Naples. Mais, il ne se dissimulait pas que la réalisation de ce
désir n'irait pas sans difficultés. Le roi des Deux-Siciles, encore
qu'il se targuât, à plus juste titre que le roi d'Espagne, de son
attachement aux Bourbons de France, pratiquait à leur égard, quoique
à regret, la doctrine du «chacun pour soi». Réduit à traiter avec
Bonaparte, il se montrerait sans doute peu disposé à leur accorder
un asile, si la protection d'un souverain puissant ne le protégeait
contre le mécontentement qu'éprouverait le premier Consul, en
le voyant recevoir dans ses États l'ennemi le plus ardent de la
République. Ce souverain, dans la pensée de Louis XVIII, était tout
indiqué. Le tsar Alexandre seul possédait assez de puissance pour
faire aboutir ces démarches auprès du roi de Naples, dont son père
avait été l'allié. Louis XVIII projetait donc de s'adresser à lui.
Mais, le tsar n'ayant pas répondu aux félicitations qu'il lui avait
envoyées lors de son avènement, et à une seconde lettre écrite
depuis, il hésitait à donner suite à son projet.
Cette réponse, datée du 26 août, arriva enfin à Varsovie au
commencement d'octobre. Quoique bien creuse quant au fond, elle était
dans la forme d'une courtoisie flatteuse: «Monsieur le comte, il me
serait infiniment douloureux d'apprendre que le long silence que j'ai
gardé depuis la réception de votre première lettre, ait pu, monsieur
le comte, vous inspirer quelque doute sur la sincérité de mes
sentiments pour vous. Vos vertus brillent d'un nouveau lustre dans
l'adversité et vous assurent des titres imprescriptibles. Telle est
aussi ma confiance dans votre justice et dans l'élévation de votre
âme, que je me flatte de ne pas vous voir méconnaître mes véritables
dispositions et de me conserver la place que vous m'accordez parmi
vos meilleurs amis.»
Au lieu de cette phraséologie pompeuse, le roi eût certes préféré
recevoir des promesses de secours. Mais, telle qu'était la lettre,
il devait s'en contenter. Il lui parut cependant qu'elle lui ouvrait
une voie pour présenter ses demandes. Il les formula, en ayant soin
toutefois de les faire appuyer par le comte Panin et par le duc de
Serra-Capriola. Cette fois, ainsi que nous le racontons plus haut, le
succès fut aussi rapide qu'éclatant. Le 25 janvier 1802, il apprenait
par diverses lettres, dont une d'Alexandre, que des ordres étaient
envoyés à plusieurs des ambassadeurs russes en Europe, afin qu'ils
invitassent officiellement les souverains à s'entendre entre eux à
l'effet d'assurer, par la constitution d'un revenu fixe, le sort du
roi de France. Un secours immédiat lui était en outre accordé pour le
mettre à même d'attendre les résolutions sollicitées. Quant à l'asile
vers lequel tendaient ses voeux, l'empereur se montrait disposé à le
lui faire assurer.
Heureux de ces réponses, Louis XVIII ne douta pas qu'il ne fût
bientôt autorisé à se rendre à Naples. Tout à sa joie, il fit
aussitôt appeler le duc et la duchesse d'Angoulême et, leur ayant
communiqué ces bonnes nouvelles, il leur annonça qu'avant peu ils
partiraient avec lui pour l'Italie. Il s'attendait à ce qu'ils
prissent part à son bonheur. Il n'en fut que plus bouleversé, en
voyant ces jeunes visages blêmir, s'attrister et en entendant
son neveu et sa nièce lui déclarer, avec un embarras rendu plus
poignant par leurs larmes, que s'il partait pour Naples, ils ne
l'accompagneraient pas, mais, à leur grand désespoir, se rendraient
en Angleterre. Telle était la volonté du comte d'Artois, signifiée à
son fils l'année précédente, au moment où le roi quittait la Russie,
et renouvelée depuis.
