Reims, Talleyrand-Périgord, qui est venu de Varsovie le rejoindre
à Blankenfeld, réclamant l'honneur de l'accompagner à Calmar. En
raison de son grand âge, il ne veut pas l'exposer aux fatigues d'une
traversée, que les vents qui soufflent sur la Baltique annoncent
difficile et même périlleuse. «Je vous prie donc, lui écrit-il, je
vous conjure par votre zèle pour mon service qui doit vous faire
voir combien il m'est nécessaire que vous vous ménagiez, de ne point
me suivre dans cette course rapide, et s'il le faut, je l'exige
absolument de vous. Je ne vous cacherai même pas que, comptant sur
votre condescendance à mes désirs, j'ai déjà dit à M. de Koenigsfeld,
dont le coeur a parfaitement entendu le mien, que je ne pouvais le
payer de sa noble et touchante hospitalité qu'en lui laissant un
dépôt aussi cher et aussi précieux que vous. Vous ne voudrez pas le
priver d'un pareil legs.»
L'archevêque et d'Avaray se résignèrent à obéir. Mais leur
résignation n'alla pas sans douleur pour leur maître comme pour
eux-mêmes. On retrouve la trace de ses peines dans les lettres qu'il
écrivit, avant de s'embarquer, à son frère qu'il croyait à Londres, à
la reine et à la duchesse d'Angoulême restées à Varsovie. Celle qu'il
adressait à sa nièce résume les deux autres, tout en témoignant de
plus de paternelle sollicitude et de tendres regrets.
«Je suis bien affligé aujourd'hui, ma chère enfant, non de
partir,--le devoir m'appelle,--mais du cruel sacrifice par lequel
il me faut commencer mon voyage en Suède. J'épargne à votre
sensibilité le détail de l'état où les peines, les fatigues de
tout genre ont réduit mon ami. Mais, il est tel qu'il lui eût été
impossible de soutenir le trajet de mer. Je le sentais et je le
voyais. Mais, je n'aurais jamais osé entreprendre de l'engager à
rester sur le continent, si la réunion de famille avait eu lieu. La
voyant manquée, je lui ai démontré que sa présence à Calmar était
absolument inutile à mes intérêts. J'ai obtenu de lui cette pénible
résignation. Du moins, son zèle aura une consolation. Restant à Riga,
il me sera de la plus grande utilité pour tenir, en mon absence,
la correspondance avec Pétersbourg. Je pars donc avec mon neveu,
avec le duc de Piennes et M. de Vassé; je pars, emportant le regret
de quitter un lieu où j'ai reçu la plus noble, la plus touchante
hospitalité. Je n'ai qu'un moyen de témoigner ma reconnaissance à
M. et à Mme de Koenigsfeld: c'est de vous demander en temps et lieu
pour eux votre portrait. Mon Antigone me le refusera-t-elle?... Vous
sentirez l'inquiétude, la douleur que j'éprouve en voyant reculer
peut-être l'instant de notre réunion. Je n'y crois pas; mais, elles
n'en redoublent pas moins, en songeant à celles que vous éprouvez
vous-même, et pour mon neveu et même pour moi.»
Il résulte de cette lettre que le roi ne doutait pas de revenir à
Riga. Qu'il dût reprendre la route de Pologne ou rester en Russie,
c'est en effet par cette ville qu'il lui serait le plus commode de
passer, et quoi qu'il pût arriver, que des circonstances imprévues le
déterminassent à aller débarquer à Koenigsberg ou à Dantzig, c'est
à Riga que, d'accord avec lui, d'Avaray décida de l'attendre. Entre
temps, le bâtiment arrêté par Blacas, commandé par un capitaine
danois et pourvu d'un équipage excellent, était prêt à mettre à la
voile. Mais la mer démontée, et grondant en tempête, laissait prévoir
une traversée affreuse. Le roi ne voulut pas toutefois retarder son
embarquement. Le 14 septembre, le navire qui emportait la «fortune de
la France» s'éloignait de la côte sous l'oeil attristé de d'Avaray.
Quelques jours plus tard, consignant dans ses notes le poignant
souvenir de ce douloureux instant, il écrivait: «Je restai à Riga!
