raison. «L'héritier de saint Louis n'a pas de quoi vivre, lui écrira
quelques mois plus tard, au cours de la négociation, le comte
d'Avaray. Et qu'on ne croie pas, Monseigneur, que ceci soit une
façon de parler. Votre Altesse, en évaluant la réduction du revenu
au tiers de ce qu'il fut, il y a quelques années, est restée bien
au-dessous de ce qui existe, puisque le roi avait deux cent mille
roubles de la Russie, sans y comprendre l'entretien de ses gardes
et celui d'une maison de campagne, etc., etc...; que ce traitement
est aujourd'hui de soixante-quinze mille roubles; qu'à cette
réduction, il faut ajouter la suppression de ce que faisaient alors
l'Espagne et le Portugal (le ministre d'Espagne à Pétersbourg ayant
cessé de recevoir ses appointements, il ne faut pas s'étonner que
le comte et la comtesse de l'Isle ne touchent plus rien de cette
puissance); enfin, le discrédit des Banco Zettels et leur baisse
excessive ont réduit à la valeur de deux mille guinées au plus les
cinquante mille florins que fournit la cour de Vienne. Et toutes
ces pertes se sont accumulées à une époque où, sans aucun secours,
le roi a dû faire le voyage de Calmar, pour fixer arec Monsieur sa
protestation contre l'usurpation de son trône; prolonger un double
établissement à Varsovie et à Mitau; enfin, transférer sa famille
et plus de deux cents serviteurs: vieillards, femmes et enfants, de
Pologne en Courlande, où nous avons trouvé tous les besoins de la
vie un tiers en sus de ce qu'ils étaient lors du premier séjour.
Je dois ajouter que, depuis bien longtemps, le roi a rompu sa
table[68] et son écurie, et, dans l'affliction de son coeur, réduit
les pensions alimentaires fort au-dessous de l'absolu nécessaire.
Enfin, Monseigneur, le roi a pour vivre, au milieu de son auguste
famille nourrie de son pain, et pour faire subsister une immensité de
malheureux, autour de lui ou répandus en Allemagne, un revenu qui, au
pays qu'il habite, doit être rangé dans la classe de la plus médiocre
fortune qu'un particulier puisse avoir, et si après mille et mille
tentatives infructueuses, la douleur, le dévouement et l'amour pour
mon maître, en imposant silence à un autre sentiment, ne m'avaient
déterminé, l'an passé, à aller moi-même caresser un honnête banquier,
qui m'a prêté soixante-quinze mille roubles, remboursables sur un
traitement qui se trouve ainsi réduit pendant quatre ans à pareille
somme, grevée des intérêts annuels du dit emprunt, il fallait en
venir aux derniers expédients, c'est-à-dire donner à chacun son
argent à dépenser et mettre le roi tout à fait à pied en renvoyant
ses quatre chevaux de louage, car le roi aimerait mieux en venir là
que de priver de tout secours les infortunés qui n'attendent que de
lui leur subsistance. Voilà la première fois, Monseigneur, qu'une
fierté que je tiens de mon maître s'abaisse au récit de pareils
détails; mais, c'est au premier prince de son sang que je parle;
envers tout autre il faut savoir souffrir, se taire et se grandir de
ses propres ruines.»
[Note 68: En avril 1806, Louis XVIII ordonne que, désormais, son
dîner ne sera que de trois plats, que les traitements de sa maison
au-dessus de douze cents francs seront réduits de 20 pour 100, et que
le fonds de la caisse de secours le sera de trente-six mille à douze
mille.]
Tel était donc le double objet de la mission dont Louis XVIII, par
l'entremise du comte de La Chapelle, confiait au duc d'Orléans
l'accomplissement: obtenir pour lui l'autorisation de se fixer en
Angleterre, et un traitement régulier qui l'aiderait à subvenir aux
multiples exigences de sa situation. On verra bientôt comment le duc
d'Orléans s'en acquitta.
