Il adresse la même prière ou le même ordre au vieil archevêque de

Reims, Talleyrand-Périgord, qui est venu de Varsovie le rejoindre

à Blankenfeld, réclamant l'honneur de l'accompagner à Calmar. En

raison de son grand âge, il ne veut pas l'exposer aux fatigues d'une

traversée, que les vents qui soufflent sur la Baltique annoncent

difficile et même périlleuse. «Je vous prie donc, lui écrit-il, je

vous conjure par votre zèle pour mon service qui doit vous faire

voir combien il m'est nécessaire que vous vous ménagiez, de ne point

me suivre dans cette course rapide, et s'il le faut, je l'exige

absolument de vous. Je ne vous cacherai même pas que, comptant sur

votre condescendance à mes désirs, j'ai déjà dit à M. de Koenigsfeld,

dont le coeur a parfaitement entendu le mien, que je ne pouvais le

payer de sa noble et touchante hospitalité qu'en lui laissant un

dépôt aussi cher et aussi précieux que vous. Vous ne voudrez pas le

priver d'un pareil legs.»

L'archevêque et d'Avaray se résignèrent à obéir. Mais leur

résignation n'alla pas sans douleur pour leur maître comme pour

eux-mêmes. On retrouve la trace de ses peines dans les lettres qu'il

écrivit, avant de s'embarquer, à son frère qu'il croyait à Londres, à

la reine et à la duchesse d'Angoulême restées à Varsovie. Celle qu'il

adressait à sa nièce résume les deux autres, tout en témoignant de

plus de paternelle sollicitude et de tendres regrets.

«Je suis bien affligé aujourd'hui, ma chère enfant, non de

partir,--le devoir m'appelle,--mais du cruel sacrifice par lequel

il me faut commencer mon voyage en Suède. J'épargne à votre

sensibilité le détail de l'état où les peines, les fatigues de

tout genre ont réduit mon ami. Mais, il est tel qu'il lui eût été

impossible de soutenir le trajet de mer. Je le sentais et je le

voyais. Mais, je n'aurais jamais osé entreprendre de l'engager à

rester sur le continent, si la réunion de famille avait eu lieu. La

voyant manquée, je lui ai démontré que sa présence à Calmar était

absolument inutile à mes intérêts. J'ai obtenu de lui cette pénible

résignation. Du moins, son zèle aura une consolation. Restant à Riga,

il me sera de la plus grande utilité pour tenir, en mon absence,

la correspondance avec Pétersbourg. Je pars donc avec mon neveu,

avec le duc de Piennes et M. de Vassé; je pars, emportant le regret

de quitter un lieu où j'ai reçu la plus noble, la plus touchante

hospitalité. Je n'ai qu'un moyen de témoigner ma reconnaissance à

M. et à Mme de Koenigsfeld: c'est de vous demander en temps et lieu

pour eux votre portrait. Mon Antigone me le refusera-t-elle?... Vous

sentirez l'inquiétude, la douleur que j'éprouve en voyant reculer

peut-être l'instant de notre réunion. Je n'y crois pas; mais, elles

n'en redoublent pas moins, en songeant à celles que vous éprouvez

vous-même, et pour mon neveu et même pour moi.»

Il résulte de cette lettre que le roi ne doutait pas de revenir à

Riga. Qu'il dût reprendre la route de Pologne ou rester en Russie,

c'est en effet par cette ville qu'il lui serait le plus commode de

passer, et quoi qu'il pût arriver, que des circonstances imprévues le

déterminassent à aller débarquer à Koenigsberg ou à Dantzig, c'est

à Riga que, d'accord avec lui, d'Avaray décida de l'attendre. Entre

temps, le bâtiment arrêté par Blacas, commandé par un capitaine

danois et pourvu d'un équipage excellent, était prêt à mettre à la

voile. Mais la mer démontée, et grondant en tempête, laissait prévoir

une traversée affreuse. Le roi ne voulut pas toutefois retarder son

embarquement. Le 14 septembre, le navire qui emportait la «fortune de

la France» s'éloignait de la côte sous l'oeil attristé de d'Avaray.

Quelques jours plus tard, consignant dans ses notes le poignant

souvenir de ce douloureux instant, il écrivait: «Je restai à Riga!