La lettre que le même jour le roi envoyait à son frère traduit mieux
que nous ne saurions le faire l'angoissant émoi suscité en son âme
par cette déclaration. «Il y a un an que je suis en route de Mitau
pour Naples. Mais, dans l'exécution de ce projet où la réflexion
n'a cessé de me confirmer, depuis qu'il a été formé, j'ai rencontré
tout à coup un inconvénient inattendu, aussi déchirant pour mon
coeur qu'il était impossible à ma raison de le prévoir, et sur
lequel je dois interpeller votre véracité et appeler votre amitié
à mon secours.» Et après avoir raconté la scène qui venait d'avoir
lieu entre lui et ses enfants, il continuait en ces termes, où la
véhémence le dispute à la prière: «S'ils m'étaient moins connus,
j'aurais, je l'avoue, cru qu'ils me tromperaient. Mais, jamais la
pensée même d'un doute sur leur bonne foi n'entrera dans mon âme; la
vérité n'en est pas moins cruelle pour moi.
«Vous êtes père et je suis oncle. Ces deux mots établissent entre
nous une différence que toutes les primogénitures du monde ne
sauraient effacer. Mais, sans être père par la nature, on peut
l'être par le coeur. Je l'éprouve auprès d'eux; ils sont ma vie,
mon existence! Pourquoi donc m'avez-vous caché le projet de me les
enlever? Est-ce ménagement? Ah! mon ami, il serait aussi cruel que le
projet lui-même. En me l'annonçant aussitôt que vous l'avez formé,
vous me donniez la facilité de le combattre. Mais, en me le laissant
ignorer jusqu'au dernier moment, et c'est ce qui serait arrivé sans
l'incident présent, c'était me laisser dans un sommeil de sécurité
dont je ne sais que trop combien le réveil est affreux. Je dis que
vous me donniez la facilité de le combattre, parce qu'un projet n'est
jamais enraciné aussitôt que formé, au lieu qu'à présent, je crains
d'examiner jusqu'à quel point il vous a ri.
«Et vous, avez-vous songé au mal qu'il me ferait? Avez-vous songé à
notre position respective; aux ressources de bonheur intérieur que
vous avez[56] et qui peut-être (pardonnez-moi cette réflexion; c'est
encore plus votre intérêt que le mien qui me la dicte) cadreraient
mal, dans un moment où chacun de nous doit former le centre d'un très
petit cercle, avec le séjour de ma nièce auprès de vous? Avez-vous
réfléchi que nos enfants, qui ne seraient pas tout pour vous, sont
tout pour moi? Enfin, permettez-moi cette image triviale: avez-vous
jamais vu sans un sentiment pénible une poule qui a élevé des petits
canards? La différence est que la poule n'a point de mémoire et que
je n'en ai que trop.
[Note 56: Allusion à la comtesse de Polastron, qui vivait avec le
comte d'Artois.]
«Mais, peut-être, m'alarmé-je trop et la répugnance de nos enfants
pour l'Angleterre, la proposition qu'ils vous ont faite, semble
offrir un remède également doux pour mon coeur, de quelque côté
que je l'envisage. Si vous consentez à vous absenter pour un temps
d'Écosse, que vous importent quelques cents _meils_ de plus ou de
moins? Qui empêcherait qu'une réunion si douce ait lieu sous mes
yeux, dans mes bras? Dites-moi que vous le désirez: je m'engage à
arranger cela à Berlin, et si je n'y réussis pas, j'accepte pour
punition que nos enfants aillent sans moi vous donner et recevoir un
plaisir dont je serai privé. Si je réussis au contraire, le mal que
je ressens du mystère que vous m'avez fait de tout ceci ne sera pas
même un songe; car on ne les oublie pas toujours.»
En envoyant à ses enfants l'ordre formel contre lequel protestait
maintenant le roi, le comte d'Artois n'avait eu que le tort d'oublier
ce qu'ils étaient pour son frère, et qu'en les lui enlevant, il
allait le réduire à l'isolement le plus cruel. Il trouvait toutefois
une excuse dans la sagesse des considérations dont il s'était
inspiré. Depuis longtemps, il prévoyait l'asservissement de l'Italie
aux volontés de Bonaparte, et il ne pensait pas que son frère pût s'y
réfugier sans s'exposer à de multiples périls. Maintes fois, en lui
écrivant, il en avait évoqué l'image, afin de le détourner de son
dessein. Ce n'est qu'en le voyant y persister qu'il avait ordonné
à ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre si ce dessein se
réalisait.