V
LA DÉCLARATION DU ROI
Tout en se débattant dans ces difficultés, le roi ne perdait pas de
vue sa déclaration. De concert avec d'Avaray, il en avait arrêté la
rédaction définitive; puis il l'avait expédiée, par La Chapelle, au
comte d'Artois, en l'invitant à la communiquer d'abord aux quatre
princes de son sang établis à Londres, puis, s'ils l'approuvaient,
aux ministres britanniques, aux évêques français émigrés et à tout
ce qu'il y avait «de plus marquant dans l'émigration». Quant à la
publication, il souhaitait que le gouvernement anglais s'en chargeât,
ou tout au moins la favorisât de son patronage. S'il s'y refusait,
le roi y consacrerait au besoin ses dernières ressources. Il était
résolu à ne pas laisser sous le boisseau un document qui lui avait
coûté tant de peines, tant d'efforts, et auquel il attachait un si
grand prix. Suivait la recommandation de ne pas s'en dessaisir, et de
ne laisser personne en prendre copie. Il redoutait les indiscrétions
de l'entourage du comte d'Artois, dont, en d'autres circonstances,
il avait tant eu à se plaindre. Ayant communiqué le document à la
Russie, «sous le sceau du plus inviolable secret,» il se donnerait
le tort le plus grave, s'il le laissait publier avant de connaître
l'opinion de l'empereur sur cette pièce importante.
Il y rappelait ses protestations antérieures contre l'usurpation,
les promesses qu'il avait faites et qu'il entendait maintenir de
proclamer à sa rentrée en France une amnistie générale, de conserver
aux fonctionnaires leur emploi, aux officiers leur grade, aux
possesseurs de biens nationaux leurs propriétés. Puis, après avoir
fait allusion à ses démarches auprès de Bonaparte en 1800, exposé les
horreurs de la Révolution, les bienfaits de la monarchie, et expliqué
pourquoi il avait dû se borner à observer en silence la marche des
événements, il terminait en ces termes:
«Français! au sein de la Baltique, en face et sous la protection
du ciel, fort de la présence de notre frère, de celle du duc
d'Angoulême, notre neveu, de l'assentiment des autres princes de
notre sang, qui, tous, partagent nos principes et sont pénétrés des
mêmes sentiments qui nous animent; attestant et les royales victimes
et celles que la fidélité, l'honneur, la pitié, l'innocence, le
patriotisme, le dévouement, offrirent à la fureur révolutionnaire
ou à la soif et à la jalousie des tyrans; invoquant les mânes du
jeune héros que des mains impies viennent de ravir à la patrie et à
la gloire; offrant à nos peuples comme gage de réconciliation les
vertus de l'ange consolateur que la Providence, pour nous donner
un grand exemple, a voulu attacher à de nouvelles adversités, en
l'arrachant aux bourreaux et aux fers, nous le jurons, jamais on
ne nous verra rompre le noeud sacré qui unit inséparablement nos
destinées aux vôtres, qui nous lie à vos familles, à vos coeurs, à
vos consciences; jamais nous ne transigerons sur l'héritage de nos
pères; jamais nous n'abandonnerons nos droits. Français! nous prenons
à témoins de ce serment le Dieu de saint Louis, celui qui juge les
justices!»
Conformément aux instructions de Louis XVIII, le comte d'Artois, au
reçu de cette protestation, s'était empressé de convoquer le duc de
Berry, les deux d'Orléans, les deux Condé et quelques émigrés de
marque, pour la leur soumettre. À Calmar, on s'en souvient, tout en
en approuvant les termes, il en avait contesté l'opportunité. Son
sentiment restait le même. Il s'était, en outre, fortifié du langage
que lui avaient tenu l'un des ministres anglais, lord Hawkesbury, et
l'ambassadeur de Russie à Londres, le comte de Woronzow. Bien qu'il
ne leur eût pas montré le projet de déclaration, tous deux avaient
déclaré ne pouvoir donner aux Bourbons une meilleure preuve de leur
respect et de leur attachement qu'en insistant pour les prier «de ne
rien faire, de ne rien publier et d'attendre ce que les événements
pourraient produire».
