, le comte de Beaujolais, dont la santé menacée donnait

lieu à des bruits alarmants. «Je ne serai complètement rassuré à

cet égard que lorsque vous m'aurez dit que je peux l'être.» À cet

envoi était joint un billet pour la duchesse douairière d'Orléans,

«Justine,» comme il l'appelait. «L'ami de Justine a appris la cruelle

perte qu'elle vient de faire. Il est bien sûr qu'elle ne doute pas

de la sensible part qu'il y prend; mais, il a besoin de l'en assurer

ainsi que sa fille. Puissent ses sentiments, bien vrais et bien

tendres, adoucir la douleur de toutes les deux.»

Ces témoignages de la sollicitude du roi pour la famille d'Orléans

étaient bien faits pour émouvoir jusqu'au fond de l'âme le prince

à qui il les adressait, et, en prouvant à celui-ci l'étendue de

l'affection qu'il inspirait à son royal cousin, pour rendre plus

étroits et plus confiants les rapports qui s'étaient créés entre eux.

Si tel avait été le but de Louis XVIII, la réponse du duc d'Orléans

démontre qu'il le comprit et qu'il en fut aussi reconnaissant qu'ému:

«Sire, je viens de recevoir la lettre dont Votre Majesté m'a honoré

le 19 de juillet. Je suis pénétré de cette nouvelle preuve de vos

bontés, et particulièrement reconnaissant que vous ayez daigné me la

donner avant d'avoir reçu la lettre que j'ai eu l'honneur de vous

écrire le jour même, Sire, le 18 de mai, peu d'heures après que

mon pauvre frère avait expiré dans mes bras. Je sais que M. de La

Châtre l'a expédiée immédiatement, et je ne conçois pas ce qui peut

en avoir retardé l'arrivée. J'ai écrit par la même poste à M. le

duc d'Angoulême; mais, j'étais si troublé dans ce cruel moment, et

j'avais si peu de moyens de m'informer des usages et des différents

devoirs que j'avais à remplir, que je n'ai pas eu l'honneur d'écrire

à la reine et à Mme la duchesse d'Angoulême. Ce n'est que longtemps

après que j'ai su que j'aurais dû le faire, et il était alors si tard

pour réparer ma faute, que je n'ai pas osé entreprendre de confesser

moi-même mon ignorance et d'en témoigner mes regrets; mais j'ai

supplié Monsieur d'avoir la bonté de s'en charger, et il a bien voulu

me promettre de le faire.

«Mon frère est bien reconnaissant, Sire, des bontés dont Votre

Majesté l'honore, et de l'intérêt que vous daignez prendre à sa

santé. Il est très vrai qu'elle a été fort dérangée par les suites

d'une rougeole mal guérie, qu'il a eue l'automne dernier dans un

mauvais petit bâtiment, sur lequel il s'était embarqué pour aller

chasser dans les Hébrides. Il a été complètement mouillé par les

vagues et par la pluie, pendant l'éruption qui est rentrée, mais que

la force de sa constitution a fait ressortir peu de jours après,

lorsqu'il était à terre, dans l'Île de Ha. Cela n'a pas empêché que

sa poitrine n'ait été attaquée dans le courant de l'hiver, à la suite

de cet accident. Heureusement, on l'a fort bien traité. On l'a mis

à un régime austère, qu'il a la sagesse de suivre très exactement;

j'espère qu'il le continuera encore quelque temps, et en réitérant à

Votre Majesté l'hommage de notre respectueuse reconnaissance pour ses

bontés, je crois pouvoir l'assurer qu'il n'y a plus d'inquiétudes à

avoir sur la santé de mon frère. Ma mère sera bien touchée du billet

plein de bonté que Votre Majesté me charge de lui faire parvenir, et

que je vais lui adresser immédiatement.»

