coup sur coup, les nouvelles les plus tragiques: l'arrestation de
Georges Cadoudal et de ses complices, celle de Pichegru, celle du
duc d'Enghien, si promptement suivie de la mort de presque tous ces
malheureux. Elles causent au roi une stupéfaction douloureuse. Le 26
mars, répondant à une lettre de son frère, en date du 21 février,
il s'étonne que celui-ci ne lui parle pas des malheurs, «commencés à
Paris le 15.»--«Je dis commencés, car chaque jour m'apprend que de
nouvelles victimes vont être traînées à l'autel de Moloch. Ce triste
sujet absorbe toutes mes pensées. Une autre affliction peut seule
m'en distraire; ce sont les nouvelles que j'apprends de votre amie.
Votre propre courage, le sien, les sentiments avec lesquels elle voit
approcher le terme fatal vous soutiennent. Mais, quoique assurément
ils donnent beaucoup de consolation à vos amis, ils ne leur donnent
pas la même force qu'à vous. Vous ne sentez pas tout ce que vous
souffrez, et moi je le sens. Mais, je le sens aussi, cette lettre,
quand vous la recevrez, vous paraîtra froide. Mais, mon coeur ne
l'est pas. C'est, après Dieu, en lui que je désire passionnément vous
voir chercher de la consolation. Je suis bien sûr au moins que vous y
trouverez une tendre sympathie. Adieu, mon ami, je n'ai pas la force
de vous dire autre chose aujourd'hui. Je vous aime et vous embrasse
de tout mon coeur.»
En ce qui touche la conspiration Cadoudal et les cruelles suites
qu'elle menace d'avoir, la douleur du roi est d'autant plus
vive qu'il ignorait les menées ténébreuses qu'a découvertes la
police consulaire et qui ont abouti à la catastrophe. «J'en suis
profondément affligé, mande-t-il, le 6 mars, au prince de Condé; je
pleure tant de braves gens qui vont, je ne peux malheureusement me
flatter du contraire, périr pour une entreprise dont je ne peux juger
le fond, puisque j'en ignorais jusqu'au projet.»
Donc, il ne savait rien, absolument rien, et son frère, à Londres,
n'était pas mieux informé que lui. C'est du moins ce qu'affirmait,
dès le mois de février, le comte d'Artois[62]. Le bruit s'étant
répandu que Georges Cadoudal et Pichegru étaient partis pour Paris,
il écrivait au roi:
«Voici les seules choses que je puis vous ajouter: c'est, d'une part,
que les dernières nouvelles que j'ai reçues de Georges sont de la
fin de janvier; qu'à cette époque, il était dans les provinces de
l'ouest, qu'il ne songeait point à se rapprocher de Paris; d'une
autre part, qu'il est très vrai que Pichegru, ne recevant point
de nouvelles de ses amis de l'intérieur, m'avait demandé, il y a
environ six semaines, la permission d'aller lui-même en France pour
y voir ses amis et pour se mettre en état de me faire un rapport
exact et détaillé, du véritable état des choses et des esprits dans
l'intérieur. J'attachais tant de prix au secret de ce voyage, que je
n'en ai parlé à personne sans exception, et que j'ai nié constamment,
même à mes amis les plus intimes, qu'il fût vrai que Pichegru ait
quitté momentanément l'Angleterre. J'attends donc son retour avec la
plus vive impatience, dans l'espoir que j'aurai enfin des détails
importants à vous communiquer. J'ose encore me flatter que le ciel
daignera mettre ce fidèle serviteur à l'abri de ses ennemis.
«Pichegru a-t-il vu Moreau? Je l'ignore et j'en doute, parce que
malgré sa haine contre Buonaparte, Moreau a toujours montré des
sentiments républicains. Pichegru a-t-il fait venir Georges à Paris,
pour connaître ses moyens et les combiner avec les siens? Cela est
possible; mais, je l'ignore absolument, n'ayant eu aucune nouvelle de
Pichegru depuis son arrivée en France. Si j'apprends quelques détails
sur les suites de cette affaire, je vous en informerai sur-le-champ.»
