La capitale russe, à cette heure, offrait à leurs manoeuvres un

champ aussi vaste que fertile. Le mécontentement de Paul Ier contre

l'Angleterre et l'Autriche, ses alliées d'hier, qu'il accusait de

l'avoir trahi; le souvenir des défaites de ses armées, dont il avait

été humilié; les rapports qu'il venait de nouer avec Bonaparte

et les divers incidents au cours desquels il changeait peu à peu

l'orientation de sa politique, livraient son âme à une agitation

voisine de la démence. En une suite de traits dignes d'un aliéné, il

allait bientôt prouver le dérangement de ses facultés, en traitant

en ennemis ses anciens alliés; en chassant leurs ambassadeurs;

en terrorisant ses sujets par la multiplicité des supplices, des

sentences d'exil; en établissant dans ses États, un régime de police

arbitraire et rigoureux; en frappant à tort et à travers jusque

dans son entourage intime et jusque dans sa propre famille; en

s'abandonnant enfin à tant de fantaisies de despote, qu'il préparait

le peuple moscovite à applaudir à sa mort, lorsque, l'année suivante,

il fut assassiné, et à la considérer comme une délivrance.

Il est probable que les trois personnages, dont nous résumons les

aventures, n'eurent pas trop à souffrir de cette période de terreur.

D'ailleurs, elle n'avait pas atteint son apogée à l'heure où on les

voit évoluer sur le théâtre que nous avons décrit. Elles avaient des

protecteurs puissants. Rostopchine, amant de la Bonneuil, et Panin,

qui s'était résigné, en attendant son heure, à n'être que son ami,

n'avaient pas encore perdu la faveur impériale. Koutaïkoff possédait

toute la confiance du tsar et devait la posséder jusqu'à la fin.

La Chevalier profitait naturellement de l'influence que cet ancien

valet de chambre, porté par son maître au sommet des hauteurs et de

la fortune, exerçait sur lui, et la Gourbillon, par contre-coup,

participait aux avantages qu'assurait à ses deux amies la triple

protection qui s'étendait sur elles. Il semble bien que c'est à ce

moment qu'elles commencèrent à ourdir le complot dont Louis XVIII fut

la victime. Les circonstances étaient propices, nous l'avons dit, à

l'assouvissement d'une haine commune, fondée sur les griefs que nous

avons énumérés; mais ce qui n'est pas douteux, c'est que la Bonneuil,

ou pour mieux dire, Adèle Riflon, en fut l'instrument principal et

l'agent le plus actif.

La Chevalier et la Gourbillon ne sont que des intrigantes vulgaires,

bonnes tout au plus à des rôles de comparses: l'une jolie, vénale,

sans préjugés, et que ceux mêmes qu'elle traite en ennemis

retourneraient aisément en y mettant le prix; l'autre cupide,

vaniteuse et méchante, âme basse, perfide, dévorée d'envie, aigrie

par ses malheurs et par la médiocrité de sa condition, incapable de

s'élever bien haut.

La Bonneuil, au contraire, est une intelligence, une aventurière

de large envergure, susceptible de concevoir de grands desseins

et assez habile pour les exécuter, quelque difficultueuse qu'en

soit l'exécution. À Madrid, à Blanckenberg, à Saint-Pétersbourg,

elle témoigne d'un rare esprit de décision, d'une incomparable

astuce, d'une extraordinaire souplesse, et lorsqu'il s'agit, pour

faire réussir le plan qu'elle s'est proposé, d'employer des moyens

immédiats et décisifs, d'une fertilité d'imagination qu'on trouve peu

chez les personnes de son sexe.