Ce fut aussi l'avis unanime de l'assemblée réunie par les soins du
comte d'Artois, «de tout ce qui vous est attaché par le sang, moi à
la tête, de vos plus dévoués serviteurs,» écrivait-il à son frère.
Ils se réunissaient tous pour le conjurer de considérer les dangers
qui résulteraient infailliblement de la publication, en un moment où
il se trouvait dans la situation la plus incertaine. Ils pensaient
tous que le roi ne devrait parler aux Français que s'il était au
moment de rentrer dans son royaume avec des forces respectables,
ou si, par une nouvelle paix conclue entre les puissances et
l'usurpateur, la cause royale était abandonnée pour toujours par
elles, et le sort des Bourbons livré à la volonté des Français.
Ce principe posé, le comte d'Artois discutait la déclaration,
laquelle «serait aujourd'hui calomniée et ridiculisée par des mains
aussi habiles que perfides». Il opinait pour le silence. «Ce ne
serait qu'avec la plus juste et la plus excessive répugnance que nous
paraîtrions avoir adhéré à une démarche que nous considérons, en
notre âme et conscience, comme très nuisible à tous nos intérêts.»
D'ailleurs, il n'approuvait pas que la déclaration eût rappelé
avec des détails la négociation tentée jadis avec Bonaparte. Mieux
vaudrait n'en parler que sommairement. Une phrase générale éviterait
des compliments toujours déplacés vis-à-vis d'un «scélérat», ou des
injures peu conformes à la dignité royale. «Vous sentirez d'ailleurs
que ni aucun Condé, ni même aucun Bourbon ne pourrait jamais avoir
l'air d'adhérer à un acte qui renfermerait une phrase qui pourrait
paraître flatteuse pour l'assassin du duc d'Enghien.»
On n'est pas accoutumé à voir le comte d'Artois faire montre de
tant de sagesse. Mais, il est juste de reconnaître qu'en cette
circonstance, la sagesse, la raison, la prévoyance semblent être de
son côté. Nous disons qu'elle semble y être; car, après la lecture
de la réponse du roi, on inclinerait à croire qu'elles sont du sien.
À Londres, on n'avait envisagé que deux cas où une déclaration du
roi serait nécessaire. «Mais il en est un troisième, répondait-il,
prévu depuis longtemps, enfin arrivé, et qui m'a toujours été
indiqué par mes fidèles serviteurs de l'intérieur, par ceux mêmes
qui avaient toujours été opposés à ce qu'aucun acte émanât de moi,
comme celui où il deviendrait nécessaire de me faire entendre de mon
peuple. C'est l'usurpation ouverte du Corse, et il est à observer
que personne n'avait pu prévoir qu'il la couvrirait du manteau de la
religion, en y faisant intervenir le plus malheureux des successeurs
de saint Pierre.» Cela seul, selon le roi, eût suffi à justifier
sa déclaration, si elle ne l'eût été par d'autres motifs aussi
puissants, et notamment par «le soin de sa gloire», laquelle, en
aucun cas, n'aurait à souffrir ni de la calomnie ni du ridicule que
son frère redoutait.
D'ailleurs, pouvait-il ne pas parler, alors qu'en partant de
Varsovie, il avait annoncé qu'il parlerait, et qu'il allait à
Calmar pour se concerter avec les princes de sa maison sur ce qu'il
convenait de dire? «Qu'est-il résulté de ces confidences? Mon
exclusion des États prussiens et rien de plus. Mais, j'ai tort de
dire rien de plus. Il en est résulté le bruit que Buonaparte a fait
répandre que j'avais été en Suède pour abdiquer. Ne traitons pas
légèrement ce bruit. Il a trouvé très grande créance en France,
j'en ai la certitude; il l'a trouvée même au dehors. Des étrangers
bien pensants, dont je suis personnellement connu, ont demandé avec
douleur à l'abbé Edgeworth,--je cite ce témoin parce qu'il n'en
existe pas de plus irréprochable,--si le fait était vrai. Ma gloire
souffrirait donc, si une aussi grande démarche que mon voyage à
Calmar demeurait sans résultat, bien plus encore, si ce résultat en
paraissait aussi honteux.»
