définitivement consommée au mois d'août[65]. Néanmoins, et quoique
irrité contre la France, l'empereur de Russie voulait choisir son
heure pour rompre avec elle. Jusque-là, il entendait dissimuler ses
intentions en la ménageant, et c'est bien ce désir qui apparaît
dans sa réponse à Louis XVIII. Elle constituait un refus positif et
dépourvu de toute bonne grâce.
[Note 65: D'Oubril, à Paris, demanda ses passeports le 28 août; ils
lui furent envoyés le même jour. D'Hédouville avait déjà quitté
Saint-Pétersbourg, ainsi que Rayneval, resté derrière lui comme
chargé d'affaires.]
«Monsieur le comte, par la lettre que vous m'avez adressée de
Varsovie en date du 13 juin, j'ai vu avec peine la résolution que
vous venez de prendre. J'aurais désiré en être instruit d'avance;
alors, mon amitié pour vous et ma franchise accoutumée m'auraient
porté, monsieur le comte, à vous déconseiller les démarches que
vous avez faites, lesquelles, dans la crise actuelle, loin de
vous procurer quelque avantage réel, ne sont propres qu'à donner
de nouvelles armes à vos ennemis et les engager à rendre votre
position encore plus difficile qu'elle ne l'est dans ce moment. Sans
prétendre, au surplus, m'immiscer dans ce qui ne me regarde pas
directement, je ne saurais, pour ma part, adhérer aux demandes que
vous m'avez adressées, monsieur le comte, et je ne vous cacherai
pas que l'offre qui vous a été faite et que je vous réitère encore
aujourd'hui, de vous donner un asile dans mes États, en cas que votre
demeure ailleurs ne puisse se continuer, n'était que dans la vue de
vous accorder une retraite paisible et tranquille, ou il ne serait
question d'aucune démarche semblable à celle que vous vous proposez
de faire.
«J'ai cru devoir vous parler sans réserve, monsieur le comte,
étant persuadé que ni l'impossibilité d'exécuter votre résolution
en Russie, ni l'énoncé de ma manière de l'envisager, ne sauraient
vous faire douter, au reste, de mon engagement à vous donner dans
toute autre occasion des preuves réitérées de mon estime et de ma
considération très distinguée.»
La lettre de Czartorysky au duc de Serra-Capriola accentuait plus
durement encore ce refus. Elle exprimait la surprise qu'avait
causée à l'empereur la résolution prise par le comte de l'Isle,
sans avoir le soin d'en instruire la cour de Russie. «Les relations
entre la Russie et le gouvernement français n'étant point rompues,
il n'appartient à personne de mesurer le degré d'harmonie ou de
froideur dans lequel elles se trouvent, et encore moins de préjuger
de leur durée.» L'empereur se trouvait, en conséquence, contraint
de repousser les demandes du comte de l'Isle comme ne pouvant
cadrer avec les relations qui existaient entre la Russie et la
France; et sans prétendre lui tracer sa conduite, il croyait sage
de le détourner du projet de réunion, de lui conseiller «de se
tenir tranquille et de revenir, s'il en est temps encore, sur les
résolutions projetées».
Dans la note à laquelle nous avons déjà fait un emprunt, d'Avaray
confesse que la lecture de ces lettres le terrifia. Il n'avait pas
cru «à la possibilité d'une pareille catastrophe». La question se
posait maintenant de savoir si Louis XVIII, se trouvant encore
sur le territoire prussien, devait revenir sur ses pas, rentrer à
Varsovie et, par cette soumission, s'assurer le bon vouloir du tsar,
au cas où il serait obligé de lui demander asile, ou s'il fallait
persister quand même dans le projet que la mise en route avait révélé
à toute l'Europe. Cette question, il ne pouvait en décider seul. Il
fit donc appeler le roi et le duc d'Angoulême hors du salon de Mme
de Cracovie, «empli de monde,» et on délibéra. «On était loin des
conseillers craintifs et timides. Le roi était seul entre son neveu
et un conseiller qui n'avait jamais manqué d'audace.» La délibération
ne pouvait être longue. D'un commun accord, il fut décidé «de s'en
tenir aux résolutions prises et de marcher au-devant des orages».
«Cette détermination fixée, le roi fut tout entier à la société,
avec la même amabilité et les mêmes succès, passant du poison de
Buonaparte à la colère de l'empereur de Russie, comme il allait
autrefois de sa grotte solitaire de Versailles à une fête de Trianon.
