moyens d'existence dans l'avenir, que les secours qu'elle recevait
de la Russie pouvaient lui manquer. Dans quelques années, Bonaparte
n'aurait plus d'avantage à mettre un prix à la renonciation qu'il
demandait aujourd'hui. Il serait sage de profiter du moment actuel,
où les droits des Bourbons n'étaient pas encore prescrits, pour
transiger honorablement, utilement et sûrement. Honorablement, car
le premier Consul ferait à la famille de Bourbon un sort brillant;
sûrement, parce que la Prusse, la Russie et les autres puissances
garantiraient le traité; utilement, parce que cette famille
infortunée consoliderait le repos de la France et de l'Europe entière
par ses sacrifices.
Le roi avait écouté, sans en paraître ému ni troublé, cette étrange
ouverture; il ne prit la parole que lorsque Meyer eut cessé de parler.
--Si l'habileté et l'intérêt le plus touchant, dit-il, pouvaient
prévaloir sur l'honneur, sur le devoir, sur les sentiments que l'on
conserve à sa patrie, je serais ébranlé. Mais je ne le suis pas. Les
raisons que vous venez de m'exposer, loin d'affaiblir mes droits, les
établissent, comme votre démarche, loin d'éteindre mes espérances,
les rehausse. Ces raisons, il serait inutile de les discuter
maintenant. Vous trouverez les miennes dans la réponse que je vous
ferai tenir pour votre souverain.
Elle fut remise le surlendemain, 28 février, au président de Meyer.
Elle était brève mais significative.
«Je ne confonds pas Buonaparte avec quelques-uns de ceux qui l'ont
précédé; j'estime sa valeur, ses talents militaires; je lui sais gré
de quelques actes d'administration, car le bien qu'on fera à mon
peuple me sera toujours cher. Mais, il se trompe s'il croit m'engager
à transiger sur mes droits. Loin de là, il les établirait lui-même,
s'ils pouvaient être litigieux, par la démarche qu'il fait en ce
moment.
«J'ignore les desseins de Dieu sur ma race et sur moi, mais je
connais les obligations qu'il m'a imposées par le rang où il lui
a plu de me faire naître. Chrétien, je remplirai ces obligations
jusqu'à mon dernier soupir. Fils de saint Louis, je saurai, à son
exemple, me respecter jusque dans les fers. Successeur de François
Ier, je veux au moins pouvoir dire avec lui: _Nous avons tout perdu,
fors l'honneur_.»
Au bas de cette déclaration, le duc d'Angoulême, qui se trouvait
auprès de son oncle, écrivit: «Avec la permission du roi mon oncle,
j'adhère de coeur et d'âme au contenu de cette note.»
En la faisant remettre au président de Meyer, le roi y joignit une
lettre pour le roi de Prusse, qui s'était fait l'intermédiaire de
cette proposition outrageante. Mais, il se garda bien de le lui
reprocher. Après avoir constaté qu'en établissant ses droits, la
démarche révèle les anxiétés de Bonaparte, il ajoute: «La grande âme
de Votre Majesté m'est trop connue, pour ne pas séparer ses pensées
des mesures que ses relations semblent lui dicter. Les rois, pour
épargner à leurs sujets les horreurs de la guerre, ont pu céder à des
circonstances impérieuses. Le malheur me prête son appui. Je suis
seul. C'est à moi à maintenir les droits de tous, en ne sanctionnant
jamais une révolution qui renverserait tous les trônes.»
Quoique par la même lettre il se fût engagé à garder le silence, «si
l'on ne le forçait pas à le rompre,» il ne pouvait taire à son frère
la communication qu'il avait reçue ni sa réponse. L'abbé de La Marre,
qui résidait alors à Varsovie, fut chargé d'aller en Angleterre les
faire connaître à Monsieur. Il partit le 4 mars, emportant, avec une
lettre pour ce prince, la copie de tout ce que le roi avait écrit à
cette occasion. Comme le disait celui-ci à son frère, il trouvait bon
de laisser parler les pièces.
«Je n'essayerai pas de vous peindre les divers sentiments qui se
sont élevés en moi, continuait-il; vous les éprouverez; vous jugerez
comme moi qu'il y aurait de l'avantage à publier tout ceci. Mais,
souvenez-vous que les justes égards dus au souverain qui me donne
asile m'ont déterminé à garder le silence, et imitez ma réserve.»
