«Dans une conversation postérieure à celle dont je viens de donner la

substance, M. d'Avaray est revenu sur ce même projet d'ouvrage, et

m'a désigné M. de Thauvenay comme l'homme le plus propre à y mettre.

Il m'a témoigné une seconde fois le plus grand désir de voir cet

excellent serviteur plus rapproché du roi qu'il ne l'est.

«--D'ailleurs, m'a-t-il ajouté, en supposant même que ma santé se

rétablisse, la convalescence sera nécessairement bien longue: et je

ne connais personne qui puisse mieux me suppléer auprès de mon maître

que M. de Thauvenay.»

Ces conseils confiés à la garde de l'abbé Edgeworth, le malade

écrivit à Thauvenay pour le prier de venir mettre ses papiers en

ordre après sa mort, et pria le roi d'expédier la lettre. Thauvenay,

ayant confié l'agence de Hambourg au comte de Grémion, «son ami et

son second,» arriva en toute hâte. Il trouva le malade en meilleur

état et le roi rassuré. Mais d'Avaray paraissant pour longtemps

incapable de tout travail, il fut décidé que le nouveau venu

occuperait provisoirement sa place[49].

[Note 49: Il ne l'occupa que jusqu'en 1803, ayant dû quitter à cette

époque, pour raison de santé, le service du roi. Le marquis de Bonnay

le remplaça.]

On peut voir, par les lettres du roi à ses correspondants ordinaires,

combien l'avait troublé cette alerte et avec quelle anxiété il suivit

la marche d'une convalescence trop lente à son gré. Dans la plupart

de ces lettres, on trouve, dès ce moment, la trace des soucis que lui

cause une santé si chère. Sensible aux marques d'intérêt qu'on donne

à son ami, il remercie avec émotion tous ceux qui, en lui écrivant,

lui parlent de d'Avaray. Quand celui-ci ne peut répondre lui-même

aux témoignages affectueux qu'il reçoit, c'est le roi qui répond

en son nom. Il le fait notamment pour la comtesse de Polastron, la

captivante femme à qui le comte d'Artois a voué sa vie, et qui de

Londres avait adressé à d'Avaray des protestations d'attachement.

«Vous avez eu la bonté, madame, d'écrire une lettre bien aimable à M.

d'Avaray; mais, vous lui imposez des lois sévères. Sa convalescence

marche bien lentement, et la raison exigeait de lui une obéissance à

laquelle le sentiment se refusait. Je ne sais qui l'aurait emporté.

J'ai proposé un accommodement dont tout l'avantage était pour moi. Ce

motif l'a fait accepter. Je suis près de vous l'interprète de deux

amis qui sentent vivement l'intérêt que vous avez pris au coup dont

ils ont été également menacés. Recevez donc l'expression de leur

reconnaissance et celle du tendre attachement du secrétaire.»

Mais c'est surtout au comte d'Artois que le roi fait part de ses

angoisses, de tout ce qu'il craint, de tout ce qu'il espère. Ces

libres confidences, accueillies avec sollicitude, suivies de

réponses non moins révélatrices de l'étroite union qui règne

désormais entre les deux frères achèvent de la cimenter. Cependant

le temps marche, l'automne commence, l'hiver approche, et l'état de

d'Avaray ne s'améliore pas assez pour que les inquiétudes du roi ne

renaissent pas. Au mois de septembre, elles sont redevenues telles

qu'au premier jour de la maladie. Il n'est que trop vrai d'ailleurs

qu'elle exige maintenant des moyens de guérison prompts, énergiques,

et celui de tous qui devait être le plus cruel au coeur du roi,

l'installation du malade, pour la durée de l'hiver, sous un climat

plus chaud que celui de la Pologne. Les deux amis devront se séparer,

et cette perspective les afflige également.

Le comte d'Artois est le premier confident de la tristesse royale.

«Je n'ai pas craint, jusqu'à ce moment, mon cher frère, de vous

parler dans toutes mes lettres de d'Avaray, parce qu'en vous

entretenant de mon ami, je vous ai parlé d'un serviteur qui vous

est tendrement dévoué. Aujourd'hui, mon âme est bien triste; la

convalescence, comme je vous l'ai dit, est d'une lenteur extrême.

