On a vu que, dès son installation en Pologne, il songeait à gagner

Naples. Mais, il ne se dissimulait pas que la réalisation de ce

désir n'irait pas sans difficultés. Le roi des Deux-Siciles, encore

qu'il se targuât, à plus juste titre que le roi d'Espagne, de son

attachement aux Bourbons de France, pratiquait à leur égard, quoique

à regret, la doctrine du «chacun pour soi». Réduit à traiter avec

Bonaparte, il se montrerait sans doute peu disposé à leur accorder

un asile, si la protection d'un souverain puissant ne le protégeait

contre le mécontentement qu'éprouverait le premier Consul, en

le voyant recevoir dans ses États l'ennemi le plus ardent de la

République. Ce souverain, dans la pensée de Louis XVIII, était tout

indiqué. Le tsar Alexandre seul possédait assez de puissance pour

faire aboutir ces démarches auprès du roi de Naples, dont son père

avait été l'allié. Louis XVIII projetait donc de s'adresser à lui.

Mais, le tsar n'ayant pas répondu aux félicitations qu'il lui avait

envoyées lors de son avènement, et à une seconde lettre écrite

depuis, il hésitait à donner suite à son projet.

Cette réponse, datée du 26 août, arriva enfin à Varsovie au

commencement d'octobre. Quoique bien creuse quant au fond, elle était

dans la forme d'une courtoisie flatteuse: «Monsieur le comte, il me

serait infiniment douloureux d'apprendre que le long silence que j'ai

gardé depuis la réception de votre première lettre, ait pu, monsieur

le comte, vous inspirer quelque doute sur la sincérité de mes

sentiments pour vous. Vos vertus brillent d'un nouveau lustre dans

l'adversité et vous assurent des titres imprescriptibles. Telle est

aussi ma confiance dans votre justice et dans l'élévation de votre

âme, que je me flatte de ne pas vous voir méconnaître mes véritables

dispositions et de me conserver la place que vous m'accordez parmi

vos meilleurs amis.»

Au lieu de cette phraséologie pompeuse, le roi eût certes préféré

recevoir des promesses de secours. Mais, telle qu'était la lettre,

il devait s'en contenter. Il lui parut cependant qu'elle lui ouvrait

une voie pour présenter ses demandes. Il les formula, en ayant soin

toutefois de les faire appuyer par le comte Panin et par le duc de

Serra-Capriola. Cette fois, ainsi que nous le racontons plus haut, le

succès fut aussi rapide qu'éclatant. Le 25 janvier 1802, il apprenait

par diverses lettres, dont une d'Alexandre, que des ordres étaient

envoyés à plusieurs des ambassadeurs russes en Europe, afin qu'ils

invitassent officiellement les souverains à s'entendre entre eux à

l'effet d'assurer, par la constitution d'un revenu fixe, le sort du

roi de France. Un secours immédiat lui était en outre accordé pour le

mettre à même d'attendre les résolutions sollicitées. Quant à l'asile

vers lequel tendaient ses voeux, l'empereur se montrait disposé à le

lui faire assurer.

Heureux de ces réponses, Louis XVIII ne douta pas qu'il ne fût

bientôt autorisé à se rendre à Naples. Tout à sa joie, il fit

aussitôt appeler le duc et la duchesse d'Angoulême et, leur ayant

communiqué ces bonnes nouvelles, il leur annonça qu'avant peu ils

partiraient avec lui pour l'Italie. Il s'attendait à ce qu'ils

prissent part à son bonheur. Il n'en fut que plus bouleversé, en

voyant ces jeunes visages blêmir, s'attrister et en entendant

son neveu et sa nièce lui déclarer, avec un embarras rendu plus

poignant par leurs larmes, que s'il partait pour Naples, ils ne

l'accompagneraient pas, mais, à leur grand désespoir, se rendraient

en Angleterre. Telle était la volonté du comte d'Artois, signifiée à

son fils l'année précédente, au moment où le roi quittait la Russie,

et renouvelée depuis.

