La nouvelle était faite pour pousser au paroxysme la colère et

l'émotion du souverain dépossédé, dont un usurpateur s'appropriait la

couronne. Mais si elle l'émut et l'irrita, elle ne le surprit pas.

Depuis longtemps, il était préparé à l'événement par la conduite

de Bonaparte. Elle révélait en lui la volonté de ne rien céder de

son pouvoir, le dessein de régner. En se haussant à l'empire, il

justifiait les espérances conçues par ses partisans depuis son retour

d'Égypte, et les craintes conçues par ses ennemis. Mais, si ce

dénouement épique n'avait pas étonné Louis XVIII, il ne l'obligeait

pas moins à élever la voix pour protester contre le coup d'État

qui le dépouillait, et à donner à sa protestation une publicité

retentissante. Sa conviction sur ce point ne pouvait qu'exciter son

désir de hâter la réunion de famille à laquelle il songeait déjà

avant d'apprendre l'élévation de Bonaparte. C'est d'accord avec tous

les princes de son sang qu'il voulait protester à la face du monde,

et pour l'avenir aussi bien que pour le présent!

Une autre obligation primait celle-là et toutes les autres. En

attendant de parler à la foule, de concert avec ses parents, il

était tenu de parler aux souverains régnants. Pour cette première

protestation, sa signature suffisait. Le 6 juin, il adressait à

toutes les cours cette lettre circulaire:

«Monsieur mon frère et cousin, en prenant le titre d'empereur, en

voulant le rendre héréditaire dans sa famille, Buonaparte vient de

mettre le dernier sceau à son usurpation. Ce dernier acte d'une

révolution où tout, dès l'origine, a été nul, et dont les trônes sont

tous ébranlés, par les principes dangereux que le Sénat de Paris

vient de mettre en avant, ne peut sans doute infirmer mes droits.

Mais, comptable de ma conduite à tous les souverains dont les droits

ne sont pas moins lésés que les miens, à la France, à ma famille, à

mon propre honneur, je croirais trahir la cause commune en gardant le

silence en cette occasion.

«Je déclare donc, après avoir au besoin renouvelé mes protestations

contre tous les actes illégaux qui, depuis l'ouverture des États

généraux de France, ont amené la crise effrayante dans laquelle se

trouvent et la France et l'Europe, je déclare, en présence de Votre

Majesté, en présence de tous les autres souverains auxquels j'écris

par ce même courrier, que, loin de reconnaître le titre impérial que

Buonaparte vient de se faire déférer par un corps qui n'a pas même

d'existence légitime, je proteste, et contre le titre et contre

tous les actes subséquents auxquels il pourrait donner lieu. En

remplissant ce devoir, je crois fermement donner à Votre Majesté une

preuve de mon intérêt pour sa couronne et de mon amitié pour elle.»

En envoyant à son frère, le lendemain, une copie de sa protestation,

le roi lui disait: «Voilà Buonaporte qui prend un nouveau titre et un

titre héréditaire. Mon silence en cette occasion n'infirmerait pas

nos imprescriptibles droits; mais, il deviendrait une tache sur ma

vie. Il faut donc que je parle. Dès aujourd'hui, j'écris à tous les

souverains une circulaire dont je vous envoie copie; mais je voudrais

un peu plus de marge pour la protestation publique que je dois et

que je veux faire, non seulement en mon nom, mais au vôtre, mais au

nom de toute ma famille, et pour cet acte important et solennel, je

désirerais extrêmement pouvoir me concerter non seulement, comme je

crois vous l'avoir mandé une fois, avec mon frère, avec mon ami, mais

avec Monsieur. C'est déjà vous dire à quel point votre présence m'est

nécessaire. Si je le pouvais, je voudrais, dans une aussi grande

occasion, être également entouré de tous les princes de mon sang.»

