les mêmes espérances à Mitau ni les mêmes craintes à Rome. Leur
dispersion et leur isolement les livrant à leur propre arbitre et le
court délai,--il était de dix jours,--qui leur était accordé pour
répondre au bref papal, ne leur permettant ni de se réunir ni de se
consulter, on devait supposer qu'ils se montreraient dociles aux
voeux du Saint-Père. Un doute existait toutefois en ce qui concernait
ceux qui avaient trouvé un asile en Allemagne. Quoique dispersés, ils
étaient dans une certaine mesure sous la main de Talleyrand-Périgord,
archevêque de Reims, fixé dans le duché de Brunswick; d'Asseline,
l'évêque de Boulogne, fixé à Hildesheim, et de La Fare, évêque
de Nancy, établi à Vienne, en qualité de ministre du roi. S'ils
ouvraient l'oreille au conseil de ces trois prélats, vieux champions
de la cause royale, ils refuseraient de se conformer aux désirs
exprimés par Pie VII et de donner leur démission. Mais, on calculait
que le temps leur manquerait pour solliciter ces conseils ou pour les
recevoir.
Sur ces entrefaites, le bref arrivé à Londres vers la mi-septembre,
sous le couvert du nonce, Mgr Erskine, était adressé par ses soins,
et individuellement, aux dix-huit prélats habitant cette capitale.
On doit constater qu'il déchaîna, chez certains d'entre eux, plus
de colère qu'il ne leur causa de stupéfaction. Mais, cette colère
se manifestait bien plus contre Bonaparte que contre le pape. Dans
la lettre d'envoi, signée: «Erskine,» les destinataires avaient été
frappés par ce passage: «Sa Sainteté a fait tout ce qui était en son
pouvoir, monseigneur, pour que votre siège vous fût conservé. Mais,
le bien de l'unité, de la paix et du rétablissement de la religion
catholique exigeant la démission des évêques. Elle a éprouvé le plus
grand regret en voyant que l'urgence des circonstances rendait cette
mesure indispensable. Sa Sainteté me prie aussi de vous assurer,
monseigneur, qu'Elle vous a recommandé au premier Consul, autant
qu'il lui a été possible, soit pour penser à vous dans la nomination
aux sièges de la nouvelle circonscription, soit pour pourvoir à votre
subsistance, et l'empressement du Saint-Père pour concourir à vous
être utile est tel, qu'il ne négligera aucune occasion favorable
d'alléger le poids de votre situation, et de subvenir à vos besoins
personnels.» De ce langage, les évêques tiraient cette conclusion,
que le pape agissait contraint et forcé; que l'ordre qu'il leur
donnait lui avait été arraché par la violence, et que cette raison, à
défaut d'autres plus graves encore, suffisait à les dispenser d'obéir.
Ce fut tout au moins l'opinion du plus grand nombre. Le fougueux
évêque d'Arras, Conzié, écrit le 19 septembre à Erskine: «Vos nobles
sentiments, qui me sont bien connus, ont dû souffrir beaucoup par
l'ordre que vous avez reçu de notifier à des évêques français, des
recommandations telles que celles que vous avez été chargé de faire.
Tous, je dois le croire, conserveront sans sourciller la fidélité
qu'ils ont jurée au roi très chrétien, et jamais les pontifes de la
véritable Église gallicane ne cesseront de donner le précepte et
l'exemple de la puissance des serments.»
Le même jour, les dix-huit prélats présents à Londres se réunissent
sur la convocation de l'archevêque de Narbonne, dans sa maison
d'Orchard Street. La question qu'ils ont à résoudre est mise
en délibération. Après un long débat, quatre: les archevêques
de Bordeaux et d'Aix, les évêques de Lescar et de Comminges, se
prononcent pour la démission pure et simple, et quatorze pour la
résistance, «afin de prêter un appui à la faiblesse du pape.»
