à Saint-Pétersbourg. Il eût voulu pouvoir le soumettre au roi
de Suède. Mais Gustave IV, qui avait promis de venir à Calmar,
renonça, au dernier moment, à quitter Stockholm. À sa place, il
envoya le maréchal comte de Fersen, le vieil ami de Louis XVI et
de Marie-Antoinette, resté indomptablement fidèle aux Bourbons. Au
nom de son maître, Fersen déclara aux princes que, quelque risque
qu'il pût courir en leur donnant un asile en Suède, il ne le leur
refuserait pas, s'ils étaient empêchés d'en trouver un autre. Il
approuva la protestation. Contrairement à l'avis du comte d'Artois,
il conseilla de la publier sans retard, insistant seulement pour
qu'elle ne fût pas datée du territoire suédois. Mais la publication
immédiate était impossible pour des motifs que Louis XVIII exposait
au roi de Suède, en lui écrivant, le 17 octobre.
En partant de Riga, il avait annoncé à l'empereur Alexandre
l'intention où il était d'adresser la parole à son peuple; mais,
en même temps, il lui avait promis de lui faire connaître cet acte
avant sa publication. Il l'avait prié aussi, à l'exemple de son père,
qui fit déposer dans les archives du sénat le contrat de mariage
du duc d'Angoulême avec Madame Royale, de vouloir bien être le
dépositaire de sa déclaration. «Je n'ai point encore reçu la réponse
de Sa Majesté Impériale, disait-il au roi de Suède. Je désirerais
la recevoir ici. Mais la saison avancée ne me permet pas davantage
d'y prolonger mon séjour, et j'ai été obligé de fixer mon départ au
commencement de la semaine prochaine. Quant à la date que portera
ma déclaration, j'ai promis à Votre Majesté, et j'y serai fidèle,
que rien ne porterait celle de ses États. Votre Majesté pense qu'il
suffirait qu'elle ne portât celle d'aucun lieu. Mais, qu'elle me
permette de le lui dire, tout le monde saura l'instant de mon arrivée
et celui de mon départ de Suède. Je craindrais de la compromettre
encore et ce sera du sein même de la mer que je la daterai.
J'aurai ainsi un lieu positif qui n'appartient à personne, et je
n'appréhenderai pas que mon malheur s'attache à ceux dont l'amitié
fait ma consolation.»
Cette lettre était à peine partie, lorsqu'en arriva une du baron de
Hardenberg, chancelier de Prusse, à l'adresse du comte d'Avaray.
Chargé de la faire parvenir à son destinataire, le ministre prussien
à Stockholm, baron de Tarrach, l'avait envoyée à Calmar. En l'absence
de d'Avaray, c'est le roi qui la reçut. Il apprit ainsi que la
Prusse, considérant l'entrevue de Calmar comme un acte hostile à
la France, aggravée par l'approbation qu'y avait donnée le roi de
Suède, jugeait «que le séjour du comte de l'Isle à Varsovie était
incompatible avec la neutralité que Sa Majesté prussienne entendait
garder».
Au moment où Louis XVIII avait quitté sa retraite de Pologne, la
Prusse songeait déjà à cette grave mesure, dont les nouvelles reçues
de Calmar et une lettre du comte de l'Isle au roi Frédéric-Guillaume
avaient hâté l'exécution. Dès le 2 octobre, ce souverain écrivait
de Potsdam à Hardenberg: «J'ai rempli jusqu'au bout les devoirs
de l'hospitalité. Cependant, ces éternelles réclamations sont
désagréables. L'existence équivoque de mes hôtes fait désirer d'en
être quitte avec honneur. On a recueilli des particuliers. S'ils
quittent la Prusse pour jouer ailleurs un autre rôle, il ne convient
pas qu'ils y rentrent. De même, si les craintes qu'on a se réalisent,
il faut chercher le mode le plus décent de s'épargner les embarras
auxquels exposerait infailliblement le séjour des princes.»
Hardenberg approuvait les vues du roi; trois jours après, il lui
répondait: «Le cas est pressant. La conduite des princes est
désapprouvée même par les ennemis de la France. On préparera sans
doute à Calmar des manifestes qui déplairont nécessairement à
l'empereur Napoléon et qui ne verront le jour qu'après le retour du
comte de l'Isle à Varsovie. Il serait trop tard pour parer le coup.