La lettre que le même jour le roi envoyait à son frère traduit mieux

que nous ne saurions le faire l'angoissant émoi suscité en son âme

par cette déclaration. «Il y a un an que je suis en route de Mitau

pour Naples. Mais, dans l'exécution de ce projet où la réflexion

n'a cessé de me confirmer, depuis qu'il a été formé, j'ai rencontré

tout à coup un inconvénient inattendu, aussi déchirant pour mon

coeur qu'il était impossible à ma raison de le prévoir, et sur

lequel je dois interpeller votre véracité et appeler votre amitié

à mon secours.» Et après avoir raconté la scène qui venait d'avoir

lieu entre lui et ses enfants, il continuait en ces termes, où la

véhémence le dispute à la prière: «S'ils m'étaient moins connus,

j'aurais, je l'avoue, cru qu'ils me tromperaient. Mais, jamais la

pensée même d'un doute sur leur bonne foi n'entrera dans mon âme; la

vérité n'en est pas moins cruelle pour moi.

«Vous êtes père et je suis oncle. Ces deux mots établissent entre

nous une différence que toutes les primogénitures du monde ne

sauraient effacer. Mais, sans être père par la nature, on peut

l'être par le coeur. Je l'éprouve auprès d'eux; ils sont ma vie,

mon existence! Pourquoi donc m'avez-vous caché le projet de me les

enlever? Est-ce ménagement? Ah! mon ami, il serait aussi cruel que le

projet lui-même. En me l'annonçant aussitôt que vous l'avez formé,

vous me donniez la facilité de le combattre. Mais, en me le laissant

ignorer jusqu'au dernier moment, et c'est ce qui serait arrivé sans

l'incident présent, c'était me laisser dans un sommeil de sécurité

dont je ne sais que trop combien le réveil est affreux. Je dis que

vous me donniez la facilité de le combattre, parce qu'un projet n'est

jamais enraciné aussitôt que formé, au lieu qu'à présent, je crains

d'examiner jusqu'à quel point il vous a ri.

«Et vous, avez-vous songé au mal qu'il me ferait? Avez-vous songé à

notre position respective; aux ressources de bonheur intérieur que

vous avez[56] et qui peut-être (pardonnez-moi cette réflexion; c'est

encore plus votre intérêt que le mien qui me la dicte) cadreraient

mal, dans un moment où chacun de nous doit former le centre d'un très

petit cercle, avec le séjour de ma nièce auprès de vous? Avez-vous

réfléchi que nos enfants, qui ne seraient pas tout pour vous, sont

tout pour moi? Enfin, permettez-moi cette image triviale: avez-vous

jamais vu sans un sentiment pénible une poule qui a élevé des petits

canards? La différence est que la poule n'a point de mémoire et que

je n'en ai que trop.

[Note 56: Allusion à la comtesse de Polastron, qui vivait avec le

comte d'Artois.]

«Mais, peut-être, m'alarmé-je trop et la répugnance de nos enfants

pour l'Angleterre, la proposition qu'ils vous ont faite, semble

offrir un remède également doux pour mon coeur, de quelque côté

que je l'envisage. Si vous consentez à vous absenter pour un temps

d'Écosse, que vous importent quelques cents _meils_ de plus ou de

moins? Qui empêcherait qu'une réunion si douce ait lieu sous mes

yeux, dans mes bras? Dites-moi que vous le désirez: je m'engage à

arranger cela à Berlin, et si je n'y réussis pas, j'accepte pour

punition que nos enfants aillent sans moi vous donner et recevoir un

plaisir dont je serai privé. Si je réussis au contraire, le mal que

je ressens du mystère que vous m'avez fait de tout ceci ne sera pas

même un songe; car on ne les oublie pas toujours.»

En envoyant à ses enfants l'ordre formel contre lequel protestait

maintenant le roi, le comte d'Artois n'avait eu que le tort d'oublier

ce qu'ils étaient pour son frère, et qu'en les lui enlevant, il

allait le réduire à l'isolement le plus cruel. Il trouvait toutefois

une excuse dans la sagesse des considérations dont il s'était

inspiré. Depuis longtemps, il prévoyait l'asservissement de l'Italie

aux volontés de Bonaparte, et il ne pensait pas que son frère pût s'y

réfugier sans s'exposer à de multiples périls. Maintes fois, en lui

écrivant, il en avait évoqué l'image, afin de le détourner de son

dessein. Ce n'est qu'en le voyant y persister qu'il avait ordonné

à ses enfants de venir le rejoindre en Angleterre si ce dessein se

réalisait.