Ce seul mot peint l'état de mon âme. À l'instant de la séparation,

je crus que toute ma résolution allait s'évanouir, et je peux dire

avec vérité que si, en restant à terre, j'ai accompli le devoir qui

m'était imposé, je dois surtout la satisfaction que j'en ressens à

l'état désespérant de faiblesse et de souffrance où j'étais. Un peu

plus de force, et le capitaine des gardes eût rempli son devoir.»

Tout en regrettant de ne l'avoir pas rempli sous la forme la plus

douce à son coeur, d'Avaray songeait maintenant à le remplir sous

la forme que lui avait imposée son maître. Celui-ci à peine en mer,

il s'empressait de faire insérer dans les gazettes allemandes une

note où, avec une candeur qui désarme la critique et le blâme, il

livrait à la publicité la nouvelle d'un voyage qu'il eût été plus

prudent de garder secret encore, et qui allait, vu la signification

d'ailleurs trompeuse qu'il lui donnait, exciter les susceptibilités

et les craintes du gouvernement prussien jusqu'à le décider à

fermer Varsovie à Louis XVIII, pour n'être pas compromis aux yeux

de Napoléon. «M. le comte de l'Isle, disait cette note, a quitté

l'asile noble et touchant qu'il a reçu en Courlande, chez le baron de

Koenigsfeld, et s'est rendu à Riga, le 12 septembre, accompagné de

M. le duc d'Angoulême, de son capitaine des gardes et de son premier

gentilhomme de la chambre. M. le comte de l'Isle a mis sur-le-champ à

la voile pour se rendre à Stockholm, et reprendre ultérieurement et

sans retard la direction déterminée de concert avec les puissances du

Nord.» Le concert avec les puissances du Nord! On vient de voir en

quoi il consistait.

Tandis que ces lignes imprudentes faisaient le tour de l'Allemagne,

et que le roi de Prusse se croyait obligé de donner au gouvernement

français des explications propres à démontrer qu'il n'était pour rien

dans les résolutions du comte de l'Isle[67], celui-ci opérait sur la

Baltique une traversée orageuse, contrariée par des vents impétueux,

et qui ne dura pas moins de onze jours.

[Note 67: Dès le 20 juillet, le roi de Prusse avait donné avis à

Lucchesini, son ministre en France, des projets du prétendant:

«Je vous en informe afin que vous puissiez en parler, puisque le

gouvernement français paraît attacher, à tort, de l'importance

aux démarches même les plus innocentes de cet infortuné prince.

Je m'attends au moins que dans aucun cas, on ne paraîtra vouloir

s'enquérir officiellement de cette correspondance indifférente dont

personne absolument n'a le droit de se mêler.»]

III

L'ENTREVUE DE CALMAR

Le roi de Suède, Gustave IV, quelles que fussent les difficultés

de sa situation, n'avait pas voulu se dérober aux devoirs de

l'hospitalité. Attaché aux Bourbons, comme son père, il s'était

employé déjà pour leur cause. L'année précédente, il avait même tenté

d'ameuter l'Allemagne contre le gouvernement consulaire. L'avortement

de cette tentative l'avait contraint, bien qu'il fût en brouille

ouverte avec la France, à s'enfermer dans une apparente neutralité.

À l'exemple de la Russie, il avait refusé de mettre au service de

Louis XVIII un bâtiment de sa marine, exigé que la protestation

que voulait élever ce prince ne fût pas datée de Suède. Mais, ces

réserves faites, il avait envoyé des ordres au général d'Anckarsward,

gouverneur de Calmar, à l'effet de préparer au proscrit un accueil

digne de son rang et de son infortune. Il lui enjoignait notamment de

veiller sur la personne du roi de France, de prendre des précautions

pour sa sûreté. Le bruit s'était, en effet, répandu que Bonaparte

cherchait à faire assassiner le chef de la maison de Bourbon.

Dans la matinée du 24 septembre, le général d'Anckarsward fut averti

qu'un bâtiment, portant deux princes français, poussé par la tempête

sur l'île d'Oeland, les y avait débarqués. L'île d'Oeland n'est

séparée de Calmar que par une courte distance. Le général s'embarqua

aussitôt pour rejoindre les princes. Mais la violence du vent qui

régnait sur la Baltique le contraignit à rentrer au port. C'est

seulement dans l'après-midi qu'il put atteindre l'île où s'étaient

réfugiés Louis XVIII et ses compagnons. Il trouva le roi de France

au presbytère de Resmo, en train de se reposer des fatigues d'une

pénible traversée, qui n'avait pas duré moins de dix jours. Il fut

décidé entre eux que ce prince se rendrait à Calmar le lendemain.