Ce seul mot peint l'état de mon âme. À l'instant de la séparation,
je crus que toute ma résolution allait s'évanouir, et je peux dire
avec vérité que si, en restant à terre, j'ai accompli le devoir qui
m'était imposé, je dois surtout la satisfaction que j'en ressens à
l'état désespérant de faiblesse et de souffrance où j'étais. Un peu
plus de force, et le capitaine des gardes eût rempli son devoir.»
Tout en regrettant de ne l'avoir pas rempli sous la forme la plus
douce à son coeur, d'Avaray songeait maintenant à le remplir sous
la forme que lui avait imposée son maître. Celui-ci à peine en mer,
il s'empressait de faire insérer dans les gazettes allemandes une
note où, avec une candeur qui désarme la critique et le blâme, il
livrait à la publicité la nouvelle d'un voyage qu'il eût été plus
prudent de garder secret encore, et qui allait, vu la signification
d'ailleurs trompeuse qu'il lui donnait, exciter les susceptibilités
et les craintes du gouvernement prussien jusqu'à le décider à
fermer Varsovie à Louis XVIII, pour n'être pas compromis aux yeux
de Napoléon. «M. le comte de l'Isle, disait cette note, a quitté
l'asile noble et touchant qu'il a reçu en Courlande, chez le baron de
Koenigsfeld, et s'est rendu à Riga, le 12 septembre, accompagné de
M. le duc d'Angoulême, de son capitaine des gardes et de son premier
gentilhomme de la chambre. M. le comte de l'Isle a mis sur-le-champ à
la voile pour se rendre à Stockholm, et reprendre ultérieurement et
sans retard la direction déterminée de concert avec les puissances du
Nord.» Le concert avec les puissances du Nord! On vient de voir en
quoi il consistait.
Tandis que ces lignes imprudentes faisaient le tour de l'Allemagne,
et que le roi de Prusse se croyait obligé de donner au gouvernement
français des explications propres à démontrer qu'il n'était pour rien
dans les résolutions du comte de l'Isle[67], celui-ci opérait sur la
Baltique une traversée orageuse, contrariée par des vents impétueux,
et qui ne dura pas moins de onze jours.
[Note 67: Dès le 20 juillet, le roi de Prusse avait donné avis à
Lucchesini, son ministre en France, des projets du prétendant:
«Je vous en informe afin que vous puissiez en parler, puisque le
gouvernement français paraît attacher, à tort, de l'importance
aux démarches même les plus innocentes de cet infortuné prince.
Je m'attends au moins que dans aucun cas, on ne paraîtra vouloir
s'enquérir officiellement de cette correspondance indifférente dont
personne absolument n'a le droit de se mêler.»]
III
L'ENTREVUE DE CALMAR
Le roi de Suède, Gustave IV, quelles que fussent les difficultés
de sa situation, n'avait pas voulu se dérober aux devoirs de
l'hospitalité. Attaché aux Bourbons, comme son père, il s'était
employé déjà pour leur cause. L'année précédente, il avait même tenté
d'ameuter l'Allemagne contre le gouvernement consulaire. L'avortement
de cette tentative l'avait contraint, bien qu'il fût en brouille
ouverte avec la France, à s'enfermer dans une apparente neutralité.
À l'exemple de la Russie, il avait refusé de mettre au service de
Louis XVIII un bâtiment de sa marine, exigé que la protestation
que voulait élever ce prince ne fût pas datée de Suède. Mais, ces
réserves faites, il avait envoyé des ordres au général d'Anckarsward,
gouverneur de Calmar, à l'effet de préparer au proscrit un accueil
digne de son rang et de son infortune. Il lui enjoignait notamment de
veiller sur la personne du roi de France, de prendre des précautions
pour sa sûreté. Le bruit s'était, en effet, répandu que Bonaparte
cherchait à faire assassiner le chef de la maison de Bourbon.
Dans la matinée du 24 septembre, le général d'Anckarsward fut averti
qu'un bâtiment, portant deux princes français, poussé par la tempête
sur l'île d'Oeland, les y avait débarqués. L'île d'Oeland n'est
séparée de Calmar que par une courte distance. Le général s'embarqua
aussitôt pour rejoindre les princes. Mais la violence du vent qui
régnait sur la Baltique le contraignit à rentrer au port. C'est
seulement dans l'après-midi qu'il put atteindre l'île où s'étaient
réfugiés Louis XVIII et ses compagnons. Il trouva le roi de France
au presbytère de Resmo, en train de se reposer des fatigues d'une
pénible traversée, qui n'avait pas duré moins de dix jours. Il fut
décidé entre eux que ce prince se rendrait à Calmar le lendemain.