De ce qu'elle vaut et de ce qui démontre que si elle avait fait un

meilleur emploi de tant d'heureux dons, elle n'eût pas été indigne

d'une brillante destinée, nous possédons un témoignage indéniable,

dans un rapport diplomatique, adressé à Talleyrand, au mois de mai

1801, par le général de Beurnonville. Quelques jours avant, la

comtesse de Biston-Bonneuil s'était présentée à l'ambassade française

à Berlin; elle avait, une fois encore, modifié son nom, en demandant

à voir l'ambassadeur quoiqu'elle lui fût inconnue. Il l'avait reçue

en apprenant qu'elle arrivait de Russie. À cette époque, Louis XVIII

en avait été chassé; Paul Ier n'existait plus depuis six semaines;

son fils Alexandre occupait le trône. On était, en Europe, sans

informations sur les circonstances en lesquelles s'étaient déroulés

ces événements, et peut-être Beurnonville espérait-il que la

visiteuse, les ayant vus de près, lui en donnerait la clef. Admise en

sa présence, elle expliqua sa visite par la nécessité de faire viser

ses passeports. Elle retournait en France par Hambourg.

Dans la longue conversation qui s'engagea ensuite, elle avoua à

l'ambassadeur ses relations avec Rostopchine et avec Panin. Elle ne

cacha pas que le premier avait été son amant, le second son ami, et

qu'elle s'était servie de l'amour de l'un, de l'amitié de l'autre,

pour travailler au profit du gouvernement français. Elle se vantait

d'avoir eu, par l'entremise de Rostopchine, des entrevues fréquentes

avec l'empereur. «On en a pris prétexte pour l'accuser de s'être

abandonnée à ce prince pour avancer les affaires de la France. Elle

nié ces imputations; mais elle se flatte d'avoir donné à Paul Ier,

ainsi qu'à Rostopchine, des conseils utiles à la Russie en même temps

qu'ils étaient avantageux pour la France.»

Elle raconte beaucoup d'autres choses que Beurnonville n'eût pas

hésité à considérer comme autant de mensonges, si cette habile

personne ne lui eût fourni la preuve qu'elle n'inventait rien.

«J'ai vu entre ses mains le portrait de Rostopchine et quarante ou

cinquante billets qu'il lui avait écrits. Elle m'a montré aussi sa

correspondance avec M. de Panin; elle se rend incessamment à Paris.

Aussitôt après son arrivée, son portefeuille vous sera communiqué.»

Ce qui acheva de convaincre Beurnonville qu'elle ne mentait pas,

c'est qu'elle était instruite des négociations engagées entre la

France et la Russie, de la correspondance secrète des deux cours, qui

ne pouvait avoir été mise sous ses yeux que par Rostopchine ou par

son ami le comte Golloni, directeur général des postes russes, et

qu'en sortant de l'ambassade de France, elle alla chez le baron de

Krudener, ambassadeur de Russie à Berlin, où l'attendaient plusieurs

lettres de Panin. Aussi, Beurnonville ne mit-il pas en doute la

déclaration par laquelle elle couronna ses confidences et d'où il

résultait qu'elle «avait un secret» pour déjouer à Saint-Pétersbourg

les efforts qu'y feraient l'Angleterre et l'Autriche à l'effet

d'y renouer la coalition, mais qu'elle ne voulait le révéler qu'à

Talleyrand. Nous ignorons si ce ministre en eut la confidence ni

même s'il reçut Mme de Bonneuil. Mais celles qu'elle avait faites à

Beurnonville nous permettent de préciser la part qu'elle avait eue

dans l'expulsion de Louis XVIII.

On a vu plus haut qu'en arrivant en Russie, elle s'était présentée

chez le comte de Caraman, l'agent officiel du prétendant, avec

l'espoir caché d'en faire l'instrument de ses intrigues. Caraman

l'avait d'abord favorablement accueillie; par ses soins, les

fameux plans de la contre-révolution avaient été expédiés à Mitau.

Mais, quand il sut ce que pensait son maître de cette «coureuse

d'aventures», il lui fit grise mine et finalement cessa de la

recevoir. Elle ne lui pardonna pas; c'est sur lui qu'elle exerça

d'abord sa vengeance, persuadée que les effets en rejailliraient sur

le roi lui-même et que, du même coup, elle servirait les rancunes de

la Gourbillon et de la Chevalier.

