On peut voir, à ces traits, qu'au fur et à mesure que, par sa

conduite et dans sa correspondance, le duc d'Orléans s'était révélé

à lui, le roi avait apprécié son caractère, sa valeur morale, les

qualités qui le distinguaient, et conçu pour sa personne une estime

affectueuse[61]. Cette estime, le prince l'avait conquise sans

avoir rien eu encore à sacrifier de ses vues politiques, des idées

libérales consignées dans sa déclaration de 1796. Assurément, ses

lettres au roi, sa soumission, l'expression de la douleur que lui

causait «un passé à jamais déplorable», ses propos au comte d'Artois

pouvaient être interprétés comme un désaveu du passé. Mais, en fait,

sur ce passé, il ne s'était pas plus expliqué qu'on ne lui en avait

demandé compte, comme s'il eût été à jamais effacé par la démarche

qui avait rendu aux trois frères leur place dans la famille royale.

[Note 61: Il faut cependant remarquer que certains traits de la

conduite du prince avaient déplu au roi et notamment ses rencontres,

dans des dîners, avec des personnages que le roi ne considérait pas

comme ses amis: «Je crois remarquer, par le ton de votre lettre,

écrit-il à son frère le 5 juillet 1802, que vous n'êtes pas content

de nos nouveaux convertis, et, à vous dire vrai, je n'en suis pas

surpris. J'entends aussi parler de certaines rencontres à des dîners

priés, qui ne me séduisent pas beaucoup. Auriez-vous donc perdu votre

primitive influence sur eux? Ce serait un malheur, et il faudrait

tâcher de la regagner.» Ajoutons que les faits qui dictaient au roi

ce langage résultaient du hasard et d'un malentendu auquel une

explication du duc d'Orléans mit fin promptement.]

Il semble donc bien qu'en se soumettant, il n'entendait aliéner

ni la liberté de sa pensée et de ses jugements, ni celle de les

manifester, s'il était mis à même de le faire. Jusqu'en 1808,

époque où, afin de gagner les bonnes grâces de la cour de Naples, à

laquelle il s'alliera bientôt par un mariage qui assure son bonheur,

il sollicite et accepte un commandement dans l'armée espagnole,

ce qui domine visiblement en lui, c'est la volonté de ne pas se

donner un démenti à lui-même en portant les armes contre sa patrie.

Qu'une insurrection royaliste éclate en France et si l'on peut la

considérer comme le prélude d'un mouvement général en faveur de la

restauration, il ne refusera pas d'y participer. Mais, il ne veut pas

marcher, ni seul, ni avec les émigrés parmi les troupes étrangères.

«Jamais, écrira-t-il à d'Avaray en 1805, on ne formera d'armée royale

française sur un territoire étranger. Les petits corps qu'on voudrait

décorer de ce beau nom ne peuvent acquérir aucune importance, et même

ils appartiendront toujours moins au roi qu'à l'armée dont ils feront

partie, et ils seront plus nuisibles qu'utiles à la cause du roi.»

Ce n'est pas le seul point sur lequel ses vues diffèrent de celles

de Louis XVIII. À cette même date, il y a déjà dix ans que le

monarque proscrit sollicite vainement des puissances européennes

la reconnaissance de son titre royal. Cette reconnaissance est son

cheval de bataille. Reconnu par elles, sa présence à la tête de

leurs armées prouverait aux Français qu'elles ne combattent que pour

lui rendre sa couronne et non pas pour démembrer leur territoire.

Mais, dans la pensée du duc d'Orléans, elle ne serait qu'une

satisfaction personnelle, accordée au roi, inutile, d'une part, à

sa cause et, d'autre part, à l'objet de la coalition «qui est de

renfermer la puissance française dans les limites raisonnables».