Lui-même y retourna sur-le-champ, afin d'y préparer la réception,
conformément aux ordres qu'il avait reçus.
Le lendemain, les habitants de Calmar, groupés en foule sur le port
autour de toutes les autorités, virent débarquer un personnage de
taille moyenne, dont une obésité précoce ralentissait la marche. Ses
cheveux étaient poudrés. L'ordre des Séraphins s'étalait sur son
habit gris. Un pantalon nankin, serré dans ses bottes, complétait
son costume. C'était Louis XVIII. Reçu par le gouverneur, l'évêque,
le clergé, les officiers de la garnison, les Anciens de la ville et
les magistrats, il fut harangué et conduit par eux jusqu'à la maison
qu'il devait occuper. Il allait y vivre durant plusieurs semaines,
entouré des honneurs royaux pour la première fois depuis qu'à Vérone,
la mort de Louis XVII avait mis la couronne sur son front.
Son premier soin, en y arrivant, fut de prendre connaissance des
lettres qui l'attendaient. Celles qui venaient d'Angleterre, et
notamment une du comte d'Escars, son représentant à Londres depuis
la mort du duc d'Harcourt, lui rendirent quelque espérance de voir
arriver son frère. «Cette espérance est, à la vérité, bien faible,
mandait-il au roi de Suède en le remerciant de l'accueil qu'il venait
de recevoir; mais, elle me devient plus chère que jamais, depuis
que je sais que Votre Majesté a bien voulu donner pour ma famille
les mêmes ordres que pour moi. Que Votre Majesté me permette de lui
exprimer la joie que je ressens en voyant celle que sa prochaine
arrivée répand dans le coeur de tous ses fidèles sujets, et d'ajouter
que, personnellement, j'en ai aussi ma part. Il me sera bien doux de
pouvoir, au moins pendant quelque temps, respirer le même air que
Votre Majesté. Mon neveu prend la liberté de se joindre à moi pour
peindre à Votre Majesté une reconnaissance que nous sentons tous deux
également.»
Le duc d'Angoulême ne partageait pas la demeure de son oncle. Par
les soins d'une délicate attention, il était logé dans la maison
préparée pour recevoir son père, le comte d'Artois, si ce prince
venait à Calmar. Mais y viendrait-il? On l'ignorait encore, et cette
incertitude se prolongea durant douze jours. Le roi de France,
pendant ce temps, fut l'objet de la plus courtoise sollicitude.
Une garde d'honneur, que, d'ailleurs, il refusa, lui fut offerte.
Une musique militaire, envoyée à Calmar, lui donna des concerts
tous les jours. Les hauts fonctionnaires, tour à tour, se firent un
honneur de l'inviter à leur table. Lui-même, tous les soirs, tint
une espèce de cour. On lui fit visiter la ville, ses environs. Il
voulut s'agenouiller sur la pierre commémorative du débarquement de
Gustave Wasa, en 1521, et de l'intrépidité de ce prince, qui vint,
après une longue proscription, arracher son royaume à la domination
danoise. Partout, dans ces visites, dans ces excursions, Louis XVIII
apportait son affabilité, son grand air, et se gagnait tous les
coeurs. Il y apportait aussi sa tristesse, car il ignorait toujours
s'il aurait la joie de voir son frère.
Enfin, le 6 octobre, quand, déjà, il commençait à désespérer, un
courrier extraordinaire vint à l'improviste lui donner des nouvelles
du comte d'Artois. Ce prince, accompagné du marquis de Ségur et de
l'abbé de Latil, était parti d'Harwick sur un bâtiment de la marine
anglaise. Débarqué à Gothenbourg, sous le nom de comte de Ponthieu,
il avait envoyé aussitôt un courrier à Calmar, afin d'annoncer son
arrivée pour le lendemain.