Déjà si puissants au commencement de 1801, les mobiles de sa

détermination l'étaient plus encore au commencement de 1802. En

1801, les troupes russes occupaient Naples, où les avait conduites

la volonté du tsar de défendre la monarchie bourbonnienne; le pape

Pie VII, à peine élu, avait témoigné au roi de France des sentiments

favorables à sa cause, et l'Angleterre restait en armes. Au

commencement de 1802, tout était changé. Les troupes russes avaient

quitté Naples, achevant ainsi de livrer l'Italie aux entreprises

françaises. Le roi des Deux-Siciles, contraint de traiter avec le

premier Consul, avait dû se résoudre à rétablir dans leurs biens

et dignités ceux de ses sujets qui s'étaient révoltés contre sa

couronne; il n'était plus maître chez lui. Le pape lui-même, soit

par force, soit par séduction, était devenu «un vrai satellite de

Bonaparte», et les conférences d'Amiens qui venaient de s'ouvrir

équivalaient, de la part de l'Angleterre, à un aveu d'impuissance.

En de telles conditions, l'Italie était devenue pour le roi, et

par conséquent pour sa famille, un asile encore moins sûr qu'il

ne l'était l'année précédente. La lettre de Louis XVIII, quelque

suppliante qu'elle fût, ne pouvait donc ébranler ni la conviction ni

la volonté du comte d'Artois. Quoiqu'elle l'eût vivement ému, il ne

crut pas pouvoir révoquer l'ordre donné à ses enfants. Elle ouvrait

cependant la voie à une solution nouvelle, et la réponse qu'il y

fit, le 15 février, le montre empressé à mettre d'accord ses devoirs

paternels avec ceux auxquels il était tenu comme frère et comme sujet.

«Voici les motifs qui ont dirigé ma conduite.

«À la funeste époque de votre départ de Mitau, j'étais autorisé

à tout craindre de la part de nos ennemis, et prévoyant ce qu'on

pourrait exiger de vous, ou peut-être ce qu'on pourrait en obtenir

par des insinuations perfides couvertes sous le voile de l'intérêt

pour votre cruelle position, et même pour vos droits, je frémissais

de vous voir entraîné dans des pays esclaves ou complices de

l'usurpateur. D'après cette inquiétude qui n'était que trop naturelle

et qui n'est point encore dissipée, je vous demande à vous-même, mon

ami, si mon devoir ne me prescrivait pas de prémunir nos enfants

contre le sentiment qui les portait si justement à vouloir partager

et adoucir le sort d'un oncle qui leur témoignait la tendresse d'un

second père. J'ajouterai à cela que, aimant mes enfants comme je les

aime, et sentant le désir, la volonté même de passer ma vie avec eux,

mon coeur se révoltait à l'idée de m'en voir séparé par une barrière

qui pouvait être insurmontable.

«Quant au secret que j'ai gardé vis-à-vis de vous, et que j'avais

également recommandé à mes enfants, je voulais, en remplissant

un devoir de politique autant que de sentiment, éviter de vous

causer une peine inutile si le cas prévu par mes instructions ne

se présentait pas. Voyant votre séjour à Varsovie se prolonger, et

n'imaginant pas, d'après le silence que vous aviez gardé jusqu'ici

avec moi à cet égard, et d'après ce que vous-même avez dit à mon

fils pour MM. de Broglie et de Vassé; n'imaginant pas, dis-je, qu'il

fût possible que le roi de Prusse consentît à ce que j'aille à

Varsovie, je m'étais occupé d'autres projets, pour voir mes enfants

au printemps ou dans l'été. Mes idées n'étaient point fixées sur

le lieu de notre réunion, et quoique je sois intimement convaincu

qu'il ne sera pas encore question de nous à Amiens, j'attendais de

connaître le résultat du traité qui va se conclure avant d'arrêter

nos projets. Aussitôt que mon plan aurait été formé, je vous en

aurais fait part en même temps que j'en aurais instruit mes enfants;

et si vous m'eussiez fait alors une proposition pareille à celle qui

est contenue dans votre lettre, ma réponse eût été exactement la même

que je la fais aujourd'hui.

«Oui, mon ami, j'accepte avec beaucoup de plaisir que vous fassiez

auprès du cabinet de Berlin toutes les démarches nécessaires pour

obtenir du roi de Prusse la permission que je puisse traverser ses

États et arriver sans obstacle à Varsovie. Si vous réussissez dans

cette négociation, et si, comme cela est très probable dans le moment

actuel, je ne suis pas retenu par l'intérêt de votre service, vous

pouvez compter d'une part sur mon empressement à arranger tout ce qui

pourra hâter mon voyage, et de l'autre sur le bonheur bien vrai et

bien vivement senti que j'éprouverai en me retrouvant avec vous en

même temps que je me réunirais avec mes enfants.