Lui-même y retourna sur-le-champ, afin d'y préparer la réception,

conformément aux ordres qu'il avait reçus.

Le lendemain, les habitants de Calmar, groupés en foule sur le port

autour de toutes les autorités, virent débarquer un personnage de

taille moyenne, dont une obésité précoce ralentissait la marche. Ses

cheveux étaient poudrés. L'ordre des Séraphins s'étalait sur son

habit gris. Un pantalon nankin, serré dans ses bottes, complétait

son costume. C'était Louis XVIII. Reçu par le gouverneur, l'évêque,

le clergé, les officiers de la garnison, les Anciens de la ville et

les magistrats, il fut harangué et conduit par eux jusqu'à la maison

qu'il devait occuper. Il allait y vivre durant plusieurs semaines,

entouré des honneurs royaux pour la première fois depuis qu'à Vérone,

la mort de Louis XVII avait mis la couronne sur son front.

Son premier soin, en y arrivant, fut de prendre connaissance des

lettres qui l'attendaient. Celles qui venaient d'Angleterre, et

notamment une du comte d'Escars, son représentant à Londres depuis

la mort du duc d'Harcourt, lui rendirent quelque espérance de voir

arriver son frère. «Cette espérance est, à la vérité, bien faible,

mandait-il au roi de Suède en le remerciant de l'accueil qu'il venait

de recevoir; mais, elle me devient plus chère que jamais, depuis

que je sais que Votre Majesté a bien voulu donner pour ma famille

les mêmes ordres que pour moi. Que Votre Majesté me permette de lui

exprimer la joie que je ressens en voyant celle que sa prochaine

arrivée répand dans le coeur de tous ses fidèles sujets, et d'ajouter

que, personnellement, j'en ai aussi ma part. Il me sera bien doux de

pouvoir, au moins pendant quelque temps, respirer le même air que

Votre Majesté. Mon neveu prend la liberté de se joindre à moi pour

peindre à Votre Majesté une reconnaissance que nous sentons tous deux

également.»

Le duc d'Angoulême ne partageait pas la demeure de son oncle. Par

les soins d'une délicate attention, il était logé dans la maison

préparée pour recevoir son père, le comte d'Artois, si ce prince

venait à Calmar. Mais y viendrait-il? On l'ignorait encore, et cette

incertitude se prolongea durant douze jours. Le roi de France,

pendant ce temps, fut l'objet de la plus courtoise sollicitude.

Une garde d'honneur, que, d'ailleurs, il refusa, lui fut offerte.

Une musique militaire, envoyée à Calmar, lui donna des concerts

tous les jours. Les hauts fonctionnaires, tour à tour, se firent un

honneur de l'inviter à leur table. Lui-même, tous les soirs, tint

une espèce de cour. On lui fit visiter la ville, ses environs. Il

voulut s'agenouiller sur la pierre commémorative du débarquement de

Gustave Wasa, en 1521, et de l'intrépidité de ce prince, qui vint,

après une longue proscription, arracher son royaume à la domination

danoise. Partout, dans ces visites, dans ces excursions, Louis XVIII

apportait son affabilité, son grand air, et se gagnait tous les

coeurs. Il y apportait aussi sa tristesse, car il ignorait toujours

s'il aurait la joie de voir son frère.

Enfin, le 6 octobre, quand, déjà, il commençait à désespérer, un

courrier extraordinaire vint à l'improviste lui donner des nouvelles

du comte d'Artois. Ce prince, accompagné du marquis de Ségur et de

l'abbé de Latil, était parti d'Harwick sur un bâtiment de la marine

anglaise. Débarqué à Gothenbourg, sous le nom de comte de Ponthieu,

il avait envoyé aussitôt un courrier à Calmar, afin d'annoncer son

arrivée pour le lendemain.