C'était miracle qu'il fût parvenu à vaincre les difficultés que
lui avait suscitées le gouvernement britannique. On lui avait
objecté tour à tour les dangers de la route, le risque d'être
enlevé en chemin par les agents de Bonaparte, l'inopportunité d'une
manifestation royaliste, les embarras qu'elle pouvait créer aux
puissances qui donnaient asile aux Bourbons. On l'avait même menacé,
nous l'avons dit, de ne pas le laisser revenir en Angleterre. Mais,
il s'était débattu, avait opposé à toutes les raisons qu'on mettait
en avant une volonté ferme et persévérante, objecté aux ministres
anglais que, depuis plus de dix ans, il était séparé de son frère
et de l'aîné de ses fils, qu'il ne connaissait pas sa belle-fille.
Finalement, sur la promesse de partir sans le duc d'Orléans et le
prince de Condé, de ne donner à son entrevue avec le comte de l'Isle
aucun caractère politique, il avait obtenu l'autorisation qu'il
souhaitait. Le gouvernement d'Angleterre avait même poussé la bonne
grâce jusqu'à mettre à sa disposition une frégate qui devait le
conduire en Suède et le ramener.
Cette nouvelle fit oublier à Louis XVIII ses fatigues et ses
angoisses. Quant au duc d'Angoulême, pressé d'embrasser son père,
il voulut aller à sa rencontre jusqu'à trente lieues de Calmar.
Vainement, le général d'Anckarsward lui objecta qu'il s'exposait à
ne pas le rencontrer, le jeune prince s'obstina à partir, bien qu'il
ignorât par quelle route arrivait le voyageur. Il était à peine parti
que les craintes du général se réalisèrent; le comte de Ponthieu
avait pris un autre chemin que celui que suivait son fils. Le 7
octobre, le roi sortit de la ville, se dirigeant vers Ryssby, petit
village des environs, où son frère avait dû passer la nuit. C'est là
qu'ils se virent et s'embrassèrent après une séparation de plusieurs
années. Le même jour, ils rentraient ensemble à Calmar, où le duc
d'Angoulême, revenu de sa longue et inutile course, les rejoignit
dans la soirée. Ils purent alors goûter librement le bonheur de se
trouver réunis.
Le lendemain, le roi écrivait au duc de Berry:
«Votre père, mon cher enfant, a chargé devant moi votre frère de vous
apprendre son arrivée. Mais, moi, je veux vous parler du plaisir que
j'éprouve à me retrouver enfin auprès de lui après une si longue
séparation, et surtout à le revoir si bien portant. Il est engraissé,
moins cependant que je ne m'y attendais, d'après ce qu'on m'avait
dit, et, ce qui va vous paraître extravagant, il m'a paru grandi.
Cela vient de ce que votre frère et vous m'avez accoutumé à être
le plus grand de la famille et que mes yeux sont tout étonnés d'en
voir un plus grand que moi. Il manque pourtant quelque chose à mon
bonheur, et vous devinez bien quoi. J'ai amené à mon frère un de
ses fils et, malheureusement, il n'a pu m'en amener un des miens.
Mais, quoi? depuis bien longtemps, je ne vis que de privations.
_Meliora speremus._ En attendant, soyez bien sûr que s'il y a quelque
chose de bon à faire, je tâcherai que mes enfants ne demeurent pas
oiseaux niais.» À la reine, au duc d'Havré resté à Varsovie, avec
elle et la duchesse d'Angoulême, Louis XVIII exprime aussi sa joie:
«Malheureusement, notre réunion ne sera pas de longue durée. Mais,
jouissons toujours du présent. Cette première consolation, après
six mois comme ceux que je viens de passer (il y a aujourd'hui six
mois que j'ai appris la mort de M. le duc d'Enghien; récapitulez un
peu tout ce que j'ai éprouvé depuis), est bien douce à goûter. Je
ne veux songer qu'à elle.» Et au comte de La Chapelle à Londres:
«La traversée de mon frère a été plus longue et plus fatigante que
la mienne. Mais, en nous revoyant, nous avons bien vite oublié _les
ornières du chemin_.»
Il est aisé de suivre les deux frères dans les entretiens intimes
qui remplirent les seize jours qu'ils passèrent ensemble, et de
deviner quels sujets douloureux alimentèrent leurs confidences
réciproques. À l'exception du mariage de la fille de Louis XVI avec
le fils aîné du comte d'Artois,--seul épisode consolant et réparateur
du martyrologe de la famille royale,--tout avait été malheur pour
elle, depuis qu'elle avait dû se disperser. En dernier lieu, la
mort du duc d'Enghien était venue mettre le comble à ses maux. Ces
catastrophes successives, communes à tous, s'étaient aggravées pour
le comte d'Artois d'un deuil intime et déchirant, dont nous avons
déjà parlé: la mort de la compagne de son exil, sa fidèle amie, la
comtesse de Polastron, décédée à Londres, au mois de mars précédent.