[Note 62: Cette affirmation du comte d'Artois, confirmée par ses
précédentes déclarations à son frère (voir la note de la page
291), donne un démenti formel à divers témoignages recueillis au
cours du procès Cadoudal, tendant à établir qu'il connaissait le
dessein d'assassiner Bonaparte et l'avait approuvé. Mais, elle est
contredite par des documents authentiques, tels que les lettres
de Botherel au prince de Condé en date des 11 et 14 août 1803
(_Archives de Chantilly_): «Ce sont l'assassinat et la chouannerie
qui ont prévalu, écrit Botherel à l'occasion du départ de Georges
pour la France. Georges est parti pour aller faire, s'il le peut,
assassiner Bonaparte ...» Et parlant du comte d'Artois, il ajoute:
«Je crois être sûr qu'il est trompé, qu'il est mal conseillé et qu'il
a connaissance de tout ce qui se prépare.» Il se peut, d'ailleurs,
que les soupçons de Botherel, qui croit le prince instruit de tout,
ne reposent que sur des suppositions et non sur des faits positifs.
C'est au surplus une question que peut seule élucider une histoire
impartiale et complète du complot Cadoudal que nous ne connaissons
jusqu'ici que par un procès, où l'accusation, laborieusement
charpentée par des hommes de police, a ajouté de nombreux mensonges
aux preuves trop positives de la culpabilité de quelques-uns des
accusés.]
La nouvelle des arrestations suivit de près cette lettre du comte
d'Artois. En ce qui touche Cadoudal et ses complices, le roi ne se
fait aucune illusion; il prévoit le dénouement: «Quoique je fusse,
ainsi que je vous l'ai mandé, bien certain que vous ignoriez le
projet, je ne reviens pas du cruel mystère qu'on vous en a fait.
Je dis cruel, car je suis bien sûr, ainsi que vous me le dites,
que vous vous seriez hâté de m'en rendre compte, et peut-être, une
défense de ma part eût-elle empêché tant de têtes précieuses d'être
compromises, hélas! je puis dire perdues; ou, si j'avais approuvé
le plan sur lequel je n'ai, au moment où je vous écris, pas plus de
lumières que vous, au moins ses auteurs n'auraient pas pris sur eux
une si terrible responsabilité. Mais, loin d'accuser ces infortunés,
victimes de leur zèle pour la bonne cause, pleurons-les. Le plus
tendre intérêt, les regrets les mieux sentis, voilà ce que nous leur
devons.» Et lorsque la condamnation est prononcée et exécutée, le
roi, bien qu'il s'y soit attendu, en est consterné. Il fait dire une
messe: «Hélas! le memento des vivants ne sera guère moins triste que
celui des morts!»
Il n'est pas moins inquiet pour le duc d'Enghien; quoique convaincu
que le jeune prince n'a pris aucune part au complot de Cadoudal,
il redoute que Bonaparte ne se venge sur lui de ses griefs contre
les Bourbons. «On dit qu'il est bien traité à Strasbourg, mais
je ne le sais pas de source certaine. D'ailleurs, on ne peut pas
préjuger, d'après les premiers moments, ce qui se passera lorsque
les ordres de Paris seront arrivés.»--«Du moins les circonstances
inouïes de cet enlèvement m'offrent le triste avantage de pouvoir
élever ma voix en faveur du duc d'Enghien, et c'est ce que je fais
aujourd'hui, en écrivant aux deux empereurs et aux rois d'Espagne,
de Naples, d'Angleterre, de Prusse et de Suède. Ceci, mon ami, n'est
pas une simple confidence d'amitié; c'est un compte que le chef de
la famille lui doit au sujet d'un de ses membres. J'ai cru devoir
l'écrire moi-même à M. le prince de Condé et à ses fils. Chargez-vous
de le dire à Berry et à ses cousins d'Orléans qui seront encore en
Angleterre.»