Et qu'on ne croie pas que ce soit une façon de parler. Mme de
Cracovie avait auprès d'elle une société nombreuse et, entre autres,
deux de ses nièces, mère et fille, dont l'une, Mlle de Tyszkiewicz,
avec l'esprit le plus piquant, prolongeait les grâces du célibat. Le
roi, aimable à l'envi et pour la nièce et pour la tante, trouvant
dans son coeur et cette inaltérable bonté qui le distingue si
particulièrement, quelques mots sensibles et obligeants à dire à tous
ses Français qui s'empressaient autour de lui, quitta Bialystock en
y laissant des regrets et des souvenirs, dont l'expression le suivit
sur la route aussi loin qu'ils purent l'atteindre.»
Dans la soirée du 3 août, il arrivait à Grodno. Le général comte de
Benningsen prévenu par Blacas, et bien qu'il n'eût pas d'ordres de
sa cour, lui avait fait préparer des logements et voulut procéder
lui-même à son installation, secondé par toutes les autorités
militaires et civiles. Il avait poussé les égards jusqu'à placer
devant la maison que le comte de l'Isle devait occuper une garde
nombreuse avec un drapeau. Mais le roi, tout en exprimant sa
gratitude, exigea le renvoi de cette troupe, ni lui ni son neveu
«n'étant dans le cas de recevoir des honneurs». Du reste, il pensait
ne rester que peu de jours à Grodno.
Obligé, pour se rendre à Calmar, de traverser la Baltique, et la
lettre du tsar ne lui permettant plus de compter sur une frégate
russe pour effectuer ce passage, il recourut de nouveau au dévouement
du comte de Blacas. Il le fit partir pour Riga, où, sans doute, il
serait aisé de trouver promptement un bâtiment faisant voile pour la
Suède. Cet espoir devait être trompé. De Riga, Blacas écrivait qu'en
dépit de ses efforts pour hâter le départ, il craignait qu'on ne dût
attendre pendant plusieurs semaines. En de telles conditions, un plus
long séjour à Grodno devenait impossible, tant y étaient rares les
moyens d'existence un peu confortable, et le roi se demandait s'il
ne solliciterait pas de Mme de Cracovie, à qui il venait d'adresser
ses remerciements, un asile temporaire, lorsqu'un gentilhomme du
pays, le baron de Koenigsfeld, habitant Blankenfeld, bourgade de
Courlande sur la frontière de Lithuanie, lui en offrit un dans son
château. Avant d'aller occuper cette résidence, le roi écrivit à
l'empereur Alexandre et au roi de Suède. À celui-ci, il ce contentait
de communiquer le refus du tsar et d'annoncer son arrivée prochaine à
Calmar.
«Une seule circonstance pourrait empêcher l'exécution de ce projet,
ce serait celle où des obstacles insurmontables s'opposeraient à ce
que mes parents quittassent l'Angleterre pour se rendre en Suède.
Je n'ai point encore reçu leurs réponses; eux-mêmes n'avaient pas
encore, le 17 juillet, date de leurs dernières lettres, reçu les
miennes du 25 juin; mais, il est impossible qu'avant huit jours,
je ne sache à quoi m'en tenir sur leur marche. Jusqu'à ce moment,
la reconnaissance eût suffi pour m'engager à faire part à Votre
Majesté de l'objet pour lequel je rassemble les miens; aujourd'hui,
une confiance sans bornes est devenue envers elle un devoir. Je
dirai donc à Votre Majesté, et je lui en demande le secret, qu'en
m'environnant de mes parents, mon intention est de conférer avec
eux sur le nouvel acte que je prépare et que je veux adresser à
mon peuple. Sans doute, il eût été bien satisfaisant pour moi de
placer les trois fleurs de lis à l'abri des trois couronnes; mais,
je n'abuserai point de la généreuse amitié de Votre Majesté; la
compromettre serait pour moi un malheur et une source de regrets
éternels. Je lui donne donc ma parole d'honneur que rien ne sera ni
daté, ni publié de ses États.»
Sa réponse à l'empereur était plus froide, plus hautaine et empreinte
de cette dignité qui lui était propre et qu'il n'abdiqua jamais, même
dans les circonstances les plus critiques de sa vie. C'est assurément
une des plus belles qu'il ait jamais écrites.