Il ne pouvait donc exister que désolation dans des coeurs si
cruellement éprouvés. Si la joie de se retrouver y faisait trêve un
moment, elle était impuissante à leur verser l'oubli.
Le comte d'Artois était porteur de lettres du duc d'Orléans, du
prince de Condé et du duc de Berry, exprimant leur regret de ne
pouvoir assister à cette réunion de famille. Celle du duc d'Orléans
résumait les idées qu'il eût développées devant le roi, s'il lui
eût été permis de se rendre à Calmar: «En considérant l'objet pour
lequel Votre Majesté daignait nous appeler auprès d'elle, disait-il,
il ne paraît pas que les nouvelles formes que Buonaparte vient de
donner à son gouvernement, et les nouveaux titres dont il s'est
revêtu, puissent, aux yeux de qui que ce soit, porter atteinte aux
droits de Votre Majesté, et à nos droits éventuels. Sans doute, et
surtout dans le commencement, ces innovations paraîtront élever de
nouveaux obstacles à votre rétablissement sur le trône de nos pères;
mais, Sire, nul n'ignore que nous seuls nous pouvons nous priver
nous-mêmes, ainsi que nos descendants, des droits que nous tenons de
notre naissance; et la réponse à jamais mémorable de Votre Majesté
ainsi que la déclaration solennelle que nous avons tous déposée entre
vos mains l'année dernière, ne permettent à personne de douter de
notre ferme résolution de maintenir jusqu'à notre dernier soupir vos
droits, Sire, et les nôtres, et de ne jamais transiger à cet égard.
Toutes les fois que Votre Majesté pourra croire avantageux à son
service que je réitère cette déclaration, Elle me trouvera toujours
heureux et empressé de le faire; et j'affirme qu'aucun acte, émané
de moi, ne m'empêchera _jamais_ de pouvoir la répéter à tous les
instants de ma vie.
«Mais, Sire, si ne me rappelant que les bontés dont vous m'honorez et
la confiance que vous daignez me témoigner en m'appelant auprès de
vous dans cette circonstance, j'osais entrer dans quelques détails,
et exprimer une opinion sur ce dont Votre Majesté est bien plus
capable de juger que personne, je dirais que ce qui me frappe comme
le point le plus important, c'est d'empêcher le monde de croire
que les derniers événements aient fixé la couronne dans la famille
de Buonaparte, et nous aient privés désormais de toute occasion de
faire valoir nos droits. Ce qu'il me paraît donc important d'établir,
c'est que non seulement les nouveaux titres de Buonaparte, et la
reconnaissance honteuse qu'en ont faite la plupart des souverains,
n'ont pu porter aucune atteinte à vos droits et aux nôtres, Sire,
mais qu'ils n'ont donné aucun droit quelconque à Buonaparte; que son
prétendu caractère impérial ne peut être qu'une dignité viagère,
comme son consulat; que ni la France, ni l'Europe ne peuvent compter
sur sa permanence et sa durabilité; parce que, comme tous ceux qui
l'ont précédé, ce n'est qu'un gouvernement _de facto_ et non pas
_de jure_, et qu'il n'y a de solides que les gouvernements appuyés
sur ces deux bases; que le gouvernement impérial de Buonaparte ne
diffère donc pas, dans son essence, de son gouvernement consulaire,
mais seulement par le ressort que ce changement de forme ajoute
à sa puissance; que le gouvernement impérial est encore une des
phases de la révolution, et qu'il est au moins aussi dangereux par
sa nature (et beaucoup plus par l'augmentation de sa puissance),
pour les souverains et gouvernements légitimes, que tous ceux qui
l'ont précédé en France, depuis la révolution, sans cependant
(et c'est au moins une circonstance heureuse), sans avoir, aux
yeux des républicains modernes, d'autres avantages sur les autres
gouvernements monarchiques que ceux de son origine révolutionnaire,
de sa nouveauté, et de l'espoir qu'il leur laisse de le renverser
plus aisément; enfin, que ce gouvernement monstrueux ne doit sa
naissance et sa durée qu'à l'asservissement de l'Europe sous la
puissance française; et que cet asservissement étant nécessaire à sa
conservation, les puissances de l'Europe n'ont à attendre de lui que
des insultes et des agressions toujours croissantes.