Le duc d'Orléans ne se contentait pas de témoigner de sa gratitude

par des paroles; il la manifestait aussi par des actes. À peine

remis du terrible coup qui venait de le frapper, il se préoccupait

d'exécuter les ordres du roi et de reprendre la négociation que les

événements avaient suspendue. Un mois après la mort de son frère, il

se présentait chez le duc de Portland et lui répétait tout ce qu'il

avait dit antérieurement à lord Grenville, afin de le convaincre que,

«sans un secours certain, régulier, assuré, la situation de Louis

XVIII, déjà si cruelle, deviendrait plus affreuse de jour en jour» et

aboutirait à une catastrophe. Il revenait aussi sur le chapitre des

pensions à faire aux serviteurs du roi, dans le cas où ils auraient

le malheur de perdre leur maître.

Le compte rendu de cet entretien nous prouve qu'il y déploya beaucoup

de chaleur et d'éloquence. Mais, ce fut en vain. Plus sincère que

lord Grenville, le duc de Portland, tout en donnant à entendre que si

Louis XVIII venait à mourir, l'Angleterre n'abandonnerait pas ceux

qui l'avaient fidèlement servi, refusa de donner à cette promesse

évasive le caractère d'un engagement formel. Il ne voyait aucun moyen

de satisfaire aux désirs du roi; la constitution anglaise ne le

permettait pas. Quant au traitement fixe, ses collègues ne voulaient

pas en entendre parler. Il le déclara au duc d'Orléans; il lui

rappela qu'aux termes d'un accord entre les puissances continentales

et l'Angleterre, celle-ci s'était chargée de pourvoir à la

subsistance des princes français qui résidaient chez elle et que les

puissances avaient la charge des autres. En ces conditions, assurer

au roi un traitement régulier, ce serait leur faire injure, en se

donnant l'air de croire «qu'elles le laissaient manquer». L'empereur

de Russie, notamment, pourrait le trouver mauvais.

Le duc d'Orléans protesta contre cette crainte qui lui semblait

mal fondée. L'empereur serait, au contraire, charmé d'apprendre

que l'Angleterre venait au secours du roi de France, car il

n'ignorait pas que les subsides annuels qu'il lui accordait étaient

insuffisants; en les accordant, il avait surtout voulu donner un

exemple aux autres souverains. Mais, ces arguments n'eurent pas

raison de la résistance réfléchie et obstinée du duc de Portland,

qui répondait à tout par des affirmations d'impossibilité. Il laissa

cependant espérer un secours accidentel, tout en observant cependant

qu'on ne pouvait le prélever que sur le chapitre des fonds secrets,

et «que ce chapitre était déjà terriblement obéré». En définitive,

le duc d'Orléans le quitta sans avoir rien obtenu. En le confessant

au roi, il lui disait qu'il ne voyait plus qu'un moyen d'aboutir.

Il consistait à obtenir du tsar qu'il fît insinuer à Londres, par

son ambassadeur, «que les dépenses dont il était accablé ne lui

permettaient pas d'augmenter le traitement qu'il faisait au roi de

France, mais qu'il verrait avec plaisir le roi d'Angleterre joindre

annuellement ses efforts aux siens.»

Un tel conseil était impraticable. Louis XVIII ne le savait que trop.

De plus en plus s'imposait à lui la conviction qu'il ne pouvait plus

rien attendre de la Russie; c'est avec persistance qu'il tournait

les yeux du côté de l'Angleterre et se rappelait l'avis que, l'année

précédente, lui avait exprimé le duc d'Orléans: «Si Votre Majesté

arrivait à l'improviste, seule et sans suite, on n'oserait pas ne pas

la recevoir.»