L'un des quatorze, La Marche, évêque de Saint-Pol de Léon, se
réserve cependant de revenir sur sa décision, et de se soumettre au
Saint-Siège si tel est l'avis de la majorité des évêques français,
quand il aura pu la faire connaître. Du reste, le vote n'est pas
enregistré. On l'ajourne au 24, après avoir écarté la proposition
faite par l'un des assistants de demander au pape le temps de
consulter la totalité de l'épiscopat. Le 24, dans une réunion
nouvelle, le vote devient définitif, et les quatorze rédigent,
séance tenante, une lettre de refus destinée au pape, en laquelle
ils lui déclarent «qu'ils ne voient pas assez clairement de quelle
manière la viduité de toutes les églises pourrait produire cet effet,
de rétablir et de conserver, en France, l'unité de la religion
catholique, pour souffrir que le lien sacré qui les a unis à leur
diocèse soit rompu légèrement».
Avis de leur résolution est transmis à Monsieur par l'évêque d'Arras,
et au roi par l'archevêque de Narbonne, qui est également chargé de
faire parvenir à Rome cette protestation. Dans sa lettre au pape,
ce n'est point par des raisons de théologien que Dillon essaye de
justifier la décision qu'il lui communique. Il parle bien plus en
royaliste qu'en pasteur.
«Depuis quatorze siècles, les monarques français avaient fait
asseoir, avec eux sur leur trône, la religion catholique. Protecteurs
aussi zélés que constants de l'Église, leur empire fut toujours
le refuge le plus assuré des pontifes persécutés. Fils aînés de
cette sainte mère, c'est par une fidélité à toute épreuve, c'est
par les bienfaits les plus signalés qu'ils avaient obtenu ce titre
précieux, qu'ils tiennent encore aujourd'hui à gloire et à devoir de
porter et de mériter. Une foule de conciles, et plus énergiquement
celui de Tolède, en l'an 638, ont prononcé anathème contre ceux qui
abandonnaient leur souverain dans l'infortune, et qui se joindraient
à ses ennemis. Comment donc des évêques français pourraient-ils
laisser croire aux peuples qui attendent d'être éclairés, autant
par leurs exemples que par leurs leçons, que la religion n'est
pas le plus ferme appui des trônes, le bien le plus puissant de la
société, que les droits imprescriptibles des souverains se taisent
et disparaissent devant la violence et la séduction? Comment Votre
Sainteté elle-même ne serait-elle pas effrayée de paraître, contre
ses véritables intentions, avoir accrédité la révolte, consacré
l'usurpation et sanctionné les abus monstrueux qui l'accompagnent?
«C'est de la main de nos rois que par une concession spéciale dont
l'exercice, aux différentes formes, remonte jusqu'au berceau de la
monarchie, nous avons été présentés à la consécration de l'Église;
c'est à leur prière, c'est sur leur désignation que nous avons reçu
l'institution canonique. Et nous pourrions, par l'abandon des devoirs
que cette institution nous impose, par l'abdication volontaire
des droits qu'elle nous transmet, transférer autant qu'il est en
nous l'autorité royale dans les mains qui l'ont envahie et qui la
détiennent injustement! Aux liens si doux de la reconnaissance, qui
nous attachent aux rois nos bienfaiteurs, se réunit la puissance,
la religion du serment le plus solennel. Votre Sainteté en connaît
l'énergie et l'étendue. Je l'ai prêté quatre fois, Très Saint Père,
ce serment redoutable, comme évêque d'Évreux, comme archevêque de
Toulouse, comme archevêque de Narbonne et comme commandeur de l'ordre
du Saint-Esprit. L'idée seule de devenir, en l'enfreignant, quatre
fois parjure, me glace d'effroi! Je ne puis donc pas consentir à
rompre volontairement les liens sacrés qui m'attachent à l'église
de Narbonne. Il n'y a que ma mort ou un jugement régulier qui
puissent les dissoudre, et quiconque oserait, moi vivant et non jugé,
usurper, comme on l'a déjà tenté, la chaire sur laquelle j'ai été
canoniquement élevé, encourrait le double reproche de schismatique et
d'intrus.»
L'archevêque de Bordeaux et l'évêque de Luçon, dans les lettres
citées plus haut, avaient proclamé les raisons et les droits de
l'Église, pour lesquels d'autres prélats, et notamment l'archevêque
d'Aix, les évêques d'Alais et de Langres, allaient maintenant plaider
avec eux. L'archevêque de Narbonne, lui, proclamait dans la sienne,
avec l'autorité que lui donnaient ses quatre-vingts ans, les raisons
et les droits de la royauté. Aussi Louis XVIII, en la recevant,
fut-il ému jusqu'aux larmes.
