comte Panin. Celui-ci prit les ordres du tsar et parvint à réveiller
la vieille bienveillance de la maison de Russie pour les Bourbons.
Le traitement annuel que recevait jadis le roi de France fut rétabli
à partie du jour où il avait cessé d'être payé. De nouveau, le
palais de Mitau lui était ouvert. Le tsar s'engageait, en outre, à
intéresser à son sort les familles souveraines d'Europe. Enfin, Panin
insinua qu'il ne serait pas impossible d'obtenir du gouvernement
français un subside régulier qui mettrait le roi à l'abri de tout
souci dans le présent comme dans l'avenir. Pour justifier et
alimenter ce subside, il y avait, à ce que pensait le gouvernement
moscovite, une cause légitime: les biens héréditaires du roi,
confisqués au profit de la nation. Cette opinion reposait sur une
erreur. Louis XVIII dut objecter au duc de Serra-Capriola que tous
les biens du roi de France, sous la loi de l'ancienne monarchie,
étaient domaines de la couronne: «Ceux même qu'il possédait
patrimonialement avant son avènement acquièrent cet indélébile
caractère à l'instant de la mort de son prédécesseur. D'ailleurs, il
serait impossible que je ne parusse pas de près ou de loin dans un
pacte de cette nature, et vous sentez que rien au monde ne peut me
faire transiger sur ma couronne. Si les puissances engageaient celui
qui l'a usurpée à leur assurer un subside qu'elles me transmettraient
ensuite, le cas serait différent. Je puis tout recevoir d'elles, rien
de lui. Votre âme est trop élevée pour ne pas partager cette manière
de voir et surtout de sentir.» Après cette réponse, l'idée parut
abandonnée; mais Alexandre n'y renonça pas, convaincu que Bonaparte
devait une indemnité aux Bourbons.
En attendant d'y revenir, il fit expédier une lettre circulaire à ses
représentants à Vienne, Londres, Berlin et Naples, leur enjoignant de
demander à la cour auprès de laquelle chacun d'eux était accrédité
une pension annuelle pour «M. le comte de l'Isle». La correspondance
directe entre la Russie et l'Espagne n'étant pas encore rétablie,
l'ambassadeur russe à Paris reçut l'ordre de communiquer la
circulaire à son collègue espagnol. Enfin, lui-même fut autorisé à
entretenir verbalement Talleyrand de la question qui préoccupait
le tsar, et que ce prince cherchait à résoudre conformément à la
générosité de son coeur[53].
[Note 53: Voici le texte de la lettre que le tsar fit adresser à ses
ambassadeurs: «La situation à laquelle se trouve réduit M. le comte
de l'Isle (Louis XVIII) à une époque où la tranquillité publique,
après tant d'orages, n'a pu être rétablie qu'aux dépens des droits
de sa naissance, ne peut être indifférente à tous les souverains de
l'Europe. Déchu du milieu d'eux par l'enchaînement des circonstances,
il est de leur dignité de ne pas le laisser en peine et toute sa
famille dans un abandon qui les expose à éprouver le besoin le plus
pressant. Tel serait cependant le sort infailliblement réservé à
cette malheureuse famille si, par des mesures de bienveillance, les
souverains ne s'empressent de venir à son secours.
«Ceux qui lui ont été donnés par feu l'empereur, ceux que lui a fait
tenir tout récemment encore Sa Majesté Impériale ont pu suffire
jusqu'ici à ses besoins. Mais, quelque sensible que soit notre
auguste maître à la situation de ce prince, quelque porté qu'il soit
à l'adoucir, il ne peut supporter la charge trop onéreuse de fournir
seul à cette dépense. Il croit que les autres souverains voudront
la partager, et c'est dans le dessein de les engager à assurer à ce
prince, par une contribution volontaire, des moyens d'existence qui
le mettent hors de l'atteinte du besoin, que l'empereur s'adresse
aujourd'hui à quelques cours, plaçant une pleine confiance dans
leurs sentiments et leur générosité.»]