Donc, il faut s'expliquer d'avance avec le comte de l'Isle et je vais
charger de ce soin M. de Tarrach.» L'explication ne fut pas longue.
Elle se borna, de la part du diplomate prussien, à un avis verbal qui
était en réalité un ordre d'expulsion et à la remise de la lettre
écrite par Hardenberg à d'Avaray. Après l'avoir lue, le roi déclara
«qu'elle n'exigeait pas de réponse».
Il était donc de nouveau sans asile. Il pouvait, à la rigueur, rester
en Suède. Mais, outre qu'il craignait de n'y pas être toujours à
l'abri des entreprises de Napoléon, il lui répugnait d'exposer sa
femme et sa nièce aux périls de la traversée. D'autre part, il se
croyait assuré de la générosité du tsar. Ayant sollicité de lui
la faveur de retourner à Mitau, si la Pologne lui était fermée,
il attendait avec confiance. C'est là ce qui explique pourquoi la
décision du monarque prussien ne parvint pas à lui faire regretter
d'être venu à Calmar, et pourquoi il ne mit aucun retard à en partir.
Le 22 octobre, les princes échangeaient de tendres et derniers
embrassements. Le comte d'Artois remontait à bord de la frégate qui
l'avait amené et qui mettait aussitôt à la voile pour l'Angleterre.
Le roi et le duc d'Angoulême partaient le lendemain, se dirigeant
vers Riga.
L'entrevue de Calmar clôt définitivement l'histoire politique de
l'émigration. À dater de ce jour et pour longtemps encore, les
chances de la royauté paraîtront anéanties. Le roi ne se fera
guère d'illusions à cet égard. Mais, ses espérances n'en seront
pas plus ébranlées qu'elles ne l'ont été au cours de ses aventures
antérieures. Seulement, quoique convaincu que son heure viendra,
il pense que toute tentative pour la hâter, dans les circonstances
actuelles, aurait pour effet de la retarder. Il le dit à son frère
qui lui avait demandé des directions. «Entretenir le feu sacré,
mais empêcher que la moindre étincelle ne cause un embrasement dont
il ne pourrait résulter que du mal; faire le mort, mais être aux
aguets de toutes les chances favorables et présumables, voilà ce que
je vous aurais dit si ce n'était dans votre lettre. Bénissons la
Providence qui dans nos malheurs nous a du moins conservé cette unité
de sentiments. Ne perdons jamais courage, et, pour le mieux garder,
disons-nous souvent: _Forsan et hæc olim meminisse juvabit_.»
IV
EN ROUTE POUR MITAU
La mer, pendant ce second voyage du roi, ne lui fut pas plus clémente
qu'elle ne l'avait été pendant le premier. Neuf jours durant, on ne
fit que «courir des bordées, avec beaucoup d'ennuis et passablement
de fatigue». Le 4 novembre seulement, les vents devinrent favorables.
«Le premier jour, racontait, après avoir débarqué, le roi à son
frère, j'ai éprouvé un peu de malaise. Le lendemain il n'en était
plus question, et il n'est pas revenu. Mais, toute la semaine
d'après, j'ai été, me portant très bien, réduit à demeurer au lit
pour ne pas me battre avec mon siège. Mon neveu vous aura mandé qu'il
a toujours été malade. Mais moi, je suis bien aise d'ajouter qu'on ne
peut pas supporter son mal avec plus de patience et de douceur.»