Il lui suffit de tirer des papiers qu'elle avait rapportés d'Espagne

un document qu'elle y tenait en réserve pour l'utiliser au moment

opportun. C'était une lettre écrite de Blanckenberg, en 1797, par

le comte d'Avaray au duc d'Havré, à Madrid. Celui-ci ayant eu la

faiblesse de la montrer à sa belle amie, elle la lui avait prise,

ou, pour parler franc, volée. Paul Ier et sa cour y étaient l'objet

des railleries les plus blessantes, Rostopchine accusé de sottise

et d'imbécillité. S'armer de cette lettre vieille de trois ans, la

faire lire à Rostopchine, consentir à la lui laisser, afin qu'il

la soumît au tsar, tel fut le moyen qu'avait imaginé et employé la

Bonneuil. Le lendemain, un ordre impérial, arraché à la fureur de

Paul Ier, enjoignait à Caraman de quitter sur-le-champ la Russie, et

vingt-quatre heures plus tard, arrivé à Mitau, il apprenait à Louis

XVIII, stupéfait, la mesure inexpliquée dont son représentant venait

d'être l'objet.

Tel fut le résultat de l'entente qui s'était formée entre la

Bonneuil, la Gourbillon et la Chevalier. Ce ne fut pas le seul

exploit de la première. Tandis que la Gourbillon disparaît, et si

bien que jamais plus on n'entendra parler d'elle, la Bonneuil ne

se fait oublier un moment que pour reparaître bientôt en Hollande,

où, pendant plusieurs mois, elle déjoue les efforts de la police

consulaire, qui cherche à l'arrêter. À partir de 1805, on perd sa

trace, et son nom tombe à l'oubli.

Quant à la Chevalier, enveloppée, après le meurtre de Paul Ier, dans

la disgrâce de Koutaïkoff, elle s'enfuit avec lui et son mari, et,

dès ce moment, on ne sait ce qu'elle devient.

LIVRE TREIZIÈME

VARSOVIE

I

LA MALADIE DU COMTE D'AVARAY

En arrivant à Varsovie, Louis XVIII ne comptait y demeurer que le

temps nécessaire pour traiter avec le roi des Deux-Siciles de son

installation dans ce royaume. Cousin de ce monarque, Bourbon comme

lui, nourrissant encore l'espoir de resserrer ces liens de parenté

par le mariage du duc de Berry avec une princesse sicilienne, il

pensait, non sans raison, qu'il serait mieux à sa place dans les

États de Naples que dans ceux du roi de Prusse, pour qui sa présence

pouvait devenir une source d'embarras et de difficultés. Comme tant

d'autres projets qu'avaient détruits des événements inattendus,

celui-ci ne devait jamais se réaliser, et le séjour de Louis XVIII en

Pologne allait se prolonger durant trois années.

S'il n'eût eu sans cesse en vue la conquête de sa couronne, s'il

avait pu se désintéresser de la France et renoncer à y rentrer, il se

fût aisément résigné à la tranquille retraite qui lui était assurée.

Il y avait reçu, de la part de la noblesse polonaise, un accueil

aimable, empressé. Le gouverneur de la ville, général de Kohler,

un vieil ami, le comblait de prévenances et de soins. D'illustres

familles, les Zamoysky, les Poniatowski, les Branicki, les Potocky,

les Radziwill, les Tiskievicz, les Mnizeck se prodiguaient en

attentions délicates, en invitations, en témoignages de respect,

et trouvaient le chemin de son coeur en entourant la duchesse

d'Angoulême des hommages dus à sa naissance, à ses malheurs, à ses

vertus. Une grande dame du pays, la comtesse Zamoyska, contrainte par

les exigences prussiennes de vendre une maison qu'elle possédait à

Varsovie, la lui offrait en pur don, ce qui lui valait cette réponse:

«Oui, madame, j'accepte avec la plus vive reconnaissance cette maison

que vous m'offrez d'une manière si aimable; mais je l'accepte comme

un dépôt. J'en paraîtrai le propriétaire puisque les circonstances

ne vous permettent plus de l'être, et comme vous voulez bien vous

occuper des moyens de me céder vos droits, je vais aussi m'occuper de

ceux de vous les conserver.»--«J'ai accepté le don, disait-il à son

frère; mais, vous pensez bien que je ne veux pas en abuser, et que je

serai simplement ce qu'en termes de loi, nous appelons un _custodis

nos_.»