Soit qu'il faille l'attribuer à la violence des accidents par

lesquels la maladie a commencé, ou au mauvais temps qui a constamment

régné pendant les mois de juillet et d'août, il n'est que trop

certain que le mieux n'a pas fait les progrès que nous devions

espérer, et Le Febvre, effrayé de voir arriver dans un tel état

de choses un hiver quelquefois aussi rude ici qu'en Courlande, a

fortement conseillé au malade d'aller le passer dans un climat

tempéré. Vous jugez, mon ami, de ce que son coeur et le mien ont

souffert d'un pareil arrêt. Mais, la raison, la nécessité ont pris

le dessus. Nous avons senti, et moi surtout, qu'il ne fallait pas

sacrifier des années à quelques mois, et il vient d'être décidé que

d'Avaray partira pour le nord de l'Italie, sauf à s'enfoncer encore

davantage si son état et la saison l'exigent. Cette douloureuse

décision est encore ignorée ici. Mais, en vous la confiant, je ne

vous en demande pas le secret; on ne le saura que trop, avant que

vous receviez cette lettre ... Plaignez-moi, j'espère qu'au printemps

vous me féliciterez.»

Quinze jours plus tard, le roi complète ces désolantes nouvelles

et annonce le départ de son ami. «D'Avaray est parti vendredi,

comme je vous l'avais annoncé. J'ai désiré, j'ai pressé ce voyage;

il était nécessaire tant à cause du climat, que pour lui procurer

un repos auquel il était impossible ici d'obtenir de lui qu'il se

livrât. Mais, j'ai beau me dire tout cela, je n'en souffre pas moins.

Il n'est point guéri, je ne puis me le dissimuler, et quoique le

lait auquel il s'est mis passe bien, quoique je puisse fonder des

espérances raisonnables sur son voyage même, je puis bien aussi

concevoir de cruelles inquiétudes.»

Désormais les détails sur la santé du voyageur tiendront une large

place dans la correspondance qui nous sert de guide. Entre lui

et le maître auquel, même de loin, il ne cesse de prodiguer son

dévouement et ses conseils, s'établira une relation épistolaire qui

se continuera durant des années; car bien qu'au printemps d'Avaray

revienne à Varsovie, il est trop gravement atteint pour se dispenser

de retourner chaque hiver en Italie. Ainsi, périodiquement, d'année

en année, la mauvaise saison ramènera la séparation, et jusqu'à la

fin, malgré l'habitude et la nécessité, les deux amis en souffriront

toujours autant.

II

LA DÉTRESSE FINANCIÈRE

Indépendamment des préoccupations que causait au roi l'état maladif

de d'Avaray, il en était d'autres qui pesaient non moins durement

sur lui, et entretenaient en son esprit une excitation incessante.

Sans parler de celles que lui apportaient les événements qui se

déroulaient en Europe, et éloignaient un peu plus chaque jour sa

restauration, les plus poignantes lui étaient suggérées par sa

détresse financière.

Déjà, à Mitau, il en avait cruellement souffert. Sa maison remplie

de serviteurs de tout rang, dépourvus de ressources, tant d'émigrés

à secourir, les traitements fixes alloués à ses agents, les frais

de courriers, de poste, de voyages, les dépenses du duc et de la

duchesse d'Angoulême, celles du duc de Berry, ce n'était là que

le courant, auquel, en cette année 1800, s'étaient ajoutés le coût

d'une cure de la reine à Pyrmont, de son installation à Kiel, où

elle allait résider encore pendant plus d'une année, et la solde

supplémentaire que le roi avait dû se déterminer à allouer à ses

gardes du corps, dont l'âge et les besoins rendaient insuffisante

celle qu'ils recevaient de l'empereur. Après une vaine tentative

à Saint-Pétersbourg, pour obtenir une augmentation de sa pension

annuelle, fixée à deux cent mille roubles, il s'était adressé à

son frère, en le priant de solliciter des ministres anglais le

renouvellement d'un secours de dix mille livres sterling qu'ils

lui avaient accordé l'année précédente et sa transformation en un

traitement annuel. «Mes pauvres finances sont toujours dans une gêne

extrême à la fin de chaque année, disait-il. Mais, jamais elles ne

furent dans un état plus désastreux qu'à la fin de celle-ci. Il n'y a

que vous qui puissiez me tirer de ce pénible embarras.»