Ainsi, à la date du 7 juin, que porte cette lettre, dans la pensée du

roi, la réunion de famille était résolue, en dépit de l'opposition

qu'y faisaient, au grand désespoir de d'Avaray, quelques-uns des

conseillers qui n'en voyaient que le danger, et parmi lesquels le

comte de Saint-Priest, consulté à Stockholm où il vivait dans la

retraite, n'était pas le moins énergique. Il n'y avait doute de la

part du prétendant que sur le point de savoir si, ne pouvant être

tenue à Varsovie où le roi de Prusse ne l'eût pas tolérée, elle

se tiendrait en Russie ou en Suède. Cette question, l'empereur

Alexandre pouvait seul la résoudre, soit en consentant à ce que la

manifestation projetée eût lieu dans une ville de son empire, soit en

s'y refusant. Louis XVIII espérait obtenir le consentement impérial;

toutefois, il était trop accoutumé à voir ses projets contrecarrés

par les puissances pour ne pas envisager non seulement l'hypothèse

d'un refus, mais encore celle d'un effort du tsar pour empêcher la

réunion même en Suède. Il entendait donc mettre ce prince en présence

du fait accompli, et s'il devait recevoir un désaveu, avoir déjà

quitté Varsovie quand la réponse d'Alexandre y arriverait.

La lettre qu'il lui écrivit, le 25 juin, s'inspira de cette

préoccupation. Après avoir exposé son projet, il ajoutait: «Si

Votre Majesté impériale daignait l'approuver, écrivait-il, cette

réunion si désirable, et qui ne doit être que momentanée, aurait

lieu dans ses propres États soit à Vilna, soit dans toute autre

ville qu'il plairait à Votre Majesté impériale de me désigner. Parmi

les motifs sans nombre qui me feraient préférer ce parti, il est

une considération qui ne peut manquer de toucher l'âme sensible de

Votre Majesté impériale. Depuis son enfance, ma nièce n'a point vu

son beau-père; depuis son mariage, je cherche vainement l'occasion

de la lui présenter; je voudrais lui épargner les fatigues d'un long

voyage et d'un double trajet de mer. Si, malgré cette puissante

considération, Votre Majesté impériale pensait que je dusse plutôt

passer moi-même en Suède, je la supplierais de me donner un bâtiment

qui de ses côtes pût m'y transporter. En attendant, et pour recevoir

moi-même, sans obstacle ni délai, la réponse de Votre Majesté

impériale, je vais, accompagné de mon neveu le duc d'Angoulême, me

mettre en route pour sa frontière, m'y croyant suffisamment autorisé

par l'invitation obligeante qu'elle me fit, il y a deux ans. Je

m'arrêterai à Grodno, et là, j'attendrai la communication ultérieure

qu'elle voudra bien adresser au comte de l'Isle.»

Le même jour, le roi confiait de nouveau ses intentions à son frère,

en donnant à sa pensée plus de développement qu'il ne l'avait fait

dans sa première lettre.

«Pour donner à la protestation que nous avons tous à faire et dont je

m'occupe sans relâche, pour assurer à cet acte important, le dernier

peut-être (jusqu'à des temps plus heureux dont je ne désespérerai

jamais) émané de la race de Robert le Fort, toute la solennité qu'il

doit avoir, notre réunion, mon cher frère, me paraît indispensable,

et celle des princes de notre maison ne l'est pas moins. M. le

duc d'Orléans depuis longtemps se prépare à venir; j'appelle,

aujourd'hui, M. le prince de Condé, et je ne doute pas de sa

réponse. Je suis également sûr de la vôtre. Monsieur accoura auprès

du roi qui l'appelle, mon frère voudra embrasser sa belle-fille; mon

ami volera dans mes bras.

«Je gémis sans doute des délais que tout ceci apportera à la

publication de l'acte que l'Europe attend de nous. Mais, la

protestation que j'ai adressée aux souverains constate déjà mon

droit et dénote mon intention ultérieure; et quant à la protestation

publique, l'éclat que lui donnera notre assemblée de famille

compensera de reste la lenteur avec laquelle nous l'aurons fait

paraître.

«Vous comprendrez facilement que je désire que Berry vienne avec

vous, et que M. le prince de Condé amène son fils. Déjà, M. le duc

d'Orléans qui, en me demandant de venir auprès de moi, ne pensait

sûrement pas au nouveau motif qui doit aujourd'hui l'y conduire, m'a

demandé la permission de se faire accompagner par son frère, le comte

de Beaujolais, que je serais charmé de connaître et d'embrasser.

Mais, je soumets à une assemblée de famille qu'il faudra que vous

teniez, la question de savoir si vous et les deux chefs de branche

viendrez seuls, ou si vous amènerez fils et frère. En délibérant sur

cet objet, vous n'oublierez pas que, réduits comme nous le sommes

au malheur le plus cruel peut-être de l'époque actuelle, au malheur

de vivre séparés les uns des autres, il est du moins nécessaire

de conserver l'asile obtenu en Angleterre; et que la présence de

quelques-uns des nôtres y est peut-être indispensable pour assurer le

retour des absents.

