quelques sacrifices. Lorsque je vous peignis à Blanckenberg les
inconvénients de la carrière dans laquelle je vous voyais entrer,
je vous promis de n'être pas pédant, et je crois avoir bien tenu
ma parole. Mais, aujourd'hui, ce n'est pas la pédanterie, c'est le
plus tendre intérêt qui me fait parler; il y va de votre bonheur.
Vous n'espérez sûrement pas le trouver dans une vie où les sens
jouissent, mais où le coeur reste vide, et c'est justement cette vie
qui peut vous priver de celui que vous promet un amour vertueux. Ne
pouvez-vous donc prendre sur vous de vous contraindre? Ignorez-vous
les préventions que l'on a cherché à donner contre vous? Au fond de
votre âme, les traitez-vous de calomnies? Ne voulez-vous rien faire
pour les détruire? Je ne vous demande de répit que jusqu'à votre
mariage, bien sûr qu'ensuite je n'aurai même plus besoin de vous en
demander. La répugnance que vous semblez avoir pour cette contrainte
salutaire que je vous demande, est la cause de ma seconde peine.
Triomphez-en, je vous en conjure au nom de ma tendresse, au nom de
toute la famille qui, aussi bien que moi, attache, avec raison,
le plus grand prix à un mariage que tous nos efforts ne feront
pas réussir, si vous ne nous secondez par ceux que vous ferez sur
vous-même. J'en ai dit assez à votre raison, à votre coeur; je les
laisse actuellement plaider ma cause ou plutôt la vôtre.
«Je suis très fâché que vous ne puissiez pas retourner tout de suite
à Naples; mais, mettez du moins votre double exil à profit, et qu'une
correspondance suivie et tendre avec le roi, la reine et le prince
héritier y supplée, et empêche le mal qu'il est difficile que votre
absence ne produise pas.»
Ces conseils, dictés par l'affection la plus éclairée, étaient sages,
mais aussi bien tardifs. Le mal que s'était fait à lui-même le duc
de Berry, apparaissait déjà dans des rapports venus de Vienne et de
Naples, et peut-être était-il irréparable. Le roi, tout au moins,
craignait qu'il ne le fût. Le lendemain du jour où avait été expédiée
la lettre qu'on vient de lire (27 mars), il envoyait à Vienne, à
l'évêque de Nancy, une note révélatrice de ses craintes: «Le roi est
fort inquiet de l'état des affaires du duc de Berry. La reine de
Naples s'intitule sa mère, et cependant, elle évite les occasions de
lui faire voir celle qui peut seule lui assurer ce doux nom. Elle
travaille à déraciner l'attrait qui s'est formé pour lui dans le
coeur de cette jeune princesse. Cette marche n'est que trop expliquée
par les lettres du comte de Chastellux, où le roi a vu que l'on
cherche à inspirer à Leurs Majestés des craintes pour le bonheur de
leur fille, fondées sur la conduite privée de M. le duc de Berry.»
À la même date, arrive de Naples à Varsovie un rapport du comte de
Chastellux. Il a eu une conversation avec le ministre Acton. Dans son
langage, il a discerné les inquiétudes «que donne pour le bonheur
de la princesse» le genre d'existence auquel, jusqu'à ce jour, le
duc de Berry n'a que trop paru se complaire. Le roi, sérieusement
alarmé, s'efforce de conjurer ce péril. Il prend la plume et suggère
à Chastellux les arguments dont il devra se servir si les mêmes
griefs sont invoqués de nouveau. «Il n'est pas juste de confondre
le duc de Berry avec les autres princes qui, ordinairement, tenus
sévèrement par leurs parents ou leurs gouverneurs jusqu'à l'époque
très hâtive de leur mariage, apportent sans mérite les prémices de
leur coeur à leurs épouses. M. le duc de Berry, libre à seize ans,
car le comte de Damas était un mentor et non pas un gouverneur, a pu
se rendre responsable à Dieu de quelques-unes de ses actions. Mais,
il ne serait pas juste aux hommes de lui en faire des reproches, bien
moins encore un crime digne de lui ravir le bonheur qu'il a le droit
d'espérer. Tout le monde sait que, dans une âme bien née, ces feux
de la jeunesse, ces voeux trop écoutés de la nature s'atténuent et
disparaissent devant la jouissance réelle qu'on trouve en s'unissant
à une épouse jeune, aimable et surtout aimante, telle que Mme
Christine sera pour M. le duc de Berry.»
