son plus illustre rival, qui devait le suivre de si près dans la
tombe, de le remplacer à la tête du gouvernement, avec lord Grenville
pour principal collaborateur. Aux difficultés que présentait déjà la
mission du duc d'Orléans, l'avènement de Fox au pouvoir en ajoutait
une nouvelle. Fox s'était toujours déclaré partisan de la paix avec
la France, et à peine aux affaires, c'est vers ce but que tendait
son effort. Il n'était donc pas probable qu'au moment où il rêvait
de se rapprocher de Napoléon, il se montrât favorable à la cause des
Bourbons, et disposé à leur venir en aide. Le duc d'Orléans n'en
accueillit pas moins, avec un loyal empressement, l'envoyé du roi et
les instructions que celui-ci lui communiquait.
«Je m'empresse d'offrir à Votre Majesté, mandait-il au roi, le 24
février 1806, l'hommage de ma respectueuse reconnaissance de ses
bontés et de la confiance dont elle m'honore. Le comte de La Chapelle
m'a communiqué officiellement ce dont Votre Majesté daigne me
charger; mais, je ne puis encore parler que de mon zèle et des voeux
bien sincères que je forme pour le succès. Je me réserve d'entrer en
détails aussitôt que je serai arrivé à quelques données positives.
En attendant, je ne puis que me référer à ce que j'ai communiqué
verbalement à M. de La Chapelle, et qui n'est encore que bien peu de
chose.
«J'ai lu et admiré ce dont Votre Majesté a permis que j'eusse
connaissance, et qui peint d'une manière si frappante et sa belle
âme, et ses sentiments si dignes du rang où le ciel l'a placée. Je
voudrais que quelques-unes de ces pièces, et particulièrement les
lettres de Votre Majesté au roi de Suède, fussent également connues.
Elles ne pourraient que confirmer les fidèles amis de Votre Majesté
dans leur attachement pour sa personne.»
L'approbation que donnait ainsi le duc d'Orléans aux vues et aux
projets de Louis XVIII nous le révèle, contrairement à une opinion
généralement répandue, comme rallié, dès ce moment, à la politique
des émigrés. C'est en vain que, plus tard, ses partisans ont prétendu
qu'il avait toujours répudié cette politique funeste, qu'il n'avait
jamais voulu s'y associer, ni admettre qu'il fût digne des Bourbons
de pousser contre la France les puissances alliées, et de devoir
leur restauration aux armées de l'étranger, la lettre qu'on vient de
lire prouve le contraire. Quelle qu'eût été son attitude dans les
premières années de l'émigration, en se réconciliant avec le chef de
sa maison, il était devenu un autre homme, et à cette date de 1806,
sa métamorphose se manifestait, non seulement par l'empressement
qu'il mettait à souscrire aux désirs du roi, mais encore par
l'exposé, plus explicite encore, qu'il adressait à d'Avaray, des
espérances et des craintes que lui suggérait alors l'état de
l'Europe. Tel il apparaît dans ce document confidentiel, tel il sera
jusqu'en 1814. Il ne croit pas au renversement de Napoléon par les
Français. Il n'attend sa chute que de ses défaites; il souhaite que
la Russie et l'Angleterre s'entendent pour rétablir le roi de France
sur son trône; il est convaincu que seule cette entente peut conduire
à ce grand résultat. Voici en quels termes il le dit à d'Avaray,
au moment même où il vient d'entreprendre ses démarches auprès du
gouvernement britannique.