«C'est dans ce même conseil de famille que vous direz aux princes

pourquoi je les appelle; car je ne fais que le leur indiquer, les

renvoyant à vous pour le surplus. Vous leur recommanderez, ainsi que

je vous le recommande, un secret absolu sur le motif de votre voyage.

Il suffira que l'on sache que j'ai voulu rassembler ma famille autour

de moi dans les circonstances les plus graves et les plus critiques,

où je me sois trouvé depuis le commencement de nos infortunes.

«Enfin si, par impossible, cette réunion si désirée par mon

coeur, si utile à nos intérêts, si solennelle aux yeux de nos

contemporains et de la postérité, ne pouvait du tout avoir lieu;

ou si, par des considérations tirées de l'état actuel du roi

d'Angleterre[64], de l'entrée probable de M. Fox dans le ministère,

de l'accélération possible de la paix (de la paix qui nous priverait

de la bonne volonté du gouvernement britannique pour la publication

de ma protestation); si, dis-je, par quelque vue que ce soit de

circonspection ou de sagesse, votre détermination personnelle devait

être indéfiniment retardée, alors je vous expédierais ma protestation

sans délai, afin que, revêtue de votre adhésion, vous pussiez la

faire paraître suivant les formes convenues: mais, je vous le répète,

je regretterais toute ma vie d'avoir été réduit à la faire sans vous.

[Note 64: Il était atteint déjà de la maladie qui, dix ans plus tard,

nécessita la régence du prince de Galles.]

«Vous sentez, mon cher frère, que pour un tel voyage, il faut réduire

votre suite au strict nécessaire. Vous ferez cette observation à M.

le prince d'Orléans et à M. le prince de Condé. Le comte d'Escars est

chargé de prendre vos ordres pour les démarches à faire auprès du

gouvernement britannique, afin de vous procurer le ou les bâtiments

nécessaires pour vous conduire, d'abord à Calmar et de là (s'il y a

lieu, comme je l'espère) dans les ports de Russie. Faites de votre

côté tout ce qu'il faudra pour hâter votre commun départ.»

En même temps qu'à son frère, le roi avait fait part de ses

intentions au prince de Condé, au duc de Bourbon et au duc d'Orléans

qui venait justement de renouveler sa demande de le venir voir, en y

associant son frère cadet, le comte de Beaujolais, lequel tenait à

se joindre à lui. Répondant, le 25 juin, à ses lettres, le roi lui

disait: «Elles m'ont vivement touché; mais, croyez que depuis bien

longtemps mon coeur ne vous distingue plus de mes autres enfants. Si

vous ne m'aviez pas demandé à venir auprès de moi, si depuis près

de six mois je n'attendais avec impatience que les obstacles qui

s'opposent à l'accomplissement de ce désir aussi juste que réciproque

fussent levés, ce serait moi qui vous préviendrais en vous invitant

à venir. Je n'entre pas dans de grands détails à ce sujet, parce que

je charge mon frère de vous les donner. Vous ne pouvez douter de la

satisfaction que j'éprouverais à faire connaissance avec votre frère

cadet, avec mon filleul, et si les circonstances n'avaient donné à

votre voyage auprès de moi un tout autre but que celui qu'il devait

d'abord avoir, je n'hésiterais pas à vous dire de l'amener. Mais,

j'ai dû, comme mon frère vous l'expliquera, soumettre ce point à un

conseil de famille à la décision duquel je m'en rapporte. Mais, soit

que j'aie, ou non, le plaisir de le voir, j'en aurai beaucoup à vous

présenter le comte d'Avaray, dont la santé m'a si longtemps donné

de cruelles inquiétudes, mais qui, je l'espère au moins, est tout à

fait rendu à mon amitié, à ma confiance.» Cette lettre trouva le duc

d'Orléans disposé à partir. «J'espère approcher bientôt votre auguste

personne, mandait-il au roi, et je me trouverai doublement heureux

en cédant à l'impulsion de mon coeur, de penser que j'obéis à vos

ordres.»