--C'est l'âme du saint vieillard Éléazar qui y respire!» s'écria-t-il.
«Si le pape, mandait-il à son frère, agissait par lui-même, cette
lettre, je n'en doute pas, produirait tout l'effet que nous pouvons
désirer. Il ne faut pas nous en flatter dans l'état de servitude où
ce malheureux pontife est réduit. Je le plains beaucoup plus que je
ne le blâme; car, quoique je sache fort bien que la faiblesse fait
autant et plus de mal que la mauvaise volonté, elle a cependant en
soi quelque chose qui porte, même ceux qui en souffrent, à la pitié
plus qu'à l'indignation.»
En passant, le roi faisait remarquer que la cause plaidée par
l'archevêque de Narbonne était «trop excellente par les règles
canoniques et l'usage commun de toute l'Église», pour qu'il fût
nécessaire d'invoquer, à l'effet de la défendre, les libertés de
l'Église gallicane. Lui-même l'avait fait. Mais il reconnaissait
le péril de cet argument. Ces libertés ne sont que des coutumes
particulières, alléguait-il. Les invoquer, ce serait s'exposer à
une controverse où les avis seraient partagés, et par conséquent à
affaiblir la cause aux yeux des étrangers, «au lieu qu'en s'en tenant
aux maximes générales, à la discipline universelle de l'Église, on ne
peut manquer d'avoir pour soi d'abord les bons esprits, ce qui fait à
la vérité le petit nombre, mais en revanche le grand poids, ensuite
ceux qui, sans avoir l'esprit parfaitement juste, ne l'ont pas du
moins de travers, et vous savez, mon ami, qu'il ne suffit pas d'avoir
raison, et qu'il faut encore paraître l'avoir.»
Cependant le pape avait répondu à l'archevêque de Narbonne en
invoquant de nouveau, avec plus de force, les motifs impérieux
auxquels il avait obéi. Quand sa réponse arriva à Londres, le nonce
Erskine, qui allait être promu au cardinalat, n'y était plus. Elle
fut remise à son destinataire par Douglas, évêque catholique de la
capitale anglaise.
--Vous voilà donc devenu le commissionnaire de Buonaparte, lui dit
Dillon. Vous en recueillerez beaucoup de gloire, et je vous en
félicite.»
Douglas prit en bonne part cette raillerie. Mais, elle ne révélait
que trop les dispositions de l'archevêque. Sourd aux supplications du
pontife, il persista dans son attitude intransigeante, et entraîna
ses treize collègues à le charger de déposer aux pieds de Sa Sainteté
une lettre commune. «J'ai pensé, disait-il au roi, que mon âge, mes
dignités, la confiance distinguée dont m'ont honoré trois de nos
souverains, m'autorisaient à parler au pape avec la franchise et la
liberté d'un évêque et d'un gentilhomme français.»
Ce qu'il avait fait pour grouper autour de lui les évêques fixés
en Angleterre, l'archevêque de Reims le faisait au même moment
pour rallier à ses vues ceux qui habitaient l'Allemagne. Il leur
adressait une circulaire où, leur ayant raconté ce qui s'était passé
à Londres, il leur demandait de suivre cet exemple. Les motifs qu'il
développait n'étaient pas, comme dans la lettre de Dillon, uniquement
tirés des devoirs auxquels était tenu l'épiscopat envers le roi. Il
raisonnait surtout au nom de ce qu'exigeait l'intérêt supérieur de
l'Église, dont une violence sacrilège avait contraint le souverain
pontife à ne pas tenir compte. À la fin de sa circulaire seulement,
le royaliste se trahissait. «Ne devons-nous pas nous occuper aussi de
la conservation de la monarchie et du roi, auquel nous avons prêté un
serment de fidélité? Pouvons-nous accepter une place que nous tenons
de ses bontés ou de celles de ses prédécesseurs, d'un gouvernement
qui l'a dépouillé? Cela serait au-dessus de nos forces. Le pape, s'il
eût été libre, n'aurait pas été le premier souverain qui eût reconnu
le gouvernant usurpateur, et ne lui aurait pas attribué des droits
qui appartiennent à notre roi légitime. Nous sommes le seul corps
existant pouvant défendre encore ces droits. C'est un devoir pour
nous. Remplissons-le avec courage jusqu'à la fin.»