Pauvre roi! C'est en vain qu'il plaide pour son neveu. La
condamnation qu'il tente de conjurer n'est pas encore publique, mais
elle est prononcée, et la preuve que lorsque la cour de Naples, après
l'avoir cachée aussi longtemps qu'elle a pu, la fera enfin connaître,
le roi, dans le fond de son coeur, la trouvera juste et dictée par
une sage prudence, c'est que lui-même, dès ce moment, se tient en
garde contre l'inconduite de son neveu. À la fin de juin, se rendant
à ses prières, et supposant que ses conseils verbaux profiteront
mieux au jeune prince que les conseils écrits, il l'autorise à venir
à Varsovie. Mais, en lui accordant cette autorisation, il lui donne
cet avis que lui inspirent sa sollicitude et ses craintes. «Il n'est
que trop facile dans ce pays-ci de se livrer à ses inclinations.
Mais, j'espère que vous n'oublierez pas, outre l'inconvenance qu'il y
aurait à vous y laisser aller, vous trouvant entre votre belle-soeur
et moi, qu'il ne faut pas m'ôter les moyens d'être votre avocat
contre ceux qui n'ont que trop profité du passé.»
Le duc de Berry arrive à Varsovie le 31 juillet. Il raconte au roi,
qu'ayant appris en route que la reine Caroline attendait toujours à
Vienne la fin des malheurs de son royaume où elle ne veut rentrer
que lorsque les Français en seront sortis, il s'est arrêté dans
cette ville pour lui faire sa cour. Elle l'a reçu «avec sa tendresse
accoutumée»; mais, elle n'a voulu ni fixer l'époque du mariage,
ni lui laisser voir ses filles, rejetant le premier refus sur les
circonstances politiques, et le second «sur la grande passion de
Mme Christine pour lui».--«Il a rempli son devoir, mande le roi à
Monsieur, mais non son but.» Cependant rien n'est rompu. Il paraît
certain, toutefois, que le marquis de Gallo est toujours acharné à
faire rompre. Il se fait aider dans ses machinations par le comte
d'Antraigues, qui cherche à tirer vengeance de la disgrâce que lui a
infligée le roi, en expiation de sa conduite à Venise en 1797. «Le
premier nous fut toujours opposé; l'autre est un maître coquin.» Le
duc de Berry, de l'avis du roi, n'a donc plus qu'un parti à prendre:
c'est de retourner à Palerme où est son service et de s'efforcer de
regagner le terrain qu'il a perdu.
Il part, le 25 août, pour se rendre à cette destination, si la reine
de Naples en a déjà repris le chemin, ou pour attendre à Vienne
qu'elle rentre dans ses États. Et Louis XVIII, toujours infatigable
dans la tâche qu'il s'est donnée, annonce à la reine la résolution
de son neveu. «J'aurais peut-être mauvaise grâce à faire l'éloge de
mon enfant; mais, Votre Majesté a daigné le nommer aussi le sien.
Je crois donc pouvoir lui dire que j'ai été frappé du point auquel
son coeur et sa raison se sont formés depuis trois ans que je ne
l'avais vu ... Son heureux naturel a sans doute contribué à ses
progrès. Mais, je ne puis douter que le désir d'être agréable à Votre
Majesté et de mériter le bonheur qu'elle lui a fait espérer n'y ait
eu la plus grande part. J'ose donc la supplier de fixer le terme de
ce bonheur ou, si les circonstances ne le permettent pas encore, de
vouloir bien lui accorder son appui pour qu'il puisse retourner à ce
poste où son coeur l'appelle et où les bontés du roi mon cousin lui
font un devoir de se rendre.»