La missive royale à laquelle il répondait en ces termes ne porte pas

d'ordres. Mais, il les avait reçus du comte d'Artois; il savait déjà

que c'est à Calmar et non à Varsovie qu'il devait voir Louis XVIII,

et que leur entrevue aurait un caractère solennel et public, puisque

d'autres princes devaient s'y trouver avec lui à l'effet de prendre

en commun d'importantes résolutions.

Au reçu des lettres de son frère, le comte d'Artois s'était empressé

de lui répondre. Il reconnaissait la nécessité d'une réunion de

famille, et se déclarait prêt à se porter au rendez-vous que le roi

lui donnait, inclinant d'ailleurs à croire que la Suède était le pays

qui conviendrait le mieux et considérant «comme une des plus douces

consolations qu'il pût recevoir» le bonheur de se retrouver avec

son frère et avec ses enfants. Il exprimait, en passant, l'espoir

que, tôt ou tard, ils pourraient tous se retrouver en Angleterre.

«Si d'une part l'opinion que nos ennemis n'ont cessé d'accréditer

contre l'Angleterre présente de fortes objections contre le projet

d'y transporter votre résidence, de l'autre, je vois de bonnes et

excellentes têtes extrêmement attachées à notre cause, qui pensent

que la somme des avantages l'emporterait infiniment pour vous, non

seulement à cause de la proximité, qui est un point majeur, mais

encore par la prépondérance que cette puissance aura toujours sur

toutes les autres qui ne sauraient faire un pas, pour ainsi dire,

sans l'appui des subsides de l'Angleterre.» Enfin, le comte d'Artois,

après avoir approuvé sans restriction la protestation adressée par le

roi aux souverains, sollicitait ses ordres quant au lieu et à la date

de la réunion.

Telle était sa réponse à la lettre du 7 juin. Celle du 25, lui

ayant apporté des instructions plus complètes, il se hâta de s'y

conformer et de convoquer le conseil de famille, à la décision

duquel le roi soumettait la question de savoir si tous les princes

se rendraient à son appel ou seulement son frère et les «deux chefs

de branche».--«D'après la prudence que vous recommandez, lui mandait

le comte d'Artois, le 20 juillet, il a été décidé que je ne serai

accompagné que du duc d'Orléans et du prince de Condé. J'ai parlé

hier lundi à milord Harrowby. J'en ai été content, et, d'après ce

qu'il m'a dit, je pense que le voyage aura lieu d'accord avec le

gouvernement britannique, et que le retour sera suffisamment assuré.

Mais, le ministre n'a pas pu me répondre d'une manière positive avant

d'avoir pris les ordres du roi et conféré avec ses collègues. Je ne

crains qu'un peu de retard, parce que je crois que milord Harrowby

voudra attendre que l'empereur de Russie ait notifié ses intentions

par l'envoi des passeports que vous avez demandés.»

Louis XVIII avait quitté Varsovie, depuis le 30 juillet, avec le duc

d'Angoulême, lorsque cette lettre y parvint. D'abord fixé au 25, son

départ avait été retardé par une indisposition qui fut attribuée

à une tentative d'empoisonnement, dont, autour de lui, et bien

que les recherches de la police locale n'en eussent fourni aucune

preuve, on soupçonna des agents du gouvernement français d'être les

auteurs. Lui-même le croyait. En écrivant au roi de Suède pour lui

annoncer son arrivée à Grodno, il accusait les autorités de Varsovie

de n'avoir pas voulu arrêter le dénonciateur du crime, qui «aurait

joué dans cette horrible affaire, le rôle d'un scélérat artisan ou

complice».

Promptement rétabli, il s'était mis en route, non sans avoir eu soin

de mettre sous la protection du roi de Prusse «ce qu'il avait de plus

cher, sa femme et sa nièce», qui restaient à Varsovie où il comptait

revenir bientôt. Il y a lieu de remarquer ici que, quoi que pensât

le monarque prussien de la décision de Louis XVIII, il se contenta

de lui recommander la prudence. «Je ne doute pas de l'intention

constante que vous voudrez bien apporter à éviter tout ce qui, de

manière ou d'autre, pourrait compromettre ce séjour à Varsovie, et à

me procurer le plaisir de continuer à vous l'offrir.»