Du reste, cette maison étant déjà pourvue d'un locataire, il ne

l'habita pas. Celle où il passait l'hiver appartenait à la comtesse

Branicka, princesse palatine de Cracovie, soeur du dernier roi de

Pologne, qui lui en avait abandonné la jouissance. L'été venu, il

s'installait au palais de Lazienski, propriété du roi de Prusse.

Mais, ici ou là, il évitait de faire parler de lui, étant tenu, pour

conserver l'asile de Varsovie, d'y vivre obscurément, de se condamner

au plus strict incognito, encore que, dans la ville, personne

n'ignorât que le nom de comte de l'Isle, sous lequel il y vivait,

n'était autre que le nom du roi de France proscrit.

À cette époque, l'oubli semblait l'avoir à ce point enveloppé que

dans la société singulièrement réduite des émigrés, répandue un peu

partout en Europe, on en comptait de nombreux qui n'auraient pu dire

ce qu'il était devenu, et qu'en France, parmi les royalistes même, il

en était bien peu qui eussent appris que leur malheureux souverain

habitait la Pologne.

La police de Fouché n'en avait pas moins cru devoir organiser autour

de lui une surveillance rigoureuse. Un de ses agents, le sieur

Gallon-Boyer, était arrivé à Varsovie, muni d'instructions ainsi

conçues: «Son premier soin, en se faisant connaître comme homme de

lettres, négociant, ou sous tout autre rapport qui puisse attirer la

confiance, sera de se former des connaissances utiles, de se lier

avec les personnes qui, par leur position et leurs rapports, pourront

le plus utilement servir au succès de ses observations. C'est ainsi,

par exemple, qu'il obtiendra sur l'intérieur de la maison du comte de

l'Isle, les notions détaillées et étendues qu'il devra transmettre à

Paris. Le citoyen Gallon-Boyer nous fera connaître la composition du

cortège qui entoure ce prince. Il rapportera les petites intrigues

qui l'agitent, l'espérance qu'on y entretient, les projets que l'on y

forme et les inquiétudes qui détruisent ou changent les unes et les

autres. Il parlera des voyageurs qui pourront y être conduits et de

l'accueil qu'ils y recevront.»

En dépit de son zèle à bien servir, l'homme de la police ne trouvait

rien d'intéressant à dire, tant la vie de l'exilé était retirée et

uniforme: il n'entretenait de relations qu'avec quelques grandes

familles du pays, et encore exigeait-il qu'elles ne le traitassent

pas en roi, ce qui faisait dire à Gallon-Boyer que «les intentions

qu'on lui prête en France de reprendre son titre sont fausses». S'il

se montrait par les rues, c'était toujours «avec l'extérieur le plus

simple, sans décoration, presque sans suite».

Dans sa maison seulement, il semblait se rappeler qu'il était

le roi de France. «Les deux gardes du corps qui ont suivi son

frère à Varennes ne le quittent pas. Le public leur conserve leur

ancien titre, quoiqu'ils soient sans uniforme. Monsieur et Madame

d'Angoulême forment sa société la plus intime. Cette dernière est

très aimée dans la ville, où elle répand d'abondantes aumônes. Quant

à l'emploi du temps, on prétend que le comte travaille tous les

matins une heure ou deux avec ses ministres,--c'est l'expression

générale,--et que le reste de la journée est partagé entre les

exercices de dévotion, la lecture et la table, à laquelle il apporte

généralement les plus heureuses dispositions.»