Il exceptait cependant de cette loi les princes de sa famille,
dont l'adhésion lui était nécessaire. «Ceci n'est pas une simple
confidence d'amitié entre frères. Si jamais le mot de feu M. le
prince de Conti: _La couronne nous appartient à tous; notre aîné la
porte_, fût applicable à un cas, c'est à celui-ci.» Il demandait
donc une déclaration collective ou personnelle, propre à démontrer
que tous les membres mâles de la famille royale étaient d'accord
avec son chef: «Vous n'avez pas besoin de conseils; mais, je ne puis
me refuser à une réflexion, c'est que la modération dans la forme
accroît la force du fond ... Le temps, mon ami, dévoile tout; ceci
sera donc connu, et j'ose me flatter que ce chapitre ne déparera pas
notre histoire.»
Avis de l'événement fut encore donné au roi de Suède, au comte de
Saint-Priest qui, depuis qu'il avait quitté le service du roi, sans
perdre sa confiance, vivait à Stockholm; au cardinal Maury, à Rome; à
La Fare, à Vienne; au duc de Coigny et au comte d'Escars, à Londres;
au duc de Serra-Capriola, ambassadeur de Naples en Russie. À tous, le
roi recommandait le silence. Mais, on doit croire qu'il tenait moins
à ce que le silence fût gardé qu'à ce qu'on ne pût lui imputer de
l'avoir rompu, puisque l'abbé de La Marre avait été autorisé à parler
«à ses amis de Paris» de ce qui venait de se passer.
Le 19 mars, alors qu'à Varsovie on attendait les réponses que
comportaient ces communications, le président de Meyer se présenta de
nouveau chez le roi. Une estafette envoyée de Berlin venait de lui
rapporter la réponse de Louis XVIII à Bonaparte. Le roi de Prusse
la trouvait trop agressive dans la forme. La phrase: «Mais, il se
trompe s'il croit m'engager à transiger sur mes droits,» lui semblait
particulièrement dangereuse; dans l'intérêt même du comte de l'Isle,
il lui demandait de la supprimer, ou tout au moins de l'adoucir. Le
roi s'y refusa sans hésiter.
Le président de Meyer lui ayant observé qu'il était essentiel de
ne pas blesser le premier Consul, de ne pas l'irriter, de ne pas
s'exposer à de nouveaux dangers, il s'écria:
--Des dangers! Lesquels? Celui d'être chassé de Prusse! Si votre
souverain, monsieur, se voyait contraint de me retirer cet asile, je
le plaindrais, et je m'en irais.
--Ce n'est pas cela qui est à craindre, reprit le fonctionnaire
prussien. Mais, Bonaparte peut exiger de la Russie et de l'Espagne la
cessation des secours ...
Le roi ne le laissa pas achever.
--Je ne crains pas la pauvreté, dit-il. S'il le fallait, je
mangerais du pain noir avec mes enfants et mes serviteurs. Mais, je
n'en serai jamais réduit là. J'ai une autre ressource, dont je ne
crois pas devoir user tant que j'ai des amis puissants: c'est de
faire connaître mon état en France, et de tendre la main, non au
gouvernement usurpateur, mais à mes fidèles sujets, et croyez-moi, je
serais bientôt plus riche que je ne suis.
Finalement, il ne voulut rien entendre. Le président de Meyer dut
remporter la note sans avoir obtenu qu'un seul mot y fût changé.
Quelques jours plus tard, une lettre du roi de Prusse, pleine de
protestations d'amitié, vint prouver à Louis XVIII que sa résistance
n'avait éveillé aucun ressentiment dans l'âme de ce prince.
Ce fut le dernier mot de cette étrange négociation. La Prusse ne
persista pas à arracher à Louis XVIII une abdication déshonorante,
et les efforts de l'empereur Alexandre pour décider les cours à
contribuer à l'entretien du comte de l'Isle restèrent sans effet.