LIVRE QUATORZIÈME

AVANT ET APRÈS L'ENTREVUE DE CALMAR

I

LE ROI SUR LES CHEMINS

En un temps où, surtout dans les pays du Nord, les voyages

présentaient difficultés et périls, c'était chose grave d'aller

de Varsovie en Russie ou en Suède. Les routes n'offraient que peu

de sécurité; les relais de poste ne suffisaient pas toujours aux

exigences des voyageurs, et les distances s'allongeaient de tous les

obstacles que ceux-ci risquaient de rencontrer en chemin. Il est

donc aisé de comprendre avec quel serrement de coeur la reine et

la duchesse d'Angoulême, encore sous l'impression de la tentative

d'empoisonnement, avaient vu partir le roi et son neveu, non moins

affligés qu'elles de cette séparation. La douleur de tous s'aggravait

des craintes que pouvait faire concevoir l'objet du voyage. Le

gouvernement français averti ne tendrait-il pas aux deux princes

quelque piège, afin de s'emparer d'eux? Ceux qui résidaient en

Angleterre ne seraient-ils pas, pendant la route, exposés au même

danger? La famille royale avait toujours devant les yeux l'aventure

tragique du duc d'Enghien. Les malheurs passés ne la disposaient que

trop à en redouter de nouveaux, et les adieux se ressentirent de tant

de légitimes angoisses.

Si, cependant, celles des deux princesses avaient été susceptibles

d'un peu d'apaisement, elles l'eussent ressenti en voyant de

quels serviteurs dévoués et fidèles partaient entourés les chers

voyageurs. Le comte de l'Isle et son neveu, sous le nom de comte de

Châtellerault, étaient accompagnés du comte d'Avaray, l'homme de

confiance du roi, du duc de Piennes et du jeune marquis de Vassé.

Le comte de Blacas était parti en avant pour préparer des logements

à son maître et devait l'attendre à Grodno, ville de la frontière

russe. Autant de compagnons de route, autant de défenseurs dont le

roi, s'il en était besoin, recevrait aide et secours. Au moment où il

allait quitter Varsovie, le général de Kohler, gouverneur militaire,

et son état-major se présentèrent pour saluer les partants. Ils les

accompagnèrent jusqu'aux portes:

«Le début de mon voyage a été rude depuis l'instant de mon départ

jusqu'à celui de mon arrivée à Bialystock, écrivait quelques jours

plus tard le roi à la reine, en entrant dans Grodno. J'ai été couché

en tout quatre heures et sans me déshabiller encore. Mais, j'ai

été bien dédommagé de cette fatigue par le petit séjour que j'ai

fait chez Mme de Cracovie (comtesse Branicka); on n'est pas plus

aimable qu'elle; on ne reçoit pas son monde avec plus d'aisance, de

noblesse, de grâce et de sensibilité. On n'éprouve chez elle qu'une

seule peine, c'est de la savoir âgée et d'une santé délicate. J'ai

bien grondé Mme de Tyszkiewicz de ma part et de la vôtre. Je ne vous

dis rien de Mlle Annette: un mari ne parle point de ses amours à sa

femme.»

Ce ton enjoué ne permet pas de deviner que le roi avait eu dans

l'hospitalière maison, dont il vantait le charme en ces termes, la

plus douloureuse des surprises. C'est une note de d'Avaray qui nous

l'apprend, en même temps qu'elle nous fait connaître que lui aussi

était pénétré de reconnaissance pour l'accueil qu'il avait reçu chez

la Palatine.

«Mme de Cracovie est une de ces grandes dames dont le moule a été

rompu par la licence et la familiarité de nos derniers temps, par la

dignité crapuleuse et empruntée, qui aujourd'hui règne en France,

mais surtout par le système général d'amalgame et d'indemnisation,

appliqué partout à la société et aux moeurs. Dans un âge très

avancé, une taille élevée qui ne plie point sous le fardeau des

ans, un extérieur noble et doux, d'accord avec le coeur qui l'anime

et l'habitation majestueuse qu'elle occupe, nous l'auraient fait

distinguer au premier coup d'oeil si son aisance respectueuse envers

notre maître ne l'avait mieux fait encore. Les sentiments, les

opinions, le ton, la pureté de langage, le local même, l'ensemble de

la société composée principalement de Français fidèles, que cette

aimable et respectable femme avait réunis auprès d'elle, auraient pu

nous faire croire que, par un prodige nouveau, une de nos maisons

illustres et vraiment dignes de l'être avait transporté son manoir en

Pologne. Cet hommage rendu à Mme de Cracovie m'est dicté surtout par

la sensible reconnaissance de mon maître à l'accueil qu'il en a reçu

et aux soins constants et empressés de son neveu le prince Joseph et

de Mme de Tyszkiewicz soeur de ce dernier, pendant tout le temps du

séjour du roi à Varsovie.»