«Sire, si Votre Majesté parvenait à faire sentir à la France et au
monde l'instabilité du gouvernement de Buonaparte, et l'impossibilité
qu'il s'arrête jamais à aucunes bornes, Elle aurait fait un pas
énorme vers son renversement. Si j'ose le dire comme un résumé de
cette longue lettre, le plus grand parti que Votre Majesté puisse
tirer de la circonstance actuelle, me paraît donc être de faire
sentir que la force des choses rend instable toute institution
politique dont la base est révolutionnaire, et que celle de la
prétendue dignité impériale l'est autant que l'était la base du
Comité de salut public; que chaque changement survenu en France,
depuis l'horrible époque que je n'ose rappeler, a toujours tendu à la
concentration du pouvoir dans les mains d'un seul, et s'est toujours
rapproché graduellement de la forme de gouvernement sous laquelle
la France est demeurée pendant tant de siècles; que l'établissement
de la prétendue Monarchie Impériale est une preuve bien forte
de la nécessité de ce rapprochement; et que, comme toutes les
institutions qui l'ont précédée, elle servira quelque jour à prouver
l'insuffisance de tout ce qui n'est pas la véritable Monarchie
Royale, c'est-à-dire, le souverain légitime.»
Les considérations développées dans cette lettre témoignaient de
trop de sagesse et de prévoyance pour que l'esprit judicieux de
Louis XVIII n'en fût pas frappé. Elles contribuèrent à fortifier la
confiance que lui inspirait déjà le duc d'Orléans, dont il regretta
l'absence, mais dont il ne put qu'approuver la déférence, comme celle
du prince de Condé, au désir du gouvernement britannique, qui s'était
opposé à leur voyage.
Les longues conversations du roi avec son frère roulèrent sur
les idées exposées dans cette lettre et sur toutes celles que
pouvait leur suggérer la situation de l'Europe. Ils avaient tant
d'espérances communes à échanger, tant de projets à étudier, tant de
malentendus antérieurs à éclaircir! Au cours de leur séparation, ils
avaient été souvent divisés d'opinions. Mais, ces divisions étaient
moins l'oeuvre de leur coeur que celle de leurs partisans. En se
retrouvant face à face, en s'expliquant sans intermédiaires, il leur
fut aisé de se mettre d'accord. Leurs griefs s'évanouirent; leurs
épanchements ne se ressentirent à aucun degré des dissentiments que
nous avons racontés. Les circonstances d'ailleurs ne leur étaient
plus favorables au même degré qu'autrefois. Les victoires successives
de Bonaparte affermissaient la couronne impériale sur son front.
Tour à tour, les souverains de l'Europe reconnaissaient en lui le
fait accompli. Le triomphe du droit sur la force était indéfiniment
ajourné. Le rôle du prétendant ne pouvait plus être qu'un rôle
d'observation et d'expectative. Quand les champions d'une même cause
sont désarmés, réduits à l'impuissance, il leur est facile de vivre
unis.
Les princes examinèrent leurs chances, sans illusion comme sans
défaillance; mais, toujours animés d'un indomptable espoir, ils se
fortifièrent dans le dessein de ne rien changer à leur attitude.
La protestation que le roi entendait élever contre Bonaparte était
considérée par lui comme un moyen efficace de servir la cause de
la légitimité. Il en communiqua l'ébauche au comte d'Artois. Ils
en discutèrent ensemble l'opportunité et les termes, les idées
générales, le fond et la forme. Le comte d'Artois, tout en approuvant
le projet, ne parut pas convaincu de l'utilité d'une publication
immédiate. Il y voyait plus de dangers que d'avantages. Mais, son
frère persistant à défendre son oeuvre, il n'osa la condamner. Il
fut seulement décidé qu'il emporterait l'ébauche à Londres, pour
la soumettre aux autres princes et qu'il ferait connaître au roi
leur sentiment. En attendant, le roi, d'accord avec d'Avaray,
perfectionnerait la rédaction de ce document en s'entourant, autant
qu'il le pourrait, de conseils et de lumières.