Ces démarches eurent un sort très différent. L'empereur d'Autriche
se montra empressé à y répondre. Il parut comprendre à demi-mot, et
s'engagea à contribuer pour cinquante mille florins, à partir du 1er
juillet 1802, au traitement annuel du roi de France. Mais, ces belles
promesses restèrent sans effet. Deux ans après, La Fare réclamait en
vain les termes échus de la pension, qui ne fut pas payée davantage
par la suite.
L'Angleterre mit plus de sincérité dans sa réponse. Elle refusa
d'augmenter les charges qu'elle portait déjà. Il est vrai qu'elle
pourvoyait à l'entretien du comte d'Artois, du duc d'Angoulême, du
duc de Berry, des princes d'Orléans, des trois Condé, sans parler des
pensions qu'elle servait à un grand nombre d'émigrés. «Il ne reste
plus que Louis XVIII à pourvoir, disait avec raison lord Hawkesbury à
Woronzow, en motivant le refus de sa cour. Si les autres souverains
de l'Europe veulent imiter ce que l'empereur de Russie fait envers
cet infortuné prince, et ce que le roi de la Grande-Bretagne fait
pour les autres membres de la famille de France, cette dépense ne
leur coûtera pas beaucoup.»
L'Espagne fit une réponse analogue. Depuis 1794, elle payait ou était
censée payer à la maison de Bourbon une somme annuelle de trois cent
trente mille livres. Elle trouvait sa part de charges suffisante et
n'y voulut rien ajouter. Quant au roi de Naples, qui longtemps avait
donné asile aux tantes du roi et qui payait encore un traitement au
duc de Berry, le silence des documents permet de supposer qu'il ne
voulut pas aller au delà.
Nous avons gardé pour la fin la réponse de la Prusse, parce que la
démarche du tsar auprès d'elle révèle le projet que d'Haugwiz et le
général de Beurnonville s'étaient mis en tête de faire réussir. À la
première ouverture de Krudener, le ministre prussien ne fit aucune
objection. Il devait d'abord prendre les ordres de son maître. Puis,
lorsqu'au bout de six semaines il se décida à répondre, il justifia
ses retards en alléguant la nécessité ou il s'était trouvé de faire
rechercher dans les archives du royaume le relevé des sommes fournies
par la Prusse aux princes français. «Ces sommes s'élevant à six
millions en espèces sonnantes, dit-il à Krudener, non compris les
dépenses énormes qu'a faites la Prusse pour relever le trône des
Bourbons, le roi, quoique très sensible aux malheurs de cette auguste
famille, doit à son peuple de mettre un terme aux libéralités de sa
maison. Mais, si j'en puis juger par quelques propos échappés au
général de Beurnonville, bien que je me sois gardé de lui parler de
cet objet, la France elle-même ne serait pas éloignée de pourvoir
à l'entretien des princes français, en leur procurant un petit
établissement.»
Ce langage étonna Krudener. Il fit observer que la proposition du
tsar s'adressait uniquement au coeur du roi de Prusse, qu'il ne
pouvait être question d'une charge onéreuse au trésor de l'État, mais
d'un concert entre les têtes couronnées pour assurer la subsistance
d'un prince déchu du trône. Quant aux propos attribués au général de
Beurnonville, il pensait que ce diplomate avait, en cette occasion,
consulté son coeur et non son gouvernement.
--À supposer, ajouta-t-il, que le premier Consul soit disposé
à écouter des propositions en faveur des Bourbons, ceux-ci
répugneraient peut-être à accepter des bienfaits de la main de ceux
qui les ont dépouillés. Bonaparte y mettrait sans doute la contrition
d'une renonciation formelle à laquelle M. le comte de l'Isle ne
souscrira jamais. Une semblable négociation serait-elle d'ailleurs
bien sérieuse? Ne cacherait-elle pas, de la part du gouvernement
français, le dessein de tenir la maison de France dans une
continuelle sujétion, sans donner jamais de réalités aux espérances
que celle-ci pourrait concevoir?