Le roi s'expliquait avec la même force sur le souvenir rappelé dans
sa déclaration, de la tentative de 1800 auprès du premier consul.
Si celui-ci eût débuté par l'assassinat du duc d'Enghien, le roi
ne se serait pas adressé à lui en 1800; s'il se fût souillé de ce
forfait en 1802, le roi ne lui aurait pas dit, en 1803, d'accord
avec tous les princes, «qu'il estimait sa valeur, ses talents
militaires.»--«Mais ces faits sont antérieurs à celui qui a détruit
toute possibilité de pacte entre le _monstre_ et moi, et nul de
vous ne peut se faire un point de délicatesse d'en rétracter la
mémoire.» N'en pas parler, alors qu'ils avaient eu une publicité
semi-officielle, ce serait paraître les désavouer et «rompre le
plan de la déclaration, qui consiste en une série de faits, et des
inductions que j'en tire, plan auquel je ne veux rien changer, parce
qu'après y avoir bien réfléchi, je le crois le meilleur que je puisse
adopter, et surtout parce que c'est chose faite».
Cette lettre, emportée à Londres par le comte de La Chapelle, que le
roi avait chargé d'en développer les raisons, et surtout de déclarer
que telle était sa volonté, eut pour effet de dissiper les scrupules
du comte d'Artois et des princes ses cousins. Le 15 janvier 1805, il
déclarait en leur nom qu'ils applaudissaient à la sagesse des vues du
roi, à la générosité de ses sentiments, à sa bonté paternelle envers
les Français, et par-dessus tout à la justesse frappante «du tableau
noble, touchant, énergique» par lequel se terminait la déclaration.
Il protestait de leur attachement commun dicté par la confiance
autant que par le devoir: «Nos existences sont entièrement consacrées
à votre service, notre dévouement sans bornes pour votre personne et
pour votre cause ne finira qu'avec nous.»
Au moment où disparaissait ainsi l'obstacle élevé à Londres contre
la politique de Louis XVIII, s'en dressait un autre auquel il
s'était attendu, et dont il fut plus affligé que surpris. L'empereur
Alexandre désapprouvait la déclaration et le lui faisait savoir par
l'intermédiaire de d'Avaray, à qui le prince Czartorysky écrivait à
cet effet:
«L'empereur ayant déjà énoncé précédemment son opinion sur l'entrevue
de Calmar et sur les résultats qu'elle pourrait avoir, vous ne serez
point surpris, monsieur le comte, de la détermination qu'il a pris
relativement à la déclaration que M. le comte de l'Isle lui a fait
parvenir. Mon auguste maître a été sensible à cette nouvelle marque
de confiance, et se serait fait un plaisir de satisfaire aux demandes
qu'elle a motivées, s'il n'avait été convaincu que toute démarche
de ce genre, et nommément la déclaration telle qu'elle est, loin
de produire, dans les circonstances actuelles, l'effet désiré et
attendu, deviendrait une arme contre M. le comte de l'Isle, dans les
mains de Bonaparte, si habile à diriger l'opinion publique, et à lui
donner une impulsion conforme à ses vues. À cette conviction s'est
jointe la résolution qu'a adoptée Sa Majesté Impériale, de ne prendre
aucune part aux affaires intérieures de la France.»
Ce qu'il y a de plus piquant, c'est qu'en même temps qu'il infligeait
au roi de France ce formel désaveu, l'empereur, soit qu'il voulût
entraver l'envoi de la proclamation, soit qu'il se réservât de s'en
servir ultérieurement, conseillait, par l'intermédiaire du duc de
Serra-Capriola, diverses modifications. Il fit même rédiger un
mémoire à cet effet. Le rédacteur de ce mémoire, après avoir critiqué
la proclamation royale, concluait en démontrant la nécessité d'un
manifeste nouveau plus net, plus énergique en ce qui concernait
surtout les engagements et les garanties. Il invitait le comte de
l'Isle à déclarer qu'il n'attendait «que de la libre volonté, de la
réflexion mûrie par le malheur le retour des Français à leurs anciens
maîtres».