Mais, le 19 avril, il apprend que le duc d'Enghien a été exécuté. Sa
première pensée est pour le prince de Condé et le duc de Bourbon,
grand-père et père de l'infortuné qui vient de périr: c'est à eux
qu'il écrit d'abord. «Je reçois l'affreuse nouvelle, mon cher cousin,
dit-il au prince de Condé; j'aurais plus besoin de recevoir moi-même
des consolations, que je ne suis en état de vous en donner. Une
seule pensée peut nous en fournir; il est mort comme il avait vécu,
en héros. Ah! du moins, que ce malheur n'en entraîne pas d'autres!
Songez que la nature n'a pas, seule, des droits sur vous et que le
vainqueur de Friedberg et de Bernstein se doit aussi à la France, à
son roi, à son ami. Adieu, mon cher cousin.»
Au duc de Bourbon, il exprime la même pensée: «Nous venons, mon cher
cousin, de faire la même perte; votre douleur ne surpasse point
la mienne; mais, souffrez que je vous offre une consolation: les
derniers instants de notre fils l'ont montré digne du nom que sa
vie illustrait. Vous en pouvez goûter encore une autre que je vous
envie: c'est de surmonter vos peines, pour adoucir celles d'un père,
d'un héros que la gloire voudrait qui vécût à jamais, mais qui, pour
son propre bonheur, a peut-être déjà poussé trop loin sa carrière.
Conservez-le, mon cher cousin, conservez-vous vous-même; la France et
moi, nous n'aurons pas tout perdu.»
Tandis qu'il rédige ces douloureuses condoléances, l'abbé Edgeworth
se rend au couvent des Bénédictines de Varsovie, où vit, dans la
retraite, la princesse Louise de Condé; il est chargé de lui annoncer
qu'elle n'a plus de frère et de la préparer à la visite du roi, qui
veut lui témoigner sa compassion.
Louis XVIII écrit aussi au comte d'Artois: «J'ai reçu hier, mon cher
frère, l'affreuse nouvelle de l'assassinat de M. le duc d'Enghien;
la douleur et la rage sont mes seuls sentiments. Il s'y en joint
pourtant encore un autre: quel espoir peut-il nous rester pour ceux
qui, depuis le 15 février, sont tombés dans les griffes du tigre?
Hélas! aucun. Cette pensée redouble mon affliction. Deux choses
pourraient l'adoucir: l'une, les démarches que le roi de Suède a,
sur-le-champ, faites à Paris, et ordonnées à ses ministres à Vienne
et à Ratisbonne, pour tâcher de sauver notre infortuné cousin.
L'autre, l'action d'un de ses palefreniers qui, revenant de l'écurie
au moment où les enleveurs sont entrés dans Ettenheim et saisi par
eux, s'est mis à crier au feu de toutes ses forces, au point qu'il
a réveillé son malheureux maître et l'aurait sauvé, si cela eût été
possible. J'ai écrit pour savoir le nom de ce nouveau d'Assas.»
Ces lettres sont à peine parties que le roi en reçoit une du prince
de Condé, lui confirmant la douloureuse nouvelle qu'il connaissait
déjà. «Votre Majesté est instruite du coup affreux qui vient de
porter dans nos âmes la plus cruelle et la plus ineffaçable douleur.