Le 13 novembre, le bâtiment jetait l'ancre à Riga. D'Avaray, prévenu
à Blankenfeld, où il avait établi sa résidence, accourut aussitôt,
accompagné de l'archevêque de Reims, qui n'était pas moins pressé
que lui de saluer le roi et son neveu. Ils ne firent qu'entrevoir
le jeune prince. À peine débarqué, il repartit pour aller passer
huit jours à Varsovie auprès de sa femme. Sans être entièrement
satisfaisant, l'état de d'Avaray s'était sensiblement amélioré, et
lui permettait de s'occuper activement des affaires de son maître. Il
lui communiqua les nouvelles de Russie arrivées en son absence. Elles
n'étaient qu'à demi satisfaisantes. Le tsar voulait bien rouvrir son
empire au comte de l'Isle. Mais, au lieu de lui accorder Mitau, ainsi
que le souhaitait celui-ci, en se rappelant le temps relativement
heureux qu'il y avait passé, les amitiés nouées durant le premier
séjour, et qu'il était sûr d'y retrouver, il lui assignait Kiew
pour résidence; Kiew, misérable petite ville des bords du Dnieper,
non loin de la mer Noire, formée de maisons de bois, répandues dans
la campagne, «sans un magasin, sans un banquier,» et, pendant huit
mois de l'année, noyée dans la boue ou ensevelie sous la neige. Quel
séjour pour un proscrit!
À peine averti de cette décision, Louis XVIII se hâta d'écrire au
comte de Blacas à Saint-Pétersbourg, à l'effet d'obtenir un arrêt
moins rigoureux. Alexandre n'était pas animé de mauvais sentiments
contre le roi proscrit; mais, il aurait voulu que ce prince s'abstînt
de faire acte de prétendant et se résignât à son sort. Il était
disposé à venir en aide au comte de l'Isle, mais non à favoriser
les vues du roi de France. On voit se révéler ces sentiments dans
une lettre que le prince Czartorysky écrivait, le 8 octobre, à M.
d'Alopeus, ministre russe à Berlin, pour l'informer de ce qui s'était
passé entre la Russie et le comte de l'Isle. «L'empereur n'a pas
répondu à sa seconde lettre. Il lui a refusé un vaisseau de guerre
pour le transporter à Calmar. L'empereur n'a pas voulu se prêter à un
projet qu'il désapprouvait et qui était inutile. Il ne doute pas que
sa conduite n'obtienne l'assentiment de Sa Majesté prussienne.»
À travers ces lignes, il est aisé de discerner les mobiles qui
guidaient le tsar, lorsqu'il se prêtait à laisser Louis XVIII
rentrer en Russie. C'était à la fois un acte d'indépendance, presque
d'hostilité, vis-à-vis du gouvernement français; mais, c'était aussi
le plus sûr moyen de tenir le prétendant, de l'empêcher de créer des
embarras à la politique générale. En l'exilant à Kiew, il cherchait à
l'éloigner du théâtre des événements. Mais, il savait bien qu'à Mitau
comme à Kiew, il pourrait paralyser son action si, de nouveau, elle
tentait de s'exercer. Blacas put donc obtenir que le séjour de Kiew
ne fût pas imposé dès ce moment à son maître. Le 27 novembre, le tsar
faisait savoir au comte de l'Isle qu'il persistait à lui offrir un
asile à Kiew, mais qu'il lui permettait en attendant, et vu la saison
rigoureuse, d'habiter Mitau.
«L'alternative est entre Mitau et Kiew, mandait Louis XVIII à son
frère, heureux encore si on m'en laisse le choix. Et quel bonheur?
D'un côté, montrer ma tête grise et découronnée, dans ces mêmes
lieux où Paul Ier voulut que je parusse en roi; de l'autre, m'exiler
du monde. Si, cependant, j'ai le choix, je n'hésite pas. Tout amer
qu'est le premier calice, Louis le boira pour que le roi soit un
peu moins enterré qu'il ne le serait à Kiew. Je dis un peu moins,
car il le sera encore. Le peu de délicatesse de la Russie, en cette
occasion, est une furieuse pelletée de terre jetée sur lui. Mitau
Ier était Saint-Germain; Vilna eût été un autre Varsovie; Mitau II
ne sera plus qu'un lit à l'Hôtel-Dieu. Vous pensez donc bien que je
ne l'accepterai qu'avec la ferme volonté, avec le désir ardent d'en
sortir, de manière ou d'autre, le plus tôt possible.»