VIII

LE SECOND SÉJOUR À MITAU

Le second séjour de Louis XVIII dans la capitale de Courlande, ne

ressemble guère à celui qu'il y avait déjà fait. La maison royale

réduite au strict nécessaire, les gardes du corps licenciés, les

nouvelles des agents royalistes à peu près supprimées, les relations

avec les cabinets européens de plus en rares, et pour tout dire,

Mitau séparé du reste du monde, telle, maintenant, la physionomie de

la morne retraite où le roi de France va se morfondre deux années

durant, réduit à un état voisin de la misère, tandis que là-bas, la

gloire de Napoléon s'élève lumineuse et sanglante. Successivement, il

y apprendra la déroute des Autrichiens et des Russes à Austerlitz,

l'écrasement des Prussiens à Iéna, l'entrée de l'usurpateur à Vienne

d'abord, à Berlin ensuite, et finalement, la paix de Tilsitt,

qui achèvera de détruire les chances, déjà si faibles, de sa

restauration. Il ne se laissera pas abattre cependant, et, toujours

fidèle à lui-même, il ne cessera de puiser des forces dans ses

indomptables espérances.

Les événements sont rares qui méritent d'être signalés dans

l'uniformité de son existence. Le 25 juin, arrive à Mitau la nouvelle

de la mort de la comtesse d'Artois, décédée à Klagenfurth, en

Autriche. Depuis longtemps, sa santé donnait des inquiétudes à ses

proches. Mais, ils ne croyaient pas sa vie en danger. «La nouvelle de

sa mort a été pour moi un coup de foudre, écrit le roi à son frère.

Et plût à Dieu qu'il n'eût porté que sur moi. Hier, pendant le dîner,

trois postes de Vienne sont arrivées à la fois, et, malheureusement,

les lettres de mon neveu ont été distribuées avant les miennes. C'est

ainsi que, sans aucune préparation, au milieu de la plus entière

sécurité, il a appris qu'il n'avait plus de mère ... Pour vous, mon

ami, dites-vous de ma part, dans cette triste circonstance, ce que

renferme mon coeur, et que je n'ai pas le temps d'exprimer.»

Quelques semaines plus tard, Louis XVIII apprend que son cousin,

le roi d'Espagne, vient d'être contraint de décorer l'empereur

Napoléon de l'ordre de la Toison d'or. «La douleur que j'en ressens,

lui mande-t-il, et comme chef de notre maison, et comme tendrement

attaché à votre personne, est bien vive. Je plains Votre Majesté;

mais mon devoir, dans une circonstance aussi pénible, m'aurait déjà

été tracé, s'il en était besoin, par un souverain que sa position,

ainsi que moi le malheur, rend libre de n'écouter que sa dignité et

ses propres sentiments. Je remets donc, avec un regret profond, à

Votre Majesté son ordre de la Toison d'or, dont son auguste père m'a

revêtu le 26 juillet 1767.» Et il invite le comte d'Artois et le duc

de Bourbon, décorés du même ordre, à suivre son exemple.

À cette époque, la correspondance du roi avec son frère, à Londres,

était aussi dépourvue d'intérêt qu'elle était rare, et de même

celle qu'il entretenait avec La Fare, lequel continuait à servir

ses intérêts à Vienne, avec un zèle inébranlable. Ce n'est guère

que par Saint-Pétersbourg, que Louis XVIII était informé de ce qui

se passait en Europe. Il est vrai qu'à Saint-Pétersbourg, il était

représenté par un serviteur aussi habile que dévoué, le comte de

Blacas. La situation de Blacas dans cette capitale était autrement

difficile que n'avait été celle de ses prédécesseurs sous le règne

de Paul Ier. Jusqu'au jour où ce souverain mobile et fantasque avait

chassé Louis XVIII du territoire impérial, il s'était montré prodigue

de faveurs envers les représentants du roi. Le comte de Caraman

occupait le rang d'ambassadeur à la cour de Russie. Il faisait

partie du corps diplomatique tout aussi bien que si son maître eût

régné. Il n'en allait plus de même maintenant. Pour Alexandre Ier,

pour ses ministres, Louis XVIII n'était que le comte de l'Isle.

Son représentant, dépourvu de tout caractère officiel, ne pouvait

obtenir, que d'un excès de bienveillance, d'être reconnu en cette

qualité lorsqu'il avait à traiter des affaires personnelles du roi,

et cette bienveillance, il ne pouvait se l'assurer qu'au prix d'un

prodigieux et constant effort d'habileté.