«J'attendais, monsieur, pour avoir le plaisir de vous écrire, que
le chaos dans lequel nous nous sommes trouvés après la bataille
d'Austerlitz et la paix de Presbourg, se fût assez débrouillé pour
qu'on pût commencer à apercevoir la situation de l'Europe, les vues
des différentes puissances, et le parti qu'on pourrait en tirer
pour le roi. Il est difficile de pénétrer le mystère des cabinets,
d'autant plus qu'ils changent souvent de vues et de systèmes, et que
leurs projets du lendemain ne sont pas toujours ceux de la veille. On
ne peut donc calculer sur aucune donnée certaine, et les changements
prodigieux qui ont eu lieu entre l'époque où je vous écrivis, le 7
de septembre, et celle où je reçus votre réponse, il y a environ six
semaines, ne me font que trop sentir, combien il est possible que ce
qui peut être vrai pendant que je vous écris aujourd'hui, ait cessé
de l'être avant que vous ne receviez ma lettre. Mais, ce qui est
vrai dans tous les temps et dans tous les pays, c'est ma profonde
sensibilité pour les bontés dont le roi me comble, et surtout pour
la confiance dont Sa Majesté daigne m'honorer, et le plaisir que
j'éprouve à faire passer par vous, monsieur, le peu que je puis avoir
à communiquer dans les tristes circonstances où nous nous trouvons.
«Il paraît que la Russie est décidée à continuer la guerre, et
c'est un grand point, car tant que la Russie ne s'accommodera pas
avec Bonaparte, il est à peu près impossible que l'Angleterre se
détermine à conclure une paix quelconque. Cependant, encore une
fois, on ne peut répondre de rien. Je crois qu'il y a à présent
une négociation en train, mais je crois aussi qu'elle se brouille.
Si elle se brouille, il est probable, je dirais presque certain,
que l'état de choses actuel doit rallumer la guerre continentale,
et que dans cette guerre, l'Autriche reprendra les armes pour la
Russie, ou plutôt avec elle, tandis que la Prusse et toutes les
nouvelles puissances allemandes ou italiennes feront cause commune
avec Buonaparte, dont elles reconnaissent déjà la suzeraineté. Il y a
lieu de croire que cette masse terrible n'intimide point l'empereur
Alexandre, et qu'il ne veut point faire la paix, parce qu'il sait
que ce que ce Buonaparte appelle la paix n'est autre chose que la
soumission. Mais, néanmoins, il n'est que trop vraisemblable qu'il
croira avoir besoin de toutes ses forces, soit dans ses propres
États, soit entre eux et l'empire français, et il me paraît fort à
craindre qu'il ne soit encore plus éloigné que l'année dernière du
beau projet d'envoyer une de ses armées débarquer, avec le roi, sur
les côtes de France, et de le faire proclamer à Paris, pendant que
l'usurpateur serait en Prusse, en Autriche ou même en Pologne.
«Ce projet me paraît toujours le plus grand et le plus beau de tous;
mais, il ne s'agit pas de ce que nous en pensons, il s'agit de le
faire adopter, et malheureusement, ceux de qui cela dépend paraissent
le regarder comme inexécutable. C'est donc à combattre cette opinion
qu'il faut s'attacher d'abord, et il me semble que c'est en Russie
où il est le plus essentiel d'y parvenir; car c'est de la Russie
seule qu'on peut obtenir les troupes nécessaires à l'exécution de
ce projet, et je ne doute pas que si la puissance qui a les troupes
voulait les donner pour cette entreprise, celle qui a l'argent ne
fournît les sommes dont on aurait besoin. Je crois donc que c'est
à Pétersbourg où cet objet doit être négocié principalement. Je
crains, je le répète, que le peu de succès que ces négociations ont
eu précédemment, ne permette pas d'avoir beaucoup d'espérances de
réussir aujourd'hui. Cependant, tout ce qui s'est passé et tout ce
qui se passe journellement, doit faire sentir fortement la nécessité
de renverser Buonaparte, de l'abattre, de le terrasser, et je vois
avec un extrême plaisir que cette opinion fait des progrès sensibles
dans des têtes qui en étaient bien éloignées.
«Je suis même porté à croire que si l'empereur Alexandre se
persuadait qu'une armée russe débarquée en France avec le roi, pût
arrêter la carrière de Buonaparte et renverser son trône, il se
déciderait à l'entreprendre. Mais, si on ne peut pas l'y amener,
il faudrait au moins tâcher de lui faire sentir que le roi serait
mieux placé ici qu'en Russie, et qu'il n'y a rien à risquer, mais
tout à gagner à ce que le gouvernement britannique assiste le roi
pécuniairement et lui fournisse les moyens indirects d'ébranler
le trône de l'usurpateur. Je crois que si on y parvenait, on
n'éprouverait pas beaucoup de difficultés de ce côté-ci. Mais, la
Russie en a en quelque sorte l'initiative, et j'ai bien peur que nous
ne réussissions à rien ici, tant qu'elle ne nous aidera pas.