C'était miracle qu'il fût parvenu à vaincre les difficultés que

lui avait suscitées le gouvernement britannique. On lui avait

objecté tour à tour les dangers de la route, le risque d'être

enlevé en chemin par les agents de Bonaparte, l'inopportunité d'une

manifestation royaliste, les embarras qu'elle pouvait créer aux

puissances qui donnaient asile aux Bourbons. On l'avait même menacé,

nous l'avons dit, de ne pas le laisser revenir en Angleterre. Mais,

il s'était débattu, avait opposé à toutes les raisons qu'on mettait

en avant une volonté ferme et persévérante, objecté aux ministres

anglais que, depuis plus de dix ans, il était séparé de son frère

et de l'aîné de ses fils, qu'il ne connaissait pas sa belle-fille.

Finalement, sur la promesse de partir sans le duc d'Orléans et le

prince de Condé, de ne donner à son entrevue avec le comte de l'Isle

aucun caractère politique, il avait obtenu l'autorisation qu'il

souhaitait. Le gouvernement d'Angleterre avait même poussé la bonne

grâce jusqu'à mettre à sa disposition une frégate qui devait le

conduire en Suède et le ramener.

Cette nouvelle fit oublier à Louis XVIII ses fatigues et ses

angoisses. Quant au duc d'Angoulême, pressé d'embrasser son père,

il voulut aller à sa rencontre jusqu'à trente lieues de Calmar.

Vainement, le général d'Anckarsward lui objecta qu'il s'exposait à

ne pas le rencontrer, le jeune prince s'obstina à partir, bien qu'il

ignorât par quelle route arrivait le voyageur. Il était à peine parti

que les craintes du général se réalisèrent; le comte de Ponthieu

avait pris un autre chemin que celui que suivait son fils. Le 7

octobre, le roi sortit de la ville, se dirigeant vers Ryssby, petit

village des environs, où son frère avait dû passer la nuit. C'est là

qu'ils se virent et s'embrassèrent après une séparation de plusieurs

années. Le même jour, ils rentraient ensemble à Calmar, où le duc

d'Angoulême, revenu de sa longue et inutile course, les rejoignit

dans la soirée. Ils purent alors goûter librement le bonheur de se

trouver réunis.

Le lendemain, le roi écrivait au duc de Berry:

«Votre père, mon cher enfant, a chargé devant moi votre frère de vous

apprendre son arrivée. Mais, moi, je veux vous parler du plaisir que

j'éprouve à me retrouver enfin auprès de lui après une si longue

séparation, et surtout à le revoir si bien portant. Il est engraissé,

moins cependant que je ne m'y attendais, d'après ce qu'on m'avait

dit, et, ce qui va vous paraître extravagant, il m'a paru grandi.

Cela vient de ce que votre frère et vous m'avez accoutumé à être

le plus grand de la famille et que mes yeux sont tout étonnés d'en

voir un plus grand que moi. Il manque pourtant quelque chose à mon

bonheur, et vous devinez bien quoi. J'ai amené à mon frère un de

ses fils et, malheureusement, il n'a pu m'en amener un des miens.

Mais, quoi? depuis bien longtemps, je ne vis que de privations.

_Meliora speremus._ En attendant, soyez bien sûr que s'il y a quelque

chose de bon à faire, je tâcherai que mes enfants ne demeurent pas

oiseaux niais.» À la reine, au duc d'Havré resté à Varsovie, avec

elle et la duchesse d'Angoulême, Louis XVIII exprime aussi sa joie:

«Malheureusement, notre réunion ne sera pas de longue durée. Mais,

jouissons toujours du présent. Cette première consolation, après

six mois comme ceux que je viens de passer (il y a aujourd'hui six

mois que j'ai appris la mort de M. le duc d'Enghien; récapitulez un

peu tout ce que j'ai éprouvé depuis), est bien douce à goûter. Je

ne veux songer qu'à elle.» Et au comte de La Chapelle à Londres:

«La traversée de mon frère a été plus longue et plus fatigante que

la mienne. Mais, en nous revoyant, nous avons bien vite oublié _les

ornières du chemin_.»

Il est aisé de suivre les deux frères dans les entretiens intimes

qui remplirent les seize jours qu'ils passèrent ensemble, et de

deviner quels sujets douloureux alimentèrent leurs confidences

réciproques. À l'exception du mariage de la fille de Louis XVI avec

le fils aîné du comte d'Artois,--seul épisode consolant et réparateur

du martyrologe de la famille royale,--tout avait été malheur pour

elle, depuis qu'elle avait dû se disperser. En dernier lieu, la

mort du duc d'Enghien était venue mettre le comble à ses maux. Ces

catastrophes successives, communes à tous, s'étaient aggravées pour

le comte d'Artois d'un deuil intime et déchirant, dont nous avons

déjà parlé: la mort de la compagne de son exil, sa fidèle amie, la

comtesse de Polastron, décédée à Londres, au mois de mars précédent.