«Les démarches que j'aurai à faire auprès du gouvernement

britannique, pour annoncer mon voyage et assurer mon retour, seront

si faciles, à ce que j'espère, que j'attendrai pour les faire que

vous m'ayez communiqué les réponses que vous recevrez de Berlin à

mon égard. Je voudrais pouvoir écarter de mon esprit jusqu'à la

possibilité de vous voir éprouver un refus de la part du roi de

Prusse; mais, enfin, si malheureusement cela arrivait, croyez, mon

ami, que je serais aussi sévèrement puni que vous, et qu'en reprenant

forcément mon ancien projet, le bonheur que j'éprouverais, en me

retrouvant avec mes enfants, serait beaucoup altéré.»

Sans attendre la réponse qu'on vient de lire et qui allait, comme il

disait, «mettre du baume dans son sang,» le roi, dès le 1er mars,

commençait à Berlin des démarches à l'effet d'obtenir pour son frère

l'autorisation de venir à Varsovie: «J'ai espéré le succès; car,

soit dit en passant, ce qui n'est que momentané n'inquiète pas le

cabinet de Berlin, mais ce qui serait permanent, et qui donnerait

à ceci l'air de cour, lui déplairait à coup sûr.» C'est la même

préoccupation qui le hantait, lorsque, le 25, il annonça à son frère

que ses démarches avaient abouti. «La poste m'a apporté aujourd'hui

le remède à un mal qui me tient depuis le 17 novembre 1793[57]: le

consentement le plus gracieux à votre venue ici. Vous parler du

bonheur que j'éprouve, ce serait envoyer de l'eau à la rivière.

Venons aux détails d'exécution de ce qui, grâces à Dieu, n'est plus

en espérances. Strict incognito, simplicité en icelui. Vous savez,

mon ami, que c'est à ces deux conditions fidèlement observées de

ma part que je dois la tranquillité dont je jouis, et la joie dont

mon âme est remplie en ce moment. Ainsi, 1º vous vous appellerez le

comte de X..., le marquis de X..., comme il vous plaira, hors votre

véritable nom; 2º il faudra n'amener qu'une ou, tout au plus, deux

personnes de votre suite; pour les valets, je n'ai pas besoin de vous

en parler; je connais votre manière leste de voyager.»

[Note 57: Date de leur séparation à Hamm, depuis laquelle ils ne

s'étaient pas revus.]

Quelques jours plus tard, il confirme gaiement cette lettre: «Toutes

les autres n'ont été que du pelotage; c'est le 25 mars que la partie

a commencé, et je dis d'une jolie manière. Aussi j'espère que vous

aurez été content de mon service, et que vous me renverrez la balle

sur ma raquette. J'espère bien plus, car j'espère que, désormais,

mes lettres ne vous arriveront plus qu'après avoir couru après

vous.» Dans la même lettre, à propos de l'expédition entreprise

par Bonaparte contre les noirs qui se sont révoltés, reparaît le

roi soucieux de ne pas laisser démembrer le royaume et de ménager

le sang et la vie de ses sujets. «Nous sommes, vous et moi, hommes

et Français. Que nous importe la cocarde de ceux qui vont sauver

une malheureuse colonie et venger la France et l'humanité de

l'incendiaire du Cap?--Donnez-lui l'enfant, mais qu'on ne le coupe

pas en deux! s'écriait la véritable mère.»

Le consentement du cabinet de Berlin étant acquis, restait à obtenir

celui du cabinet britannique. «Ce sera facile,» avait écrit le

comte d'Artois. Mais, il se trompait et dut s'en convaincre dès les

premières ouvertures que, de sa résidence de Tunbridge aux environs

de Londres, il faisait faire au gouvernement. Il n'était au pouvoir

de personne de l'empêcher de partir. Mais, on ne lui garantissait

pas qu'une fois sorti d'Angleterre, il y pourrait rentrer. À Amiens,

lui disait-on, les plénipotentiaires français s'étaient plaints des

complaisances du gouvernement anglais pour lui, de l'hospitalité

qu'il recevait à Édimbourg. En y restant, il permettait à ses

défenseurs de répondre qu'on ne pouvait l'en chasser. En en partant

volontairement, il s'exposait à trouver à son retour la porte

fermée, ce qui entraînerait d'autres inconvénient auxquels il serait

difficile de parer, non seulement pour sa personne, mais aussi pour

celle de son frère.