Si profonde qu'apparaisse alors sa misère, elle fut bien pire après

qu'il eut été chassé de Russie. Outre qu'il était menacé de voir son

traitement supprimé, il n'avait reçu, on s'en souvient, qu'en minime

partie les six mois échus au moment de son départ. Pour se mettre

en état d'arriver à Varsovie, il avait dû contracter un emprunt à

Riga, et lorsque ses gardes du corps et ses plus fidèles serviteurs,

chassés aussi de Mitau, étaient arrivés à Memel, privés de tout,

mourant de faim et brisés de fatigue, il n'avait pu leur venir en

aide que grâce à sa nièce.

Dans cette situation, il renouvelait ses instances:

«Vous sentez que le déplacement, un voyage dont je ne peux prévoir

le terme, mon établissement, lorsque j'en aurai trouvé un pour mes

enfants et pour moi, la foule d'infortunés que je laisse derrière

moi et qui bientôt, sans doute, courront les chemins; vous sentez,

dis-je, que tout cela m'écrase et que je ne saurai plus où donner

de la tête, si je ne suis secouru promptement et efficacement.

L'Angleterre seule le peut. _Intelligenti_ (j'ajoute en cette

occasion _et amanti_) _pauca_. Rappelez-vous ce que je vous ai écrit

dernièrement, mais bien loin de prévoir encore ce qui m'arrive.

Jamais je n'eus plus besoin du zèle de mon ami et de la générosité

du roi d'Angleterre.»

Le 18 février, aux portes de Varsovie, nouveaux et plus poignants

aveux. «Je ne vous dirai qu'un mot de ma situation; elle est au

comble de la détresse. Quant aux détails je m'en rapporte au comte

de La Chapelle, qui possède à bon droit votre confiance et la mienne

et que j'envoie en Angleterre, non seulement pour vous informer

de ce qui s'est passé et de l'état où je suis, mais aussi parce

que j'ai jugé indispensable qu'un témoin oculaire et irréprochable

fît sentir aux ministres la nécessité et l'urgence des secours que

je sollicite.» Enfin, en arrivant à Varsovie, presque réduit aux

expédients, il presse encore son frère: «Je me recommande de plus en

plus à vous, pour hâter une décision qui me devient de jour en jour

plus nécessaire. M. de La Chapelle vous parlera sur ce point. Mais,

ce qu'il ignorait et que je n'ai moi-même appris que depuis ma lettre

écrite, c'est que non seulement mon traitement de Russie est fini

pour moi, mais que celui qui a négocié à Riga l'emprunt qui m'a mis

en état de partir y est retenu, par ordre de l'empereur, jusqu'à ce

que la somme soit remboursée.»

À cette époque, telle est la pauvreté de Louis XVIII que, pour la

première fois, il se voit contraint de refuser des secours à ceux de

ses partisans qui se sont montrés les plus fidèles à sa cause, les

plus ardents à le servir. «Il ne vous est que trop facile de deviner

la réponse à faire au duc de Laval. Je ne suis pas sûr d'avoir du

pain pour mes enfants et pour moi-même. Je n'en peux plus donner aux

autres. Il m'est dur de revenir sans cesse à ce pénible sujet.» C'est

le 12 mars qu'il est réduit à cet humiliant refus. Encore quelques

semaines, et ce sera pire. Il devra se résoudre à morigéner la reine,

qui, par des dépenses exagérées à Kiel et à Pyrmont, s'est endettée,

à lui déclarer qu'il ne peut venir à son secours pour le payement

de ses dettes et que c'est à ceux qui dirigent sa maison «de guérir

cette plaie par les réformes les plus rigoureuses».