Sans doute, l'utilité de la reconnaissance dépendrait des mesures

dont cet acte serait suivi. «Mais, je n'en vois point qui puissent

être efficaces, avant que les armées coalisées n'aient réussi à

reporter le théâtre de la guerre sur l'ancien territoire français,

ce dont malheureusement nous sommes encore un peu éloignés. Il

serait chimérique de se flatter que les puissances voulussent ou

même pussent abandonner au roi la direction de leurs armées. Cela

ne comporte pas même un moment de discussion.» Alors, à quoi bon la

reconnaissance du roi? Elle ne faciliterait même pas les opérations

des armées belligérantes et le ferait sans doute envisager par les

armées françaises, «car les Français sont défiants et soupçonneux,»

comme un instrument dont leurs ennemis voudraient se servir pour les

vaincre. «Loin qu'elle pût conduire au but désiré, l'usurpateur en

tirerait peut-être parti contre le roi et la coalition.» Ainsi le

roi ne gagnerait rien à être reconnu. Au lieu de s'épuiser en vains

efforts pour obtenir de l'être, mieux vaudrait qu'il s'attachât à

persuader aux puissances que s'il était rétabli sur son trône, «il ne

souillerait pas sa couronne en y annexant les dépouilles des princes

ses voisins,» et que son premier soin serait de s'entendre avec eux

pour rétablir l'équilibre de l'Europe.

Cette répudiation d'un héritage iniquement acquis, que pouvait

seul opérer le roi légitime n'ayant pas, comme l'usurpateur,

besoin de conquêtes pour assurer son pouvoir, était, selon le

duc d'Orléans, bien autrement nécessaire qu'une reconnaissance

officielle, aussi obstinément refusée, qu'elle était obstinément

réclamée. «Dans le temps de notre prospérité, on accusait Louis XIV

de viser à la monarchie universelle. Aujourd'hui, on accuse le roi

de vouloir tourner à son profit les brigandages des gouvernements

révolutionnaires. Les propos de serviteurs inconsidérés ont donné

une consistance fâcheuse à cette accusation. J'ai la certitude que

les agents de Buonaparte en ont tiré de grands avantages contre le

roi auprès des puissances étrangères.» Il importait donc avant tout

de la détruire par une déclaration franche et formelle à toutes les

cours, propre à faire cesser leurs défiances et leurs craintes, à

rétablir la cordialité avec elles, à ranimer «le désir secret chez

les uns, public chez les autres, mais universel parmi les souverains

de voir Buonaparte rentrer dans le néant d'où il n'aurait jamais dû

sortir», et où il ne pouvait être précipité que par de grands revers

militaires, qui ébranleraient le prestige qu'il exerçait sur ses

soldats.

Bons ou mauvais, fondés ou non, les avis et les opinions que le duc

d'Orléans faisait parvenir au roi dictaient une marche si différente

de celle qu'avaient toujours suivie les émigrés, qu'on ne peut

qu'être surpris que le roi ne se soit pas offensé de la netteté avec

laquelle son jeune cousin la lui conseillait. On doit constater

cependant qu'il ne s'en offensa pas et qu'il lui maintint sa tendre

amitié et sa confiance. Il est vrai que le duc d'Orléans s'efforçait

de s'en rendre digne par d'incessants témoignages de respectueux

dévouement. À côté de ceux que nous avons déjà signalés, il convient

d'en citer un autre auquel Louis XVIII ne pouvait rester insensible;

car, ainsi qu'il se plaisait à le dire, c'est par de telles démarches

qu'on s'ouvrait le plus aisément l'accès de son coeur. Au mois de

janvier 1804, il reçut du duc d'Orléans, alors installé à Twickenham,

une longue lettre dans laquelle il ne put lire sans émotion ce qui

suit:

«Que Votre Majesté me permette d'ajouter ici l'expression d'un voeu

que je forme depuis bien longtemps et dont j'ai même osé lui faire

parvenir l'hommage, il y a plusieurs années, pendant que j'étais à

Minorque, C'est pour moi, Sire, un besoin impérieux en même temps

que c'est un devoir, de porter moi-même aux pieds de Votre Majesté

l'hommage de tous les sentiments dont je suis pénétré pour Elle.

J'ose me flatter qu'Elle approuvera mon respectueux empressement, si

Elle daigne songer que, dans ma position, rien ne saurait remplacer

cet honneur, et qu'aucun intermédiaire, aucune lettre même, ne

peuvent remplir cet objet si important pour moi. Daignez pardonner,

Sire, si vos bontés m'enhardissent à passer les bornes que me

prescrit mon respect; mais, le bonheur dont elles me comblent ne sera

sans mélange que quand j'aurai eu celui de faire ma cour à mon roi,

et que j'aurai l'honneur d'être personnellement connu de lui. Mais,

puisque j'ai osé manifester ce sentiment, j'oserai ajouter qu'il ne

me paraît pas indifférent, pour le service de Votre Majesté, qu'on

sache en France et en Europe, que le premier prince de votre sang a

été honoré par une marque éclatante et directe de sa bienveillance

et, si j'en crois mon espérance, de sa confiance personnelle.