Quant à celui-ci, à la suite de sa protestation, redoutant d'être
expulsé de Varsovie, il s'occupa de chercher un autre asile. À la
vérité, la Russie lui demeurait ouverte. Mais, la Courlande est loin
de la France. Il lui répugnait d'aller de nouveau s'ensevelir à
une si grande distance des frontières de son pays. Il s'adressa au
roi de Suède, Gustave IV, et lui demanda un asile dans le duché de
Poméranie: «Ce n'est point le roi de France qui fait cette demande
à Votre Majesté; c'est le comte de l'Isle qui la supplie de le
recueillir dans ce nouveau naufrage avec sa famille, et un petit
nombre d'amis. La générosité de Votre Majesté m'est trop connue pour
que j'aie besoin d'invoquer aucun titre auprès d'elle. Mais, j'en
possède un trop cher à mon coeur pour ne pas l'invoquer: Gustave III
fut mon ami.»
Le jeune roi de Suède était généreux comme son père; comme lui, il
ne professait qu'horreur pour la Révolution française; comme lui,
il aimait les Bourbons. Sa réponse fut telle que leur héritier
pouvait l'attendre. Mais, les craintes un moment conçues par Louis
XVIII ne s'étant pas réalisées, il ne profita pas sur l'heure des
bienveillantes dispositions de Gustave IV, et demeura à Varsovie.
Au mois d'avril, le comte d'Artois envoyait d'Angleterre «à son
souverain seigneur et roi» un acte formel d'adhésion à la réponse à
Bonaparte. Le duc de Berry, le duc d'Orléans et ses deux frères, le
duc de Montpensier et le comte de Beaujolais, le prince de Condé, le
duc de Bourbon son fils, avaient mis leur nom au-dessous du sien,
au bas de cette déclaration solennelle et renouvelaient «devant
Dieu, sur notre épée et entre les mains de notre roi, le serment
sacré de vivre et de mourir fidèles à l'honneur et à notre souverain
légitime». Elle portait déjà la signature du duc d'Angoulême. Il n'y
manquait que celle du duc d'Enghien. Il était alors à Étenheim, dans
le duché de Bade. C'est de là qu'il écrit au roi et s'unit aux autres
membres de sa famille: «Votre Majesté connaît trop bien le sang qui
coule dans mes veines pour conserver un instant de doute sur le sens
de la réponse qu'elle me demande. Je suis Français, sire, et Français
fidèle à son Dieu, à son roi et à ses serments d'honneur.»
En signant ces fières paroles, le jeune prince, en qui promettait de
revivre son aïeul le grand Condé, ne se doutait guère qu'il signait
son arrêt de mort, et qu'il serait la victime expiatoire du noble
refus auquel elles adhéraient avec tant d'éloquence. Elles portent
la date du 22 mars 1803. Un an après, le 21 mars 1804, Bonaparte le
faisait fusiller.
VII
UN ROMAN D'AMOUR
En lisant au bas de la protestation des princes la signature des
trois d'Orléans, personne n'eût osé prétendre que leur réconciliation
avec les Bourbons n'était pas définitive. Elle l'était dans leur
esprit et dans leur coeur. Aussi ne saurait-on s'étonner de voir, peu
après, le duc d'Orléans, dans une circonstance où «l'honneur même»
de sa maison est en jeu, recourir à l'autorité du roi pour fortifier
la sienne qu'en sa qualité d'aîné et de chef de sa branche, il est
obligé d'exercer sur son frère cadet, le duc de Montpensier. Délicat,
ardent et sensible, ce prince, avec la fougue de son âge, s'est épris
d'une belle jeune fille de l'aristocratie anglaise, lady Charlotte
Rawdon[60], et veut l'épouser. Ne pouvant contracter cette alliance
sans le consentement de son frère, il est allé le solliciter avant
même d'écrire à sa mère. Le duc d'Orléans a dû répondre par un refus
formel. Vainement il s'est efforcé d'en adoucir la rigueur par les
paroles les plus affectueuses, le duc de Montpensier n'en a pas moins
été irrité. Il a déclaré qu'en dépit de toutes les défenses, il
épouserait celle qu'il aime. Puis, il est allé se confier au comte
d'Artois qui, ne voulant ni affliger ni encourager sa résistance,
n'a pu que l'inviter à écrire au roi lui-même. Le duc de Montpensier
a déféré à cet avis, prévenu d'ailleurs que son frère écrivait de
son côté. Le 12 mai, le même courrier emporte à Mitau trois lettres
relatives à cette affaire: l'une de Monsieur, qui en est l'exposé;
l'autre du duc de Montpensier qui plaide sa cause, et la troisième du
duc d'Orléans qui supplie le roi d'intervenir.