Il n'est plus, ce jeune prince de votre sang, honoré de votre estime
et de vos bontés particulières. La barbarie d'un nouveau Robespierre
a tranché ces jours intéressants, consacrés à la fidélité comme à la
gloire; il n'est plus! Et, pour notre malheur, nous vivons encore,
mon fils et moi. L'espoir de servir encore Votre Majesté peut seul
nous faire supporter la vie. La foudre ne tombera-t-elle donc jamais,
non pas sur ces faibles Français qui souffrent tant d'horreurs,
mais sur ce monstre atroce qui déshonore l'humanité! Mon malheureux
petit-fils, Sire, n'était pas plus coupable, dans le sens de la
révolution, que nous deux. J'ai la preuve qu'il ignorait entièrement,
qu'il désapprouvait même ce qui vient de se passer. Nous n'avons
appris que par le public cette entreprise malheureusement trop connue
avant qu'elle pût s'exécuter. Ah! que les suites en sont affreuses
pour nous! L'excès de ma douleur ne me permet pas d'entretenir plus
longtemps Votre Majesté de l'horrible catastrophe qui nous perce le
coeur. Nous osons être sûrs que Votre Majesté sera sensible à la
perte affreuse que nous venons de faire. Nous ne nous en consolerons
jamais, et notre malheur s'accroît encore de n'avoir plus que deux
épées à vous offrir! Notre invariable attachement n'aura pas plus de
bornes que notre profond respect.» De son côté, le comte d'Artois
constate que «le _monstre_ reçoit sans secousse le fruit de ses
crimes et que le châtiment paraît encore bien éloigné. Rien n'avance,
rien ne se développe, et le temps présent est cruellement dangereux».
À mentionner encore, dans cette correspondance, ce passage relatif à
Mme de Polastron, dont la mort est attendue d'une minute à l'autre:
«Je ne puis me flatter que le douloureux événement n'arrive pas. Il
me reste donc à espérer et avec raison, au moins selon mes faibles
lumières, qu'il n'y aura pas d'obstacles aux consolations que je
voudrais de tout mon coeur vous donner et recevoir de vous. C'en est
une pour moi de penser que ma commission du 17 février a pu être
faite. Oh! mon ami, que je vous aime et que je vous plains!»
Sur ces entrefaites, une lettre du comte d'Artois, arrivée à Varsovie
le 22 avril[63], annonce le dénouement, que depuis longtemps il
savait inévitable. La comtesse de Polastron a rendu l'âme le 27 mars,
c'est-à-dire vingt-quatre heures avant qu'on ne connût à Londres
l'exécution du duc d'Enghien. «Quoique préparé à cet événement,
écrit le comte d'Escars au marquis de Bonnay, qui tient auprès du
roi la place de d'Avaray, alors en Italie, Monsieur est dans la plus
profonde affliction. Sa santé cependant n'en paraît pas altérée. Il
est impossible de connaître encore quelle influence cette nouvelle
situation aura sur le train de vie de Son Altesse Royale. Ce qu'on
a pu remarquer jusqu'à ce moment est un peu de disposition à se
tourner du côté de la dévotion.» On sait quels rapides progrès allait
faire cette disposition du comte d'Artois. Le roi n'en sera pas
plus surpris qu'il ne l'est en ce moment d'apprendre que son frère
se convertit. Les confidences qu'il a reçues de lui l'ont préparé à
l'événement. En apprenant la mort de Mme de Polastron, il prend la
plume et laisse parler son coeur.
[Note 63: J'ai eu le regret de ne pas la retrouver dans les papiers
du roi. En revanche, il en est une autre du 9 novembre, qui annonce
au roi la mort du fils de Mme de Polastron. Officier dans l'armée
anglaise, il a succombé à la fièvre jaune à Gibraltar. «La manière,
mande le comte d'Artois à son frère, dont je vous avais recommandé le
malheureux jeune homme que je suis réduit à pleurer, et la tendresse
si naturelle que je portais au fils unique de l'amie qui m'a été
enlevée suffisent pour vous donner une idée de l'état de mon coeur et
de mon âme.»]
«On a beau, mon cher frère, avoir prévu depuis longtemps un malheur,
s'y être préparé du mieux qu'on a pu, le coup est toujours le même.