Ce que l'auteur de ces notes ne disait pas et ne pouvait savoir,

c'est que Louis XVIII, du fond de sa retraite, suivait avec une

attention anxieuse, autant que ses moyens d'information pouvaient

le lui permettre, les événements dont l'Europe était le théâtre.

Il espérait toujours qu'ils lui fourniraient une occasion de

plaider sa cause auprès des puissances qui semblaient à cette

heure l'avoir abandonné à son triste sort. Entre la Russie et la

France, réconciliées après la mort de Paul Ier, il voyait s'élever

des nuages, des difficultés commencer à renaître. Un jour, c'était

parce que la Russie accordait sa protection à des émigrés tels que

le chevalier de Vernègues et le comte d'Antraigues, considérés par

Bonaparte comme des conspirateurs militants et dangereux; un autre

jour, c'était parce qu'elle se refusait à seconder la politique du

premier Consul si violemment hostile à l'Angleterre. Quoique le

roi en fût encore à regretter la soumission de l'Autriche et de la

Prusse aux vues du gouvernement consulaire, il ne se dissimulait pas

que, sous cette soumission qui tirait sa durée de leurs perplexités,

naissait et mûrissait un secret désir de se prêter à une coalition

nouvelle en vue de briser le joug qui pesait déjà si lourdement sur

l'Europe. Et ce que l'homme de la police de Fouché, trompé par les

apparences de la vie morne et paisible du prétendant, ne voyait pas

davantage, c'est que ce noble proscrit puisait dans le spectacle

du monde continental, sourdement irrité de se sentir asservi, des

espérances et des audaces, et croyait à la reprise prochaine d'une

guerre dont les péripéties lui ouvriraient la route de son royaume.

En attendant, et faute de pouvoir faire mieux, il se livrait à

l'étude, relisait ses auteurs favoris; assis à son bureau, durant

des journées entières, il écrivait lettres sur lettres, parlant de

tout, devisant de tout, s'attachant avec le même soin aux menues

préoccupations de sa vie domestique qu'aux affaires de France qu'il

suivait avec un intérêt passionné. Sa correspondance ne fut jamais

plus active. On formerait des volumes avec ses écrits à son frère, à

sa femme, au duc de Berry, au prince de Condé, à sa soeur la reine de

Sardaigne, à celle de Naples, à tant d'autres. Toute l'histoire de sa

vie, à cette époque, est là, racontée par lui-même, tantôt langage de

roi, tantôt langage d'homme privé, effusionné, sentimental, ainsi

que le prouve cette lettre cueillie au hasard dans ce tas de minutes

jaunies, adressée au poète Delille, qui résidait en Pologne:

«Vous êtes accoutumé, monsieur, à voir les habitants de la Vistule

recourir à votre muse pour assurer l'immortalité aux monuments qu'ils

érigent. Mais, ce n'est pas seulement au meilleur poète que je

m'adresse aujourd'hui; c'est à l'âme la plus sensible.

«Ma nièce vient de perdre, par un accident cruel, ce chien cher et

précieux, compagnon de captivité de son malheureux frère, et selon la

sensible expression de l'ami qui vous transmet cette lettre, le seul

témoin compatissant de ses longues souffrances à elle-même. C'est

vous en dire assez, monsieur. Homère nous a transmis le souvenir du

chien d'Ulysse, et, dans cette occasion, je m'écrie avec force: _Musa

vetat mori_.»

Ainsi, il n'aurait eu qu'à se louer d'être venu à Varsovie, si la

médaille n'avait eu son revers. Dans cette ville devenue prussienne,

il ne jouissait d'aucune liberté. Il ne pouvait recevoir qui il

voulait, ni rien faire qui trahît sa volonté d'être le roi. Une

visite impromptue, que lui fit au mois d'avril le duc de Berry,

«provoqua des orages.» Son habileté les conjura, mais il n'échappa

pas aux remontrances du roi de Prusse. «Je réponds de toute

tranquillité tant que vous resterez comme vous êtes, lui écrivait

ce prince. Je demande instamment de tenir bon à ce que le nombre

environnant n'augmente pas du tout et qu'aucune considération

particulière ne fasse faiblir à cet égard: ce serait la chose qui

aurait le plus d'inconvénients.» Louis XVIII se le tint pour dit;

mais il n'en sentit que plus vivement le poids et la dureté de sa

chaîne.