[Note 60: Elle était la soeur de lord Moira qu'on a vu figurer, à
plusieurs reprises, dans ces récits, et notamment à l'époque de
Quiberon. Le père de ce personnage, sir John Rawdon-Rawdon, baronnet,
avait été créé earl de Moira, dans la pairie d'Irlande, le 9 avril
1750. Marié avec une Hastings, il eut un fils en 1754, celui dont il
est ici question, qui fut gouverneur général de l'Inde, et mourut en
1826, gouverneur et commandant en chef de l'île de Malte. Il était
décoré de l'ordre de la Jarretière. Il a laissé des descendants.]
La lettre de Monsieur est ainsi conçue:
«Jeudi dernier, le duc de Montpensier est venu me demander de me
parler en particulier: après beaucoup de protestations d'attachement
à ses devoirs, de dévouement à votre service et de sensibilité pour
moi personnellement, il m'a avoué qu'il était amoureux de lady
Charlotte Rawdon, que le bonheur de toute sa vie était attaché
à l'épouser; que lady Charlotte Rawdon, soeur de lord Moira,
partageait ses sentiments, qu'elle serait même disposée à adopter la
religion catholique et que lord Moira, qui était instruit de tout,
approuverait tout ce que vous et moi aurions décidé ou autorisé à cet
égard. Ensuite, il m'a prié, conjuré avec les larmes aux yeux, et en
me disant qu'il me regardait comme son véritable père, de donner mon
consentement à une union à laquelle son existence était attachée.
«Après l'avoir bien écouté et lui avoir témoigné l'intérêt qu'il
m'inspirait véritablement, je lui ai fait les objections qui se
sont présentées à mon esprit et j'ai fini par lui dire, d'une part,
que c'était vous seul, comme roi et comme chef de notre famille, à
prononcer sur une telle affaire, et de l'autre part, que M. le duc
d'Orléans étant l'aîné de sa branche, il me paraissait nécessaire
qu'il obtînt son assentiment pour faire les démarches qu'il pourrait
faire à cet égard. Il m'a répondu qu'il avait trouvé son frère si
opposé à ses désirs, lorsqu'il avait voulu lui parler sur cet objet,
qu'il ne lui avait fait jusqu'à présent que des demi-confidences,
mais qu'il ne ferait sûrement rien sans avoir obtenu votre
approbation, et qu'il me conjurait de vous en écrire le plus tôt
possible et pour vous disposer à lui être favorable. Je l'ai assuré
que je vous rendrais compte de tout ce qu'il m'avait dit, que très
sûrement je vous parlerais de lui avec intérêt, mais que je ne
pouvais pas préjuger quelle serait votre opinion, sur un objet aussi
délicat.
«Ma conversation avec M. le duc de Montpensier s'est bornée là;
mais, j'ai lieu de croire que l'intérêt que je lui ai marqué et
la manière honnête dont je me suis expliqué sur lord Moira et sur
sa soeur lui ont paru une espèce d'assentiment de ma part; car,
avant-hier, M. le duc d'Orléans est venu chez moi de grand matin et,
à sa manière de parler, il m'a été facile de juger qu'il me croyait
trop favorable aux désirs de son frère. Je l'ai rassuré en lui disant
que je resterais neutre dans cette affaire jusqu'à ce que j'eusse vos
ordres, mais que son frère m'avait paru si animé que j'avais voulu
éviter de repousser sa confiance.
«Il m'a remercié et ensuite il s'est étendu sur tous les
inconvénients de ce qu'il considère comme une folie de son frère; il
m'a parlé fort noblement de notre position, de la nécessité d'être
plus fier dans le malheur que nous ne le serions dans la prospérité,
et de l'obligation où eux, princes d'Orléans, étaient de ne pas
laisser soupçonner qu'ils pussent abandonner leur rang. Il est entré
après, en détail, sur la position personnelle de son frère, sur sa
pauvreté, sur celle de lady Charlotte et, par conséquent, sur la
nécessité où ils seraient, en cas de mariage, de ne pouvoir vivre que
par la générosité de lord Moira et aux dépens de la fortune qui doit
appartenir à ses parents.
«Enfin, après m'avoir montré l'opposition la plus forte et la plus
raisonnée aux désirs de son frère, il m'a dit qu'il avait parlé avec
la même franchise à lord Moira, que celui-ci voulait me parler de
toute cette affaire et que je le trouverais aussi noblement pensant à
cet égard que sur tout le reste.