--En effet, répliqua d'Haugwiz, le premier Consul demanderait
probablement une renonciation. Mais, dans ce cas, la maison
de Bourbon ne devrait pas se faire scrupule d'y souscrire. La
situation est telle qu'il ne peut rester aux Bourbons aucun espoir
de recouvrer leur couronne, à moins qu'elle leur soit offerte par
la nation française elle-même, et alors la renonciation cesserait
d'être obligatoire. Au surplus, Bonaparte n'a-t-il pas déjà procuré
un établissement en Italie à un prince Bourbon? Pourquoi n'en
procurerait-il pas un autre en Allemagne? L'Espagne pourrait se
charger de la négociation et prêter son nom aux formes.
Ces arguments n'ébranlèrent pas la conviction contraire de Krudener.
Il était d'ailleurs sans pouvoirs pour négocier. Les deux diplomates
se séparèrent sur la promesse faite par d'Haugwiz de revenir à la
charge auprès de son souverain.
Il résulte de ce curieux entretien que le roi de Prusse avait eu
la même pensée que l'empereur de Russie; mais tandis que, chez
le monarque moscovite, elle était le résultat d'une initiative
personnelle et désintéressée, chez le monarque prussien elle était
due aux incitations venues de Paris, où Talleyrand poursuivait avec
persévérance la réalisation d'un projet qu'il jugeait propre «à
déshonorer les Bourbons».
Les critiques dont Krudener accompagnait les ouvertures de d'Haugwiz
en les transmettant à sa cour, le 23 février 1802, produisirent
l'effet qu'il était fondé à en attendre. Une communication ultérieure
de l'ambassadeur de Russie à Paris, acheva de donner à Alexandre
la mesure de la délicatesse du premier Consul. Le 4 juillet,
Markoff écrivait: «J'ai voulu pressentir M. de Talleyrand si le
premier Consul avait quelque propension à accorder en général des
secours pécuniaires à cette infortunée famille. Il me répondit
que le premier Consul n'en était pas éloigné et qu'il n'attendait
peut-être pour cela que le rassemblement de cette famille dans un
endroit éloigné de France, et qu'il se proposait même de faire des
démarches auprès du gouvernement anglais pour faire sortir des pays
de sa domination ce qui y restait encore de la maison de Bourbon,
savoir: le comte d'Artois, les trois fils du dernier duc d'Orléans
et le prince de Condé. Faisant semblant d'exciter des doutes que la
délicatesse de Louis XVIII et celle de son frère et de ses neveux
leur permît d'accepter des secours de la France, il me dit de me
tranquilliser là-dessus, qu'on les avait déjà pressentis à cet
égard par Rome et par Naples[54] et qu'ils ne se sont nullement
montrés difficiles.--Mais, peut-être, lui ai-je dit, attacherez-vous
à la prestation de ce secours quelques conditions humiliantes et
préjudiciables pour eux, comme, par exemple, une renonciation
formelle à leurs titres et à leurs droits. Il resta quelque temps à
penser et puis me répliqua:--Les actes de renonciation ne sont point
valides selon les lois de l'ancienne monarchie; mais ce qui les
rendra tels, c'est l'avilissement des individus, qui sera complet
de cette manière.--C'est donc à ces motifs que ces princes devront
quelques secours passagers que le premier Consul leur accordera et
qu'il fera cesser au moment où il s'apercevra qu'il a suffisamment
rempli son objet.»
[Note 54: C'est en vain que j'ai cherché dans les archives d'Italie
quelque document propre à justifier les propos de Talleyrand; je
n'ai trouvé aucune trace de la négociation à laquelle il faisait
allusion et qui, d'ailleurs, à supposer qu'elle eût eu lieu, ne
pouvait aboutir, à en juger du moins par la réponse de Louis XVIII
aux propositions de la Prusse, dont il va être question.]