«Monsieur mon frère et cousin, j'ai reçu la lettre de Votre Majesté
Impériale en date du 5 juillet; je la remercie de la franchise dont
elle use envers moi, et j'y vais répondre par une semblable ouverture
de coeur.
«Mille raisons de sentiment et de politique me faisaient désirer
que Votre Majesté Impériale approuvât que ma réunion momentanée
avec quelques-uns de mes proches, eût lieu dans son empire. Elle
s'y refuse; je le regrette profondément, et je vais, aussitôt
que j'aurai reçu des lettres d'Angleterre, qui, sans les vents
contraires, auraient dû me trouver encore à Varsovie, quitter Grodno
et m'acheminer vers Riga, pour y trouver un bâtiment qui me conduise
en Suède. Vivement sensible aux inquiétudes que l'amitié de Votre
Majesté Impériale pour moi lui suggère, je ne puis cependant les
partager. Je connais les armes ordinaires de mes ennemis, et je les
méprise; j'ose même penser que Votre Majesté Impériale ne m'en eût
pas présenté l'image, si elle eût pu m'y croire véritablement exposé.
Au moment même ou je reçois sa lettre, un complot affreux, dont en
partant j'ai rendu compte à Sa Majesté prussienne, devait trancher
par le poison, non seulement mes jours et ceux de mon neveu,--la
politique des scélérats pouvait expliquer ce crime,--mais ceux de
ma femme, de mon adorable nièce et de tous les serviteurs fidèles
qui m'entourent. Est-ce donc à l'instant où, grâce à la Providence,
ce complot vient d'être découvert, que je puis, en abandonnant des
mesures que le devoir me commande, témoigner une crainte qui n'est
pas dans mon âme? J'en appelle à celle de Votre Majesté Impériale.
«Je sais que dans ses États, ma sécurité pourrait être entière pour
des têtes qui me sont bien autrement précieuses que la mienne; mais,
en acceptant un asile, il faut en remplir les conditions, et celles
que renferme la lettre de Votre Majesté Impériale me condamnent,
aujourd'hui plus que jamais, à vaincre les penchants de mon propre
coeur, toujours disposé à recevoir aveuglément les directions et les
bienfaits d'une main auguste et chère. Que Votre Majesté Impériale
daigne m'entendre.
«À mon âge, après tant de traverses, sans doute, il pourrait sembler
permis d'aspirer au repos; mais, jusqu'à l'époque, peut-être peu
éloignée, où je trouverai celui de la tombe, je dois à mes aïeux,
dont les regards sont fixés sur moi, à la famille dont je suis le
chef, à nos descendants dont les intérêts me sont confiés, à la
France qui gémit sous un joug odieux, à mon honneur enfin, qui lui
appartient comme à moi-même, de travailler sans relâche à recouvrer
mes droits, ou plutôt l'exercice de mes devoirs. Mon action peut être
paralysée, ma volonté ne le sera jamais.
«Ces sentiments, je ne crains pas de les exposer à Votre Majesté
Impériale; ce langage serait le sien si elle était à ma place, j'en
suis certain; le jour n'est pas éloigné où, dégagée des entraves de
la politique, elle pourra donner un libre essor à son indignation.
En attendant, je respecte les mesures que sa prudence lui dicte, et
je vais, ainsi que je l'ai supposé, au cas où elle ne jugerait pas
devoir accueillir mes parents en Lithuanie, traverser simplement ses
États pour me rendre au lieu que je leur ai indiqué, pour y recevoir
mes ordres ultérieurs. Lorsque j'aurai terminé mes affaires, je me
propose de retourner sans beaucoup de retard à Varsovie, comptant
plus que jamais sur l'appui de Votre Majesté Impériale auprès de
Sa Majesté prussienne, pour le temps que moi et les miens aurons à
passer dans une ville qui, assurément, dans de telles circonstances,
ne peut m'offrir aucun attrait, mais qui, jusqu'à présent, est pour
moi l'asile le moins éloigné de la France.
«Je ne puis fermer cette lettre sans remercier Votre Majesté
Impériale de l'accueil et des attentions constantes que je reçois
ici de M. le général de Benningsen, de M. le gouverneur Lanskoy et
de toutes les personnes qui exercent ici l'autorité de Votre Majesté
Impériale.»