«Vous vous rappellerez aussi, monsieur, les détails dont j'ai eu
l'honneur de rendre compte au roi, le 7 mars, et probablement, vous
conclurez comme moi que c'est à la Russie qu'il faut s'adresser en
première instance.
«J'attends avec impatience les ordres que le roi aura jugé à propos
de me donner sur ce que j'ai eu l'honneur de lui communiquer le 7
mars; car tant que je ne les aurai pas reçus, je n'ai rien à ajouter
à tout ce que j'ai déjà dit aux ministres de Sa Majesté britannique,
et de nouvelles instances n'auraient probablement d'autre effet que
celui de rendre le succès encore plus difficile en les fatiguant,
peut-être en les dégoûtant d'écouter ce que je pourrai être chargé
de leur communiquer, après avoir reçu les ordres du roi. Cependant,
en les attendant, je ne négligerai pas d'employer quelques moyens
indirects qui sont à ma portée, et qui prépareront les voies pour les
communications subséquentes. On m'a donné beaucoup d'espérances pour
des secours pécuniaires, et je vais de nouveau représenter combien il
est urgent d'en accorder immédiatement. Je serai trop heureux si mes
faibles efforts peuvent contribuer à adoucir la situation cruelle, et
presque inconcevable, où se trouve le roi, et j'espère n'avoir pas
besoin d'ajouter que le bonheur de l'avoir servi, sera toujours la
plus douce récompense que je puisse obtenir.
«Il me semble aussi, monsieur, que si le roi pouvait, en sollicitant
des secours pour sa correspondance, présenter des moyens
d'intelligence avec des généraux mécontents ou d'autres personnages
importants dans le gouvernement de Buonaparte, rien ne tenterait
plus le gouvernement britannique. Il a grande envie de culbuter
Buonaparte; mais, il craint les tentatives inutiles; il regarde
les royalistes comme une arme émoussée; il se défie d'eux; il se
défie des émigrés, et croyant que le roi n'a plus de partisans
puissants, ce n'est plus que parmi ceux qui sont, ou qui ont été
les serviteurs de Buonaparte, qu'il se flatte encore de trouver les
moyens de le renverser. Je suis persuadé que si le roi pouvait offrir
des correspondances de ce genre, et présenter des plans plausibles
dans ce sens-là, on les accueillerait avec empressement. Rien ne me
paraîtrait plus avantageux, car je ne doute pas que le préliminaire
_sine qua non_ du rétablissement du roi ne soit le renversement de
Buonaparte, quel que soit le gouvernement qui le remplace. C'est
donc ce renversement qu'il faut opérer à quelque prix que ce soit;
il faut tâcher d'y arriver par toutes les voies que l'honneur permet
d'employer, et quand on s'aperçoit qu'une voie est barrée, il faut
chercher et en trouver une autre. Buonaparte a trop excité contre
lui toutes les passions des hommes, pour qu'il n'y ait pas un très
grand nombre de ces voies-là. Mais, on a été trompé si souvent, qu'on
est devenu bien défiant, et je crains fort qu'il ne suffise plus de
parler vaguement de correspondances et d'intelligences pour obtenir
qu'on les paye. Je crois qu'il faut présenter un but qui soit tentant
et qu'on croie pouvoir atteindre.»
Il résulte de l'avant-dernier alinéa de cette longue et curieuse
lettre, qu'à la date où le duc d'Orléans l'écrivait, ses premières
démarches auprès des ministres anglais étaient restées infructueuses.
À la demande d'un revenu fixe, lord Grenville s'était contenté
d'objecter tout ce que l'Angleterre avait déjà dépensé pour venir en
aide à la famille royale de France. Il n'avait rien refusé ni rien
voulu promettre. Moins indécis sur la question de l'établissement
du roi en Angleterre, il avait invoqué la nécessité dans laquelle
se trouvait le gouvernement britannique de ménager l'opinion de
son pays. Depuis la triste expédition de Quiberon, elle était moins
favorable aux émigrés. Le peuple anglais considérait qu'on avait
assez fait pour eux, et si le cabinet tentait de faire davantage,
s'il se donnait l'air, en accueillant le roi de France en Angleterre,
de prendre sa cause en main, il verrait se dresser devant lui une
opposition puissante, à laquelle il ne pourrait résister.