Tout n'est pas mensonge dans les éloges que le roi prodigue à son
neveu. Pendant son séjour à Varsovie, le prince s'est montré rangé,
discret, modeste, animé des plus sages résolutions et commençant à
les tenir. Il charme tous ceux qui l'approchent; sa jeune belle-soeur
est ravie de lui, et le roi, s'il n'ose prétendre qu'on l'a calomnié,
est du moins convaincu que ce serait bien injuste de l'accuser
encore, car tout révèle en lui une conversion sincère et définitive.
Le malheur est qu'elle arrivait bien tard et précédée de tant de
faits regrettables qu'on devait craindre que la famille royale de
Naples ne se montrât pas aussi confiante dans sa durée que paraissait
l'être à cette heure Louis XVIII.
--Il en a trop fait pour inspirer confiance, diront ses ennemis.
Et c'est contre cette objection qu'à Vienne ainsi qu'à Palerme
viendront se briser les dernières tentatives de Chastellux et de La
Fare. Du reste, le duc de Berry qui, le 25 août, quittait Varsovie
pour se rendre à Palerme se voyait arrêté en chemin par une lettre
du comte de Chastellux qui le prévenait qu'à la cour, on ne désirait
pas le voir revenir en Sicile. Alquier, le ministre de la république
à Naples, avait fait sentir au général Acton les inconvénients de la
visite du duc de Berry, en des termes qui équivalaient à un ordre de
ne pas la tolérer. Vainement, Chastellux avait protesté, allégué que
le prince étant au service du roi de Naples, sa place était auprès
de lui, Acton ne s'était pas rendu. D'autre part, la reine Caroline
résidant toujours à Vienne, avec ses filles, c'est à Vienne et non
à Palerme que l'intérêt du duc de Berry lui commandait d'aller.
Mais, il n'y mettait aucune hâte, autant parce que ses ressources
pécuniaires s'épuisaient que parce que, à la cour d'Autriche, il
serait exposé à rencontrer des républicains français, des serviteurs
du premier Consul Bonaparte. Entre l'Autriche et la France, la
paix était signée, et Champagny s'installait à Vienne en qualité
d'ambassadeur de la République. Néanmoins, le roi pensait que la
place de son neveu était dans cette capitale: «Pressez, sollicitez,
pour retourner à Vienne. La présence de M. de Champagny ne doit rien
vous faire. Où iriez-vous aujourd'hui sans trouver pareille espèce?
Ce serait bien pis à Palerme. Les déplacements sont chers, je le
sais; mais quand on a un objet d'aussi grande importance, l'économie
qui le ferait négliger serait une véritable prodigalité.»
En dépit de ces conseils, le duc de Berry renonça au voyage de Vienne
comme à celui de Palerme. Chastellux lui en avait fait comprendre,
sans doute, l'inutilité, non qu'on lui eût signifié que le projet
était abandonné, mais parce qu'il craignait que toute tentative faite
pour en presser l'exécution ne provoquât des déclarations précises et
définitives qu'il importait d'éviter. Il était d'avis de temporiser
«pour ne pas s'exposer à rompre», et le roi l'approuvait. Le royaume
de Naples allait être débarrassé des troupes républicaines, et
peut-être alors le mariage souffrirait-il moins de difficultés. Ce
n'était là qu'un faible espoir, et bientôt après Louis XVIII semblait
avoir renoncé à le réaliser.
Le 20 janvier 1802, répondant à sa belle-soeur, la comtesse d'Artois,
qui lui avait fait parvenir ses souhaits de bonne année, il ne lui
parlait ni du mariage, ni duc de Berry qui, de guerre lasse, et ne
sachant où s'abriter, venait de partir pour l'Écosse.