Déjà si puissants au commencement de 1801, les mobiles de sa
détermination l'étaient plus encore au commencement de 1802. En
1801, les troupes russes occupaient Naples, où les avait conduites
la volonté du tsar de défendre la monarchie bourbonnienne; le pape
Pie VII, à peine élu, avait témoigné au roi de France des sentiments
favorables à sa cause, et l'Angleterre restait en armes. Au
commencement de 1802, tout était changé. Les troupes russes avaient
quitté Naples, achevant ainsi de livrer l'Italie aux entreprises
françaises. Le roi des Deux-Siciles, contraint de traiter avec le
premier Consul, avait dû se résoudre à rétablir dans leurs biens
et dignités ceux de ses sujets qui s'étaient révoltés contre sa
couronne; il n'était plus maître chez lui. Le pape lui-même, soit
par force, soit par séduction, était devenu «un vrai satellite de
Bonaparte», et les conférences d'Amiens qui venaient de s'ouvrir
équivalaient, de la part de l'Angleterre, à un aveu d'impuissance.
En de telles conditions, l'Italie était devenue pour le roi, et
par conséquent pour sa famille, un asile encore moins sûr qu'il
ne l'était l'année précédente. La lettre de Louis XVIII, quelque
suppliante qu'elle fût, ne pouvait donc ébranler ni la conviction ni
la volonté du comte d'Artois. Quoiqu'elle l'eût vivement ému, il ne
crut pas pouvoir révoquer l'ordre donné à ses enfants. Elle ouvrait
cependant la voie à une solution nouvelle, et la réponse qu'il y
fit, le 15 février, le montre empressé à mettre d'accord ses devoirs
paternels avec ceux auxquels il était tenu comme frère et comme sujet.
«Voici les motifs qui ont dirigé ma conduite.
«À la funeste époque de votre départ de Mitau, j'étais autorisé
à tout craindre de la part de nos ennemis, et prévoyant ce qu'on
pourrait exiger de vous, ou peut-être ce qu'on pourrait en obtenir
par des insinuations perfides couvertes sous le voile de l'intérêt
pour votre cruelle position, et même pour vos droits, je frémissais
de vous voir entraîné dans des pays esclaves ou complices de
l'usurpateur. D'après cette inquiétude qui n'était que trop naturelle
et qui n'est point encore dissipée, je vous demande à vous-même, mon
ami, si mon devoir ne me prescrivait pas de prémunir nos enfants
contre le sentiment qui les portait si justement à vouloir partager
et adoucir le sort d'un oncle qui leur témoignait la tendresse d'un
second père. J'ajouterai à cela que, aimant mes enfants comme je les
aime, et sentant le désir, la volonté même de passer ma vie avec eux,
mon coeur se révoltait à l'idée de m'en voir séparé par une barrière
qui pouvait être insurmontable.
«Quant au secret que j'ai gardé vis-à-vis de vous, et que j'avais
également recommandé à mes enfants, je voulais, en remplissant
un devoir de politique autant que de sentiment, éviter de vous
causer une peine inutile si le cas prévu par mes instructions ne
se présentait pas. Voyant votre séjour à Varsovie se prolonger, et
n'imaginant pas, d'après le silence que vous aviez gardé jusqu'ici
avec moi à cet égard, et d'après ce que vous-même avez dit à mon
fils pour MM. de Broglie et de Vassé; n'imaginant pas, dis-je, qu'il
fût possible que le roi de Prusse consentît à ce que j'aille à
Varsovie, je m'étais occupé d'autres projets, pour voir mes enfants
au printemps ou dans l'été. Mes idées n'étaient point fixées sur
le lieu de notre réunion, et quoique je sois intimement convaincu
qu'il ne sera pas encore question de nous à Amiens, j'attendais de
connaître le résultat du traité qui va se conclure avant d'arrêter
nos projets. Aussitôt que mon plan aurait été formé, je vous en
aurais fait part en même temps que j'en aurais instruit mes enfants;
et si vous m'eussiez fait alors une proposition pareille à celle qui
est contenue dans votre lettre, ma réponse eût été exactement la même
que je la fais aujourd'hui.
«Oui, mon ami, j'accepte avec beaucoup de plaisir que vous fassiez
auprès du cabinet de Berlin toutes les démarches nécessaires pour
obtenir du roi de Prusse la permission que je puisse traverser ses
États et arriver sans obstacle à Varsovie. Si vous réussissez dans
cette négociation, et si, comme cela est très probable dans le moment
actuel, je ne suis pas retenu par l'intérêt de votre service, vous
pouvez compter d'une part sur mon empressement à arranger tout ce qui
pourra hâter mon voyage, et de l'autre sur le bonheur bien vrai et
bien vivement senti que j'éprouverai en me retrouvant avec vous en
même temps que je me réunirais avec mes enfants.