La crainte d'être interné à Kiew devait peser longtemps sur le
malheureux roi. Elle le hantait encore à la fin de mars 1805, après
plusieurs mois passés à Mitau. Il le disait en confidence à son
frère, qui, sur sa demande, s'efforçait d'obtenir du gouvernement
anglais une démarche auprès de l'empereur de Russie, dans le but
d'éviter à l'exilé «Kiew, le plus grand des maux, mal tellement
funeste, non seulement à mon individu, mais à notre cause, que si
j'y suis précipité, tout bon Français, et moi le premier, n'aura
plus qu'une seule prière à faire, c'est de demander à Dieu qu'il
délivre le plus promptement possible mon corps et mon âme de leur
prison ... Mon ami, si vous ne pouvez faire mieux, qu'on me laisse à
Mitau. Voilà cependant où j'en suis réduit.» Le voeu si modeste qu'il
formulait en ces termes émouvants fut enfin exaucé. Au printemps de
1805, il était averti qu'il pourrait rester à Mitau aussi longtemps
qu'il le voudrait. Il goûtait en même temps la joie d'y voir revenir
sa femme, sa nièce, l'abbé Edgeworth et les compagnons de son premier
séjour.
Mais, ce dénouement relativement heureux de la crise effroyable qu'il
venait de traverser, il ne pouvait encore le prévoir au moment où
cette crise battait son plein, c'est-à-dire au mois de novembre 1804,
alors qu'en débarquant de Suède, il ne savait où se réfugier et se
voyait contraint d'attendre à Blankenfeld que le tsar eût répondu
à ses demandes. Mille déceptions l'assaillaient à la fois: les
décisions de la Prusse, le silence de la Russie, et le pire de tous
les maux, la misère, une misère profonde, résultant non seulement de
l'insuffisance de ses ressources, de l'accroissement de ses dépenses,
mais aussi des fautes ruineuses de l'un de ses serviteurs les plus
dévoués. C'est encore à son frère qu'il adressait ces confidences
humiliantes.
«Mais, mon ami, il y a toujours un article qui me tourmente
cruellement, c'est celui de l'argent. Je vous ai fait connaître ma
situation pécuniaire, qui est loin d'être heureuse. Ces déplacements
m'achèvent. Je vais vous donner une preuve de ma pénurie et
vous ouvrir en même temps mon coeur sur un point qui m'afflige
extrêmement, en vous demandant de garder la chose entre nous. Le duc
de Fleury que j'aime, qui le mérite par cent bonnes qualités, a le
malheur d'être dominé par la plus cruelle de toutes les passions,
celle du jeu. J'ai eu la faiblesse, excusable sans doute, de le
secourir plusieurs fois, et notamment cet été, au moment même où
j'ai quitté Varsovie, je lui ai envoyé trois mille et quelques cents
ducats aux eaux, où il se trouvait dans une situation affreuse.
J'espérais, vu l'époque et l'horrible circonstance où je me trouvais,
que pour cette fois il serait corrigé. Vain espoir! Il s'en est remis
cent pieds par-dessus la tête; le malheureux est perdu, et moi je
devrais, quand bien même j'en aurais les moyens, me dire sans volonté
de le secourir davantage. Voilà un échantillon de mes misères. Mais
ce n'est rien. Voyez les frais énormes de mon voyage, du double
établissement prolongé en Pologne et en Courlande, et, cependant,
il faut lever le pavillon de Varsovie, y payer les arriérés, les
provisions d'hiver déjà faites, payer les dettes, pourvoir au
transport et à l'établissement de cent cinquante individus, hommes,
femmes ou enfants attachés à moi, à la reine, à mon neveu, à ma
nièce; et, lors même que j'en laisserais une partie en arrière, ne
faut-il pas toujours les faire vivre? En vérité, il y a de quoi
perdre la tête.»
C'est à la fin de décembre que ces tristes aveux tombaient de la
plume du roi, et qu'il les couronnait par ces lignes où éclate la
preuve que son séjour à Blankenfeld fut véritablement empoisonné par
ses embarras d'argent: «La lettre de l'empereur auquel j'ai fait
connaître ma position et mes besoins ne renferme rien qui annonce
l'intention de les alléger, et déjà elle est de trois semaines de
date. Ils ne feront rien, ou si peu que rien. J'ai même fort à
craindre de ne pas rentrer dans toute la partie du château que mon
monde occupait ... Les secours de l'Angleterre sont pressants et
indispensables.»