Après avoir pris connaissance de cette lettre, Alexandre fut édifié
sur les mobiles auxquels, en cette circonstance, obéissait Bonaparte,
et il renonça à ses desseins. À Berlin, il en fut autrement, et l'on
verra bientôt jusqu'à quel point la Prusse poussa son désir de
gagner les bonnes grâces du premier Consul.
III
AU LENDEMAIN DU CONCORDAT
Le 15 août 1801, arrivait à Varsovie la nouvelle de la signature du
Concordat, conclu entre le Saint Siège et la France pour le règlement
des affaires religieuses. Il avait été signé le 15 juillet, et
quelques jours plus tard, un bref adressé par Pie VII aux évêques
français les exhortait à lui envoyer leur démission. Pour leur faire
agréer cette demande, il leur rappelait que, le 3 mai 1791, ceux
d'entre eux qui étaient députés aux États généraux l'avaient déjà
offerte, n'ayant en vue que le bien de l'Église.
La nouvelle consterna Louis XVIII. Écrivant à l'évêque de Nancy, il
envisageait le malheur dans toute son étendue. «L'état déplorable
de l'Italie, l'exemple de Pie VI ont pu abattre le courage de son
successeur; il faut le plaindre sans cesser de le révérer. Mais il
n'a, pas plus que ses prédécesseurs au XIIe et au XIIIe siècles,
le droit de délier les sujets du serment de fidélité envers leur
souverain; il n'a pas davantage celui de dépouiller de leur siège
les légitimes pasteurs. On ne peut arguer contre eux de l'offre
généreuse que quelques-uns d'entre eux firent, il y a onze ans, dans
des circonstances bien différentes et qui ne fut point acceptée par
Pie VI. Les actes que la violence peut arracher en ce moment au
Saint-Père, sont donc nuls devant Dieu et devant les hommes. Le roi,
profondément affligé des nouveaux malheurs qui vont en être la suite
pour l'Église, mais ne craignant point que les portes de l'enfer
prévalent contre elle, se repose avec confiance, pour ce qui regarde
le temporel, sur l'héroïque fermeté que les prélats de son royaume
ont si constamment déployée et qui certainement ne se démentira pas
dans cette douloureuse occasion.»
À l'archevêque de Reims, auquel il signale le danger que courent la
monarchie et l'Église de France, «le plus grand peut-être qu'elles
aient encore couru,» le roi tenait, en l'accentuant, un langage
analogue à celui qu'on vient de lire: «Cette convention ne change
rien à l'état des choses, en ne la considérant que sous le rapport du
droit. Pie VII n'en a pas plus que n'en eurent jadis Grégoire VII,
Innocent IV ou Boniface VIII. Les devoirs des sujets et des prélats
de mon royaume restent les mêmes; nulle puissance ne peut, sans un
jugement légal, dépouiller ceux-ci de leurs sièges. Le Concordat
fait entre François Ier et Léon X subsiste dans toute sa force, et
seul le roi très chrétien a le droit de l'exercer contre le Pape.
Mais, quelque certain que je sois que ces vérités sont gravées
dans le coeur de la plus grande partie de mon clergé, lorsque je
considère que la défection de plusieurs prélats a précédé le parti
que la cour de Rome vient de prendre, n'ai-je pas lieu de craindre
qu'aujourd'hui cet exemple, autorisé par le Saint-Siège, soit imité
par un plus grand nombre et qu'il ne soit suivi d'un schisme mille
fois plus déplorable pour l'Église que celui auquel le Saint-Père a
cru remédier par sa condescendance envers le gouvernement usurpateur?