Un si grave inconvénient n'était déjà que trop fait pour altérer sa

sérénité naturelle. À la fin de juillet, un événement d'une autre

sorte vint tout à coup assombrir encore plus sa vie. Souffrant

depuis longtemps, éprouvé par les climats du Nord, et violemment

secoué par les derniers malheurs, le comte d'Avaray tomba malade et

dut s'aliter. Prompt à s'alarmer, il se crut perdu. N'ayant en vue

que l'intérêt de son roi, sachant qu'il lui manquerait si la mort

le frappait, il communiqua secrètement à l'abbé Edgeworth toute

une suite de conseils bons à être utilisés en des circonstances

ultérieures que, dès ce moment, il prévoyait. Il savait quelle

respectueuse admiration le roi professait pour l'ancien confesseur de

Louis XVI, devenu le sien, duquel il disait: «Sa vertu est de celles

qu'on n'ose même louer, dans la crainte de la ternir.» Ce saint

prêtre, après avoir pieusement écouté le comte d'Avaray, s'était

empressé d'écrire, pour n'en rien oublier, ce qu'il avait entendu, et

nous lui devons de connaître les pensées qui agitaient l'ami du roi

alors qu'il se préparait à mourir.

«Dans cette conversation, qui a été assez longue, écrit l'abbé

Edgeworth, M. le comte d'Avaray m'a paru beaucoup moins occupé de

son état, quoiqu'il le regarde comme infiniment critique, que de

l'isolement où sa mort jetterait le maître auquel il a consacré sa

vie. Il m'a paru désirer extrêmement (si Dieu le retire de ce monde)

que le roi s'occupe sans délai de se former un conseil peu nombreux,

mais bien choisi, pour délibérer sur toutes ses affaires. Mais, en me

parlant de ce conseil, il m'a fait sentir avec force combien il sera

essentiel que le roi en soit véritablement l'âme, et qu'après avoir

écouté les avis de ceux qu'il voudra bien y admettre, il finisse

toujours par se décider seul et sans jamais donner une confiance

exclusive à personne.

«--Le roi, m'a-t-il ajouté, a trop de connaissances de tous les

genres, et trop de justesse dans ses vues, pour avoir jamais besoin

d'un premier ministre. D'ailleurs, un premier ministre, on même un

homme réputé tel sans en avoir le titre, ne ferait que lui ravir une

partie de sa gloire, à laquelle il a droit d'aspirer par lui-même, et

qu'il ne doit partager avec personne.

«En convenant avec moi de la difficulté de bien composer ce conseil

dans les circonstances actuelles, il m'a cependant désigné M. de

Cazalès et M. le marquis d'Escars, comme dignes d'y avoir place; et

il ne doute pas que l'un et l'autre ne se rendent à l'invitation du

roi, s'il daigne la leur faire. Il m'a aussi parlé, avec l'accent

de la plus profonde estime, de M. de Thauvenay qu'il regarde comme

un des plus parfaits serviteurs qu'ait aujourd'hui le roi. Il

n'hésiterait même pas à le désigner s'il n'était pas nécessaire

ailleurs pour le bien général des affaires.

«Un autre homme des talents duquel M. le comte d'Avaray m'a paru

faire une grande estime, et qu'il désire même que le roi puisse

appeler auprès de lui, est l'abbé de La Marre.