Une autre lettre alla porter de ses nouvelles à la duchesse
d'Angoulême. «Je ne m'aviserai point, ma chère enfant, de vous donner
des détails sur notre voyage; une main à bon droit plus chère que
la mienne s'est chargée de ce soin. Je vous dirai seulement que ma
vieille carcasse a mieux soutenu cette fatigue que je ne l'aurais
cru moi-même. Mais si le physique va bien, il n'en est pas de même
du moral. Je vous demande pardon, dans la demi-heure que votre
tendresse m'a accordée de plus, de n'avoir pas mieux su vous cacher
ce que j'éprouvais et d'avoir ainsi peut-être accru votre peine.
Mlle de Choisy a vu l'état où j'étais; elle a eu compassion de moi;
elle a fait ce qu'elle a pu pour me réconforter. J'ai senti, je sens
vivement ses aimables soins, mais Nature était la plus forte. Quand
on a pu se dire à meilleur titre que Titus:
Depuis cinq ans entiers, tous les jours je la vois,
Et crois toujours la voir pour la première fois,
et que le moment arrive de se séparer de vous pour un temps indéfini,
la comparaison du passé au présent est bien cruelle. On me taxera,
si l'on veut, de faiblesse; mais, du moins ce ne sera pas ceux qui
vous connaîtront. Je vous prie, cependant, de croire que j'ai su
me contraindre, et même être aimable à Bialystock; mais, aussi, il
est si aisé de l'être avec Mme de Cracovie! Elle a tant de cette
dignité douce, de cette gaieté modeste, de cette bonté touchante qui
caractérisent ce que j'aime le mieux au monde! Ôtez son âge, j'aurais
pu rêver que j'étais à côté de vous. Nous voilà ici, sans savoir
encore ni combien nous y resterons, ni où nous irons en partant
d'ici: que la volonté du Seigneur soit faite!»
On peut voir par ce langage que cinq années de vie commune avec
sa nièce, loin de refroidir sa tendresse pour elle, l'avaient
rendue plus vive. Malgré la différence des âges, cette jeune femme
était devenue pour lui, à travers tant de cruelles épreuves subies
ensemble, l'amie et la consolatrice de tous les jours, souvent aussi
la conseillère. Il l'aimait ainsi qu'un père aime sa fille. De loin
comme de près, il se préoccupait de son bonheur. Nous en trouvons
une preuve dans l'empressement qu'il mit, durant son séjour prolongé
à Blankenfeld, à autoriser le duc d'Angoulême à aller passer trois
jours auprès d'elle. Elle se hâte de le remercier. Sa réponse à ces
remerciements témoigne une fois de plus de la joie qu'il ressentait à
lui faire plaisir.
«Vous me remerciez de vous avoir envoyé votre mari, ah! ma fille,
vous ne me devez rien; je n'ai fait que donner un consentement
qu'Hérode ou Philippe II n'auraient pu refuser. Voici le fait.
Nous avons d'abord dû partir d'ici le 13, puis le 16. Mon neveu,
n'entrevoyant pas même la possibilité d'une course rétrograde,
supportait l'absence avec résignation à la Providence, douleur à
votre égard et au mien, avec une tendresse que les deux autres
sentiments rendaient mille fois plus touchante. Les raisons qu'il
vous aura dites me déterminent, le dimanche 12, à retarder mon départ
jusqu'au 20. Aussitôt, mon neveu conçoit l'idée, emmène d'Avaray chez
lui et s'ouvre à lui. Mon ami ne fait qu'un saut dans mon cabinet,
et l'instant d'après, mon fils est dans mes bras, déjà presque aussi
heureux que vous l'avez vu jeudi.
«Vous voyez le peu de mérite que j'y ai eu; mais, puisqu'il se loue
de moi, il est juste que je lui rende la pareille. Ce n'est pas de
sa tendresse pour moi que je veux parler, elle ne satisfait que mon
coeur. Mais, depuis que je suis ici, je l'ai mis sur des objets plus
sérieux, et, je vous le dis avec autant de joie que de vérité, il a
surpassé mon attente. De toute notre race, (pardonnez-moi de vous
présenter de tristes images), deux seuls ont passé soixante ans. J'en
ai près de cinquante, mon frère n'a pas tout à fait deux ans de moins
que moi; je dois donc m'attendre, surtout avec les peines de tout
genre qui nous poursuivent depuis quinze ans, que ni lui, ni moi ne
vivrons encore longtemps; mais, après ce que me promet mon neveu,
je pourrai adresser à Dieu le cantique de Siméon. Ce n'est point
illusion de tendresse qui me fait parler ainsi: il y a plus de huit
jours que je ne l'ai vu; ce n'est pas flatterie pour lui: il ne sera
plus auprès de vous quand vous recevrez cette lettre; mais, c'est un
témoignage que je lui dois, et j'ai d'autant plus de plaisir à le lui
rendre, que je suis sûr de l'usage que vous en ferez.