Cette réflexion, sur ce que j'éprouve en ce moment, vous dit assez
que j'ai reçu votre douloureuse lettre du 30 mars. Oh! qu'ils sont
heureux, ceux qui peuvent, en personne, recueillir vos larmes!
«J'attends que la douleur accablante dont vous étiez rempli en
m'écrivant, ait fait place à une douleur également sentie, mais
plus modérée. Je ne vois que trop les traces de la première dans
cette phrase qu'en toute autre circonstance, j'appellerais cruelle:
_Le Ciel me réserve, peut-être, la véritable consolation de mourir
bientôt en vous servant_. Non, il ne vous la réserve point; il faut
que vous viviez pour pleurer ce que nous avons perdu, pour aimer ce
qui nous reste, pour me remplacer un jour, pour achever l'ouvrage que
je ne puis me croire digne de mener à fin. Et ce n'est pas en mon nom
seul que je vous engage à bannir une telle pensée, c'est au nom de
celle qui, sans doute, recueille à présent le fruit de ses longues
et cruelles souffrances, mais dont le bonheur serait troublé si elle
vous voyait chercher à la rejoindre avant le temps prescrit.
«Le croiriez-vous, mon ami? je me suis presque réjoui que la nouvelle
de l'assassinat de M. le duc d'Enghien ait suivi de si près votre
malheur: c'est en essuyant les pleurs des autres, qu'un coeur comme
le vôtre parvient le plus aisément à suspendre les siens.--J'apprends
dans l'instant la fin tragique du brave et malheureux Pichegru. Si
elle a été volontaire,--ce dont il est bien permis de douter,--païen,
je l'eusse peut-être admirée; chrétien, elle ajoute encore à mes
peines.»
Dans les lettres qui sont sous nos yeux, le roi continue à se
montrer prodigue de consolations. «Vous me rendez bien content de
moi-même; je ne me suis jamais flatté de guérir votre plaie, mais
c'est beaucoup pour mon pauvre coeur d'y verser un peu d'huile et
de vin. Mais vous faites bien mieux, vous avez recours au véritable
Samaritain; il ne vous donnera pas, comme nous autres misérables
mortels, de vaines et futiles consolations; il vous rendra vos
souffrances profitables, et à la manière dont il vous les fait
supporter, je le vois déjà marquer votre place à côté de celle qu'il
a voulu qui vous précédât. Mes larmes coulent en vous écrivant ceci,
car je suis bien plus faible que vous; mais, elles sont de tendresse,
au moins autant que de douleur. Priez pour moi, mon ami, d'aussi bon
coeur que je pleure pour vous. C'est du fond de mon âme que je vous
le demande. Mon ami, votre douleur est juste, mais elle me perce le
coeur. Permettez une réflexion à celui qui donnerait sa vie pour vous
rendre ce que vous avez perdu. Si votre amie ne jouissait à présent
du suprême bonheur, vous n'auriez pas les sentiments que toutes vos
lettres respirent; c'est une récompense que Dieu a accordée, non à
vous, mais à elle. Croyez et méditez fortement cette vérité, je ne
suis pas digne de vous la dire; mais, elle n'en existe pas moins.»
Tant de témoignages de tendresse émeuvent le comte d'Artois jusqu'au
fond de l'âme. «Je vous remercie de tout mon coeur, mon ami, de me
parler des grandes et consolantes idées qui peuvent me procurer
des consolations. Croyez que j'en fais un refuge habituel puisque
j'existe, et puisque ma santé et mes forces morales ne sont pas
détruites. Mais Dieu lui-même ne peut guérir une telle blessure que
par un seul remède.»