«Les démarches que j'aurai à faire auprès du gouvernement
britannique, pour annoncer mon voyage et assurer mon retour, seront
si faciles, à ce que j'espère, que j'attendrai pour les faire que
vous m'ayez communiqué les réponses que vous recevrez de Berlin à
mon égard. Je voudrais pouvoir écarter de mon esprit jusqu'à la
possibilité de vous voir éprouver un refus de la part du roi de
Prusse; mais, enfin, si malheureusement cela arrivait, croyez, mon
ami, que je serais aussi sévèrement puni que vous, et qu'en reprenant
forcément mon ancien projet, le bonheur que j'éprouverais, en me
retrouvant avec mes enfants, serait beaucoup altéré.»
Sans attendre la réponse qu'on vient de lire et qui allait, comme il
disait, «mettre du baume dans son sang,» le roi, dès le 1er mars,
commençait à Berlin des démarches à l'effet d'obtenir pour son frère
l'autorisation de venir à Varsovie: «J'ai espéré le succès; car,
soit dit en passant, ce qui n'est que momentané n'inquiète pas le
cabinet de Berlin, mais ce qui serait permanent, et qui donnerait
à ceci l'air de cour, lui déplairait à coup sûr.» C'est la même
préoccupation qui le hantait, lorsque, le 25, il annonça à son frère
que ses démarches avaient abouti. «La poste m'a apporté aujourd'hui
le remède à un mal qui me tient depuis le 17 novembre 1793[57]: le
consentement le plus gracieux à votre venue ici. Vous parler du
bonheur que j'éprouve, ce serait envoyer de l'eau à la rivière.
Venons aux détails d'exécution de ce qui, grâces à Dieu, n'est plus
en espérances. Strict incognito, simplicité en icelui. Vous savez,
mon ami, que c'est à ces deux conditions fidèlement observées de
ma part que je dois la tranquillité dont je jouis, et la joie dont
mon âme est remplie en ce moment. Ainsi, 1º vous vous appellerez le
comte de X..., le marquis de X..., comme il vous plaira, hors votre
véritable nom; 2º il faudra n'amener qu'une ou, tout au plus, deux
personnes de votre suite; pour les valets, je n'ai pas besoin de vous
en parler; je connais votre manière leste de voyager.»
[Note 57: Date de leur séparation à Hamm, depuis laquelle ils ne
s'étaient pas revus.]
Quelques jours plus tard, il confirme gaiement cette lettre: «Toutes
les autres n'ont été que du pelotage; c'est le 25 mars que la partie
a commencé, et je dis d'une jolie manière. Aussi j'espère que vous
aurez été content de mon service, et que vous me renverrez la balle
sur ma raquette. J'espère bien plus, car j'espère que, désormais,
mes lettres ne vous arriveront plus qu'après avoir couru après
vous.» Dans la même lettre, à propos de l'expédition entreprise
par Bonaparte contre les noirs qui se sont révoltés, reparaît le
roi soucieux de ne pas laisser démembrer le royaume et de ménager
le sang et la vie de ses sujets. «Nous sommes, vous et moi, hommes
et Français. Que nous importe la cocarde de ceux qui vont sauver
une malheureuse colonie et venger la France et l'humanité de
l'incendiaire du Cap?--Donnez-lui l'enfant, mais qu'on ne le coupe
pas en deux! s'écriait la véritable mère.»
Le consentement du cabinet de Berlin étant acquis, restait à obtenir
celui du cabinet britannique. «Ce sera facile,» avait écrit le
comte d'Artois. Mais, il se trompait et dut s'en convaincre dès les
premières ouvertures que, de sa résidence de Tunbridge aux environs
de Londres, il faisait faire au gouvernement. Il n'était au pouvoir
de personne de l'empêcher de partir. Mais, on ne lui garantissait
pas qu'une fois sorti d'Angleterre, il y pourrait rentrer. À Amiens,
lui disait-on, les plénipotentiaires français s'étaient plaints des
complaisances du gouvernement anglais pour lui, de l'hospitalité
qu'il recevait à Édimbourg. En y restant, il permettait à ses
défenseurs de répondre qu'on ne pouvait l'en chasser. En en partant
volontairement, il s'exposait à trouver à son retour la porte
fermée, ce qui entraînerait d'autres inconvénient auxquels il serait
difficile de parer, non seulement pour sa personne, mais aussi pour
celle de son frère.