Pendant ce temps, en Angleterre, le comte d'Artois s'efforçait

d'obtenir du gouvernement britannique les secours dont son frère

avait un si pressant besoin. Au reçu de la nouvelle de son expulsion

et des tristes confidences qui l'accompagnaient, il était accouru

d'Édimbourg à Londres, afin de hâter par sa présence la solution

qu'il souhaitait, plus encore qu'il ne l'espérait. À Londres, il

s'était rencontré avec l'envoyé du roi, le comte de La Chapelle.

Bouleversé par les détails douloureux que lui avait donnés celui-ci,

prévoyant que plusieurs semaines s'écouleraient avant qu'eussent

abouti ses démarches auprès des ministres anglais, il avait couru au

plus pressé et envoyé à Thauvenay, agent de Louis XVIII à Hambourg,

une somme de trois mille livres sterling, réunie à grand'peine au

moyen d'emprunts.

Lorsque le roi connut ce trait de dévouement fraternel, il venait

d'être averti par la comtesse Palhen, femme du ministre russe à

qui la duchesse d'Angoulême avait écrit et «par quelqu'un dont le

témoignage est de poids», que, très probablement, son traitement de

Russie allait être rétabli. Ce n'était pas encore officiel, et il

ignorait toujours si l'arriéré serait acquitté. Il avait lieu du

moins d'en concevoir l'espérance. Il n'en fut pas moins sensible à la

sollicitude empressée du comte d'Artois. Il y a de l'émotion et des

larmes, de douces larmes, dans les remerciements qu'il lui adressait.

«J'ai reçu, mon cher frère, votre lettre du 7, et je voudrais pour

toute réponse vous envoyer mon coeur. Quoi! c'est vous, mon ami, qui,

dans la situation où vous êtes, venez à mon secours? Infortuné Paul,

qu'à ce prix, tes mauvais traitements me sont chers! S'il en était

temps, si Thauvenay ne m'eût déjà rendu compte de l'exécution de vos

aimables et généreux desseins, je vous prierais, je vous conjurerais

d'y renoncer; l'intention me suffisait et bien au delà. Mais, du

moins, si d'ailleurs vos soins vis-à-vis des ministres britanniques

ont le succès que je dois espérer, en dépit de tous les retards, que

son premier usage soit de réparer le mal que vous vous faites pour

moi. Ce n'est plus votre frère, votre ami qui vous le demande, c'est

le roi qui le veut, qui l'exige. Je n'ai qu'un seul regret, c'est de

n'avoir pu exercer cet acte d'autorité qu'après la nouvelle que je

vous ai mandée il y a huit jours, et dont j'ai reçu encore une sorte

de confirmation, mais sans détails sur l'arriéré. Mais je n'ai rien

encore de direct à cet égard. Nous travaillons cependant à arrêter

la vente de la parure de diamants. C'est un procédé de devoir et de

délicatesse envers l'impératrice douairière et le nouvel empereur

lui-même[50].»

[Note 50: La vente fut arrêtée, et la duchesse d'Angoulême rentra en

possession de son collier après que le traitement de Russie eut été

rétabli.]

Au moment où le roi exprimait, en ces termes, sa gratitude au

comte d'Artois, ce prince allait recevoir la réponse du cabinet

britannique. Cinq mille livres sterling étaient mis immédiatement

à la disposition de Louis XVIII; en outre, «il pouvait compter

jusqu'à des temps plus heureux sur une avance annuelle de six mille,»

c'est-à-dire égale à celle que recevait son frère. Il ne paraît pas

que ce secours eût été accordé avec bonne grâce. L'entretien auquel

il donna lieu entre le ministre anglais lord Hawkesbury et le baron

de Roll, représentant du comte d'Artois, révèle un peu d'impatience

de la part du prêteur, qui trouve peut-être qu'on recourt bien

souvent à lui et une certaine aigreur chez l'obligé, qui s'étonne

que, dans la cruelle position du roi, on fasse si peu pour lui venir

en aide. Il est vrai que le baron de Roll était un pauvre diplomate,

dépourvu de tact,--il ne l'avait que trop prouvé en 1796 lors de sa

mission auprès du duc d'Orléans,--et qu'il se peut bien que la forme

donnée à ses exigences ait blessé lord Hawkesbury.