«--Il a peut-être, m'a-t-il dit, quelques inconvénients de caractère,

mais on les préviendra en le tenant d'une main un peu ferme. Au

surplus, si le roi ne juge pas à propos de le rapprocher de sa

personne, du moins est-il à souhaiter qu'il l'emploie toujours aux

affaires, parce qu'à des talents réels, et à un dévouement plus réel

encore, il joint une connaissance parfaite de la révolution et des

principaux personnages qui y jouent aujourd'hui un rôle. Le duc de

Richelieu et le marquis de Duras, m'a-t-il ajouté, sont encore deux

hommes bien précieux dans un autre genre; et il est à souhaiter que

le roi se les attache de plus en plus, parce qu'ils peuvent, l'un et

l'autre, lui être très utiles.

«En me nommant ces différentes personnes, et en désirant par

conséquent que le roi augmente le petit nombre de serviteurs qui

l'entourent aujourd'hui, M. le comte d'Avaray m'a paru craindre

excessivement que, peu à peu, ce nombre n'excédât les justes bornes

qu'une sage politique semble lui prescrire. Sa crainte à cet égard

est si grande, et lui paraît si bien motivée, qu'il n'a pas hésité

de me dire que la reine elle-même ne devait pas se rapprocher de

Varsovie tant que le roi n'y aurait qu'une existence précaire.

«Parmi les personnes qui environnent aujourd'hui le roi, il m'a paru

distinguer le vicomte d'Agoult: homme sûr, m'a-t-il dit, et sur

lequel le roi peut absolument compter. Il m'a paru désirer aussi que

le roi continuât toujours à avoir des bontés particulières pour MM.

Courvoisier, Hardouineau et Fleuriel, des services desquels il a

beaucoup à se louer. La situation de M. le duc d'Aumont et du comte

de Cossé m'a également paru intéresser la sensibilité de M. d'Avaray;

mais les finances du roi ne lui permettent pas de faire aujourd'hui

des traitements fixes à aucun de ces serviteurs; il ne m'a parlé que

d'un secours de cent louis pour le premier, et d'à peu près autant

pour le second, si toutefois il n'a pas touché sa pension de Russie.

Il est aussi très occupé de son fidèle valet de chambre Potin, dont

il espère que le roi se souviendra toujours, quelles que soient les

chances de l'avenir.

«Quant à ses affaires personnelles, M. le comte d'Avaray m'a

répété plusieurs fois que tout ce qui était chez lui, provenant

des bontés de son maître, devait retourner à son service, quand

il ne serait plus. Il désire cependant que les papiers qui le

regardent personnellement soient envoyés à sa famille, quand on

en aura l'occasion. Il ne recommande pas sa famille au roi, parce

qu'il est bien assuré que les bontés qu'il a toujours eues pour

lui se répandront sur elle, quand il ne sera plus. Mais une faveur

à laquelle il attacherait le plus grand prix, serait que le roi

fît passer dans leur écusson les fleurs de lys, qu'il lui a permis

de prendre dans le sien. Deux amis qu'il laisse derrière lui (MM.

d'Hautefort et Charles de Damas) m'ont aussi paru l'occuper beaucoup.

Il désire que le roi ne les oublie jamais, et les regarde comme deux

de ses plus fidèles serviteurs.

«En me parlant de ses papiers, M. le comte d'Avaray m'a communiqué

un projet qu'il m'a dit avoir conçu depuis longtemps, mais auquel

la multiplicité de ses affaires l'avait empêché de travailler:

c'est celui d'un ouvrage, dont les lettres du roi formeraient, pour

ainsi dire, les bases, et auquel les siennes, ainsi qu'une quantité

de notes éparses que l'on trouvera dans ses papiers, serviraient

de commentaire. Il m'a paru attacher une grande importance à cet

ouvrage, en ce qu'il contribuerait, plus que tout ce que l'on

pourrait imaginer d'ailleurs, à faire connaître le roi à la France et

à l'Europe.

Histoire de l'Émigration pendant la Révolution Française. Tome 3 Du 18 Brumaire à la Restauration · 第 21 / 48 段