Le ministre Fox, auquel le duc d'Orléans s'était adressé ensuite,
avait été plus net encore. Désireux de conclure la paix avec
Napoléon, il ne voulait pas commencer par le braver, et ce serait
le braver, ajouter à ses nombreux griefs un grief nouveau que de
donner asile au souverain proscrit dont il occupait le trône.
Vainement, le duc d'Orléans avait fait remarquer que ce n'est pas
comme roi de France que Louis XVIII ambitionnait d'être reçu en
Angleterre. Il y viendrait sous le nom de comte de l'Isle, qu'il
avait porté à Varsovie et qu'il portait encore en Russie; il
garderait l'incognito, vivrait dans la retraite; les relations qu'il
se flattait d'entretenir avec les ministres resteraient secrètes.
Mais, Fox ne s'était pas laissé convaincre. Le duc d'Orléans, en le
quittant, redoutait de n'en rien obtenir, et l'avouait tristement au
roi. «Je suis parfaitement satisfait, non de la chose, mais de vous,
lui répondait celui-ci. L'affaire est en une mauvaise situation. J'en
suis profondément affecté, mais nullement découragé.» Et pour le
prouver, il invitait le duc d'Orléans à laisser là les ministres et à
s'adresser directement au prince de Galles[71], dont l'influence dans
le gouvernement s'exerçait avec activité depuis que le roi Georges
III son père était tombé malade.
[Note 71: On sait que la maladie de son père ayant dégénéré en
aliénation mentale, le prince de Galles fut proclamé, en 1810, régent
du royaume, sur lequel il régna plus tard sous le nom de Georges IV.]
VII
NÉGOCIATION AVORTÉE
Le duc d'Orléans se rendit chez le prince de Galles, avec qui, nous
l'avons dit, il était lié d'amitié. Il lui fit le récit de ses
démarches auprès des ministres, lui communiqua la copie des diverses
notes qu'il leur avait remises et, pour finir, la lettre royale qui
vient d'être citée. Le prince de Galles lut ces pièces avec attention
et les lui rendit en disant:
--Je suis très sensible à la confiance que le roi de France me
témoigne. Mais, vous sentez bien qu'il m'est impossible de donner la
parole que Sa Majesté me demande. Si j'étais roi, je la donnerais
dans l'instant; mais n'étant qu'héritier présomptif, ce serait
manquer au respect que je dois au roi mon père; ce serait faire, par
mon autorité, ce que son gouvernement ne juge pas à propos de faire.
--Mais, il ne s'agit ici que d'une promesse qui resterait entre le
roi et Votre Altesse royale, s'écria le duc d'Orléans, une promesse
personnelle. Aux yeux de votre père, des ministres, du peuple
anglais, Louis XVIII passerait pour être venu de son chef, sans
aucune autorisation préalable.
--Oui, reprit le prince de Galles, Sa Majesté y met la plus grande
délicatesse; mais, ce serait en manquer envers elle, que de lui
donner une parole qu'il ne dépendrait pas de moi de tenir. Croyez,
mon cher ami, que je suis sensible à sa démarche; que je n'ai rien
tant à coeur que de la convaincre de mon zèle pour sa cause et de
mon intérêt pour sa personne. Je m'en vais, du reste, lui écrire une
lettre que vous voudrez bien faire chiffrer et lui communiquer.
La cordialité des paroles n'enlevait rien à la netteté du refus.
Le duc d'Orléans ne s'y méprit pas. Il pouvait d'autant moins s'y
méprendre, qu'au lieu et place de la lettre que le prince de Galles
lui avait annoncée pour le roi, il en reçut une le surlendemain
qui lui était adressée à lui-même, et qui lui prouvait que son
correspondant avait renoncé à écrire à Louis XVIII.