Après avoir rendu cet hommage à Mme de Cracovie, d'Avaray nous

initie, en un récit que nous résumons, à l'événement qui vint

troubler le court séjour du roi à Bialystock. On a vu que le comte

de Blacas était parti pour Grodno quelques jours avant lui. Dans

cette ville, résidait le général comte de Benningsen, gouverneur

général de la Lithuanie, à qui devaient être adressées les réponses

que le roi attendait de la cour de Russie. Blacas étant autorisé à en

prendre possession, Benningsen lui remit celles qu'il avait reçues,

et elles furent aussitôt expédiées à d'Avaray chez Mme de Cracovie.

L'une était de l'empereur Alexandre pour le comte de l'Isle, l'autre

adressée par le chancelier Czartoryzky au duc de Serra-Capriola,

ambassadeur de Naples à Saint-Pétersbourg, qui avait été chargé par

le roi d'appuyer ses démarches et qui la lui envoyait.

Avant de donner le texte de ces lettres, il faut rappeler en quelles

conditions elles avaient été écrites. À Saint-Pétersbourg, comme

dans toutes les cours, on était toujours sous l'impression de

révolte et d'horreur, produite par l'exécution du duc d'Enghien.

Cette impression, la Prusse et l'Autriche cherchaient encore à

la dissimuler. Mais, la Russie semblait s'appliquer à la trahir.

Entre elle et la France, les relations se tendaient. L'ambassadeur,

Markoff, tombé, comme Kalitscheff, dans la disgrâce de Bonaparte,

avait quitté Paris où un simple chargé d'affaires, d'Oubril,

occupait sa place. Le général d'Hédouville, ambassadeur de France

à Saint-Pétersbourg, écrivait le 20 avril: «Tout est changé ici

depuis la nouvelle de l'arrestation du duc d'Enghien et l'arrivée de

l'estafette expédiée par le résident de Russie à Francfort, qui a

appris son jugement. On ne parle que d'une rupture ouverte avec la

France et de mesures violentes qui en seraient la suite. L'empereur

s'est échappé plusieurs fois en propos contre les Français, en

ajoutant qu'ils gâtaient ce qu'ils avaient fait de bon.»

Le général d'Hédouville signalait en outre la position difficile de

son ambassade. Après la mort du petit-fils des Condé, la cour de

Russie avait pris le deuil et fait célébrer un service religieux;

elle avait poussé la diète de Ratisbonne à protester contre la

violation du territoire badois. L'ambassadeur de France, en énumérant

ces actes, préparait son gouvernement au rappel de d'Oubril,

à l'ordre donné aux sujets russes de quitter la France, à une

résurrection de la sympathie du tsar pour Louis XVIII, à une alliance

entre la Russie et l'Allemagne, toutes choses dont le langage et

l'attitude d'Alexandre ne laissaient que trop prévoir la réalisation.

De son côté, le gouvernement français se répandait en reproches et

en plaintes. Le 2 mai, Talleyrand exprimait par écrit ses griefs à

d'Oubril. «Après l'intervention que le cabinet de Saint-Pétersbourg

a voulu prendre aux affaires intérieures de la France; après

la conduite qu'il a tenue par rapport à MM. de Vernègues et

d'Antraigues; après ce qu'on voit d'incertitude dans les dispositions

de ce cabinet, relativement aux nouvelles destinées de la France

et aux prétentions de la maison de Bourbon; après, surtout, cette

affectation de porter, sans qu'aucun lien de parenté l'exigeât,

le deuil d'un homme coupable, tombé sous le glaive des lois pour

avoir tramé des assassinats sous l'influence de l'Angleterre, la

déclaration qui vient d'être faite à Ratisbonne est un acte qui

prouve clairement qu'il n'y a plus aucun moyen pour que la France

et la Russie se concilient à l'effet d'intervenir de concert dans

les affaires germaniques. La première démarche que fit Paul Ier, de

glorieuse mémoire, lorsqu'il voulut se rapprocher de la France, ce

fut d'éloigner le comte de l'Isle de ses États et de lui retirer

toute sa protection.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 30 / 48 段