«Voici, maintenant, un secret que je confie, moins encore à votre
amitié qu'à votre discrétion absolue. Il est pour vous seule,
absolument seule; il n'est personne au monde que vous à qui j'en
donne la plus légère indication. J'ai reçu hier des nouvelles de mon
frère. Le gouvernement britannique, soit lâcheté, soit n'importe
quel autre motif, s'oppose formellement au départ de mon frère et
des princes. Ainsi point de réunion. Je n'en pars pas moins, pour
Riga ou Liebau, car je ne sais pas encore auquel de ces deux ports
je m'embarquerai. Là, seulement, j'apprendrai que mes parents ne
viennent point; mais, je ne serai pas en vain sorti de Varsovie,
et si, parmi de si hautes considérations, j'en puis faire entrer
de moindres, je ne me serai pas en vain arraché le coeur en vous
quittant. Les puissances sur lesquelles je croyais pouvoir le plus
compter, la Russie, l'Angleterre, m'abandonnent. Dieu et le sentiment
de mes devoirs me restent. Je n'irai pas en Suède; je ferai voile
pour Dantzig, et dans la traversée, n'ayant pour témoins que le ciel
et la mer, j'adresserai la parole à mon peuple. Puis, je retournerai
dans l'enfer qu'on me prépare, mais où je retrouverai ma chère nièce.
Serrez bien ma lettre.»
Sur la minute écrite de la main du roi où nous copions ces lignes,
le dernier paragraphe a été barré puis semble avoir été rétabli et
corrigé par d'Avaray, de telle sorte que nous ne pouvons établir avec
certitude si, oui ou non, la duchesse d'Angoulême a eu connaissance
du «secret» que le roi avait eu la pensée de lui confier. Mais, il
nous révèle qu'à la veille de s'embarquer pour Calmar, Louis XVIII
ne savait pas encore si les membres de sa famille se trouveraient au
rendez-vous qu'il leur avait donné.
II
À BLANKENFELD
Durant l'exil de Louis XVIII, on ne compte guère d'heures plus
pénibles que celles qu'il passa à Blankenfeld, du 25 août au 12
septembre 1804, en attendant de pouvoir s'embarquer pour la Suède.
Ce n'est pas que l'hospitalité qu'il recevait chez le baron de
Koenigsfeld ne fût de nature à lui faire prendre son mal en patience.
On le voit, dans une lettre au comte d'Artois, rendre hommage aux
procédés délicats et généreux de son hôte, qu'il reconnaîtra douze
ans plus tard, lorsqu'il aura recouvré sa couronne, en lui donnant
le titre de comte, transmissible à ses descendants, et en le nommant
officier de la Légion d'honneur:
«Je ne pouvais croire à ce que les anciens nous disent de
l'hospitalité, écrit-il le 12 septembre, au moment où il vient
de quitter cette maison bénie. M. et Mme de Koenigsfeld, Mme de
Manteufel, soeur de celle-ci, et leurs enfants m'ont prouvé qu'on
pouvait dans ce genre ne rien exagérer. Se gêner pour recevoir des
hôtes nombreux, pour conformer sa vie à la leur; faire pendant
quinze jours l'accueil et le traitement du meilleur goût, de ce que
nous appelions par excellence de bonne compagnie, et cela, avec une
fortune bornée, tout cela n'est rien; la vanité peut en faire autant.
Mais, ces attentions qui partent du coeur, ces soins aimables,
recherchés, mais toujours mesurés et jamais gênants, voilà ce que
j'ai trouvé à Blankenfeld, voilà ce que ni moi ni les miens ne devons
jamais oublier. C'est une substitution que je laisse, ne pouvant
malheureusement m'acquitter moi-même.»