Le duc de Serra-Capriola ne voulut pas transmettre ces conseils à
Mitau sans en discuter le fond avec les ministres de l'empereur.
Il sollicita même l'avis du comte de Maistre, que le roi, on s'en
souvient, avait aussi consulté. L'illustre écrivain prit parti pour
lui contre l'empereur avec une rare puissance d'arguments: «Il faut
être équitable; on ne saurait exiger du roi de France qu'il déclare
qu'il n'attend la couronne que de la libre volonté des Français, et
que si la nation le rappelle au trône ... Sans entrer à cet égard
dans des détails qui me mèneraient trop loin, je me bornerai à
signaler deux erreurs qui me paraissent influer trop sur la politique
actuelle. La première, c'est que le rétablissement du roi sera le
fruit d'une délibération, et que, par conséquent, il s'agit de capter
par tous les moyens possibles la volonté de la nation; la seconde,
c'est que le roi de France est un pauvre homme qui a besoin de tout
le monde, et dont personne n'a besoin. C'est tout le contraire.
Aucune révolution politique, bonne ou mauvaise, ne résulte d'une
délibération. Le peuple français n'a rien voulu de ce qui s'est fait,
depuis «la nation, la loi et le roi» jusqu'au capitaine-empereur;
il en sera de même du changement que nous attendons. Tout se fera
par la force des choses, et la guerre ne doit servir qu'à donner le
mouvement. Quant au roi de France, il est, dans l'état même où il se
trouve actuellement, au rang de tout ce qu'il y a de plus grand et de
plus imposant dans l'univers. Je ne suis pas suspect en le disant,
puisque je ne suis pas son sujet; mais, j'affirme sans balancer que
les puissances qui le soutiennent ont autant besoin de lui qu'il
a besoin d'elles. L'Europe n'est ébranlée et ensanglantée, depuis
quinze ans, que parce qu'il n'est pas à sa place ... Au lieu donc de
parler aux Français de la bonté qu'ils auront de rappeler leur roi,
il serait plus royal, et même plus philosophe, de les entretenir du
service inestimable qu'il leur rendra en revenant à sa place[69].»
[Note 69: On peut voir par les lettres de Joseph de Maistre à
Louis XVIII et au comte d'Avaray (t. 1er, pp. 229, 261, 264, 267,
de la _Correspondance_, Vitte et Perrussel, éditeurs, Lyon) qu'il
n'approuva pas, dans toutes ses parties, le manifeste royal, mais
que, pour la plupart, les corrections qu'il proposait ne furent pas
acceptées par le roi, bien que d'Avaray les eût sollicitées, en
disant: «De toutes les vanités d'auteur, la plus déplacée serait
celle du roi ou la mienne. Taillez, réformez, supprimez, ajoutez.»
Du reste, Joseph de Maistre n'en parut pas offensé.]
Le roi, de son côté, écrivait au tsar: «En 1792, on tenta de
s'appuyer de l'opinion; mais ce levier puissant, même alors,
fut aussitôt abandonné que mis en jeu. En 1793, je représentai
inutilement à l'empereur François II que s'il prenait Valenciennes et
Condé au nom du roi, mon neveu, s'il mettait en avant le dépositaire
de l'autorité royale, il aurait pour alliés tout ce qu'il y aurait de
bons Français, tandis que s'il prenait ces places en son propre nom,
il aurait pour ennemis l'universalité des habitants de la France.