Cette pensée excite toute ma sollicitude. _Tempus est tacendi; tempus
est loquendi_, disait saint Hilaire. Dans laquelle de ces deux
hypothèses vais-je me trouver? Si je garde le silence, n'est-ce pas
abandonner mes droits? N'est-ce pas trahir la cause de mon fidèle
clergé dont je suis le protecteur né? Parler, c'est-à-dire protester
hautement contre la convention, n'est-ce pas, indépendamment des
inconvénients qui pourraient en résulter personnellement pour
moi dans la situation précaire ou je me trouve, appeler moi-même
le schisme sur l'Église gallicane et aigrir les esprits de ceux
qui croiraient, par faiblesse ou par conviction, devoir céder à
l'autorité pontificale? Mon langage a toujours été: _Je ne crois
pas la promesse de soumission licite; je ne puis l'autoriser. Mais,
persuadé des bonnes intentions de ceux qui la feraient, je ne
l'interdis pas absolument._ Dois-je continuer à tenir ce langage?
Dois-je en prendre un plus prononcé?»
C'est pour sortir de l'embarras dont témoigne cette lettre que
le roi demanda à l'archevêque de Reims son avis, en le priant
de s'adjoindre, pour le formuler, l'évêque de Boulogne, dont
il connaissait aussi les lumières et la fidélité. Il le leur
demandait non seulement sur le fond de l'affaire, mais encore sur
les dispositions générales de l'épiscopat. Si la grande majorité
s'engageait à tenir ferme dans la ligne des principes, il ne
l'abandonnerait pas et braverait tout pour la soutenir. Mais si, au
contraire, elle inclinait à se conformer aux désirs du Saint-Siège,
ou si seulement elle était douteuse, alors il céderait et se
résignerait à courir la chance du bien qui pourrait résulter, pour la
monarchie, de l'augmentation de pouvoir, que le Concordat donnait aux
évêques sur leur clergé.
On voit à quelle importante concession, après avoir tant résisté,
se décidait Louis XVIII sous l'influence du fait accompli. C'était
du reste la seule qu'il voulut faire: aller plus loin, permettre la
soumission, délier ses sujets de leur serment, c'est ce qu'on ne
pouvait attendre de lui. «Un jour viendra que j'aurai à remettre ma
couronne et ma vie entre les mains du Tout-Puissant. Jusque-là, me
détacher volontairement de mes droits serait trahir mon devoir, mon
honneur, me rendre méprisable aux yeux des hommes, offenser Dieu même
par qui les _rois règnent_ et à qui seul je dois remettre le poste
qu'il m'a confié sur la terre.»
L'opportunisme, comme nous dirions aujourd'hui, dont le roi faisait
preuve en cette circonstance s'affirme plus nettement encore dans la
lettre suivante, que le même jour,--28 août 1801,--il adressait à son
frère.
«La crise du moment est bien violente. J'ai eu de sinistres présages
depuis le jour où Bonaparte, vainqueur à Marengo, profita de
l'imbécillité du cardinal de Martiniana pour faire des ouvertures
au Pape. Ils ne sont que trop vérifiés aujourd'hui. On varie un peu
sur les conditions que le cardinal Consalvi a signées le 15 juillet;
mais, il est à peu près sûr qu'en ayant l'air de faire beaucoup pour
la religion, on a sacrifié la monarchie et le clergé de France.
Certainement, cela ne change rien au fond de la chose: mes droits
ne seront pas plus altérés par la faiblesse de Pie VII que ceux de
Philippe le Bel ne le furent par la violence de Boniface VIII. Le
Concordat passé entre Léon X et François Ier subsiste dans toute sa
vigueur, et nul évêque de France ne peut avoir un titre légitime
s'il n'est présenté par moi au Saint-Siège. Enfin, il n'y a point
de puissance sur la terre qui puisse dépouiller un évêque de son
siège, sans un jugement légal et préalable. Et ce serait en vain
qu'on abuserait contre les évêques d'un canon du concile de Trente
qui défend, à peine de déchéance, aux évêques d'être plus de trois
mois absents de leurs diocèses, puisque ceux-ci en ont été chassés
par violence et qu'en les rappelant, on exige d'eux une promesse que
l'approbation même du Pape ne saurait légitimer.