Attaché à s'associer à la douleur de son frère, le roi n'oublie pas
ce qu'il doit à celle du prince de Condé et du duc de Bourbon. Il
leur écrit à la nouvelle de la mort du duc d'Enghien. Dans leurs
réponses, il a pu juger combien leur âme est déchirée. Le comte
d'Escars, qui est allé les voir à Vamstead House, lui a tracé le
sombre tableau de leur désespoir, «qui prend la teinte de leur
caractère.» Le duc de Bourbon le renferme en lui-même; il ne parle
à personne, ne verse pas une larme, «il n'en est que plus malade.»
Le vieux Condé, au contraire, se désole bruyamment, se répand en
gémissements sur le sort de son petit-fils, en imprécations contre
Bonaparte; au milieu de ses sanglots, il se raconte à lui-même vingt
fois le jour ce drame affreux» et, comme Annibal, répète sans cesse:
_Occidit, occidit spes omnis et fortuna nostri nominis_.»
Cependant, dans leur cruel abattement, ils songent à la sûreté du
roi. Le «forfait» dont leur fils et petit-fils a été la victime leur
fait craindre que Bonaparte ne s'arrête pas en si beau chemin, et
que, grâce à la faiblesse de la Prusse, il ne fasse arrêter le roi à
Varsovie comme il a fait arrêter le duc d'Enghien dans le grand-duché
de Bade, que peut-être même il ne le fasse assassiner. À Londres
et ailleurs, à Varsovie même, les émigrés partagent ces craintes.
Grâce à cette hauteur d'âme qui ne lui a jamais fait défaut, et
à sa confiance dans la loyauté du monarque prussien, Louis XVIII
les dédaigne. Mais, elles inspirent au duc de Bourbon les vives
supplications, qu'en son nom et au nom de son père, il adresse au roi
pour le presser de se tenir sur ses gardes. Voici la réponse qu'il
reçoit:
«Mes larmes étaient bien loin d'être taries, mon cher cousin; votre
lettre les a renouvelées avec plus d'abondance que jamais; mais ce
n'est plus seulement la douleur qui les fait couler, c'est l'amitié,
c'est l'attendrissement le plus vrai. Quoi! dans un pareil moment,
vous avez songé à moi! Sans doute l'assassin d'un héros ne peut
être arrêté par un vain titre, et plût à Dieu qu'il se fût attaqué
à moi, que j'eusse été sa seule, sa seule dernière victime. Mais,
plus je suis sensible à l'intérêt que vous me témoignez, plus je dois
dissiper vos touchantes alarmes. Ma position me défend d'un attentat
caché, et la générosité du souverain qui me donne asile ne me permet
pas d'en craindre d'autres. Le règne du crime aura son terme, et je
goûte d'avance une sorte de consolation, en songeant aux honneurs
publics que nous rendrons un jour à celui qui n'a encore de monument
que dans nos coeurs.»
À cette lettre, en date du 17 mai, le roi en joint une pour le
prince de Condé: «Je désirais, mon cher cousin, et je craignais
presque également de recevoir de vos nouvelles; je connaissais votre
tendresse et votre fermeté, l'une m'effrayait pour vous, l'autre
pouvait à peine me rassurer. Votre lettre a terminé cette pénible
incertitude; elle a, il est vrai, renouvelé ma douleur, mais elle a
calmé mes trop justes craintes pour vous, c'est le seul baume qui
pût en ce moment être versé sur la plaie de mon coeur. Elle est bien
cruelle, cette plaie, elle saignera toujours; mais tant que votre
fils et vous, me serez conservés, elle sera supportable.
«C'est sans doute un adoucissement à votre douleur de songer
qu'aucune imprudence de celui que nous pleurons n'a causé notre
malheur; mais, il avait aux yeux du tyran deux crimes irrémissibles:
son nom et sa gloire.
«Je me suis acquitté de vos commissions pour la reine, pour mes
enfants; ils se sont empressés de vous exprimer leurs sentiments en
apprenant la fatale nouvelle; aujourd'hui, ils ne peuvent qu'admirer
le courage que vous avez eu de m'écrire dans une telle affliction.