Il ne pouvait donc exister que désolation dans des coeurs si

cruellement éprouvés. Si la joie de se retrouver y faisait trêve un

moment, elle était impuissante à leur verser l'oubli.

Le comte d'Artois était porteur de lettres du duc d'Orléans, du

prince de Condé et du duc de Berry, exprimant leur regret de ne

pouvoir assister à cette réunion de famille. Celle du duc d'Orléans

résumait les idées qu'il eût développées devant le roi, s'il lui

eût été permis de se rendre à Calmar: «En considérant l'objet pour

lequel Votre Majesté daignait nous appeler auprès d'elle, disait-il,

il ne paraît pas que les nouvelles formes que Buonaparte vient de

donner à son gouvernement, et les nouveaux titres dont il s'est

revêtu, puissent, aux yeux de qui que ce soit, porter atteinte aux

droits de Votre Majesté, et à nos droits éventuels. Sans doute, et

surtout dans le commencement, ces innovations paraîtront élever de

nouveaux obstacles à votre rétablissement sur le trône de nos pères;

mais, Sire, nul n'ignore que nous seuls nous pouvons nous priver

nous-mêmes, ainsi que nos descendants, des droits que nous tenons de

notre naissance; et la réponse à jamais mémorable de Votre Majesté

ainsi que la déclaration solennelle que nous avons tous déposée entre

vos mains l'année dernière, ne permettent à personne de douter de

notre ferme résolution de maintenir jusqu'à notre dernier soupir vos

droits, Sire, et les nôtres, et de ne jamais transiger à cet égard.

Toutes les fois que Votre Majesté pourra croire avantageux à son

service que je réitère cette déclaration, Elle me trouvera toujours

heureux et empressé de le faire; et j'affirme qu'aucun acte, émané

de moi, ne m'empêchera _jamais_ de pouvoir la répéter à tous les

instants de ma vie.

«Mais, Sire, si ne me rappelant que les bontés dont vous m'honorez et

la confiance que vous daignez me témoigner en m'appelant auprès de

vous dans cette circonstance, j'osais entrer dans quelques détails,

et exprimer une opinion sur ce dont Votre Majesté est bien plus

capable de juger que personne, je dirais que ce qui me frappe comme

le point le plus important, c'est d'empêcher le monde de croire

que les derniers événements aient fixé la couronne dans la famille

de Buonaparte, et nous aient privés désormais de toute occasion de

faire valoir nos droits. Ce qu'il me paraît donc important d'établir,

c'est que non seulement les nouveaux titres de Buonaparte, et la

reconnaissance honteuse qu'en ont faite la plupart des souverains,

n'ont pu porter aucune atteinte à vos droits et aux nôtres, Sire,

mais qu'ils n'ont donné aucun droit quelconque à Buonaparte; que son

prétendu caractère impérial ne peut être qu'une dignité viagère,

comme son consulat; que ni la France, ni l'Europe ne peuvent compter

sur sa permanence et sa durabilité; parce que, comme tous ceux qui

l'ont précédé, ce n'est qu'un gouvernement _de facto_ et non pas

_de jure_, et qu'il n'y a de solides que les gouvernements appuyés

sur ces deux bases; que le gouvernement impérial de Buonaparte ne

diffère donc pas, dans son essence, de son gouvernement consulaire,

mais seulement par le ressort que ce changement de forme ajoute

à sa puissance; que le gouvernement impérial est encore une des

phases de la révolution, et qu'il est au moins aussi dangereux par

sa nature (et beaucoup plus par l'augmentation de sa puissance),

pour les souverains et gouvernements légitimes, que tous ceux qui

l'ont précédé en France, depuis la révolution, sans cependant

(et c'est au moins une circonstance heureuse), sans avoir, aux

yeux des républicains modernes, d'autres avantages sur les autres

gouvernements monarchiques que ceux de son origine révolutionnaire,

de sa nouveauté, et de l'espoir qu'il leur laisse de le renverser

plus aisément; enfin, que ce gouvernement monstrueux ne doit sa

naissance et sa durée qu'à l'asservissement de l'Europe sous la

puissance française; et que cet asservissement étant nécessaire à sa

conservation, les puissances de l'Europe n'ont à attendre de lui que

des insultes et des agressions toujours croissantes.