«Je serais tenté de supposer, lui mandait-il, que le cabinet

britannique, connaissant la dépendance de celui de Berlin, sa

disposition à servir tous les intérêts du Consul, a quelques motifs

pour croire que votre liberté et la mienne seraient compromises si on

nous tenait réunis à Varsovie.» Il en tirait cette conclusion qu'il

fallait ajourner toute tentative de réunion[58].

[Note 58: On lit dans la même lettre: «La seule chose que je puisse

ajouter aux nouvelles politiques, c'est que, depuis que j'ai quitté

Londres, trois personnes sont déjà venues m'offrir d'assassiner

Bonaparte. Vous jugez avec quel mépris j'ai repoussé ces infâmes

propositions. Ce ne sera jamais avec l'arme des lâches que nous

combattrons nos ennemis.» Le roi répond: «Je vous ai reconnu

à l'indignation avec laquelle vous avez repoussé les infâmes

propositions qu'on a osé vous faire.» Déjà, à l'occasion de la

machine infernale, il disait: «J'en anathématise les auteurs quels

qu'ils soient.»]

À peine au courant des objections qu'élève le cabinet britannique

contre le départ de son frère pour Varsovie, le roi s'inquiète; il

craint d'être obligé de renoncer à un cher et doux espoir. «La terre

hospitalière où, depuis plus de six ans, on n'a semblé s'occuper

qu'à adoucir vos peines, serait-elle tout à coup devenue l'antre

du lion où l'on entre, mais d'où l'on ne sort pas? Cette idée, les

conséquences qui en dérivent, sont affreuses. Je voudrais les chasser

de mon esprit; mais elles y reviennent sans cesse. J'espère que votre

prochaine lettre les bannira entièrement.» Enfin le 5 juillet, il

ne peut plus se faire illusion; son frère ne viendra pas. Il en est

profondément affligé. Mais peut-être, l'est-il plus encore par les

raisons cachées qu'il pressent sous celles que le cabinet britannique

a données au comte d'Artois. Il ne croit pas que ce cabinet se soit

inspiré, comme il l'affirme, du souci de sa sûreté, de celle de son

frère. Il est en Prusse avec le consentement, sous la protection du

souverain de ce pays; il en serait de même du comte d'Artois s'il

y venait, et l'Angleterre ne peut soupçonner le roi de Prusse de

vouloir violer dans leur personne le droit des gens. Il y a donc

quelque autre motif qu'on n'a pas dit:

«Je ne m'épuiserai pas en conjectures à cet égard. Mais il est une

réflexion que je ne puis me refuser à faire. Notre longue séparation

donne beau jeu à nos ennemis pour calomnier notre tendresse mutuelle.

Notre réunion, ne fût-elle que d'un jour, leur imposerait silence.

N'est-il pas naturel de supposer que des intrigants auront persuadé

au gouvernement britannique qu'il était de son intérêt de la

retarder, et qu'il aura dit la première raison venue, ne pouvant dire

la véritable? Je dis retarder, car je ne puis me tenir pour battu,

et quoique je sente bien qu'il n'y a rien à faire pour cette année,

si, d'ici à l'année prochaine, les circonstances ne changent pas,

il faudra renouveler vos démarches pour obtenir un agrément qu'à la

longue, on ne peut vous refuser.»

À la tristesse que trahit le langage du roi, il y a toutefois un

allègement. Les circonstances qui clouent le comte d'Artois à

Tunbridge, l'obligent lui-même à prolonger son séjour à Varsovie. Le

comte d'Artois n'a plus aucun motif pour lui enlever leurs enfants,

et il espère fermement qu'il ne les lui enlèvera pas. N'empêche qu'il

vivra désormais sous l'obsession de cette crainte. Elle le poursuivra

sans cesse. L'année suivante, au moment où la reine, après avoir

pris les eaux de Toeplitz, va venir le rejoindre et ramener avec

elle ces éléments de troubles domestiques dont, à Mitau, il a tant

souffert, craignant que son frère ne prenne prétexte de ce retour

pour appeler auprès de lui le duc et la duchesse d'Angoulême, il

court spontanément au-devant de cette éventualité douloureuse afin de

la conjurer.