«Mon cher ami, d'après la conversation que nous avons eue ensemble
avant-hier, j'ai cru qu'il valait mieux vous donner ma réponse par
écrit que de la laisser verbalement entre vos mains, me paraissant
plus respectueux vis-à-vis du roi, et en même temps plus claire pour
vous.
«Malgré tout l'attachement respectueux que je professe et que
j'aurai toujours pour Sa Majesté, dans la position où je me trouve,
il m'est impossible de me lier par une promesse qu'il serait
peut-être impossible de remplir. C'est avec les sentiments de
l'amitié la plus sincère que je suis, mon cher duc, votre affectionné
ami et cousin:--«LE PRINCE DE GALLES.»
Quelque décevante que fût cette réponse, le duc d'Orléans, en
la transmettant au roi, avec le compte rendu de l'entretien,
exprimait l'opinion qu'il n'y avait pas lieu de renoncer à tout
espoir d'aboutir. Il faisait allusion à des confidences du prince
de Galles, qui avaient immédiatement suivi la réponse, en quelque
sorte officielle, qu'on vient de lire et qui en atténuaient la
rigueur. «Malheureusement, il m'a fait jurer le secret, de manière
à m'interdire les indiscrétions qu'il eût été de mon devoir de
commettre, et tout ce que je puis dire, c'est qu'il m'a témoigné un
désir très réel que Votre Majesté trouvât un asile dans les États du
roi d'Angleterre.
«Il ne me reste donc, Sire, qu'à exprimer franchement à Votre Majesté
l'opinion que je me suis formée sur le parti qu'elle peut prendre
dans la circonstance présente, d'après les communications que j'ai
eues avec le prince de Galles à ce sujet ainsi qu'avec les ministres.
Je crois dire, que dans l'état actuel des choses, il est impossible
d'obtenir d'avance du gouvernement la permission que Votre Majesté
vienne fixer sa résidence en Angleterre; mais, je crois en même
temps, que si Votre Majesté arrivait à l'improviste, seule et sans
suite, on n'oserait pas ne pas la recevoir, et dès qu'une fois Votre
Majesté serait en Angleterre, je suis persuadé qu'elle y verrait
le roi d'Angleterre et les ministres, et je suis porté à croire
qu'elle parviendrait à arranger son asile. Je ne me dissimule pas
cependant que c'est un grand parti, et je craindrais trop d'avoir à
me reprocher les embarras auxquels il peut exposer Votre Majesté pour
la presser de l'adopter avant d'y avoir mûrement réfléchi.
«Il faut encore, Sire, que Votre Majesté me permette de lui rappeler
une petite circonstance de ma conversation avec le prince de Galles.
Après avoir lu la lettre et la note, il me dit:
«--Sa Majesté écrit fort bien, et je voudrais qu'elle pût voir M.
Fox; je suis sûr que sa conversation lui plairait. Ne le croyez-vous
pas aussi?
«--Mais je le croirais, lui répondis-je, il y a un point de
rapprochement. C'est que ce sont les deux hommes qui connaissent le
mieux l'histoire de leur pays.
«--Oh! oui, reprit le prince de Galles, ils se conviendraient
beaucoup.»
Il n'est pas sans intérêt de constater que ce qui, dans la
conversation du prince de Galles avec le duc d'Orléans, frappa
surtout Louis XVIII, ce fut le dernier paragraphe où un flatteur
hommage était rendu à ses talents d'écrivain et exprimait l'espoir
que s'il pouvait causer avec Fox, ils se séduiraient réciproquement.
Son esprit cultivé, son érudition, ses goûts littéraires trouvaient
leur compte à ce genre d'éloges, et c'est à ce passage de la lettre
du duc d'Orléans qu'il voulut d'abord répondre par la note suivante,
qu'il chargea d'Avaray de lui communiquer.