D'Avaray, à la même époque, écrivait à Blacas: «Ce déblai de Varsovie
dans une pareille saison, et à l'époque où tous les loyers venaient
d'être renouvelés, où toutes les provisions d'hiver venaient d'être
faites, sera d'un embarras, d'une dépense et d'une perte exorbitants.
Le quartier de janvier mangera l'année entière ... En 1798, lors
du départ de Blankenberg, le roi était seul de sa personne avec un
petit nombre de serviteurs. L'empereur Paul, indépendamment de son
traitement, fit passer à notre maître soixante mille roubles pour
les frais de son déplacement. Comparez un peu le déplacement de
Blankenberg avec celui de Varsovie.»
Enfin, non content d'avoir chargé son frère à Londres et Blacas
à Saint-Pétersbourg, de l'aider à sortir de sa détresse, le
roi recourait aussi aux bons offices du duc d'Orléans, fixé en
Angleterre, dont la conduite, depuis qu'ils étaient réconciliés,
avait gagné son entière et affectueuse confiance. On a déjà vu les
sentiments du jeune prince pour son royal cousin se manifester en
diverses circonstances, avec autant de dignité que d'à-propos. Nous
en trouvons un nouveau témoignage dans une lettre qu'il lui écrivait
de Twickenham, le 6 juillet 1805, à l'occasion du décès de la
comtesse d'Artois.
«Sire, aucun prince n'étant plus sensible que Votre Majesté, c'est
particulièrement à elle que la mort de Madame vient d'imposer un
nouveau sacrifice. Le coeur de Votre Majesté souffre en ce moment
pour la reine, votre auguste famille et pour vous-même. Daignez,
Sire, me permettre de déposer à vos pieds les sentiments que nous
éprouvons; mes frères me demandent d'être leur interprète auprès
de Votre Majesté dans cette occasion douloureuse, qui nous fait
ressentir à tous trois la même affliction et les mêmes regrets.
«Que Votre Majesté daigne aussi agréer, avec la bonté qu'elle a
constamment pour moi, l'hommage de mon profond dévouement et de mon
attachement à sa personne sacrée. Puissent des circonstances moins
malheureuses me permettre de signaler mon zèle pour son service, zèle
dont je suis pénétré, et dont votre approbation, Sire, serait la
récompense la plus douce et la plus flatteuse! Quoique réduit encore
à désirer des occasions, il m'est doux au moins d'offrir à Votre
Majesté, toutes les fois que j'ose lui écrire, ce zèle, ce dévouement
et ma respectueuse reconnaissance.»
Indépendamment du dévouement respectueux que trahit cette lettre,
d'autres motifs avaient contribué à déterminer le choix de Louis
XVIII. Le duc d'Orléans fixé à Twickenham, aux environs de Londres,
bénéficiait dans son exil de la dignité de son existence privée, qui
contrastait à son avantage avec celle de la plupart des émigrés.
Appliqué à fuir leurs intrigues, il n'avait cessé d'observer, dans
ses rapports avec la famille royale d'Angleterre, avec les ministres,
avec la société britannique, une discrétion, une réserve que sa
jeunesse rendait plus remarquables et qui lui avaient assuré, avec
l'amitié de quelques-uns, du prince de Galles notamment, l'estime
de tous. Il en était résulté pour lui une situation privilégiée,
aussi justifiée par sa conduite que la confiance dont Louis XVIII
se plaisait à lui fournir des preuves, et dont il allait lui donner
maintenant un gage éclatant.
D'autre part, dans les lettres que lui écrivait le prince, dans
celles que le comte d'Avaray recevait de lui, le roi trouvait la
preuve que sur les grandes lignes de la politique générale leurs
opinions étaient identiques; d'accord sur le but à atteindre, ils
l'étaient aussi sur les moyens d'y parvenir. Si, sur ce point qui
lui tenait au coeur, il eût été possible à Louis XVIII de concevoir
quelques doutes, la correspondance ultérieure du duc d'Orléans les
aurait promptement dissipés, en lui démontrant, sa décision une fois
prise, combien il avait eu raison de la prendre.