«J'ai reçu, ma chère soeur, votre lettre du 4. Vous vous accusez de
si bonne grâce qu'il faudrait un coeur de rocher pour être fâché
contre vous. D'ailleurs, entre nous, je n'en ai pas le droit et je
ne veux pas chercher la paille dans l'oeil de mon prochain quand la
poutre est dans le mien. Ainsi, indulgence plénière et réciproque. Si
je voulais pourtant encore vous quereller, avouez que vous me faites
beau jeu. Qu'est-ce que c'est qu'une immense feuille de papier, une
vedette, de la majesté, du respect? Mains d'Ésaü, voix de Jacob. Un
chiffon grand comme l'ongle du pouce; bonjour et bon an, ce serait
vous. Mais, j'ai promis indulgence; je tiendrai parole.»
Ainsi, pas ombre d'allusion au mariage. Au commencement d'avril
enfin, Chastellux mandait qu'il y fallait renoncer. Louis XVIII en
fut moins étonné qu'affligé, surtout quand il apprit qu'avant de
partir pour l'Écosse, le duc de Berry avait écrit à Ferdinand IV.
Il supposait que son neveu avait déployé, pour se défendre, plus de
chaleur que d'habileté. Il le disait à Chastellux: «Le roi sait que
les calomnies répandues sur le duc de Berry n'ont trouvé que trop de
créance, et peut-être une lettre du prince au roi de Naples a-t-elle
contribué à la rupture. Elle a été la goutte d'eau qui fait déborder
le vase.»
Il semble que Louis XVIII, le comte d'Artois et le duc de Berry aient
été, durant quelques mois, avant de se remettre de cette déconvenue.
Ce n'est que vers la fin de l'été de 1802 qu'on les voit songer à une
nouvelle alliance, et le roi commencer à parler des partis qu'il en a
vue. Il y a d'abord cette jeune veuve, fille de l'Électeur de Saxe,
dont il était déjà question au moment où il connut les propositions
de la marquise de Circello. On dit, il est vrai, qu'elle doit épouser
l'Électeur de Salzbourg. Mais ce mariage n'est pas encore fait, et
peut-être préférera-t-elle un prince français à un petit prince
allemand. À défaut d'elle, on pourrait se retourner du côté de la
maison de Parme, très proche alliée des Bourbons de France. Il y a
deux filles dans cette maison, Antoinette et Béatrix. Mais Béatrix
est encore trop jeune pour qu'on songe à la marier. Antoinette, au
contraire, est en âge de l'être et c'est une personne accomplie.
Mais, dès les premières ouvertures faites à sa mère par le roi, il
apprend que, cédant à une impérieuse vocation religieuse, elle est
entrée au couvent. C'est une déception d'autant plus pénible que
le duc de Berry paraît s'être entièrement amendé et promet d'être
un mari modèle. Il l'a formellement déclaré à son oncle qui, le 6
décembre, l'en félicite avec effusion. «J'ai reçu, mon cher enfant,
votre lettre du 2 novembre, mais je n'ai pu y répondre de suite. Les
bons sentiments que vous m'y témoignez me comblent de joie. On peut
faire des fautes à tout âge; mais, il est rare au vôtre de profiter
aussi bien des leçons que l'on reçoit. Dieu vous maintienne dans
ces dispositions, vous en avez plus besoin que jamais, car le prix
s'éloigne. De deux partis que j'avais en vue, celui pour lequel vous
semblez incliner est devenu impossible; l'obstacle que je craignais
n'est que trop réel. J'en ai acquis la certitude depuis ma lettre à
votre père. Je vous charge de lui dire cette mauvaise nouvelle, et de
lui ajouter que je n'attends qu'avec plus d'impatience les détails
qu'il m'a annoncés et sans lesquels il m'est impossible d'agir.
Adieu.»