«Votre fille vous répond sûrement aujourd'hui ainsi qu'à son frère;
je crois cependant remplir un devoir, en même temps que je goûte une
véritable consolation, de vous dire qu'elle est aussi bien que nous
pouvions nous en flatter, et qu'elle a reçu ce coup affreux avec
toute la sensibilité que vous lui connaissez, mais avec toute la
force que donne la religion.»
Ainsi, des malheurs communs, en se multipliant, avaient rapproché les
uns des autres les membres de la famille royale, fait disparaître les
causes de division et cimenté l'union que ces malheurs rendaient plus
impérieusement nécessaire.
IX
LE DÉPART DE VARSOVIE
Lorsqu'au mois de mars 1803, Louis XVIII, en réponse aux offres de
Bonaparte, s'était empressé de saisir cette occasion d'affirmer
solennellement ses droits, il avait dû prévoir que son expulsion du
territoire prussien serait la conséquence de cette manifestation.
Préoccupé de trouver un autre asile, il l'avait obtenu du roi de
Suède, le jeune Gustave IV, dévoué comme son père à la cause des
Bourbons. Il était convenu entre eux qu'à la première menace, Louis
XVIII pourrait se porter à Stralsund, en Poméranie, avec la certitude
d'y être favorablement accueilli. L'éventualité qu'il redoutait alors
ne s'étant pas produite il était resté à Varsovie, prêt toutefois
à profiter de l'obligeante adhésion du monarque suédois, si les
événements exigeaient qu'il la lui rappelât. Depuis, il n'avait pas
cessé de chercher un prétexte pour quitter Varsovie. Mais ce n'est
qu'en 1804 qu'il le trouva.
«Ce sera, écrivait-il au monarque suédois, le désir, la nécessité
même de revoir mon frère, que les circonstances tiennent éloigné de
moi depuis plusieurs années, de lui mener ses enfants, qu'il n'a pas
vus depuis leur mariage, et de lui épargner une partie du chemin.
Armé de ces raisons, je compte, à moins d'obstacles dont je ne
serai pas le maître, me mettre en chemin vers le 1er mai prochain.
J'annoncerai, à la vérité, mon retour; mais Votre Majesté, qui n'a
fixé pour terme de mon séjour dans ses États que le moment où j'aurai
la volonté d'en sortir, pense bien que cette volonté ne viendra pas
aisément, et que je tiendrai ce langage uniquement par égard pour le
souverain qui me tolère ici depuis trois ans. Je supplie donc Votre
Majesté de renouveler, s'il en est besoin, les ordres qu'elle a bien
voulu donner l'année passée à son gouverneur de Stralsund. Mais je la
supplie en même temps d'ordonner à ce gouverneur, et à tous autres,
d'observer un secret sans lequel l'exécution de mon plan deviendrait
peut-être problématique.»
Cette lettre trouva le roi de Suède toujours animé des intentions
bienveillantes qu'il avait déjà manifestées à Louis XVIII. Mais,
en lui en donnant l'assurance dans sa réponse, il l'invitait à
s'informer, avant de se mettre en route pour la Poméranie, si
l'empereur Alexandre ne trouverait pas mauvais qu'une réunion des
princes français eût lieu ailleurs que dans ses États. Le conseil
était sage et d'autant plus pratique, que l'exécution du duc
d'Enghien venait d'exciter l'horreur et l'indignation des cours
d'Europe, et qu'on pouvait espérer que, moins soucieux qu'autrefois
de ne pas déplaire à Bonaparte, le tsar mettrait quelque empressement
à le lui marquer, en laissant les membres de la famille des Bourbons
se rencontrer sur le territoire russe. Louis XVIII se préparait
donc à suivre l'avis du roi de Suède, lorsqu'un grave événement se
produisit qui lui fit ajourner cette démarche. À la fin de mai, on
apprenait à Varsovie que le premier Consul venait d'être proclamé
empereur.