«Je serais tenté de supposer, lui mandait-il, que le cabinet
britannique, connaissant la dépendance de celui de Berlin, sa
disposition à servir tous les intérêts du Consul, a quelques motifs
pour croire que votre liberté et la mienne seraient compromises si on
nous tenait réunis à Varsovie.» Il en tirait cette conclusion qu'il
fallait ajourner toute tentative de réunion[58].
[Note 58: On lit dans la même lettre: «La seule chose que je puisse
ajouter aux nouvelles politiques, c'est que, depuis que j'ai quitté
Londres, trois personnes sont déjà venues m'offrir d'assassiner
Bonaparte. Vous jugez avec quel mépris j'ai repoussé ces infâmes
propositions. Ce ne sera jamais avec l'arme des lâches que nous
combattrons nos ennemis.» Le roi répond: «Je vous ai reconnu
à l'indignation avec laquelle vous avez repoussé les infâmes
propositions qu'on a osé vous faire.» Déjà, à l'occasion de la
machine infernale, il disait: «J'en anathématise les auteurs quels
qu'ils soient.»]
À peine au courant des objections qu'élève le cabinet britannique
contre le départ de son frère pour Varsovie, le roi s'inquiète; il
craint d'être obligé de renoncer à un cher et doux espoir. «La terre
hospitalière où, depuis plus de six ans, on n'a semblé s'occuper
qu'à adoucir vos peines, serait-elle tout à coup devenue l'antre
du lion où l'on entre, mais d'où l'on ne sort pas? Cette idée, les
conséquences qui en dérivent, sont affreuses. Je voudrais les chasser
de mon esprit; mais elles y reviennent sans cesse. J'espère que votre
prochaine lettre les bannira entièrement.» Enfin le 5 juillet, il
ne peut plus se faire illusion; son frère ne viendra pas. Il en est
profondément affligé. Mais peut-être, l'est-il plus encore par les
raisons cachées qu'il pressent sous celles que le cabinet britannique
a données au comte d'Artois. Il ne croit pas que ce cabinet se soit
inspiré, comme il l'affirme, du souci de sa sûreté, de celle de son
frère. Il est en Prusse avec le consentement, sous la protection du
souverain de ce pays; il en serait de même du comte d'Artois s'il
y venait, et l'Angleterre ne peut soupçonner le roi de Prusse de
vouloir violer dans leur personne le droit des gens. Il y a donc
quelque autre motif qu'on n'a pas dit:
«Je ne m'épuiserai pas en conjectures à cet égard. Mais il est une
réflexion que je ne puis me refuser à faire. Notre longue séparation
donne beau jeu à nos ennemis pour calomnier notre tendresse mutuelle.
Notre réunion, ne fût-elle que d'un jour, leur imposerait silence.
N'est-il pas naturel de supposer que des intrigants auront persuadé
au gouvernement britannique qu'il était de son intérêt de la
retarder, et qu'il aura dit la première raison venue, ne pouvant dire
la véritable? Je dis retarder, car je ne puis me tenir pour battu,
et quoique je sente bien qu'il n'y a rien à faire pour cette année,
si, d'ici à l'année prochaine, les circonstances ne changent pas,
il faudra renouveler vos démarches pour obtenir un agrément qu'à la
longue, on ne peut vous refuser.»
À la tristesse que trahit le langage du roi, il y a toutefois un
allègement. Les circonstances qui clouent le comte d'Artois à
Tunbridge, l'obligent lui-même à prolonger son séjour à Varsovie. Le
comte d'Artois n'a plus aucun motif pour lui enlever leurs enfants,
et il espère fermement qu'il ne les lui enlèvera pas. N'empêche qu'il
vivra désormais sous l'obsession de cette crainte. Elle le poursuivra
sans cesse. L'année suivante, au moment où la reine, après avoir
pris les eaux de Toeplitz, va venir le rejoindre et ramener avec
elle ces éléments de troubles domestiques dont, à Mitau, il a tant
souffert, craignant que son frère ne prenne prétexte de ce retour
pour appeler auprès de lui le duc et la duchesse d'Angoulême, il
court spontanément au-devant de cette éventualité douloureuse afin de
la conjurer.