Les détails promis par le comte d'Artois et auxquels le roi
faisait allusion arrivèrent peu après. Ils se réduisaient à une
nomenclature raisonnée de diverses princesses alors à marier et qui
pourraient convenir au duc de Berry. C'étaient, outre la fille de
l'Électeur de Saxe, une grande-duchesse de Russie, la fille d'un
archiduc d'Autriche, oncle de l'empereur, et enfin une fille du
duc de Saxe-Gotha. La réponse de Louis XVIII à son frère contient
les objections que lui suggère chacun de ces noms. Elle démontre,
en outre, qu'il n'avait pas perdu tout espoir en ce qui touchait
Antoinette de Parme.
«Antoinette n'a, il est vrai, pas voulu quitter son couvent; c'est ce
qui m'avait fait croire qu'elle était religieuse; mais elle ne l'est
pas. Lui proposer un changement aussi brusque que celui du voile au
mariage, eût peut-être été l'effaroucher et se faire refuser tout
net; j'ai pris une autre tournure. Je lui ai représenté combien,
dans les circonstances actuelles et surtout dans son pays, l'état
de religieuse était précaire, et je lui ai proposé, pénitence pour
pénitence, de venir partager avec ma nièce (qui a bien voulu lui
écrire dans le même sens) la vie errante et pénible que je mène.
J'ai fait passer ma lettre par sa mère, non que j'ignore (je l'ai
vu de mes yeux), le peu de poids qu'elle a sur ses enfants; mais
cela était, de toute façon, plus convenable. Elle l'a transmise, et
j'en devrais déjà avoir réponse, si les postes d'Italie avaient le
sens commun. Si elle accepte, ce qu'à la vérité sa mère, qui aurait
mieux aimé voir ses filles mariées que religieuses, et à qui j'ai
touché un mot des conséquences heureuses que ceci pourrait avoir,
ce que, dis-je, sa mère ne croit pas, nous avons ville gagnée; si
elle refuse, mais sans témoigner un grand attachement pour la vie
religieuse, il y aura encore du remède, en attaquant la grande
question; enfin, si elle refuse tout à fait, j'aurai la triste
consolation d'avoir travaillé de mon mieux à une chose que nous
désirons tous.
«Mais, dans cette dernière hypothèse, il devient nécessaire de
répondre à votre lettre du 28, et je m'en vais le faire article par
article.
«1º Vous devez vous rappeler que ma première pensée eût été pour la
fille de l'Électeur de Saxe; mais, j'ai regardé et je regarde plus
que jamais la chose comme impossible.
«2º Du temps de Paul, il eût peut-être été possible d'avoir une de
ses filles; j'y pensais même, lorsque le mariage de Naples vint
m'arrêter tout court; aujourd'hui, ce serait peut-être chercher à se
faire illusion de croire qu'Alexandre voulût nous donner sa soeur;
de plus, il y aurait une difficulté à laquelle je ne pensais pas en
1798; j'y reviendrai tout à l'heure.
«3º L'âge, la figure (du moins à en juger par ce que j'ai vu, il y
a quelques années), tout conviendrait dans la fille de l'archiduc.
Mais, avec les aimables dispositions de la cour de Vienne, y a-t-il
seulement apparence de succès?
«Vous vous trompez sûrement en me parlant d'une fille du duc de
Saxe-Gotha, et vous voulez dire Weimar. Cela est triste à dire, mais
je doute qu'il nous donnât sa fille, tant la terreur est à l'ordre
du jour. On pourrait cependant sonder le terrain, s'il n'y avait une
autre difficulté que vous avez sentie vous-même et qui existerait
également, si ce n'est même encore plus fort pour la Russie. De notre
temps, une princesse de Weimar se serait faite catholique pour nous
épouser. Cela n'aurait pas fait un pli; je ne crois pas que, même
alors, on en eût obtenu autant d'une Russe; mais notre temps est
passé, ou, pour mieux dire, il dort, et jusqu'à ce qu'il se réveille,
je suis persuadé que ces petits princes, qui croiraient encore nous
faire grâce en nous donnant leurs filles, ne consentiraient pas au
changement de religion. Or, indépendamment de ma conscience qui ne
me permettra jamais de consentir au mariage de mon neveu avec une
femme non-catholique, un peu de fierté me le défendrait encore; ce
serait le premier exemple dans notre famille, et plus on est dans le
malheur, moins il faut s'abaisser.