Le comte de La Chapelle que, de Blankenfeld, le roi expédiait à
Londres, afin de développer au comte d'Artois les motifs pour
lesquels il voulait publier sans retard sa déclaration et en
maintenait les termes, fut également chargé de porter au duc
d'Orléans ses désirs et ses instructions, et de l'inviter à
solliciter du gouvernement anglais, pour le roi de France, un asile
en Angleterre et les secours pécuniaires que nécessitait sa détresse.
Le roi, vu l'importance de ses demandes, avait cru devoir recourir à
une communication verbale, préférablement à des lettres qui eussent
été nécessairement fort longues, et dont la longueur eût rendu, sans
doute, la lecture difficile à des personnages aussi occupés que ceux
qu'il s'agissait de convaincre. Le comte de La Chapelle, bien et
dûment chapitré, était chargé d'exposer au duc d'Orléans l'objet de
la démarche qu'on attendait de lui et de lui fournir les arguments
qu'il devrait faire valoir.
En ce qui touchait l'intérêt qu'aurait le roi à s'établir en
Angleterre, le duc d'Orléans devrait rappeler que les efforts de
Louis XVIII avaient toujours tendu à le rapprocher de son royaume,
qu'il n'avait jamais cessé de réclamer des cours d'Europe la
reconnaissance de ses droits et celui de marcher avec leurs armées
contre la Révolution. Sa démarche actuelle n'était donc que la
continuation logique de ses démarches antérieures. Les circonstances
la rendaient encore plus nécessaire, plus urgente que n'avaient été
celles-ci. Plus que jamais, il jugeait indispensable de créer entre
lui et le gouvernement britannique une intelligence parfaite «pour
préparer les moyens de mettre en action le roi de France comme la
seule arme qui pût sauver l'Europe et rendre la paix au monde». Mais,
cette entente ne pouvait se créer et porter ses fruits tant qu'il
résiderait si loin de sa patrie. Ce n'est qu'une fois à Londres
qu'il lui serait permis d'y travailler utilement, de confondre les
calomnies propagées par l'usurpateur, qui présentaient la famille
royale comme profondément divisée par des rivalités et des conflits,
de tirer parti du dévouement des partisans qu'il comptait en France
et, une fois réuni à son frère, à ses neveux et à ses cousins,
de témoigner à Georges III et à sa nation la gratitude que leur
inspirait la noble hospitalité accordée par l'Angleterre aux Français
fidèles. À l'appui de cette argumentation, le comte de La Chapelle
apportait au duc d'Orléans tout un dossier de notes et de lettres,
écrites en d'autres temps par Louis XVIII, et qui démontraient que
ses vues n'avaient jamais varié; que ce qu'il réclamait maintenant,
il n'avait cessé de le réclamer depuis que la mort de son neveu avait
mis la couronne sur son front.
En ce qui touchait les secours pécuniaires que la détresse du roi
l'obligeait à demander, les instructions étaient d'un ordre plus
intime; mais, elles n'étaient pas moins émouvantes, car jamais cette
détresse n'avait été plus profonde ni plus humiliante. Elle provenait
tout à la fois de la multiplicité des misères auxquelles le roi
était tenu de venir en aide, des dépenses considérables auxquelles
l'avaient contraint son voyage en Suède, son retour en Russie, celui
de sa famille, de la diminution des traitements que les puissances
lui avaient assurés et de la négligence qu'elles apportaient,
pour la plupart, dans l'exécution de leurs engagements. L'Espagne
et le Portugal l'avaient même suspendue. L'Autriche ne payait
qu'irrégulièrement. La Russie seule payait avec exactitude; mais,
elle avait réduit sa quote-part à soixante-quinze mille roubles, ce
qui équivalait à deux tiers de moins que ce qu'elle faisait jadis.
Quant à l'Angleterre, ayant pris à sa charge les membres de la
famille royale et les émigrés réfugiés sur son territoire, elle
se considérait comme dégagée de l'obligation envers le roi de lui
assurer un revenu fixe, et persistait dans le refus qu'elle avait
opposé précédemment à ses demandes.