«Le danger n'en est pas moindre. Le clergé est une de nos meilleures
armes. Mais, pour qu'elle ait tout son effet, il faut que les évêques
restent bien unis, et je suis loin d'être sans inquiétude de ce côté.
Tant que le pape a été de notre côté, je craignais peu de défections.
Mais, aujourd'hui qu'il combat contre nous, je crains, au contraire,
qu'il y en ait beaucoup. Outre la peine que j'en ressens, je me
trouve dans la plus grande perplexité sur la conduite que j'ai à
tenir. Si j'avais, comme saint Louis, mes barons assemblés, ou si,
comme Henri IV, j'étais à la tête d'une armée, je ferais afficher une
protestation aux portes du Vatican. Mais, je suis sans troupes, sans
argent, sans asile.
«Reste le corps épiscopal. Si je suis sûr qu'il restera ferme, je
protesterai comme roi, comme protecteur né de l'Église gallicane, et
ma protestation, soutenue de celle des évêques, produira, j'en suis
sûr, un bon effet. Mais, si un nombre considérable d'évêques cédait,
mes démarches n'auraient d'autre effet que d'exciter un schisme, et
je ne veux pas avoir ce reproche à me faire. Alors, non seulement
je garderai le silence, mais j'engagerai sous main tous les évêques
à céder aussi pour tâcher de saisir les chances favorables à la
monarchie qui peuvent résulter de l'augmentation de pouvoir que le
prétendu Concordat leur donne sur le clergé de second ordre.
«Telle est l'alternative où je me trouve. Je n'en puis sortir qu'en
connaissant la façon de penser des évêques, et ce n'est pas une
chose aisée. Je ne pourrais m'adresser à tous sans leur représenter
avec force leur véritable devoir; et cette mesure, inutile vis-à-vis
de ceux qui sont déterminés à rester fidèles à leurs principes,
n'aurait, vis-à-vis des autres, d'autre effet que de compromettre
mon autorité et peut-être d'aigrir les esprits. J'ai pris un autre
parti: j'envoie à l'archevêque de Reims et à l'évêque de Boulogne
une note où j'expose tout ce que je viens de vous dire, en les
chargeant de connaître les dispositions de leurs confrères et leur
demandant leur avis sur ce que j'ai à faire ou à ne pas faire dans
cette conjoncture épineuse. Je leur recommande de s'entendre avec
les évêques réfugiés en Angleterre; mais, il ne faut point que vous
fassiez de démarches vis-à-vis d'eux. Les raisons qui m'empêchent
d'agir directement sont les mêmes pour vous. Il suffit que vous
soyez instruit afin que vous puissiez répondre aux questions et aux
consultations que, vraisemblablement, on vous fera.»
En consultant des prélats en qui il avait confiance et en se
déclarant disposé à suivre leurs conseils, le roi ne renonçait pas à
défendre ses droits jusqu'au bout et à convaincre le clergé de leur
légitimité comme de l'obligation où il était de les soutenir. Oui,
certes, il céderait à l'intérêt de la religion catholique, si la
grande majorité des évêques ne lui donnait pas raison. Mais, il ne
renonçait pas à démontrer qu'il ne devait pas céder, qu'on ne devait
pas lui demander de céder. Il rêvait même d'un petit livre de combat
qui, répandu en France et parmi les évêques émigrés, contribuerait
à les empêcher de se prêter aux vues de Bonaparte et d'envoyer au
pape leur démission. De cet opuscule, il traçait lui-même le plan
et résumait les idées sous forme de questions suivies de la réponse
qu'il convenait d'y faire.
«D.--Le bien de la religion exige-t-il la démission des évêques?