«Je ne sais si je m'abuse, Sire, mais il me semble que les

circonstances actuelles seraient assez favorables. J'ai même (que

Votre Majesté me permette de ne le confier qu'à Elle), j'ai des

raisons de croire que d'ici, on me faciliterait ce voyage. Que Votre

Majesté daigne seulement me dire que sa bonté pour moi irait jusqu'à

le lui faire trouver agréable, et je me flatte d'être bientôt à

portée de recevoir ses ordres. C'est, je le sens, présumer beaucoup,

Sire; mais j'ai la confiance que Votre Majesté me le pardonnera, si

Elle considère la situation et les circonstances où je me trouve, le

temps qui me presse, l'éloignement où je suis, et par-dessus tout,

ma respectueuse impatience d'avoir le bonheur de l'approcher, même

momentanément.»

Le roi ne jugea pas qu'à cette date, la visite du duc d'Orléans

fût opportune. À Varsovie, où il continuait à résider, Louis XVIII

n'était que toléré. Menacé, s'il attirait l'attention sur lui, de

se voir fermer cet asile, il redoutait, en y recevant les princes

de sa famille ou des émigrés connus, d'éveiller les susceptibilités

du gouvernement prussien, qui s'attachait de son côté à ne pas

s'attirer les remontrances de Bonaparte. Mais, cinq mois plus tard,

les circonstances allaient se modifier, et c'est lui qui devait alors

mander le duc d'Orléans, non pas en Pologne, mais en Suède.

VIII

À LA VEILLE DE LA PROCLAMATION DE L'EMPIRE

À la satisfaction que causait à Louis XVIII la soumission de

ses cousins, s'en joignait bientôt une autre, non moins douce à

son coeur: celle de voir, au mois de juin, son fidèle d'Avaray

revenir d'Italie où, pour la seconde fois depuis l'installation à

Varsovie, il avait passé l'hiver. La santé de l'ami du roi s'était

heureusement ressentie de ce séjour, et l'on pouvait espérer que

cette amélioration se maintiendrait. D'Avaray ne revenait pas seul.

Il amenait avec lui un jeune gentilhomme dont il avait apprécié

les mérites et gagné le dévouement et l'amitié. Né à Avignon en

1770, ce gentilhomme appartenait à une vieille maison de Provence

où, dès l'an 940, ses aïeux possédaient la baronnie d'Aulps; il se

nommait le comte de Blacas. Capitaine dans les dragons du roi et

chevalier honoraire de Malte, il avait émigré à la fin de 1789, et

en 1790, se trouvant à Nice, protesté publiquement, par un écrit

inséré dans la _Gazette de Paris_, contre le décret du 19 juin qui

abolissait la noblesse héréditaire. Après avoir établi, en remontant

aux origines de sa famille, qu'il ne tenait pas cette noblesse de

la nation française, et qu'en conséquence, aucun décret ne pouvait

la lui ravir, il déclarait «qu'il la défendrait aux dépens de ses

jours, entendant la laisser sans tache à ses enfants comme la plus

précieuse portion de l'héritage de ses pères». Avec une égale ardeur,

il se déclarait prêt à verser jusqu'à la dernière goutte de son sang

pour la religion catholique, apostolique et romaine, qu'ils avaient

toujours professée, «pour rendre au meilleur et au plus infortuné des

monarques son autorité légitime et pour venger son auguste épouse des

atroces complots formés contre ses jours.»--«Voilà les sentiments

dans lesquels je jure de vivre et de mourir, toujours fidèle à mon

roi légitime et aux princes de la maison de Bourbon, dignes du sang

du grand Henri.»