«Je ne suis ici que Jupiter assemble-nuages. Je persiste bien à
penser que si nous ne pouvons avoir Antoinette, Béatrix est, malgré
la différence d'âge qui, à mon sens, n'est qu'un mal qu'à cause
du délai qu'elle entraîne, ce qui conviendrait le mieux sous tous
les rapports. Mais, mon opinion n'est pas tout: il faut d'abord la
volonté de Jean de Bry[55], puis la vôtre. Nous avons encore du
temps, réfléchissez à tout cela.»
[Note 55: Surnom fréquemment employé par le roi pour désigner le duc
de Berry.]
L'espoir dont se flattait le roi ne devait pas se réaliser.
Antoinette de Parme s'était vouée à Dieu, et sa réponse ne laissait
pas plus d'espoir pour l'avenir que pour le présent. Le roi n'osa
d'abord l'écrire au duc de Berry, dont il venait de recevoir une
lettre par laquelle le jeune prince acceptait un mariage qui était sa
seule ressource et qui le rapprocherait de son oncle, de son frère et
de sa belle-soeur. «Je n'en vois pas d'autres qui puissent vouloir
de moi.» Il chargea le comte d'Artois d'apprendre à son fils cette
mauvaise nouvelle, et lui-même attendit quelques jours pour l'en
entretenir. «Nous n'étions sans doute pas digne de cet ange, puisque
Dieu n'a pas permis que nous y songeassions lorsqu'il en était temps.
Je suis affligé pour moi, mais bien plus pour vous, car je le suis
doublement. Je crains que la perte de ce bonheur n'altère en vous des
sentiments que j'y voyais renaître ...»
De l'impression que causa au duc de Berry la nouvelle qui détruisait
sa dernière espérance, nous ne savons rien, sinon qu'elle n'eut pas
pour effet de le faire se résigner à accepter la princesse Béatrix,
soeur de celle qui venait de se refuser. Elle n'avait pas encore
douze ans; il aurait dû longtemps attendre qu'elle fût en âge d'être
mariée, et il ne lui convenait pas d'engager l'avenir.
Restait en dernière ressource la princesse de Saxe. Après avoir en
février déclaré que ce mariage était impossible, le roi y revenait
en août, faute de mieux, en apprenant que la princesse n'épousait
pas l'Électeur de Salzbourg. Il jugeait maintenant que ce serait un
excellent parti pour son neveu. On racontait que l'Électeur de Saxe
voulait garder sa fille auprès de lui, ce qui supposait un prince
cadet et pauvre. Nul ne conviendrait mieux que le duc de Berry qui,
jusqu'à des temps plus heureux, ferait sa résidence auprès de son
beau-père. «Ce serait un nouveau lien entre notre maison et celle de
feu Mme la dauphine ma mère,» écrivait encore le roi en chargeant La
Fare, son représentant à Vienne, de négocier une visite du duc de
Berry à Dresde.
Ce projet allait avorter comme les autres. Les cours d'Europe,
grandes et petites, craignaient, pour la plupart, d'attirer sur
elles, en s'alliant aux Bourbons de France, les ressentiments de
Bonaparte. C'est même cette crainte qui, plus encore que la conduite
privée du duc de Berry, avait déterminé la maison de Naples à
repousser son alliance. Le prince en était convaincu, et sa haine
contre «l'usurpateur» tirait de cette conviction une force plus
grande. Il voulait le «culbuter» avant qu'il n'eût mis la couronne
sur sa tête; sinon la cause royale serait perdue. «Le proverbe dit:
Aide-toi, Dieu t'aidera. Ce n'est pas en ne faisant rien que nous
vaincrons l'ennemi qui ne perd pas une minute pour s'élever sur nos
ruines.»