«Sire, si Votre Majesté parvenait à faire sentir à la France et au

monde l'instabilité du gouvernement de Buonaparte, et l'impossibilité

qu'il s'arrête jamais à aucunes bornes, Elle aurait fait un pas

énorme vers son renversement. Si j'ose le dire comme un résumé de

cette longue lettre, le plus grand parti que Votre Majesté puisse

tirer de la circonstance actuelle, me paraît donc être de faire

sentir que la force des choses rend instable toute institution

politique dont la base est révolutionnaire, et que celle de la

prétendue dignité impériale l'est autant que l'était la base du

Comité de salut public; que chaque changement survenu en France,

depuis l'horrible époque que je n'ose rappeler, a toujours tendu à la

concentration du pouvoir dans les mains d'un seul, et s'est toujours

rapproché graduellement de la forme de gouvernement sous laquelle

la France est demeurée pendant tant de siècles; que l'établissement

de la prétendue Monarchie Impériale est une preuve bien forte

de la nécessité de ce rapprochement; et que, comme toutes les

institutions qui l'ont précédée, elle servira quelque jour à prouver

l'insuffisance de tout ce qui n'est pas la véritable Monarchie

Royale, c'est-à-dire, le souverain légitime.»

Les considérations développées dans cette lettre témoignaient de

trop de sagesse et de prévoyance pour que l'esprit judicieux de

Louis XVIII n'en fût pas frappé. Elles contribuèrent à fortifier la

confiance que lui inspirait déjà le duc d'Orléans, dont il regretta

l'absence, mais dont il ne put qu'approuver la déférence, comme celle

du prince de Condé, au désir du gouvernement britannique, qui s'était

opposé à leur voyage.

Les longues conversations du roi avec son frère roulèrent sur

les idées exposées dans cette lettre et sur toutes celles que

pouvait leur suggérer la situation de l'Europe. Ils avaient tant

d'espérances communes à échanger, tant de projets à étudier, tant de

malentendus antérieurs à éclaircir! Au cours de leur séparation, ils

avaient été souvent divisés d'opinions. Mais, ces divisions étaient

moins l'oeuvre de leur coeur que celle de leurs partisans. En se

retrouvant face à face, en s'expliquant sans intermédiaires, il leur

fut aisé de se mettre d'accord. Leurs griefs s'évanouirent; leurs

épanchements ne se ressentirent à aucun degré des dissentiments que

nous avons racontés. Les circonstances d'ailleurs ne leur étaient

plus favorables au même degré qu'autrefois. Les victoires successives

de Bonaparte affermissaient la couronne impériale sur son front.

Tour à tour, les souverains de l'Europe reconnaissaient en lui le

fait accompli. Le triomphe du droit sur la force était indéfiniment

ajourné. Le rôle du prétendant ne pouvait plus être qu'un rôle

d'observation et d'expectative. Quand les champions d'une même cause

sont désarmés, réduits à l'impuissance, il leur est facile de vivre

unis.

Les princes examinèrent leurs chances, sans illusion comme sans

défaillance; mais, toujours animés d'un indomptable espoir, ils se

fortifièrent dans le dessein de ne rien changer à leur attitude.

La protestation que le roi entendait élever contre Bonaparte était

considérée par lui comme un moyen efficace de servir la cause de

la légitimité. Il en communiqua l'ébauche au comte d'Artois. Ils

en discutèrent ensemble l'opportunité et les termes, les idées

générales, le fond et la forme. Le comte d'Artois, tout en approuvant

le projet, ne parut pas convaincu de l'utilité d'une publication

immédiate. Il y voyait plus de dangers que d'avantages. Mais, son

frère persistant à défendre son oeuvre, il n'osa la condamner. Il

fut seulement décidé qu'il emporterait l'ébauche à Londres, pour

la soumettre aux autres princes et qu'il ferait connaître au roi

leur sentiment. En attendant, le roi, d'accord avec d'Avaray,

perfectionnerait la rédaction de ce document en s'entourant, autant

qu'il le pourrait, de conseils et de lumières.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 32 / 48 段