«Vous connaissez trop la reine et moi, pour ne pas sentir qu'en
cette occasion, je ne fais qu'obéir à mon devoir, et pour imaginer
que cette réunion puisse contribuer à mon bonheur, heureux si elle
n'est pas un obstacle à ce qui m'en reste. Je craindrais d'autant
plus que vous ne vous fissiez à cet égard une fausse idée, que vous
pourriez peut-être, en songeant à appeler nos enfants auprès de vous,
croire ne me faire que de la peine, tandis que vous feriez à mon
coeur la plus douloureuse des plaies, une plaie que les comparaisons
aigriraient chaque jour, une plaie qui, hâtant le terme de ma vie,
en couvrirait d'amertume les derniers instants. Ah! vous n'en aurez
pas le courage; vous sentirez au contraire que, plus que jamais, je
vais avoir besoin de consolation; vous me laisserez ces chers enfants
qui font toute la mienne, qui adoucissent mes peines lorsqu'ils ne
me les font pas oublier. Promettez-le-moi, mon ami; écrivez-moi que
vous ne me les enlèverez jamais; je ne puis, dans les circonstances
actuelles, songer, comme l'année dernière, au bonheur de vous revoir,
mais ces circonstances peuvent changer, et je verrais encore, dans le
séjour de nos enfants auprès de moi, le gage d'un si doux espoir.
«Adieu, mon ami, j'attends votre réponse, non pas avec inquiétude, je
connais votre coeur, mais avec une impatience inexprimable; je vous
embrasse aussi tendrement que je vous aime.»
VI
UNE TENTATIVE DE BONAPARTE
Au commencement de 1803, l'uniformité de la morose existence de Louis
XVIII fut troublée soudain par l'événement le plus inattendu. On a
vu, plus haut, avec quelle complaisance la Prusse se prêtait aux
desseins de Bonaparte relativement aux Bourbons. Tout porte même à
supposer que, soit pour se rendre agréable au premier Consul, soit
pour se faire pardonner l'hospitalité, qu'à la demande de sa femme,
il n'osait refuser au comte de l'Isle, le roi de Prusse avait pris
envers le gouvernement français l'engagement de s'employer pour
arracher à Louis XVIII la renonciation à ses droits. Comme si le
premier Consul, au moment de s'emparer de la couronne et de se faire
empereur, eût tenu à légitimer son élévation par le consentement
du propriétaire de cette couronne, il voulait obtenir de lui qu'il
y renonçât. Désireux de plaire à Bonaparte, le monarque prussien
ne craignit pas de se charger de cette délicate mission[59]. Le 25
février, le roi fut instruit par l'abbé Edgeworth que le président
de Meyer, bourgmestre de Varsovie, était chargé, par son maître,
d'obtenir de lui la renonciation pleine et entière de toute la maison
de Bourbon au trône de France, ainsi qu'à tous les domaines qu'elle
avait possédés. Pour prix de ce sacrifice, Bonaparte lui assurait une
indemnité et même une existence brillante.
[Note 59: Il crut devoir en avertir l'empereur Alexandre et lui
énumérer les raisons qui l'avaient décidé à s'en charger. Les
raisons sont celles qu'on va voir le président de Meyer essayer de
faire prévaloir auprès de Louis XVIII. Le tsar, en répondant au
roi de Prusse, fit remarquer qu'il était avant tout nécessaire,
pour légitimer cet arrangement, «que les princes y consentissent de
leur plein gré.» Dans le premier volume de la correspondance du duc
d'Enghien (pp. 265 et suiv.), le comte Boulay de la Meurthe a réuni
diverses pièces relatives à cette affaire.]
Le lendemain, le roi reçut le président. Après les assurances du
tendre intérêt que le roi de Prusse prenait au comte de l'Isle
et à sa famille, Meyer s'expliqua en partant de ce point que
Bonaparte n'avait pas renversé le trône de France, et que, loin
d'avoir participé aux horreurs de la Révolution, il y avait mis
fin. Puis, après s'être étendu sur le bien qu'il avait fait à la
France, et même à l'Europe, il observa que la Révolution était
consolidée. Plus de factions au dedans, plus de guerre au dehors,
toute réaction impossible parce que, partout, on éprouvait un besoin
de repos, partout se rencontraient des intérêts créés par elle, et
incompatibles avec le retour de l'ancien ordre de choses.
--La religion, continua le président, a consacré le nouveau; les
souverains de l'Europe l'ont reconnu. Un système politique, commun
à tous les peuples, s'est établi sur cette base, et les rois le
maintiendront par conscience, par devoir, par intérêt.