Tel qu'il était cependant, ce subside que le comte d'Artois tenait

«pour bien médiocre», grossissait sensiblement les revenus de son

frère, lui permettait de rétablir les traitements supprimés, de venir

de nouveau en aide à des serviteurs fidèles et malheureux et «d'avoir

toujours une somme devant lui pour subvenir à des besoins urgents».

Quant à ses anciens gardes du corps, dont la détresse lui causait

depuis trois mois de cruels soucis, le gouvernement anglais venait de

pourvoir à leur existence, en leur accordant des pensions modestes

mais suffisantes. Ce qui était fait pour eux fit oublier au roi la

modicité de ce qui était fait pour lui. «Les bienfaits répandus sur

ces respectables vétérans me touchent bien plus que ceux dont je suis

moi-même l'objet.» En ce qui le concernait, il ajoutait: «Le roi

d'Angleterre a fait pour moi ce qu'il a jugé à propos et, quoique le

secours qu'il m'a accordé soit bien inférieur à mes besoins, ce n'est

pas à la reconnaissance à calculer la libéralité.»

Mais, ce dont il était surtout touché, c'était de la conduite de

son frère en ces circonstances. Le souvenir ne devait plus s'en

effacer dans son coeur. Leur correspondance, dès ce moment, prend un

accent plus vif de confiance et de tendresse. Le roi n'abdique pas;

il maintient ses droits, il manifeste ses volontés, continue à se

refuser à ce qu'il juge inopportun. Mais, il prie plus souvent qu'il

n'ordonne, et, de son côté, le comte d'Artois, toutes les fois qu'il

sent que sa résistance offenserait, engendrerait un dissentiment,

s'empresse de céder.

Entre temps, un tragique événement avait changé la face des choses

en Russie. Durant la nuit du 11 au 12 mars, l'empereur était mort

en des circonstances mystérieuses. À la suite d'une conspiration de

palais, il avait péri assassiné. La nouvelle de son trépas arriva

à Paris au moment où Bonaparte, las des procédés de l'ambassadeur

russe Kalitscheff, songeait à demander son remplacement. L'occasion

lui parut propice pour rendre plus étroites et plus cordiales ses

relations avec la cour de Russie. Le nouvel empereur, Alexandre,

était jeune, plus accessible que son père à l'influence des idées

modernes. Non seulement il manifestait l'intention de concourir au

rétablissement de la paix générale par sa persévérance dans les

mesures qu'avait adoptées son prédécesseur avec les puissances du

Nord, mais encore il se prononçait sur son union avec la République

française, comme sur un système justifié par l'expérience de ses

ancêtres, par la convenance des deux États et «par la nécessité de

mettre un frein au despotisme maritime de l'Angleterre». Enfin, dès

son avènement, il avait fait savoir qu'il rappelait M. de Kalitscheff

et désignait un autre de ses sujets, M. de Markoff, pour le remplacer.

Bonaparte ne voulut pas laisser se refroidir ces heureuses

dispositions. Son ambassadeur en Russie n'était pas encore nommé.

En attendant qu'il l'eût choisi, il résolut d'envoyer Duroc, un de

ses aides de camp, à Saint-Pétersbourg. Duroc reçut de Talleyrand

les instructions les plus minutieuses. Il devait présenter au tsar

les regrets du premier Consul sur la mort de Paul Ier, le féliciter

de son avènement, et lui offrir de signer immédiatement la paix.

Une lettre autographe de Bonaparte exprimait ces sentiments. Les

instructions remises à Duroc avaient tout prévu, même l'attitude

qu'il devait prendre vis-à-vis des émigrés. «Quant aux émigrés

français qui pourraient se trouver en crédit à Saint-Pétersbourg,

vous les recevrez tous sans aller chez aucun. Vous pourrez cependant

charger un des deux officiers que vous avez, de se mêler à eux,

afin de rassembler un plus grand nombre de renseignements.» Duroc

quitta Paris le 24 avril. Moins d'un mois après, il faisait connaître

qu'il avait été amicalement accueilli par Alexandre: «Je ne veux

me mêler des affaires intérieures de personne, lui avait dit

l'empereur. Chacun peut se donner le gouvernement qui lui convient.