«R.--Oui, si comme au commencement du Ve siècle, il y a eu un tel
schisme que ce grand sacrifice paraisse nécessaire.
«D.--L'Église gallicane est-elle en état de schisme?
«R.--Non; elle est en état de persécution.
«D.--Quelle est la cause de cette persécution?
«R.--L'attachement des évêques à leur souverain, leur fidélité au
serment qu'ils lui ont prêté.
«D.--Cet attachement, cette fidélité ne leur font-ils pas abandonner
un devoir sacré: celui de veiller sur leurs troupeaux?
«R.--Non; ils n'ont cessé, quoique éloignés, d'y veiller et de les
gouverner, tantôt avec plus, tantôt avec moins de difficultés, mais
toujours avec succès.
«D.--Quelle serait la conséquence de leur démission?
«R.--Leur remplacement par des hommes dévoués au nouvel ordre de
choses.
«D.--Cette conséquence est-elle assez à craindre pour qu'ils ne
puissent condescendre au désir du Souverain Pontife?
«R.--Leur devoir est de prêcher à leurs ouailles les vérités de
la religion et de leur inspirer l'amour et la fidélité envers la
puissance légitime, même quand elle ne peut exercer _actu_ ses
droits. Ils ne peuvent donc abandonner leurs places, certains
qu'elles seraient remplies par des hommes qui enseigneraient le
contraire.
«D.--Mais, ne peuvent-ils espérer d'être replacés sur leurs sièges ou
sur d'autres, et par conséquent de prêcher librement ces vérités?
«R.--Il faudrait prêter un serment à la prétendue république. Ce
serment répugne à leurs sentiments et à leur conscience, et s'ils
l'avaient une fois prêté, ne pas l'observer serait un parjure.
«D.--Ne peut-on faire un acte mauvais en lui-même avec l'espoir qu'il
en résultera un grand bien?
«R.--Que sert à l'homme de gagner l'univers, s'il perd son âme?»
Ainsi, Louis XVIII, sans se dissimuler que les efforts auxquels il
se livrait seraient probablement inutiles et ne conjureraient pas le
malheur nouveau qui le menaçait, y persévérait, ne voulant, comme il
le disait, rien avoir à se reprocher.
Quelle était, pendant ce temps, l'attitude de l'épiscopat émigré?
On n'attend pas de nous que nous nous attardions aux détails de
cet émouvant et final épisode de l'histoire des négociations
concordataires. Il a eu ses historiens, et leurs récits ne laissent
que peu de choses à glaner dans le sillon qu'ils ont parcouru. Il
est cependant quelques traits qui méritent d'être tirés de l'ombre
où ils sont restés avec les documents qui les mentionnent, documents
retrouvés dans les papiers du roi.
Le bref pontifical, en date du 15 août, invitant les évêques à
donner leur démission, avait été envoyé à tous ceux dont à Rome on
connaissait la résidence, et on les avait priés de le communiquer à
ceux à qui on n'avait su où l'adresser. Sur environ quatre-vingts
prélats existant alors, les uns au nombre d'une quinzaine, étant
rentrés en France, il n'était pas douteux qu'ils se soumettraient
sans hésiter aux paternelles injonctions de Pie VII. Mais, à Rome,
il s'en fallait qu'on fût aussi assuré du consentement de ceux qui
résidaient encore à l'étranger. La colonie épiscopale de Londres
inspirait surtout de l'inquiétude. On savait à quelles influences
elle obéissait et que son groupement même l'y rendait plus
accessible. Dillon, l'archevêque de Narbonne, et Conzié, l'évêque
d'Arras, se flattaient de la faire marcher au doigt et à l'oeil.
Aussi, de même qu'à la cour du pape, on redoutait leur action,
de même, à la cour du roi, c'est sur eux que l'on comptait pour
encourager une résistance à l'unanimité de laquelle Louis XVIII,
comme on l'a vu, subordonnait sa conduite ultérieure.