À cette protestation ne s'était pas borné le témoignage de son

royalisme. L'année suivante, le bruit s'étant répandu que le roi

serait libre si des gentilshommes français se rendaient prisonniers

à sa place, il s'était offert en otage. «Je suis établi à Nice,

écrivait-il dans une lettre rendue publique comme sa protestation,

mais prêt à rentrer en France pour porter ma tête aux geôliers de mon

roi ou pour me rendre dans la prison que l'on voudra m'indiquer.»

Cette offre chevaleresque n'ayant pas été acceptée, le jeune

Provençal s'était rendu à Coblentz. Mais, à peine arrivé, il était

reparti pour retourner à Nice en qualité d'aide de camp du duc

de Durfort, chargé d'organiser et de commander le rassemblement

royaliste qui se formait dans cette ville. L'échec de cette tentative

le décidait bientôt à aller attendre en Italie une occasion plus

propice de combattre pour la cause royale.

De 1793 à 1799, il séjourna tour à tour à Turin, à Venise, à Rome, à

Florence. À Venise, l'émigration provençale était très nombreuse.

D'Avaray y venait souvent de Vérone, où Louis XVIII était alors

installé. Cette circonstance lui permit de présenter au roi le comte

de Blacas. Le roi ne ménagea au protégé de son ami, ni les éloges

pour le passé, ni les encouragements pour l'avenir, et, sans doute,

celui-ci obéissait aux sentiments qu'avait dû surexciter en lui un

accueil si flatteur, lorsqu'à la fin de 1799, las de son inaction,

il allait s'engager dans le régiment des «Nobles à pied» faisant

partie de l'armée de Condé, alors au service de la Russie. Il ne la

quitta qu'à l'époque de son licenciement. Pendant l'année 1801, on

le retrouve au service autrichien, dans la légion Louis de Rohan

d'abord, dans le régiment d'Auersperg ensuite. Il y resta durant

cette année, et lorsque les événements eurent mis fin à la période

militante de l'émigration, il revint en Italie.

À Florence, il retrouva le comte d'Avaray. Celui-ci y passait l'hiver

et y reparut pendant celui de 1803. Tout naturellement, les anciennes

relations s'étaient renouées. Une estime réciproque, un goût commun

pour les arts, des rencontres fréquentes, le jour dans les musées,

le soir dans les salons, leur donnaient promptement un caractère

d'intimité et de confiance qui n'était que le prologue de l'étroite

amitié qui bientôt se créa entre eux. C'est alors que d'Avaray donna

une preuve de la sienne à son compatriote, en lui proposant d'entrer

au service du roi. L'offre fut acceptée avec reconnaissance. Au mois

de juin suivant, les deux amis arrivaient à Varsovie.

Ramené par d'Avaray, Blacas ne pouvait n'être pas aussi bien reçu

qu'il l'avait été jadis à Vérone. Louis XVIII se souvenait de lui,

connaissait l'opinion qu'en avait d'Avaray et daigna lui dire:

--L'adversité n'est pas bien difficile à supporter lorsqu'on a de

fidèles sujets comme vous et qu'on ne perd pas l'espoir d'employer

leur zèle au service de l'État.

Dès ce jour, il lui accorda sa confiance. Il ne tarda pas à

la lui manifester en le chargeant d'aller le représenter à

Saint-Pétersbourg, aux lieu et place du vieux marquis de La Ferté,

qui invoquait son âge et ses fatigues pour aspirer au repos. Les

quatre années durant lesquelles le comte de Blacas allait vivre à

Saint-Pétersbourg, devaient rendre plus éclatants aux yeux du roi son

dévouement, son tact, sa prudence et son savoir-faire.

Au moment où il arrivait à Varsovie, la cause royale semblait bien

définitivement perdue. Le Concordat, la rentrée du clergé et de la

presque totalité de l'épiscopat, l'attitude de Pie VII, la tentative

de Bonaparte au début de cette année 1803, les desseins qu'on lui

prête, son ascendant sur l'Europe, l'imminence de la proclamation de

l'Empire, tout enfin contribue à ne plus faire, en quelque sorte, des

Bourbons que les spectateurs d'événements dans lesquels ils ont cessé

de compter, spectateurs désenchantés pour qui toutes les sources

d'informations sont taries, comme est détruite la possibilité d'en

tirer parti.