On sait qu'il en fut des ardeurs belliqueuses du duc de Berry comme
de ses entreprises matrimoniales. Les occasions de les assouvir, dont
il n'avait pu profiter, ne se représentèrent pas pendant la durée de
l'Empire et, jusqu'en 1814, on le voit condamné à l'oisiveté triste
et morne d'un exil qui n'offrait aucune tâche à son activité. On sait
aussi qu'il ne se maria qu'en 1816. Il avait alors trente-huit ans.
La cour de Naples, à cette époque, devait croire que l'âge avait
calmé en lui les fougueux emportements de sa jeunesse, puisqu'elle
lui accordait une de ses filles, la nièce justement de cette
princesse Christine que, quinze années plus tôt, elle lui avait
refusée.
V
QUERELLES DE FAMILLE
Ainsi, après avoir nourri l'espoir de marier le duc de Berry à une
fille du roi de Naples, Louis XVIII voyait ses projets renversés et
ne pouvait se dissimuler que leur avortement était dû à la réputation
d'inconduite du jeune prince, à sa légèreté. Grave cause de soucis
que celle-là, et ce n'était pas la seule du même ordre. En dehors du
duc d'Angoulême et du duc de Berry, la maison de Bourbon n'avait pas
de postérité. Or, au moment où le cadet des fils du comte d'Artois
venait par sa faute de manquer un beau mariage à Naples et, pour les
mêmes raisons, se voyait refusé tour à tour par d'autres familles
régnantes, le Roi constatait avec douleur que l'aîné restait toujours
sans enfants. En lui donnant pour femme Madame Royale, il se flattait
de voir bientôt sa demeure égayée par le sourire d'un nouveau-né.
Au lendemain de cette union, il faisait part de son espérance à son
frère: «Il ne manque plus qu'un point à notre satisfaction; mais, ce
point ne dépend pas de moi: _là finit mon ministère_; ils sont jeunes
et bien portants tous les deux; ils s'aiment. Ainsi, j'espère que
ce point ne se fera pas attendre longtemps et que nous nous verrons
renaître dans nos enfants.» Près de deux ans s'étaient écoulés
depuis qu'il écrivait ces lignes confiantes, et il en était encore
réduit à l'attente. Aucun symptôme de grossesse n'était apparu et
ne s'annonçait. Il l'avouait mélancoliquement. «L'incommodité de ma
nièce n'a, Dieu merci, point eu de suites. Mais, malheureusement,
elle n'a pas eu le moindre mal au coeur. Avec quel empressement je
vous communiquerais le plus léger espoir! Je ne sais pas comment cela
se ferait; mais je suis sûr que vous le liriez dans ma lettre avant
de l'ouvrir.»
Du reste, il n'en chérissait pas moins sa nièce et son neveu. Ils
étaient sa consolation, le presque unique charme de sa vie. Leur
eût-il donné le jour, il ne les aurait pas plus tendrement aimés.
Elle était bien véritablement sa fille et lui son fils. En parlant
d'eux à son frère, il les appelait toujours «nos enfants». Il les
associait à son existence, ne formait aucun projet auquel ils ne
fussent mêlés. Qu'il montât sur son trône ou qu'il dût mourir dans
l'exil, il les voyait incessamment à son côté et ne concevait pas
l'idée qu'ils pussent jamais s'éloigner de lui. Il fallait rappeler
le caractère de cette tendresse paternelle si constante, si vive,
toujours en éveil, pour faire comprendre tout ce qu'apporta de
douloureux à son coeur, au commencement de 1802, l'incident imprévu
dont deux lettres datées de cette époque nous décèlent la gravité.