En 1795, je recommençai mes efforts avec aussi peu de succès. En
1796, la même politique annula l'effet de ma présence sur les bords
du Rhin. En 1799, je demandai vivement à Paul Ier de paraître aux
premiers rangs de son armée. Enchaîné par des traités, ce prince ne
put suivre sa propre impulsion. Ainsi, jamais on n'opposa le droit
au crime, le successeur de trente rois à des tyrans éphémères, la
légitimité à la révolution[70]. Aujourd'hui, la circonstance est
peut-être plus favorable que jamais. Et qu'on ne s'en laisse pas
imposer par l'idée de l'éloignement de la France où commenceraient
les hostilités. Partout où le roi et les siens seront offerts en
personne aux étendards de la rébellion, là sera la frontière. Les
armées sont plus attaquables avec ma déclaration appuyée de la
garantie imposante de l'empereur Alexandre, que les places ne le sont
par le canon et la valeur éprouvée des soldats. Le temps est passé
où l'on pouvait craindre de faire la guerre à des abstractions ...
Enfin, pour dire toute ma pensée, on a trop combattu les Français;
il est temps de les convaincre, et voilà pourquoi j'attache tant
d'importance à cette déclaration.»
[Note 70: Il résulte de cette citation que ce n'est pas Talleyrand,
ainsi qu'on l'avait toujours supposé, qui prononça, le premier, en
1814, ce mot: légitimité.]
Louis XVIII, on le voit, n'était pas disposé à suivre les conseils du
tsar. Il s'en tint, sauf des changements insignifiants, à sa version
première. Mais, lorsqu'il voulut la faire pénétrer et la répandre en
France, il ne put y parvenir. La petite brochure imprimée qui la
contenait ne circula guère qu'en Allemagne. Il en fut de même d'une
seconde proclamation datée du 21 octobre de l'année suivante, au
moment où se rouvrait la période des guerres, et qui confirmait la
précédente. Elle ne put franchir la frontière. Durant les deux années
qu'il devait passer encore en Russie, Louis XVIII allait subir, dans
toute son horreur, la cruelle impuissance de ne pouvoir se faire
entendre «de son peuple».
Entre temps, à la fin de janvier 1805, il avait quitté Blankenfeld
et s'était réinstallé à Mitau, où il attendait avec impatience sa
nièce et sa femme, retenues encore à Varsovie par le froid et par
la santé de la reine. Ce n'est qu'au mois d'août qu'elles purent le
rejoindre. La détresse de la famille royale ne fut pas étrangère
à ces retards. Le roi faisait recommander l'économie à sa femme
elle-même: «Le roi a fait maritalement tout ce qu'il pouvait faire,
écrivait d'Avaray. C'est à M. d'Havré à se prévaloir des intentions
connues de Sa Majesté, et des favorables dispositions manifestées par
la reine, pour ramener sans cesse aux principes d'économie, plus que
jamais nécessaire dans la cruelle situation où le roi se trouve.» La
reine se résigna. La maison royale, en partie licenciée, fut réduite
à douze personnes; on vendit les chevaux et les voitures. Malgré ces
sacrifices, on laissa des dettes à Varsovie. Les princesses firent la
route jusqu'à Mitau, accompagnées seulement du marquis de Bonnay, de
l'abbé Edgeworth et de quelques domestiques.
VI
LA MISSION DU DUC D'ORLÉANS
Nous avons montré Louis XVIII au moment où, contraint par la
nécessité, il se préparait à retourner en Courlande, violemment
obsédé du désir de se fixer en Angleterre, dès que les circonstances
le lui permettraient. Avant même d'arriver à Mitau, il rêve d'en
sortir. Il attend avec impatience le résultat des négociations
qu'il a chargé son frère et le duc d'Orléans, chacun de son côté,
d'ouvrir avec le gouvernement anglais. Il est convaincu qu'une fois
en Angleterre, il lui sera plus aisé que du fond de la Russie de
correspondre avec ses partisans et d'imprimer, à ce qu'ils peuvent
déployer encore d'activité pour sa cause, des directions que,
jusque-là, malgré ses efforts, ils n'ont reçues que du comte d'Artois.