Leurs représentants à l'étranger, La Fare à Vienne, le comte d'Escars

qui a remplacé, à Londres, le duc d'Harcourt décédé, Chastellux

à Naples, Moustier à Berlin, sont tenus en suspicion par les

gouvernements auprès desquels ils résident. On ne leur apprend rien,

on ne leur communique rien. À Paris, les agents royalistes sont

dépourvus de moyens d'action. Arrêtés à Bayreuth, comme le chevalier

de Vernègues le sera bientôt à Rome, les membres de l'agence de

Souabe sont prisonniers de la Prusse. Les émigrés qui sont rentrés

dans leur patrie n'osent plus correspondre avec les princes, et

ceux-ci, à qui leurs proches mêmes redoutent de paraître favorables,

tant est grande la terreur qu'inspire Bonaparte, ne connaissent plus

que par les journaux les événements. C'est surtout de leurs affaires

de famille, de ce qui concerne les partisans de plus en plus rares,

restés fidèles à leur cause, qu'ils s'entretiennent dans leurs

lettres, où les témoignages de tendresse semblent avoir remplacé les

discussions, naguère si vives, de tant de plans maintenant condamnés.

Il n'y aurait donc que de rares fleurs à cueillir dans ce parterre

assombri, si les malheurs privés, dont est frappée la famille royale,

ne donnaient à la correspondance un caractère poignant.

Au mois de mars 1802, le roi et son frère perdent une soeur

tendrement aimée, Clotilde de France, reine de Sardaigne. «Je conçois

votre douleur, écrit le premier au second, et il vous est facile

de comprendre la mienne. Nous étions donc destinés, vous et moi,

à pleurer tous les nôtres. Mais, plus il se rompt de liens, plus

ceux qui restent se resserrent. Je ne l'ai jamais mieux senti qu'en

ce triste moment.» Durant les jours qui suivent, il prodigue des

consolations à tous ceux que frappe ce malheur: la reine sa femme, le

roi de Sardaigne, le duc d'Aoste, l'infant de Parme, la princesse de

Conti, d'autres encore, sans oublier la vieille comtesse de Marsan,

qui avait élevé Madame Clotilde et devait, à quelques mois de là, la

suivre dans la tombe. En cette même année, le prince de Lusace, fils

du prince de Saxe, oncle du roi, est tué en duel à Saint-Pétersbourg;

Madame Adélaïde, fille de Louis XV, meurt à Trieste. Depuis cinq ans,

elle survivait à sa soeur Madame Victoire, «la première de notre

famille, écrivait alors le roi, qui n'ait pas péri de la main des

scélérats.» Avec Madame Adélaïde disparaît le dernier souvenir vivant

des plus brillantes heures de la cour de Versailles.

En dehors de ces deuils communs à toute la famille royale et dont la

mort de la comtesse d'Artois, pendant l'été de 1805, viendra clore

la trop longue liste, il en est un autre qui, au mois de mars 1804,

frappe au coeur son mari, de qui, depuis si longtemps, elle vivait

séparée. Nous voulons dire la mort de Mme de Polastron, l'amie de ce

prince, qu'elle a fixé, lui jadis si volage, sa confidente de toutes

les heures, sa maîtresse en un mot que quinze années d'une liaison

sans nuages lui ont rendue de plus en plus chère.

Dès 1803, on le voit anxieusement préoccupé de la santé de sa

compagne. Abattue par les malheurs dont elle est comme tant d'autres

la victime, son âme exaltée y voit le châtiment de ses faiblesses

pour le prince qu'elle adore et qui répond à son amour par une

fidélité révélatrice de l'ardeur du sien. Elle se détache lentement

de la vie, sans avoir le courage de se détacher de lui, en dépit

des remords qui commencent à les assaillir l'un et l'autre. Averti

des inquiétudes de son frère, le roi redouble de sollicitude et

d'affection:

«La voix publique m'avait déjà donné des alarmes sur la santé de

votre amie. Je n'avais pas besoin de cette voix pour en concevoir. Il

me suffisait de songer à la cruelle perte qu'elle vient d'éprouver.

Mais, j'ignorais le pire de tous les articles: le crachement de sang.