«J'ai lu avec un extrême plaisir ce que Monseigneur le prince de
Galles a dit à Monseigneur le duc d'Orléans, au sujet de M. Fox et de
moi. Rien n'entre mieux dans ma pensée; mais, ce ne seraient pas des
rapports d'érudition sur l'histoire des temps passés que je voudrais
avoir avec ce ministre. Je voudrais que nous préparassions de concert
des matériaux à l'histoire du nôtre; il y a cependant, ici, un
obstacle à franchir; ce n'est pas assurément que je ne fasse le plus
grand cas des talents de M. Fox, que je ne rende justice à son coeur
que je sais bon; mais il a, sur le banc de l'opposition, professé
des principes qui me retiennent. Je serais très fâché qu'on crût que
je veux parler de ce qu'il a témoigné relativement à ma famille:
je n'y vois que l'accent d'Édouard III, de Henri V, de Guillaume
III; mais, après avoir lu ses discours antérieurs à la présente
époque, ce serait me rendre suspect et me déconsidérer à ses propres
yeux, que rechercher prématurément et à son entrée au ministère, ce
concert intime, qu'au fond de l'âme je désire, parce que je le crois
nécessaire, et à moi et à mon pays et à l'Angleterre même. M. Fox (et
je le vois avec une vive satisfaction) semble vouloir détruire ce
mur de séparation. J'ai admiré son discours sur le message du roi,
au sujet de l'usurpation du Hanovre. J'ai été encore plus content
de celui qu'il a prononcé à la séance du 30 mai. Dans la bouche
d'un homme d'État, ces paroles: «Je veux la paix, mais une paix qui
ôte tout germe de guerre,» ont un grand sens pour qui n'a cessé
de voir et de crier que le germe éternel de la guerre est dans la
révolution française. Je ne prétends assurément pas qu'il leur donne,
à Westminster, l'interprétation que je cherche au fond de sa pensée;
mais, que je puisse acquérir la certitude de l'opinion que je me fais
des vues du nouveau ministre, et la barrière est levée; je préviens
M. Fox, je m'ouvre directement à lui et avec une entière franchise.»
Il ne pouvait suffire à Louis XVIII, dans les circonstances dont
nous retraçons le récit, d'avoir envisagé, en homme d'esprit,
l'hypothèse de relations suivies avec le membre le plus éminent du
cabinet britannique. Tenace était sa volonté. On le voit toujours, en
dépit des humiliations et des refus, persévérer dans ses démarches,
et ne les ajourner que lorsqu'il lui est démontré que le but qu'il
se proposait en les entreprenant est actuellement inaccessible. De
la lettre du duc d'Orléans, il retenait surtout le conseil qu'elle
lui avait apporté, de passer outre aux objections de Fox et de lord
Grenville, d'arriver à l'improviste en Angleterre et de mettre ainsi
le gouvernement anglais en présence du fait accompli. Dès ce moment,
il adoptait le projet que son jeune cousin venait de lui suggérer,
décidé à saisir la première occasion de l'exécuter.
En attendant, il convenait d'entretenir le prince de Galles dans les
dispositions favorables qu'il avait confiées au duc d'Orléans. À
cet effet, et après avoir attendu en vain la lettre promise, le roi
lui écrivit. Sous prétexte de le remercier de l'accueil fait à ses
communications, il les renouvelait, tout en paraissant se résigner
à en attendre les effets. «J'ai toujours pensé, je pense plus que
jamais, qu'opposer non mon individu, je n'ai pas pareille vanité,
mais _le roi de France en personne en France, au perturbateur_
est le seul moyen de sauver l'Europe, et je regarde mon passage
en Angleterre, comme un premier pas nécessaire vers cette mesure
salutaire et que, depuis tant d'années, je sollicite vainement.»
Heureux d'avoir constaté que le prince de Galles partageait à cet
égard sa conviction, il reconnaissait cependant que de graves
difficultés s'opposaient à la réalisation de ses désirs. Mais,
ces difficultés ne lui semblaient pas insolubles; le temps devait
nécessairement en avoir raison.
Il en revenait ensuite, avec plus d'insistance et de précision, à
la question financière, et demandait la transformation des secours
extraordinaires, que le gouvernement anglais lui accordait de temps
en temps, en un revenu fixe de dix mille livres sterling, lequel
aurait l'avantage de lui rendre un peu d'aisance et de le laisser
plus maître de ses démarches.