Le succès parut d'abord devoir répondre à ces exhortations. Grâce à
l'adhésion qu'y donnèrent, pour la plupart, les prélats à qui elles
s'adressaient, le roi crut pouvoir en compter trente-huit, tant en
Allemagne qu'en Angleterre, décidés à ne pas démissionner. Le nombre
était certes imposant. Il ne constituait pas toutefois la moitié de
l'épiscopat de France, et les nouvelles instances du pape, celles
de beaucoup de catholiques à leurs pasteurs, le noble exemple de
désintéressement patriotique et de soumission au Saint-Siège, donné
par les plus illustres d'entre eux, allaient promptement le réduire.
Dans le courant de l'année 1802, au spectacle de l'épanouissement
du catholicisme, qui transforme son pays, Louis XVIII est obligé de
reconnaître que la lutte respectueuse mais ferme qu'il a soutenue
contre le Saint-Siège le laisse vaincu, et qu'à la vouloir prolonger,
il ferait plus de mal à l'Église que n'en fait le Concordat à sa
propre cause.
Il en revient alors au plan qu'il s'était éventuellement proposé
et qui consistait, on s'en souvient, non à délier le clergé de ses
promesses et de ses devoirs envers lui, mais à fermer les yeux. C'est
uniquement pour l'acquit de sa conscience et la réserve de ses droits
souverains, qu'à cette époque il rédige, au nom de ses successeurs
et du clergé de France, une protestation contre le Concordat, par
laquelle, tout en renouvelant au Saint-Siège les assurances de
sa soumission «en matière de foi», il déclare cette convention
attentatoire aux libertés de l'Église gallicane, nulle et non avenue,
défend à ses sujets de s'y soumettre, se réservant, si elle est
encore en vigueur au jour de sa restauration, «de la proscrire avec
toute l'authenticité requise.»
Cette protestation, hâtons-nous de le dire, ne fut jamais utilisée.
Elle resta dans les archives de la chancellerie royale. On n'en
retrouve un écho qu'en 1817, alors que, paraissant disposé à exécuter
la menace qu'elle contenait, le gouvernement royal tenta vainement
de substituer un nouveau concordat à celui de 1801, dont cette
tentative, on le sait, ne servit qu'à rendre plus éclatants l'utilité
et les bienfaits.
IV
ÉCHEC DES PROJETS MATRIMONIAUX DU DUC DE BERRY
Au moment où le duc de Berry apprenait que le roi son oncle avait
été renvoyé de Mitau, l'Europe désarmait, et le rôle de l'armée de
Condé était fini. Il semble qu'en ces circonstances, inconsolable
de voir fuir devant lui toutes les occasions de se distinguer,
attristé jusqu'à la douleur de ne pouvoir combattre ni en France
avec Willot, ni en Allemagne avec Condé, ni en Italie avec l'armée
napolitaine, il ait été saisi d'un amer et profond découragement. Son
frère, le duc d'Angoulême, allait se séparer de lui pour se rendre
à Varsovie, où l'attendaient sa jeune femme et le roi son oncle. Le
duc de Berry, s'il ne se mariait pas, n'aurait plus qu'à rejoindre
son père en Écosse, dans ce mélancolique château d'Holyrood, où le
comte d'Artois, pensionné de l'Angleterre, abritait son oisiveté et
ses lamentations, incessamment en proie aux petites rivalités de son
entourage. Les documents qui sont sous nos yeux attestent la crise
morale qui fut, pour le jeune prince, la suite de ses déceptions.
Son oncle en reçut la confidence, et il serait intéressant de
savoir en quels termes elle lui fut faite. Malheureusement, nous
n'avons pu retrouver les lettres qui la contenaient, et dont nous
ne soupçonnerions pas l'existence si celles du roi n'y faisaient
allusion. Mais, nous pouvons en saisir le véritable caractère à
travers la correspondance de Louis XVIII. Nous y voyons que le duc
de Berry est, en ce moment, un désespéré. Il croit et il écrit «que
le bonheur n'est pas fait pour lui»; il ne se flatte même pas de
le trouver dans le mariage: la princesse Christine est si laide!