«J'ai vu effectivement lord Moira, et j'en ai été on ne peut plus
content. Il m'a dit qu'il ne pouvait être que flatté et honoré
des vues de M. le duc de Montpensier et que si vous donniez votre
approbation à cette alliance, il la regarderait comme le plus grand
honneur qu'il pût recevoir; mais, il ne m'a pas dissimulé qu'il
prévoyait et sentait tous les obstacles qui pouvaient s'y opposer,
qu'il attendrait avec respect votre décision; que dans l'intervalle,
il s'entendrait avec M. le duc d'Orléans pour que les intéressés
pussent calmer la vivacité de leurs sentiments et que la seule chose
qu'il eût exigée de sa soeur était la promesse formelle de ne point
consentir à un mariage secret.
«Je dois ajouter que lord Moira m'a prévenu que dans le cas où cette
union aurait lieu, il voudrait avec raison que sa soeur fût duchesse
de Montpensier.
«Tel est, mon cher frère, l'exposé exact des faits; pesez-les bien
dans votre sagesse et envoyez-moi votre décision.
«La seule chose que je puisse vous demander à cet égard, c'est de me
mettre à portée dans tous les cas de donner en votre nom une preuve
d'estime et de considération à lord Moira, qui en est bien digne sous
tous les rapports.»
La lettre du duc d'Orléans témoigne de sa confiance dans la sagesse
de Louis XVIII et dans la soumission de son frère à la volonté du roi.
«Sire, dit-il, quand, il n'y a guère que quinze jours, nous avions
le bonheur de faire, entre les mains de Votre Majesté, le serment
de transmettre intacts à notre postérité les droits que nous tenons
de notre naissance, je ne m'attendais pas à me voir contraint aussi
promptement à invoquer l'autorité suprême de Votre Majesté pour
empêcher le duc de Montpensier de former une alliance qui ne pourrait
être que funeste pour lui-même, pour ses descendants et les princes
de votre sang, que l'ordre de la succession à la couronne lui a
subordonnés. Monsieur ayant daigné me promettre d'écrire à Votre
Majesté, je m'abstiens d'entrer dans aucun détail, et je me borne à
observer qu'une naissance illustre et une réputation parfaite peuvent
excuser mon frère à ses propres yeux. J'ose donc vous supplier, sire,
d'exprimer votre refus avec indulgence et bonté.
«J'ai la confiance, Sire, que la démarche que je fais en ce moment
envers Votre Majesté n'est nullement nécessaire: la preuve récente
qu'Elle vient de donner de la grandeur, de la noblesse de ses
sentiments, et de la fermeté avec laquelle Elle a maintenu les droits
et l'honneur de sa couronne, me sont de sûrs garants du parti qu'Elle
prendra, et du refus formel que j'ose solliciter de sa part.
«Je supplie Votre Majesté de me pardonner la démarche que je fais
sans qu'Elle l'ait provoquée: je compte sur sa bonté et j'espère
qu'Elle ne me blâmera pas d'avoir cru que je me la devais à moi-même
comme chef de branche, que je la devais au sang d'Henri IV qui coule
dans mes veines, au comte de Beaujolais et aux autres princes mes
cadets.»
Après avoir lu cette lettre, dont celle de Monsieur lui a donné
la clef, le roi prend connaissance des supplications du duc de
Montpensier, où éclatent la sincérité de son amour et l'ardeur de sa
jeunesse. Elles sont éloquentes et pressantes.
«Sire, quoique je connaisse tout le prix de la faveur que j'ose
solliciter de Votre Majesté, me serait-il nécessaire de l'assurer
que je n'eusse jamais songé à l'obtenir si je l'avais cru de nature
à porter la moindre atteinte à l'honneur et aux prérogatives de sa
maison? Si Votre Majesté pouvait entretenir quelque doute à cet
égard, la bonté avec laquelle Monsieur a daigné se charger de mes
sollicitations auprès d'Elle serait, je crois, une justification bien
complète de mes intentions.
«Sire, j'ose assurer Votre Majesté que l'honneur de lui appartenir
et d'être du sang d'Henri IV ne cessera jamais d'être présent à mon
esprit et à mon coeur, et que je brûle d'avoir une occasion de lui
en donner des preuves; mais, je n'ai jamais pu croire que ce fût
dégrader ou avilir ce sang, que de lui allier une des plus anciennes
et des plus illustres familles d'Angleterre.