Que votre coeur se dise en mon nom tout ce qu'il dirait au mien en

pareil cas. Mais, en même temps, je vous en conjure, pensez que j'ai

cru, et longtemps, d'Avaray perdu pour moi, et qu'aujourd'hui, si je

n'ose le regarder comme tout à fait sauvé, du moins mes espérances

surpassent de beaucoup mes craintes. Si cette pensée vous console et

vous fortifie, les peines que j'ai souffertes m'auront procuré un

grand bien.»--«Maintenant, il faut que je vous gronde, mande le roi

un peu plus tard. Vous ne pouvez douter que je ne sois vivement peiné

de l'état de Mme de Polastron. Vous ne m'en dites rien. Je demande

donc, ou plutôt j'exige de vous de ne jamais m'écrire une lettre,

grande ou petite, sans me donner de ses nouvelles et quand vous le

pourrez, avec un peu de détail.» Dans les lettres suivantes, il

insiste encore.

Les nouvelles qu'il reçoit au commencement de 1804 lui apprennent les

motifs du silence de son frère. Le comte d'Artois n'a pas répondu

parce qu'il n'a rien de bon à dire. De la chambre même de son amie

qu'il ne quitte pas, il en fait le triste aveu le 17 janvier. Et le

roi, n'écoutant que sa tendre sollicitude, de répondre: «Combien

mon coeur partage les peines du vôtre! Combien il en ressent pour

vous que vous ne sentez pas vous-même! Je sais tous les soins que

l'amitié, qu'un sentiment plus tendre exigent dans ces cruels

moments. Mais, je vous prie, je vous conjure de penser quelquefois

que vous vous devez aussi à des amis éloignés et, en conséquence,

de trouver bon que j'exige de vous de prendre le grand air, pas

longtemps de suite,--cinq minutes suffisent pour le renouveler dans

les poumons,--mais fréquemment, afin de ne pas tomber malade et

d'être en état de soutenir une carrière longue peut-être et, je le

crains du moins, de plus en plus douloureuse.» Répondant le même

jour au duc de Berry, en ce moment à Londres et qui a exprimé les

mêmes craintes que lui pour la santé de son père, le roi écrit: «Je

l'exhorte à prendre l'air. Secondez-moi, mon enfant, je vous en donne

la mission expresse. Empêchons-le, moi par mes conseils lointains,

vous par vos supplications de tous les instants, de se rendre malade.»

Entre temps, l'état de Mme de Polastron s'aggrave. L'espoir auquel

le comte d'Artois se rattachait encore s'écroule de jour en jour. «La

cruelle maladie suit son cours, mande-t-il le 6 mars. On cherche à

en ralentir les terribles progrès. Mais je ne puis ni dois me faire

aucune illusion, et mon malheur n'est que trop certain. Croyez qu'il

n'y a que moi qui puisse apprécier tout ce que je suis destiné à

perdre.» Le 16, il ajoute: «L'état de Mme de Polastron est toujours

le même; elle est peut-être un peu plus calme; mais il ne m'est pas

permis de me flatter en rien.»

Cette lettre vient de partir quand il en reçoit une du roi où il

ne peut lire sans larmes ces lignes compatissantes: «Songez à moi

comme à un coeur à vous, qui sent, qui partage toutes vos peines,

qui voudrait les adoucir. J'ose à peine vous donner des commissions;

mais, si vous parlez quelquefois de moi, dites à la malade que

je l'aimais, mais qu'à présent je l'admire, je la respecte.» Le

comte d'Artois communique à son amie ces consolations. Elle en est

toute remuée, elle le charge de remercier le roi et de lui donner

l'assurance que la mort la trouvera résignée, confiante dans la

miséricorde divine. En s'acquittant de ce triste message, le comte

d'Artois laisse voir qu'il commence à subir les influences de ces

pensées religieuses auxquelles son amie doit d'avoir recouvré la paix

intérieure. Sensible à cette confidence, le roi n'est pas surpris du

soulagement que ressent la chère malade: «Elle a pris le meilleur

des remèdes pour tout le monde, mais surtout pour une âme comme la

sienne. Puisse-t-elle en ressentir les mêmes effets au physique qu'au

moral; et vous, mon ami, malgré la peine que je ressens pour vous,

jugez du bien que ce que vous me dites de vous-même a fait à ce coeur

qui vous aime si tendrement. J'ai cru lire une lettre de notre pauvre

Babet.»

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 28 / 48 段