Et ce qui achève de le troubler, c'est qu'il sera tenu, s'il doit
l'épouser, d'attendre à la cour de Naples le moment de son mariage,
et, en conséquence, de supprimer de sa vie les distractions et les
plaisirs dont il est coutumier, et qui pourraient seuls la lui rendre
tolérable.
La première des lettres qu'il écrit à son oncle, après avoir quitté
l'armée de Condé, ne trahit pas encore cet état de son âme. Il se
contente d'exprimer au roi l'indignation qu'a déchaînée en lui la
conduite de Paul Ier, et de rendre hommage à la dignité courageuse
que Louis XVIII a déployée dans cette épreuve. En même temps, il
lui annonce son prochain départ pour Vienne où la reine Caroline et
ses filles se trouvent encore, et, enfin, il appelle le moment où
il pourra se mesurer en France avec l'usurpateur. Rien, dans cette
lettre, ne saurait faire deviner au roi les douloureuses impressions
que subit son neveu et que celui-ci lui cache.
«Vous me dites, lui répond-il, que mon courage est soumis à une
grande épreuve; un petit apologue va vous faire juger si elle est
bien difficile à supporter. Un souverain qui avait déjà perdu sa
couronne, perdit encore et son asile et son pain; le voilà bien à
plaindre. Mais, il voit son frère travailler avec ardeur et zèle
à lui faire avoir des secours, sa femme à lui procurer un asile;
sa fille l'accompagne dans son exil et lui prodigue les soins les
plus touchants, tandis que son fils, n'écoutant que son courage,
lui demande la permission d'aller, au péril de sa vie, rallier ses
partisans à l'étendard même de ses malheurs. Croyez-vous qu'avec
autant de consolations réelles, et la ferme espérance de voir changer
sa position, il lui faille une bien grande force d'esprit pour
soutenir ce qu'elle a de pénible en ce moment?
«Je ne pousserai pas plus loin mon apologue. Il suffit pour vous
faire voir que, de toutes les consolations que je reçois, celle que
vous m'offrez n'est pas la moins efficace. L'instant d'en profiter
viendra; mais il n'est pas encore venu. Celui-ci doit être consacré
par vous à d'autres occupations bien intéressantes. J'ai appris avec
grand plaisir que vous alliez à Vienne, et j'espère savoir bientôt
que, content de votre visite, vous aurez repris le chemin de Palerme
pour achever d'assurer votre bonheur.»
Cette lettre porte la date du 18 mars. Il y a huit jours qu'elle est
écrite lorsque le duc d'Angoulême arrive à Varsovie, et en remet
au roi deux que son frère lui a confiées. Dans celles-là, sachant
qu'elles arriveront sûrement sans avoir à subir les indiscrétions et
les retards de la poste, le duc de Berry ouvre sans réticences son
coeur à cet oncle qui fut toujours pour lui, non un censeur morose
et sévère, mais un ami dont la tendresse ne s'est jamais lassée.
C'est véritablement une confession que complète le duc d'Angoulême
en précisant au roi certains points sur lesquels son frère ne s'est
qu'imparfaitement expliqué. Nous n'en possédons pas le texte, on le
sait. Mais la réponse qu'y fait le roi, en en reproduisant en quelque
sorte les expressions, nous le révèle aussi complètement que s'il
était sous nos yeux.
«Votre frère m'a apporté, mon cher enfant, vos lettres des 24 février
et 17 mars, et m'a parlé en même temps du désir que vous avez de
venir faire une course ici. Je le partagerais de tout mon coeur
pour moi-même, pour vous qui auriez enfin le bonheur de voir votre
adorable belle-soeur; mais la raison ne me permet pas d'écouter
ma tendresse. Chassé successivement de plusieurs asiles, je viens
de perdre celui qui semblait devoir être d'autant plus stable que
c'était, je ne me fais pas illusion, le dernier qu'il me fût permis
d'espérer. Je ne désespère pourtant pas d'obtenir un abri. Mais, en
attendant, n'oublions pas que je suis toujours en voyage, que mes
séjours sont, il est vrai, tolérés avec toute la grâce possible,
mais qu'ils ne sont que tolérés, et qu'ils pourraient inquiéter si,
faisant venir les personnes qui me sont les plus chères (votre frère
ne peut être ici dans ce cas, c'est un mari qui est venu rejoindre sa
femme), je leur imprimais le caractère d'un établissement tant soit
peu fixe. Supportons donc encore cette privation. Si mes voeux sont
exaucés, ce ne sera pas vous qui viendrez me rejoindre: ce sera moi
qui irai vous chercher.