Si donc la tranquillité de son âme pouvait dépendre de soins
matériels, et de ce qu'y peut ajouter de bonne grâce la main qui les
prodigue, le roi n'aurait, en ce moment, rien à souhaiter. Mais, une
lettre du comte d'Artois lui a appris que le gouvernement britannique
empêche ce prince de quitter l'Angleterre, en le menaçant de ne pas
l'y laisser rentrer s'il en sort. «Je pars pour la Suède avec la
douloureuse certitude de ne pas vous y voir,» lui mande-t-il de Riga.
C'est à peine s'il espère y rencontrer le prince de Condé, et quoique
résolu «à se servir du seul asile» d'où il puisse, sans blesser
ni compromettre personne, s'acquitter envers la France, envers sa
famille, et surtout envers ce frère qui est appelé à recueillir «son
funeste héritage», du grand devoir qu'exige son propre honneur, il
n'en est pas moins sensible au cruel désappointement qu'il vient de
subir.
D'autre part, il se demande si, lorsqu'il reviendra de Calmar, la
Prusse voudra tolérer sa présence à Varsovie, et il ne sait où il
ira si cet asile lui est refusé. Il est étreint par une angoisse
déchirante lorsqu'il songe qu'en ce cas, il devra condamner de
nouveau les chères créatures qu'il y a laissées, aux hasards et aux
périls de sa vie errante.
Et ce ne sont point là les seuls objets de ses peines. La santé du
frêle et chétif d'Avaray, qu'avait rétablie un séjour en Italie, est
de nouveau compromise par les fatigues du voyage et par les multiples
soucis qui les ont aggravées. «Ses forces épuisées, des insomnies
continuelles, de fréquents mouvements de fièvre,» autant de symptômes
inquiétants qui prouvent au roi que ce fidèle compagnon n'est pas en
état de passer la mer. Il est donc contraint de le laisser à Riga; et
n'osant le lui dire en face, car il sait combien il va l'affliger,
il le lui écrit. Il allègue que la réunion de famille ne pouvant plus
avoir lieu, sa course à Calmar ne présente qu'un intérêt secondaire,
alors même que le prince de Condé se trouverait au rendez-vous. En
laissant d'Avaray à terre, il le charge de mettre la dernière main à
sa «Déclaration» dont il n'emporte qu'une ébauche pour la communiquer
au roi de Suède et au prince de Condé; de revoir, à tête reposée,
cette pièce, «le testament de mort ou le marche-pied du trône de
Louis XVIII,» de manière à ce qu'à son retour de Suède, il puisse la
signer sans perdre un temps précieux. «Refusez-moi si, en votre âme
et conscience, vous connaissez dans la situation des choses un autre
que vous qui puisse me prêter la main pour atteindre le noble but que
nous nous sommes proposé.»
Avec ces raisons, il en invoque une non moins décisive. Il a confié à
Blacas la mission d'aller défendre ses intérêts à Saint-Pétersbourg
et de porter au comte Joseph de Maistre, qui s'y trouve en qualité
de ministre de Sardaigne, le projet de Déclaration afin qu'il
corrige, ajoute et retranche, selon qu'il le jugera convenable[66].
Blacas vient de partir. Qui le dirigera, qui entretiendra avec lui
une correspondance nécessaire si d'Avaray ne reste pas à Riga?
«N'est-ce pas vous, mon ami, que ce soin important regarde? Enfin,
songez, je vous prie, que si vous me suiviez en Suède, il n'est que
trop probable, dans l'état seulement où vous êtes, que je serais
contraint de vous y laisser, et faut-il vous dire que dans une telle
crise, j'ai besoin de la tête encore plus que du coeur de mon ami?»
Prévoyant qu'en dépit de ses arguments, d'Avaray tentera de résister
à ses prières, le roi ajoute: «Mais, c'en est assez; vous resterez
sur le continent. Si vous conjurer n'a pas été suffisant, je vous
l'ordonne.»
[Note 66: En 1797, alors que Joseph de Maistre était à Turin, et
venait de publier son livre: _Considérations sur la France_, des
relations s'étaient nouées entre lui et d'Avaray. Le souvenir de
ces relations décida Louis XVIII, en 1804, à demander à l'illustre
écrivain son avis sur la Déclaration. On verra plus loin, comme par
la publication de la correspondance de Joseph de Maistre avec Blacas,
quelle vive et tendre amitié se forma entre eux, à suite de leur
rencontre à Saint-Pétersbourg.]