«J'attends, au surplus, avec la soumission la plus respectueuse et la
plus profonde, la décision que Votre Majesté daignera prononcer à cet
égard.»
Ces accents émeuvent le roi. Jamais, peut-être, il n'a tant déploré
la rigueur des devoirs qui l'enchaînent. Mais, incapable de transiger
sur les siens, il ne saurait davantage consentir à ce que ceux qui
incombent à autrui soient oubliés ou méconnus. Il le dit nettement
au duc de Montpensier en enveloppant son arrêt des formes les plus
bienveillantes.
«Mon frère m'a transmis, à votre prière, mon cher cousin, la demande
que vous me faites de mon agrément pour épouser lady Charlotte Rawdon
et, depuis, il m'a fait passer votre lettre sur le même sujet. Je
voudrais, dans tous les temps et surtout dans celui-ci, n'avoir
qu'à accéder aux voeux des princes de mon sang. Mais, aussi, je me
dois, je leur dois à eux-mêmes de m'écarter moins que jamais de nos
règles ordinaires de conduite. Ma famille s'est souvent alliée à la
noblesse française; mais, lorsqu'elle a cherché des épouses parmi les
étrangers, c'est toujours sur des têtes de filles couronnées ou de
princes souverains que son choix est tombé, et cet usage immémorial
est fondé en raison. Nos aïeux ont senti que notre noblesse verrait
toujours avec joie une personne née dans son sein s'approcher plus
ou moins du trône, mais qu'elle serait justement blessée, si une
étrangère née son égale s'élevait au-dessus d'elle. Ainsi, quoiqu'une
alliance avec un sang qui remonte à l'époque de Guillaume le
Conquérant ne pût assurément nous faire tort, je me vois contraint à
me refuser à vos désirs.
«C'est à regret que je vous afflige; je sais combien un sentiment pur
pour un objet aimable et vertueux a d'empire sur un coeur vertueux
lui-même. Mais, plus ma résolution me coûte, plus aussi elle sera
invariable, et j'attends de votre raison et de votre attachement pour
moi le sacrifice de ce sentiment que, tout légitime qu'il est en
lui-même, vous ne pourriez plus conserver sans offenser celle même
qui vous l'a inspiré.»
Cette lettre vient d'être expédiée lorsque le roi est averti que,
sans attendre sa décision, le duc de Montpensier a manifesté
l'intention de céder aux remontrances de son frère. «Cette affaire
m'afflige, écrit-il alors au duc d'Orléans. Il m'en coûte d'être
obligé de refuser la première demande que votre frère me fait et,
de votre côté, je vous plains des combats qui se sont élevés dans
votre coeur. La raison devait triompher. J'aurais été surpris qu'il
en fût arrivé autrement. Mais, je ne puis me refuser à vous parler
du plaisir que m'a fait la tendresse fraternelle que, malgré la
dissonance d'avis, votre lettre respire à chaque ligne. Elle me fait
former un désir bien vif, c'est que vous me demandiez bientôt un
agrément que je pourrai sans doute accorder. Celui qui est si bon
frère serait, s'il est possible, encore meilleur père, et vous êtes
digne de goûter les douceurs attachées à ce titre.»
À la suite de l'intervention royale, ainsi couronnée de succès,
des témoignages de reconnaissance arrivent à Varsovie. Le duc
de Montpensier assure le roi de son entière soumission. Le duc
d'Orléans lui exprime sa reconnaissance pour l'heureux dénouement de
cette crise intime, qui lui a ramené le coeur d'un frère chéri, et la
duchesse d'Orléans se plaît à proclamer que «son enfant a été rendu
à lui-même, à sa mère, à sa famille, par cette main paternelle et
protectrice qui a daigné le préserver des inconvénients inséparables
d'une imagination vive et d'une jeunesse trop ardente». Et le roi
de répondre qu'il avait besoin que la «chère Justine» approuvât ce
qu'il a fait. «Tout semble annoncer le succès des mesures prises,
ajoute-t-il; j'en jouirai pour moi-même et encore plus pour Justine;
mais, je serai bien loin de m'en attribuer l'honneur. Il sera dû à
un être à bon droit cher à Justine et dont la tendresse éclairée, la
prudente fermeté m'avaient tellement tracé ma route que j'aurais été
coupable de m'en écarter.»