«Écoutez à présent, non le roi, mais votre oncle, votre second père,
votre ami. Deux choses m'ont fait de la peine: 1º Vous me dites que
le bonheur n'est pas fait pour vous; 2º j'apprends que vous craignez,
en attendant l'époque de votre mariage, d'habiter les mêmes lieux
que la reine de Naples, parce qu'il faudrait vous contraindre sur
certaines choses.
«Sur le premier point, qui peut vous mettre une pareille idée dans
la tête? À peine avez-vous vingt-trois ans et vous croyez déjà que
le sort de toute votre vie est décidé contre vous. Il n'en faudrait
assurément pas davantage pour vous rendre, en effet, malheureux.
Mais, réfléchissez, et vous sentirez que cette pensée n'est pas
juste. L'histoire vous présente des hommes qui ont été heureux,
d'autres qui ont été malheureux; mais l'histoire ne nous fait voir
que les traits principaux de leur vie, et ce n'est pas ainsi qu'il
faut juger. La vie est un tissu de moments; chaque moment produit
un sentiment ou une sensation; croyez-vous que ce soit toujours les
mêmes? Non, il en est de la vie morale de l'homme, comme de la vie
physique de la nature. Les beaux jours ont leurs orages; la mauvaise
saison a son soleil; les hommes les plus heureux ont leurs peines,
les plus malheureux ont leurs jouissances. Le sage, c'est-à-dire
celui qui ne cherche pas à se tourmenter lui-même, saisit les unes
sans trop s'y attacher, supporte les autres sans s'en laisser
abattre, parce qu'il sait que rien n'est stable: _sperat infestis,
meruit secundis, bene præparatum pectus._ Vous qui aimez Horace,
mettez ses préceptes à profit.
«Je crains que cette noire pensée ne soit l'effet d'une comparaison.
Votre belle-soeur, sans être ce qu'on peut appeler jolie, a une
figure extrêmement agréable: mais, c'est là son moindre avantage, et
si le bonheur de votre frère n'était fondé que là-dessus, il serait
bien peu solide. Sa véritable base est l'âme angélique de ma nièce.
La jeunesse passe, la beauté fuit, le caractère reste, et celui de
votre belle-soeur répond à son mari qu'il sera toujours heureux.
Une femme n'est pas, si j'ose m'exprimer ainsi, l'instrument de nos
plaisirs: c'est la compagne de notre vie; elle en partage les peines,
elle les adoucit, elle augmente les joies de nos succès; elle empêche
l'ennui de s'appesantir sur nous. Pourquoi ne croyez-vous pas que
vous pourriez aussi recevoir ce bienfait du ciel? On dit que Mme
Christine n'est point jolie; mais, des deux seules personnes que
je connaisse et qui l'aient vue, le duc de Sérent dit qu'elle est
bien, et votre frère qu'elle n'est pas mal. Je veux bien m'en tenir
à cette dernière version. Quant à son caractère, il n'y a qu'une
voix, et son tendre attachement à sa mère m'en fait bien augurer.
Enfin, vous n'ignorez pas que vous lui avez plu. Je ne crois pas
à l'amour platonique; vous ne connaissez encore que l'épicurien;
mais croyez-moi, mon cher enfant, c'est celui qui est entre les
deux qui est le véritable. La tendresse d'une femme qui n'a rien de
repoussant, lui donne bien du charme à nos yeux. L'amitié s'y mêle;
l'estime est déjà venue, la confiance les suit, et c'est ainsi qu'on
est heureux. Ne repoussez donc pas les espérances que je vous donne;
ne croyez pas que mon imagination ait tracé ce tableau: il est dans
la nature, et j'espère que vous en conviendrez après votre mariage.