«Vous connaissez trop la reine et moi, pour ne pas sentir qu'en

cette occasion, je ne fais qu'obéir à mon devoir, et pour imaginer

que cette réunion puisse contribuer à mon bonheur, heureux si elle

n'est pas un obstacle à ce qui m'en reste. Je craindrais d'autant

plus que vous ne vous fissiez à cet égard une fausse idée, que vous

pourriez peut-être, en songeant à appeler nos enfants auprès de vous,

croire ne me faire que de la peine, tandis que vous feriez à mon

coeur la plus douloureuse des plaies, une plaie que les comparaisons

aigriraient chaque jour, une plaie qui, hâtant le terme de ma vie,

en couvrirait d'amertume les derniers instants. Ah! vous n'en aurez

pas le courage; vous sentirez au contraire que, plus que jamais, je

vais avoir besoin de consolation; vous me laisserez ces chers enfants

qui font toute la mienne, qui adoucissent mes peines lorsqu'ils ne

me les font pas oublier. Promettez-le-moi, mon ami; écrivez-moi que

vous ne me les enlèverez jamais; je ne puis, dans les circonstances

actuelles, songer, comme l'année dernière, au bonheur de vous revoir,

mais ces circonstances peuvent changer, et je verrais encore, dans le

séjour de nos enfants auprès de moi, le gage d'un si doux espoir.

«Adieu, mon ami, j'attends votre réponse, non pas avec inquiétude, je

connais votre coeur, mais avec une impatience inexprimable; je vous

embrasse aussi tendrement que je vous aime.»

VI

UNE TENTATIVE DE BONAPARTE

Au commencement de 1803, l'uniformité de la morose existence de Louis

XVIII fut troublée soudain par l'événement le plus inattendu. On a

vu, plus haut, avec quelle complaisance la Prusse se prêtait aux

desseins de Bonaparte relativement aux Bourbons. Tout porte même à

supposer que, soit pour se rendre agréable au premier Consul, soit

pour se faire pardonner l'hospitalité, qu'à la demande de sa femme,

il n'osait refuser au comte de l'Isle, le roi de Prusse avait pris

envers le gouvernement français l'engagement de s'employer pour

arracher à Louis XVIII la renonciation à ses droits. Comme si le

premier Consul, au moment de s'emparer de la couronne et de se faire

empereur, eût tenu à légitimer son élévation par le consentement

du propriétaire de cette couronne, il voulait obtenir de lui qu'il

y renonçât. Désireux de plaire à Bonaparte, le monarque prussien

ne craignit pas de se charger de cette délicate mission[59]. Le 25

février, le roi fut instruit par l'abbé Edgeworth que le président

de Meyer, bourgmestre de Varsovie, était chargé, par son maître,

d'obtenir de lui la renonciation pleine et entière de toute la maison

de Bourbon au trône de France, ainsi qu'à tous les domaines qu'elle

avait possédés. Pour prix de ce sacrifice, Bonaparte lui assurait une

indemnité et même une existence brillante.

[Note 59: Il crut devoir en avertir l'empereur Alexandre et lui

énumérer les raisons qui l'avaient décidé à s'en charger. Les

raisons sont celles qu'on va voir le président de Meyer essayer de

faire prévaloir auprès de Louis XVIII. Le tsar, en répondant au

roi de Prusse, fit remarquer qu'il était avant tout nécessaire,

pour légitimer cet arrangement, «que les princes y consentissent de

leur plein gré.» Dans le premier volume de la correspondance du duc

d'Enghien (pp. 265 et suiv.), le comte Boulay de la Meurthe a réuni

diverses pièces relatives à cette affaire.]

Le lendemain, le roi reçut le président. Après les assurances du

tendre intérêt que le roi de Prusse prenait au comte de l'Isle

et à sa famille, Meyer s'expliqua en partant de ce point que

Bonaparte n'avait pas renversé le trône de France, et que, loin

d'avoir participé aux horreurs de la Révolution, il y avait mis

fin. Puis, après s'être étendu sur le bien qu'il avait fait à la

France, et même à l'Europe, il observa que la Révolution était

consolidée. Plus de factions au dedans, plus de guerre au dehors,

toute réaction impossible parce que, partout, on éprouvait un besoin

de repos, partout se rencontraient des intérêts créés par elle, et

incompatibles avec le retour de l'ancien ordre de choses.

--La religion, continua le président, a consacré le nouveau; les

souverains de l'Europe l'ont reconnu. Un système politique, commun

à tous les peuples, s'est établi sur cette base, et les rois le

maintiendront par conscience, par devoir, par intérêt.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 26 / 48 段