En se séparant, à Calmar, les deux frères s'étaient promis de ne rien
négliger pour assurer leur réunion à Londres. Monsieur avait même
exprimé à cet égard des voeux et des espoirs, dont le roi, encore
qu'il dût en être quelque peu surpris, restait profondément touché.
Aussi, avant de quitter Blankenfeld, avait-il écrit à son frère en
même temps qu'au duc d'Orléans, pour lui tracer la conduite qui
lui semblait la plus propre à hâter la réalisation de leurs désirs
communs, et surtout à conjurer le péril auquel ils seraient exposés
si, leur réunion une fois opérée, la paix était conclue entre la
France et l'Angleterre.
«Il est plus que probable, observait-il, qu'une des premières
conditions que Buonaparte exigera sera notre expulsion d'Angleterre.
Ne nous reposons pas sur la générosité britannique: la demande que le
Corse a faite en pleine paix à cet égard, a excité une indignation
générale; je crois bien qu'à la longue, le ministre qui aurait
acheté la paix à ce prix, serait perdu; mais celui qui, pour n'y pas
souscrire, refuserait de traiter, serait _impeach'd_ ou du moins
entièrement dépopularisé.
«Pour obvier à ce dernier inconvénient, il est nécessaire que
le ministère britannique soit tellement lié vis-à-vis de moi,
qu'il ne puisse plus me retirer l'asile. Cela ne serait pas, s'il
m'accueillait; cela sera, s'il m'attire. Il faut donc que ce soit
lui qui, convaincu de la nécessité de montrer de plus en plus aux
royalistes de France le point auquel ils doivent se rallier, me
désire, m'appelle en Angleterre. Cette marche a l'avantage unique
de parer à la fois aux deux dangers que je crains, car si, d'un
côté, elle lie l'Angleterre, de l'autre, elle ne me donne aucun tort
vis-à-vis de la Russie.
«Il faudrait donc, non seulement que l'Angleterre m'appelât chez
elle, mais encore qu'elle me demandât à l'empereur Alexandre. Si
cela se fait ainsi, je paraîtrai fort sensible à l'offre de la
Grande-Bretagne; mais, je déclarerai que je ne puis vouloir, ni ne
veux, sans le consentement, même sans l'avis de Sa Majesté Impériale,
que l'asile que je tiens de son amitié. Il me le donnera, j'y
céderai, et alors, prévoyant même le cas où l'Angleterre, malgré ses
nouveaux liens, nous mettrait à la porte, celle de la Russie nous
resterait ouverte, et du moins, nous aurions une autre perspective
que l'Amérique. Mais, il ne s'agit pas de _demander_ ceci au cabinet
de Saint-James; il faut le lui _accorder_; il faut lui en faire
naître le désir, de manière à ce qu'il croie l'avoir conçu lui-même.
«J'ai indiqué le but à votre amitié, au voeu touchant, et si bien
partagé, que vous m'avez exprimé en nous séparant; cherchez-en les
moyens dans votre intelligence. Cette négociation doit, vous le
sentez, être menée avec beaucoup d'adresse; elle exige un temps
considérable, mais aussi nous avons tout l'hiver devant nous. De
toutes les choses qui peuvent la faire réussir, la première, la plus
essentielle, c'est le secret le plus inviolable.»
Il y a lieu de constater qu'après avoir exposé si clairement à son
frère sous quelle forme celui-ci devait travailler à lui assurer
le succès qu'il souhaitait, ce n'est pas de lui que Louis XVIII
l'attendait. Du reste, soit que l'entourage du comte d'Artois
redoutât de laisser l'autorité du roi se dresser en face et si près
de la sienne, soit que le prince, par ses demandes incessantes, ses
légèretés, les indiscrétions de ses courtisans, eût lassé la patience
des ministres anglais, il ne semble pas qu'il ait donné suite à la
mission dont il était chargé. Sa correspondance, à cette époque, ne
parle guère que de la Déclaration, et seul le duc d'Orléans paraît
s'être occupé d'obtenir pour le roi des secours pécuniaires, et un
asile sur le territoire anglais.