Je désapprouve ceux qui veulent s'y opposer.»

Ce langage était bien fait pour laisser supposer à Bonaparte qu'il

trouverait dans Alexandre un utile et fidèle allié. Au même moment,

l'arrivée de M. de Markoff à Paris imprimait aux relations des

deux gouvernements le caractère le plus cordial. Sur la demande du

tsar, divers gentilshommes français restés longtemps au service de

la Russie: MM. de Richelieu, de Lambert, de Langeron, de Torcy,

de Choiseul-Gouffier, d'autres encore, étaient rayés de la liste

des émigrés. Talleyrand, ministre des affaires étrangères à Paris,

échangeait avec le prince Kourakin, ministre des affaires étrangères

à Saint-Pétersbourg, d'amicales lettres[51]. Il semblait donc que

Bonaparte, possédé du désir de créer entre la Russie et la France,

pour contenir l'Angleterre, une étroite alliance, eût atteint son but.

[Note 51: Dans l'une d'elles, où le chancelier russe faisait étalage

de ses sentiments de sympathie, on lit: «Agréez-en l'assurance de

même que celle de la confiance que je place en vous.»]

Pendant ce temps, réfugié à Varsovie, Louis XVIII y était oublié par

ces mêmes souverains en qui, naguère, il mettait ses espérances.

S'ils se souvenaient encore de lui, c'était pour s'avouer qu'il ne

pouvait plus être désormais l'instrument de leurs desseins, pour se

décharger, l'un sur l'autre, du soin de le soustraire aux amères

humiliations de la pauvreté. La pauvreté, l'impuissance qui en

résulte, c'étaient là, en effet, les plaies vives de la petite cour

du comte de l'Isle.

Il séjournait depuis plus de six mois à Varsovie qu'il en était

encore à attendre les secours mensuels du tsar. À son départ de

Mitau, Paul Ier s'était engagé à les lui continuer. Mais, en réalité,

il ne les recevait plus. Malgré ses pressantes sollicitations,

l'héritier des Bourbons restait en disgrâce à Saint-Pétersbourg

comme s'il eût été un simple courtisan. Le tsar lui refusait

jusqu'au droit d'avoir un agent à la cour de Russie. Ce n'est que

par l'intermédiaire du duc de Serra-Capriola, représentant des

Deux-Siciles, qu'il pouvait faire parvenir ses demandes et plaider sa

cause.

La correspondance, en cette année 1801, n'est guère défrayée que par

les questions d'argent. La misère chaque jour s'accuse et s'aggrave.

Privé des secours de la Russie, le roi en est réduit aux deux cent

mille francs de l'Espagne et aux vingt mille florins que reçoit

de la cour d'Autriche, comme héritière de Marie-Antoinette, la

duchesse d'Angoulême. Ces fonds arrivent irrégulièrement, à travers

d'innombrables difficultés. Ils ne suffisent pas aux dépenses de

la maison royale, composée de soixante personnes, dépenses qui

dépassent quatre cent mille francs. L'habileté de Thauvenay, appelé

provisoirement à Varsovie pour remplacer d'Avaray, ne parvient pas

à les diminuer. C'est donc la misère, une misère que rendent plus

cruelle les demandes incessantes adressées au roi par ses partisans

et les réclamations de ses créanciers, dont les exigences se sont

déchaînées depuis qu'il habite Varsovie[52]. L'obligation d'y

arracher sa famille et les courtisans de son exil, ne permettait pas

à Louis XVIII de garder longtemps le silence. Après la mort de Paul

Ier, il avait écrit à son héritier pour lui adresser les compliments

d'usage et l'entretenir de ses intérêts pécuniaires. Il chargea le

duc de Serra-Capriola de les exposer et de les défendre.

[Note 52: Il fallut un ordre formel du roi de Prusse pour mettre un

terme aux poursuites dont Louis XVIII était l'objet.]

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 22 / 48 段