En dépit de l'inexpérience qu'on doit supposer à un homme de

trente-quatre ans, que sa vie antérieure n'a pas préparé à la

fonction qu'il exerce, Blacas ne fut pas inférieur à sa tâche.

Se recommandant déjà par son nom et son passé, par la confiance

de son souverain, par l'intérêt que lui portaient tant de nobles

personnages qu'il avait connus au cours de ses pérégrinations,

il devait naturellement conquérir, dès sa présentation dans la

société moscovite et dans la petite colonie des émigrés français,

la considération et l'estime. Mais, il les mérita en outre par la

dignité de sa vie, par son esprit et sa bonne grâce. Les sentiments

qu'il inspirait furent ses meilleures armes, au cours de sa mission.

S'il ne lui arriva pas toujours d'être exaucé par les ministres

auprès desquels il plaidait la cause de son maître, du moins était-il

sûr d'être constamment écouté par eux avec déférence.

Ceux qui se succédèrent durant son séjour en Russie, Romantzoff,

Czartorysky, Budberg, témoignaient de leur sympathie pour ce jeune

homme, gui s'acquittait, avec un zèle égal à son intelligence, d'un

devoir difficile. Pour tenter de les gagner à ses vues, il savait

employer à propos des avocats puissants et inspectés, acquis déjà à

la cause royale, et auxquels il n'hésitait pas à faire appel quand

les circonstances l'exigeaient. Tels le duc de Serra-Capriola,

ambassadeur de Naples; le baron de Stedting, ministre de Suède, et

le représentant du roi de Sardaigne, Joseph de Maistre. Ces hauts

personnages étaient dévoués au roi de France; Joseph de Maistre, pour

sa part, saisissait toutes les occasions de le lui prouver. Il avait

accueilli cordialement Blacas qu'il connaissait déjà pour l'avoir

rencontré à Florence, et que le hasard, à Saint-Pétersbourg, lui

avait donné pour voisin dans la maison qu'il habitait. Il s'était

même offert pour expédier sûrement de Russie ce que Sa Majesté

voudrait bien lui faire parvenir. «Mais, elle doit prendre de grandes

précautions, et ne se fier qu'à une personne sûre ou à un chiffre

inattaquable.» Des relations de l'illustre écrivain avec Louis XVIII

naquit promptement une amitié dont leur correspondance, commencée en

1807, et qui durait encore en 1820, atteste la vivacité.

À la fin de 1806, sur les confins de la Pologne, l'armée russe,

réunie aux débris de l'armée prussienne, était en ligne sous les

ordres du général de Benningsen, attendant, comme les Français, sur

une réserve troublée par de fréquents combats, la fin d'une saison

peu propice aux opérations militaires. Il semble bien qu'à ce moment,

l'empereur Alexandre ait pensé qu'on pourrait tirer parti de Louis

XVIII et de ses projets. Il est vrai que le prétendant ne négligeait

aucune occasion de se rappeler à son souvenir. Après la bataille de

Pultusk, le 26 décembre, le général de Benningsen, s'étant attribué

la victoire, en avait fait porter la nouvelle à Saint-Pétersbourg,

ou Louis XVIII s'était empressé d'envoyer ses félicitations. Il en

fut de même après la bataille d'Eylau, survenue le 8 février 1807:

«Je ne parlerai point, ajoutait le roi à ses compliments, de ce

qu'éprouve le petit-fils d'Henri IV, lorsqu'il apprend la nouvelle

d'actions aussi grandes, aussi importantes pour lui-même, et cela

tandis qu'il est dans l'inaction; mais, j'oserai répéter, en ce

moment, ce que je disais avant la campagne de 1805: Là où le roi de

France se trouvera en personne, là sera la frontière, et j'ajouterai

que ma présence doit fixer les succès, influant sur l'opinion en

général, et en particulier sur l'esprit du soldat qui, voyant le

drapeau blanc dans ma main, verra autre chose à suivre qu'un tyran

que la France abhorre.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 36 / 48 段